« À prix d’or » : deux femmes dans l’Outback australien

Les éditions Glénat publient dans un même élan les deux tomes du diptyque À prix d’or, de Nathalie Sergeef et Bernard Khattou. En 120 pages, ils portraiturent l’arrière-pays semi-aride australien, caractérisent deux femmes fortes et indépendantes et imaginent une affaire de corruption sur fond d’exploitation minière.

Le dessinateur Bernard Khattou représente l’Outback australien comme aurait pu le faire en d’autres circonstances le romancier Kenneth Cook : des nuages de poussières, un soleil irradiant, des villages isolés, des bars mal fréquentés, quelques péquenauds aux neurones clairsemés et à la cupidité un peu trop affirmée. C’est dans ce cadre tout sauf idyllique que prennent place les deux héroïnes de la scénariste Nathalie Sergeef, Birdy et Ellie. La première plaque au début du premier tome un boulot de serveuse, refusant de s’aligner sur les pratiques déshonorantes – et illégales – de la concurrence, à savoir transbahuter des bières d’une table à l’autre la poitrine dénudée. La seconde est une descendante d’aborigènes travaillant dans une mine d’or, l’une de celles qui défigurent l’arrière-pays australien pour en extraire de quoi remplir les poches de capitalistes peu soucieux des populations autochtones et des considérations environnementales. Ces deux femmes en quête d’affranchissement sont, en un certain sens, des héritières : Birdy tient de sa mère mourante le secret d’un coffre-fort rempli d’argent sale, qu’elle s’apprête à voler à un ex-amant pathétique ; Ellie effectue un pèlerinage qui ne dit pas son nom sur des terres symboliques mais saccagées par l’extraction minière.

À prix d’or est un récit pop, survitaminé, sans temps mort, et bien plus complexe qu’il n’y paraît. Ses séquences d’action sont en effet tapissées d’enjeux familiaux et culturels, ainsi que d’une critique en règle de l’économie extractrice. Nathalie Sergeef et Bernard Khattou prennent par ailleurs le parti de s’appuyer sur deux personnages féminins forts, autour desquels gravitent une galerie d’hommes souvent corrompus ou pathétiques, à l’exception de deux rangers qui auraient certainement préféré ne pas croiser leur chemin – et témoignent par moments d’une certaine lâcheté. Si le premier tome débute dans les arrière-salles d’un bar peu avenant, le second épisode se déroule en grande partie dans une ancienne mine, en quête d’un coffre-fort censé abriter l’argent sale de ces hommes d’affaires ayant exploité jusqu’à satiété l’Outback australien. Le récit y apporte toutefois quelques nuances, puisque deux branches d’une même famille s’affrontent à l’ombre d’un commerce juteux, d’or et bientôt de charbon. Tous ces arcs se fondent dans un récit explosif, au sens figuré bien entendu, mais aussi au sens propre. Et de manière un peu convenue, au milieu d’une constellation de figures négatives, Birdy et Ellie vont bien entendu tirer leur épingle du jeu, amenant un peu de justice dans un microcosme où cette dernière semblait aussi rationnée que le sucre dans un centre d’amincissement.

À prix d’or (tome 1 et 2), Nathalie Sergeef et Bernard Khattou
Glénat, septembre 2022, 56 et 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.