Black Jack (1979), le faux film pour enfants de Ken Loach

C’est une véritable rareté que Rimini Editions nous invitent à découvrir. Quatrième long-métrage de Ken Loach, Black Jack voit le metteur en scène britannique quitter brusquement le réalisme kitchen sink pour se lancer pour la première (et unique) fois dans un drame historique, qui emprunte en outre au conte et au film d’aventures. Film de commande ? Désir d’évasion ? Délire passager ? Rien de tout cela. En dépit d’un cadre forcément singulier, on retrouve dans cette rencontre entre reconstitution historique et fantaisie (faussement) légère bien des thématiques fétiches de l’auteur de Kes. 

Fougue de la jeunesse oblige, la première partie de carrière de Ken Loach est celle où le cinéaste aborda de manière violemment critique les problématiques sociales qui lui sont chères. Après Pas de larmes pour Joy (1967) et le superbe Kes (1969), Family Life (1971), charge frontale contre le monde médical et ses méthodes barbares pour traiter les maladies mentales, finit par le rendre indésirable au cinéma, reflet d’une société britannique de l’époque effarouchée par les miroirs tendus par le jeune cinéaste. Ken Loach se fait alors « oublier » quelques années à la télévision… avant de revenir par la bande aux thèmes qu’il affectionne. Son producteur Tony Garnett a en effet acquis les droits d’adaptation du roman pour la jeunesse Black Jack, écrit par Leon Garfield, un spécialiste du genre. Garnett est conscient que ce récit comporte un volet social que son poulain saura exploiter, tandis que le genre abordé et l’époque historique lui permettront peut-être de revenir en grâce dans le milieu cinématographique britannique… Le budget fort modeste et un temps de tournage réduit à six semaines ne font pas peur à Ken Loach, ce sont même les conditions dans lesquelles il livre souvent le meilleur de lui-même… Le film, aujourd’hui considéré comme insolite et méconnu, fut pourtant salué à sa sortie, remportant notamment le prix FIFRESCI au Festival de Cannes en 1979.

Black Jack, c’est l’histoire d’un jeune orphelin et apprenti drapier, Tolly, qui, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, rencontre un criminel surnommé Black Jack, qui vient d’échapper à la pendaison. Ce duo improbable part sur les routes, où le brigand enlève Belle, une fillette que ses parents bourgeois comptaient envoyer à l’asile. Tolly se prend d’affection pour Belle et, ensemble, ils s’échappent et rejoignent une troupe de forains un peu minables mais sympathiques (on pense à La Nuit des forains de Bergman), dont le « docteur » Carmody qui les prend sous son aile et prétend pouvoir guérir Belle. Le cinéaste britannique (ici crédité sous le nom de Kenneth Loach), qui signe lui-même l’adaptation du roman de Garfield, en ampute les aspects fantastiques pour livrer un récit empreint de considérations sociales, au croisement du road movie, du roman d’apprentissage, du conte cruel et du film d’aventures. Ainsi, Black Jack livre une version plus sombre et adulte des éléments traditionnellement associés au conte : le sorcier est ici un gentil charlatan qui dupe les gens avec son élixir de jouvence, le fantastique prend des accents morbides (le miraculé Black Jack, qui se réveille dans son cercueil ouvert) et les enfants sont victimes de la cruauté non d’un bestiaire fantastique mais de leurs propres parents.

S’il s’agit du seul film en costumes de Ken Loach – il a réalisé d’autres œuvres historiques, mais pas dans un passé si lointain – et si le genre adopté l’en éloigne a priori, il n’en représente pas moins certains traits sociaux saillants de l’époque. Le metteur en scène décrit en effet une Angleterre du XVIIIe siècle loin du romantisme baroque : une époque cruelle, pauvre et sale, où la lutte pour la survie est permanente. Même s’il n’applique pas la même force militante que dans ses premières œuvres pour le cinéma, Loach y réaffirme son intérêt pour les rapports conflictuels de classe, marquées par la domination des puissants et la misère des « petits ». C’est évidemment pour ces derniers, les marginaux et les exclus, que le cinéaste prend clairement parti. Il en profite aussi pour glisser une nouvelle critique envers l’institution médicale : face à l’infamie des « asiles » qui traitent leurs patients comme des bêtes, c’est l’affection et la bienveillance de Tolly et du docteur Carmody qui vont permettre de guérir Belle. Victime très jeune d’une forte fièvre, la mémoire de celle-ci a été altérée par la maladie. Ses parents la considérant comme handicapée mentale, ils souhaitent s’en débarrasser afin qu’elle ne nuise pas à la réputation familiale alors qu’ils sont sur le point de marier une autre fille à un lord local. Bref, nous sommes loin d’un film pour enfants !

