Raining Stones : l’Angleterre rincée mais droite dans ses bottes, selon Ken loach

1993, dans le nord de l’Angleterre, il pleut des pierres, et les outsiders n’attendent pas grand-chose des années Thatcher. Ken Loach ne les lâche pourtant pas d’une semelle, pour continuer à tisser le portrait collectif d’une majorité silencieuse prête à tout pour ne jamais renoncer à sa propre dignité.

Synopsis : Bob, sa femme Anne et sa fille Coleen vivent dans une banlieue crasseuse de Manchester. Avec son ami Tommy, ils se démènent comme ils peuvent pour survivre de petits boulots, résignés par la crise économique. Mais une robe de communion à acheter à sa fille se présente pour Bob comme un grand défi à mener pour garder la tête hors de l’eau.

Au petit matin, sur les chemins

Raining Stones s’ouvre sur un joli plan de colline, verdoyante et patinée de rosée, une vraie caresse chatoyante qui n’a rien à envier aux collines du Yorkshire. C’est beau, la campagne anglaise, on irait presque s’y promener et puis… Et puis un mec assez massif se casse la gueule dans la pente, glisse sur son derrière en hurlant. Il appelle son pote : ils sont venus chasser un mouton, à mains nues, tournent autour avec la grâce d’un bambin qui apprendrait à marcher sur des patins à roulettes et la pauvre bête, pas rancunière, se laisse attraper.

L’État sauvage

Par ce retour à la sauvagerie la plus primitive, le propos annonce la couleur sans chercher à tergiverser. La scène d’exposition passée, les deux chasseurs deviennent des paumés, pathétiques et attendrissants, qui galèrent à tuer, découper et vendre une viande de mouton qu’ils bradent dans les bars et sur les parkings. On regarde la date. 1993. C’est ça, l’Angleterre ? Le grand marché, l’Europe, le ruissellement ? Ici, il pleuvra des pierres quand la situation changera. Autant se débrouiller tout seul, même si les moulins restent définitivement les plus forts.

Le combat ordinaire

Bob et Tommy sont les vaincus qui tapent dans la main de tous les autres héros de Ken Loach. Tantôt adolescents attardés, gauches et consternants, ils se révèlent conscients et incroyablement rayonnants pour leurs familles. Ces mecs-là ne picolent pas au point de détruire tout ce qui les entoure, juste assez pour oublier sans s’effondrer. Ils enchaînent les boulots, les perdent toujours pour des conneries, s’endettent et n’arrivent jamais à vraiment reprendre pied. Et c’est un mac guffin tout à fait improbable, trouvant chaussure à son pied dans ce beau conte social qui va les mener tous les deux vers une jolie lutte, un vaillant adversaire.

Drama King

Tous, même sa femme lui disent d’abandonner, mais Bob veut payer une robe de communion à sa fille Coleen. On lui passera les risques encourus, les dangers que cet entêtement entraîne, mais il y tient avec une telle droiture qu’il emporte l’adhésion et le script avec lui. Un antagoniste à écarter, un ami qui l’accompagne dans le combat, une famille aimante et belle dans le combat : n’en jetez plus, les figures imposées hollywoodiennes sont là.

Once upon a time in Hollysherwood

Mais pourquoi ? Pour les rendre plus justes, plus concrètes et vivantes. Bob va même jusqu’à déboucher des canalisations, craindre pour sa vie et nettoyer de la merde, Tommy doit accepter de l’argent de sa fille, suprême humiliation, renoncer à son rôle de père. C’est ici que les patrons de Cendrillon vivent, non, pas ceux qui vous disent où faire le ménage, mais ceux-là même qui modélisent les héros stylisés, qui ont eux aussi oublié d’où venait la misère. A chaque joli conte, une cible et une morale. Ici, tous l’auront compris, dans sa réalité la plus crue. Enfin, tous sauf Madame Thatcher.

Raining stones : Bande annonce

Fiche technique : Raining Stones

Titre : Raining Stones
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Jim Allen
Production : Sally Hibbin
Musique : Stewart Copeland
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jonathan Morris
Décors : Martin Johnson
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : Couleurs
Genre : Comédie dramatique
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 1993

Bruce Jones : Bob
Julie Brown : Anne
Gemma Phoenix : Coleen

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.