Thérèse et Isabelle par Marie Fortuit : écrire et faire l’amour

Mardi 5 mai 2026, le Petit Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens accueillait l’adaptation de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, un texte longtemps censuré. Marie Fortuit et la compagnie Les Louves à Minuit signent une mise en scène audacieuse qui fait le choix de la retenue, transformant cette histoire d’émancipation en un objet artistique sensible et maîtrisé.

Portée par la compagnie Les Louves à Minuit, la mise en scène de Marie Fortuit fait le choix de mettre le texte, les mots si précis et incandescents de Violette Leduc, au cœur du projet. On y retrouve la voix de Violette Leduc dans la première partie, alors qu’elle se mêle à celle de Simone de Beauvoir dans la deuxième. La scénographie et les lumières, signées Thomas Cottereau, créent un espace intime et dépouillé qui concentre l’attention sur le jeu des comédiennes. Thérèse et Isabelle est la troisième création adaptée d’une œuvre littéraire par Marie Fortuit, après La vie en vrai (autour d’Anne Sylvestre) en 2021 et Ombre (Eurydice parle) d’Elfriede Jelinek en 2023. Première et deuxième parties se mêlent, amour de trois jours et amour de toujours également, puisque ce sont les mêmes comédiennes qui jouent tous les rôles : Thérèse/Violette jeune et Violette Leduc plus âgée enfermée à la clinique pour Raphaëlle Rousseau et Isabelle puis Simone de Beauvoir pour Louise Chevillotte. Un choix qui mêle toutes les époques et qui contribue à mettre l’accent sur la dimension autobiographique, autofictionnelle de l’œuvre de Violette Leduc.

La création sonore accompagne le trouble des personnages avec justesse, sans jamais l’écraser. La musique classique et les chansons populaires jouées en direct viennent souligner le trouble des adolescentes, entre innocence et découverte charnelle. La musique ponctue ces trois jours et trois nuits qui finissent par filer de plus en plus vite. Traversée par une chanson de Juliette Armanet interprétée par Lucie Sansens, la pièce oscille entre son temps et une époque moderne puisqu’elle met en lumière une œuvre longtemps censurée. L’édition augmentée de Ravages (incluant Thérèse et Isabelle) est parue le 2 novembre 2023 aux éditions Gallimard, dans la collection « L’Imaginaire ». La scène prend feu, littéralement, quand le désir se cimente, quand il devient obsession : des corps qui ne s’étreignent plus, mais des corps qui se traînent, qui se retrouvent enchaînés. Violette Leduc ressasse, entend des voix, mais ne cesse d’écrire, de crier sa douleur, son amour et sa lutte pour être publiée avec dignité, sans coupures.

Dans la première partie, on sent une forme d’urgence mêlée à la légèreté des corps qui se changent en direct entre jour et nuit, virevoltent, dansent sur la scène. La deuxième partie est plus rampante, habitée par les lettres échangées entre Simone de Beauvoir et Violette Leduc. Cette relation, au centre de L’Affamée notamment, vient donner corps à l’histoire de l’autrice. Le souvenir de l’amour entre Thérèse et Isabelle hante la scène. L’acte d’écrire est au centre du récit, de ce qui est raconté, tout comme celui d’aimer au présent. Pourtant, on ne voit jamais les personnages écrire, car ici l’écriture est dans la vie, l’expérience, l’obsession et la mort personnifiée. La pièce est à la fois charnelle et envoûtante, sans oublier de mettre l’écriture de Violette Leduc au centre du processus créatif. Une belle manière de résister au refus de nommer et montrer le désir féminin, son existence réelle et son souvenir.

On pense beaucoup à Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Les deux comédiennes, Raphaëlle Rousseau et Louise Chevillotte, deviennent les sœurs de théâtre d’Adèle Haenel et Noémie Merlant et s’étreignent, elles aussi, aux portes du secret, au bord du lit, tout près du précipice. Les corps se frôlent, les voix se répondent avec justesse, et la langue de Leduc – cette « audace retenue » chère à Simone de Beauvoir – reprend toute sa force sur le plateau: « avec mes doigts de  chercheuse d’or ». En s’emparant de cette matière littéraire, Marie Fortuit réussit le pari d’une œuvre totale : politique, sensorielle et profondément humaine. Une réussite tant esthétique qu’intellectuelle qui frappe en plein cœur.

Pour se plonger dans l’œuvre de Violette Leduc avant de la lire, voir le très beau film de Martin Provost, Violette, sorti en 2013.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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