Fidèle à son attachement à l’authenticité, Ken Loach a cette fois encore travaillé avec des comédiens non professionnels, notamment les deux enfants qui s’expriment avec un épais accent du Yorkshire qui les rend très difficiles à comprendre sans l’aide de sous-titres. Si l’on salue leur spontanéité, leurs rôles étaient sans doute trop importants et complexes pour des amateurs, d’où leur manque de conviction à certains moments, leur articulation insuffisante et l’absence de maîtrise de certaines répliques. Fraîcheur du naturel ou manque de réelle incarnation, on laissera à chacun le soin de déterminer ce qui domine dans leur prestation. Pour donner la réplique aux comédiens non professionnels, saluons le choix de Loach d’avoir confié le rôle-titre au comédien français Jean Franval (vu notamment dans Le Cercle rouge de Melville). Une décision audacieuse car ce dernier ne « parlait pas un mot d’anglais », selon ses dires (cf. Suppléments) ! Loach a intégré cet « handicap » au personnage, et Franval fait des merveilles dans ce rôle de rustre sans éducation, qui ne connaît que la violence, avant de gagner en humanité et de mériter sa rédemption au contact de Tolly.

Synopsis : Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Tolly, un jeune orphelin, se retrouve pris en otage par un bandit de grand chemin, surnommé Black Jack. Le brigand kidnappe bientôt une fillette, Belle, et charge Tolly de la surveiller. Profitant de l’inattention de Black Jack, les deux enfants parviennent à s’échapper… 

SUPPLEMENTS

S’il faut saluer l’initiative de Rimini d’avoir « ressuscité » cette œuvre de Ken Loach via un master inédit – le combo DVD/Blu-ray étant en outre propose dans un packaging réussi –, le spectateur devra cependant ne pas être trop exigeant sur le plan technique. Le film revient de loin, et cela se voit et s’entend : le rendu visuel est assez pauvre et peu détaillé (dommage car la photographie est signée Chris Menges, connu notamment pour avoir travaillé sur Mission de Roland Joffé et The Boxer de Jim Sheridan), entre teintes marron et images surexposées, sans parler de quelques tremblements ponctuels. Le son est lui aussi très imparfait, surtout, curieusement, en version originale où le rendu des voix n’est pas terrible… Soyons toutefois indulgents car il est évident que l’éditeur nous propose ici la meilleure version possible de ce film qui n’a pas été épargné par le temps. Et puis, cet aspect brut et organique colle assez bien au sujet du film et contribue à son authenticité !

Deux suppléments principaux nous sont proposés. D’abord, une analyse d’Agnès Blandeau, Maître de Conférences en Anglais à l’Université de Nantes. C’est une très bonne idée d’avoir donné la parole à quelqu’un avec un profil différent des habituels critiques cinéma/cinéastes/journalistes, d’autant plus que Mme Blandeau connaît manifestement son sujet. Elle resitue ainsi Black Jack dans la première partie de carrière du cinéaste britannique, opérant de nombreux liens pertinents avec d’autres œuvres. Elle démontre également comment Ken Loach a transformé le roman pour enfants de Leon Garfield en un conte pour adultes qui intègre ses sujets de prédilection, ce dont témoigne notamment la grande violence des mœurs de l’époque historique concernée, y compris vis-à-vis des enfants. Agnès Blandeau souligne aussi l’intérêt du personnage de Hatch, un enfant sans foi ni loi, qui fait chanter les riches en exploitant la misère des pauvres, mais qui dit aussi la vérité, mettant les adultes face à leurs responsabilités et leur infamie.

Le second bonus consiste en deux entretiens (séparés) de Loach et du comédien Jean Franval sur la chaîne nationale belge RTBF. Ce document daté de la sortie du film (émission Monde du Cinéma du 16 mars 1980), quoique court, ne manque pas d’intérêt non plus, Loach s’exprimant sur la violence sociale montrée dans le film (selon lui très inférieure à la réalité historique), les éléments politiques dans une œuvre qui ne l’est pas explicitement, certains choix techniques, etc. Franval, quant à lui, explique comment il a hérité du rôle alors qu’il ne parlait pas du tout l’anglais, ainsi que la relation que son personnage entretient avec les enfants. En somme, Rimini a livré un excellent travail de réhabilitation d’une œuvre peu vue depuis sa sortie… même si l’éditeur a dû composer avec des limites techniques qui exigent une certaine tolérance de la part du spectateur.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Interview d’Agnès Blandeau
  • Interview de Ken Loach et Jean Franval

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3.5

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