FIFF Namur : Interview de Lise Akoka pour Les Pires

Lise Akoka est revenue pour nous sur la genèse du film Les Pires, mais aussi la co-écriture, la responsabilité de l’art et le tournage avec un casting d’enfants. Son film est projeté au FIFF Namur les 4 et 5 octobre, nous l’avions découvert début août au festival Passeurs de films.

Les Pires a été co-écrit avec Romane Gueret. Comment s’est passée la co-écriture, puis la co-réalisation ?

Le film a même été écrit à six mains puisque nous sommes en collaboration avec une scénariste qui s’appelle Éléonore Guerrey, nous avons écrit toutes les trois. c’était un travail d’écriture assez long puisque la première phase d’écriture a été une immersion dans le Nord afin de rencontrer des centaines d’enfants pour inspirer le récit et les rôles principaux. la collaboration avec Romane Guéret : on ne se divise pas les tâches, on est tout le temps ensemble, on est assez complémentaires et on fait vraiment tout à deux. Après, nous sommes assez complémentaires et il y a des terrains sur lesquels on est plus à l’aise l’une et l’autre, moi ce sera plutôt sur la direction d’acteurs et Romane sur la mise en scène.

Vous réalisez un premier film, qu’est-ce que cela a de particulier ? 

On a réalisé avec Romane un court métrage, Chasse Royale, dont Les Pires serait, en quelque sorte, la prolongation. Le fait que ce court métrage ait eu pas mal de sélections dans des festivals  et qu’il ait été apprécié, nous a donné la crédibilité et la possibilité de faire ce long métrage. C’était une bonne carte de visite pour nous, même si sur un long métrage les gens attendent un peu avant de vous accorder leur confiance , donc on a traversé certains échecs, réponses négatives sur des questions de financement. Cependant, ça c’est plutôt bien passé même si nous avions un temps plutôt limité sur le tournage, c’  est à dire que ça a été un tournage fait dans l’urgence parce que nous manquions de temps et que le fait que ce soit notre premier film joue forcément. J’espère que nous serons un peu plus à l’aise et confortables par la suite.

Vous avez écrit et filmé un personnage de réalisateur très radical, avec des scènes parfois compliquées, comment s’est passé le tournage qui, comme vous l’avez précisé, s’est fait sur un temps très court ? 

L’ambiance était super sur le tournage, on a eu la chance d’être entourées d’une équipe de techniciens globalement assez jeune et qui a tout donné pour le film. Beaucoup se retrouvaient chefs de postes pour la première fois donc nous nous sommes vraiment tous rassemblés autour d’un objectif commun et  c’était beau et émouvant à voir. Il y a eu une urgence donc certains jours, on ne savait pas ce qu’on avait dans la boîte, ce qu’on venait de faire, on avait tellement le nez dedans qu’on ne savait pas ce qu’on avait, on a donc pu être très inquiètes avec Romane par moments. Il y a aussi des enfants qui jouaient dans le film et qui sont pour certains un peu difficiles à gérer donc c’était plein de surprises, d’inattendus, on ne savait même pas s’ils allaient se réveiller, venir sur le plateau… il y a eu des petites histoires, mais rien de dramatique et globalement avec les enfants ça a été merveilleux de les voir évoluer, devenir acteurs et  apprendre à s’exprimer à travers le cinéma.

Le film s’intitule Les Pires, c’est un choix, et dans une scène vers la fin du film, Judith est interrogée dans un bar et se voit reprocher un film qui raconte, encore, la misère des quartiers et qu’il faudrait montrer autre chose, ce à quoi elle rétorque que ce sont des enfants qui existent et qu’il faut les montrer. Est-ce qu’elle exprime votre voix de réalisatrice à ce moment-là ?

L’impulsion initiale ça a été de donner la parole à ces enfants, de rendre visible leurs conditions de vie, mais aussi leurs richesses, leur talent, toutes leurs qualités. On a eu envie de retranscrire, de communiquer au spectateur, toute l’admiration qu’on a pu ressentir pour eux et toute la tendresse. Le personnage de Judith exprime cela dans la scène et c’est vrai que quelque part c’est un peu notre voix, le fait que ce soit vrai que le cinéma soit là pour mettre en lumière et non pas masquer ces enfants et la réalité sociale dans laquelle ils évoluent. Après, on trouvait intéressant de faire entendre le discours de l’éducatrice dans le film qui met en lumière le fait qu’il y ait divergence d’intérêts entre le monde de l’art et le monde associatif/politique et que ce débat est central, il n’y a pas d’un côté un qui a raison et de l’autre un qui a tort. Le débat est compliqué en tout cas.

Certaines scènes ont-elles été compliquées à tourner, je pense notamment à la scène où le jeune garçon doit se battre et où le réalisateur le pousse dans ses retranchements ? Comment gérer les émotions des acteurs aussi ?

Cette scène précisément a été très compliquée à tourner. Il y a énormément d’enfants, des cascades, une chorégraphie de cascades puisqu’il y a une bagarre. Timéo le petit garçon qui joue Ryan avait du mal à garder son sérieux en jouant la colère…C’est une scène qui nous a donné du fil à retordre donc on a dû rajouter une journée de tournage, au départ, elle était prévue sur une journée, mais à la fin de celle-ci, on n’avait pas la scène en entier. C’était la scène la plus difficile à tourner pour nous, mais pour Timéo, c’était bien du jeu, il n’était pas vraiment dans cet état-là.

Dans le film, le réalisateur va justement très loin pour obtenir cet état. Vous êtes-vous aussi posé la question des limites et de ce qu’on peut demander ou non à un acteur (ici très jeune) au nom du cinéma ? Quel regard portez vous sur le monde du cinéma ?

C’est le sujet principal du film, c’est précisément cette question qu’interroge le film : la responsabilité qu’a le cinéma d’utiliser la vie d’enfants qui n’ont pas forcément une vie facile. Le film interroge cet endroit de fabricant dans le cinéma et dans l’art en général avec ce réalisateur qui est sincère dans sa démarche, qui veut aller au bout d’une vision artistique mais qui pour le faire parfois franchit certaines limites, d’ailleurs sans s’en forcément s’en rendre compte. Nous nous sommes beaucoup posé ces questions de limites puisqu’on a été directrices de casting et coachs enfants avant de devenir réalisatrices donc ce sont des choses qu’on a vachement observées sur des plateaux de tournages en voyant des réalisateurs travailler puisqu’on a accompagné plein d’enfants sur des tournages, avant également lors des castings. Après, on est devenues réalisatrices et on s’est interrogées sur notre propre façon de faire ce métier, on s’est posé des questions morales.

Pour terminer, quels sont vos projets pour la suite ? 

Actuellement, on écrit un nouveau film toutes les deux qui est un peu une sorte de prolongation d’une série qu’on a réalisé ensemble, qui s’appelle Tu préfères et qui est sur Arte.

Propos recueillis dans le cadre du FIFF Namur où Les Pires est présenté dans le cadre de la compétions 1ère œuvre. Les Pires sort en salle le 30 novembre 2022.

Les Pires : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=a8VdyYdVl4s

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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