Athena : quand le chaos prend forme

Associé au réalisateur/scénariste Ladj Ly (Les Misérables), Romain Gavras nous dépeint avec Athena un affrontement entre policiers et jeunes de cité de manière jusque-là inégalée au cinéma. Littéralement une guerre à l’ampleur démesurée, qui fait preuve d’une incroyable technicité pour rendre le tout tendu et immersif. Dommage que tout ce travail sur la forme se soit fait au détriment du fond, tant Athena parait au final bien creux et en contradiction avec ses ambitions scénaristiques.

Synopsis de Athena : Rappelé du front à la suite de la mort de son plus jeune frère, décédé des suites d’une prétendue intervention de police, Abdel retrouve sa famille déchirée. Entre le désir de vengeance de son petit frère Karim et le business en péril de son grand frère dealer Moktar, il essaye de calmer les tensions. Minute après minute, la cité Athena se transforme en château fort, théâtre d’une tragédie familiale et collective à venir. Au moment où chacun pense avoir trouvé la vérité, la cité est sur le point de basculer dans le chaos…

Athena avait toutes les bonnes raisons de se faire attendre pour sa diffusion sur Netflix. Avoir Ladj Ly, réalisateur des Misérables, en tant que scénariste. Une bande-annonce des plus attrayantes, mettant en avant l’ampleur de sa mise en scène et de son propos. Un parcours remarqué à la dernière Mostra de Venise, où il fut nominé au Lion d’Or du Meilleur film. Et un accueil à l’international plutôt chaleureux question critiques. Et pourtant, si le film a fait parler de lui quelques jours avant le 23 septembre, c’est sur les réseaux sociaux. Réveillant une éternelle guerre entre gens de droite (dont certains politiciens) et détracteurs, qui n’ont cessé de s’envoyer des joutes verbales pour le moins cinglantes et irrespectueuses. Allant jusqu’à utiliser le long-métrage pour appuyer leurs propos, et ce sans l’avoir vu ! C’est certain qu’Athena a pour but de réveiller les consciences et d’encourager les débats, les avancées. Mais il est navrant que le titre ait dû subir une telle « publicité », incitant certaines personnes à passer leur chemin. C’est pour cela que dans cette critique, il ne sera nullement question de politique mais bien du film en lui-même. D’autant plus qu’Athena fait quelque chose qu’aucun autre « film de banlieues français » n’avait fait avant lui !

Bien évidemment, les habitués du genre seront en terrain connu, le film nous ressortant l’habituelle intrigue de l’affrontement entre policiers et jeunes de cité. Avec jets de caillasse de personnes enragées sur des policiers impuissants, au milieu des voitures qui brûlent et des « civils » ne pouvant que subir les faits. Mais plutôt que de suivre les pas de La Haine, Les Misérables et autres BAC Nord, le réalisateur Romain Gavras (Notre jour viendra, Le monde est à toi) décide avec Athena d’apporter au sujet une ampleur démesurée. De faire de cet affrontement une véritable guerre civile où riment tension, violence et spectaculaire. Et sur ce point, le titre est tout bonnement une réussite tant ce dernier fait preuve d’une technicité à toute épreuve. Semblant vouloir suivre le pas des grands films de guerre hollywoodiens, Athena propose des séquences et idées visuelles d’une ahurissante maîtrise. À peine le film commence que nous voilà embarqués dans un enchaînement de plans séquences immersifs et à la logistique folle – voir tous ces figurants en action et imager la caméra se faufiler au milieu de tout ce monde a dû être un véritable enfer de production –, et ce pour ne plus nous lâcher d’une semelle ! Créant à l’image un véritable chaos dont il est difficile de sortir indemne, ne pouvant que se remémorer la tension éprouvée et certains plans qui restent en mémoire après le visionnage – la banlieue filmée telle une forteresse imprenable ou encore ce groupe de policiers encerclés par des motards, menacé par les flammes. Le tout amplifié par une bande originale magistrale et le jeu des acteurs, plutôt convaincant. Vous l’aurez compris, Athena fait preuve d’une prouesse technique rarement vue dans le cinéma français, offrant au genre une toute autre vision qu’il sera difficile d’égaler par la suite.

Mais cet impressionnant travail sur la forme s’est malheureusement fait au détriment du fond. Car derrière cette ampleur gargantuesque, Athena n’a pas grand-chose à proposer. Certes, le long-métrage a voulu prendre des airs de tragédie grecque – donnant un sens au choix de la déesse comme nom pour cette cité – en voulant conter le destin de trois frères et d’un policier au milieu de ce combat. Des intrigues bien distinctes qui permettent au réalisateur et à ses scénaristes de ne pas tomber dans les clichés du genre, comme le radicalisme dans les banlieues ou encore des ripoux profitant de leur statut pour asseoir leur pouvoir. D’aller directement à l’essentiel et de ne pas prendre parti pour montrer dans chaque camp la cruauté et l’humanité qu’engendre un tel chaos, une telle bêtise humaine. Il suffit de voir l’introduction du film pour s’en rendre compte, celle-ci ne prenant pas la peine de présenter ses personnages et son décor, nous plongeant illico dans le feu de l’action – un peu comme l’avait fait Christopher Nolan avec Dunkerque. Cependant, Athena se prend les pieds dans son ambition scénaristique et en délivre une narration maladroite qui vient annihiler son rendu final.

Car à trop vouloir en montrer, l’histoire en oubli le principal qui est d’offrir des repères aux spectateurs. L’élément déclencheur – le meurtre d’un adolescent – est bien mentionné mais se retrouve avalé par le chaos environnant. Les personnages principaux répondent présents mais n’apparaissent que comme de simples visages devant guider le public au milieu de tous ces combattants, aux multiples points de vues survolés – policiers effrayés ou enragés, jeunes non écoutés ou avides de violence, civils subissant ou fuyant le conflit… Athena ne prend jamais le temps de s’arrêter et de s’intéresser à leurs motivations, à leur histoire, tant et si bien que l’ensemble paraît bien creux, bien vain. Et le pire, c’est que le long-métrage semble se perdre dans un troisième acte improvisé ne sachant plus quoi montrer, pour tenter de se donner une fin invraisemblable. Écartant un protagoniste de l’équation pour en repêcher un secondaire, sorti de nulle part et qui se transforme inexplicablement en une espèce de Michael Bay, adepte de l’explosion. Pour changer en un claquement de doigts les motivations d’un des frères de l’intrigue, sans que cela ait la moindre cohérence avec le reste de l’histoire. Et comme si cela ne suffisait pas, alors que le titre prenait le soin d’instaurer du mystère quant à l’origine de l’élément déclencheur pour ne pas prendre partie et ainsi justifier tout ce chaos, Athena se contredit lors de sa dernière minute. En donnant tout simplement aux spectateurs l’identité des coupables, gâchant son ampleur et son ambition première.

Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, c’est finalement ainsi que nous nous souviendrons d’Athena. Un long-métrage qui a le mérite d’emmener le film de banlieues français sur un tout autre terrain, mais qui ne restera dans les mémoires que par sa forme et non son fond. Mais avec le recul, que le titre ait fait réagir des politiciens montre à quel point celui-ci ne laisse pas indifférent. Qu’il engage réflexions et débats sur un sujet houleux qui sévit dans notre quotidien depuis bien des années. Au final, la « mauvaise publicité » engendrée par les réseaux sociaux est à l’image de l’élément déclencheur de l’intrigue. A trop vouloir réagir sur quelque chose dont nous ignorons les fondements, nous finissons par créer un chaos malsain et inutile. À moindre échelle, certes, mais ô combien ravageur !

Athena – Bande annonce

Athena – Fiche technique

Réalisation : Romain Gavras
Scénario : Romain Gavras, Elias Belkeddar et Ladj Ly
Interprétation : Dali Benssalah (Abdel), Sami Slimane (Karim), Anthony Bajon (Jérôme), Ouassini Embarek (Moktar), Alexis Manenti (Sébastien), Karim Lasmi (Imam), Birane Ba (Mourad), Darina Al Joundi (la mère)…
Photographie : Matias Boucard
Décors : Arnaud Roth
Montage : Benjamin Weill
Musique : Surkin
Producteurs : Romain Gavras, Ladj Ly, Mourad Belkeddar, Charles-Marie Anthonioz, Jean Duhamel et Nicolas Lhermitte
Maisons de Production : Iconoclast, Netflix France et Lyly Films
Distribution (France) : Netflix
Durée : 99 min
Genres : Drame, policier, thriller
Date de sortie :  23 septembre 2022
France – 2022

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2.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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