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« La Petite Histoire des grands médicaments » : (r)évolutions médicales

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La journaliste Marie-Morgane Le Moël publie La Petite Histoire des grands médicaments aux éditions Autrement. Pénicilline, Viagra, aspirine, pilules contraceptives… Comment ont-ils vu le jour ? Qu’ont-ils impliqué ?

Après le déclenchement de la Première guerre mondiale, un problème d’approvisionnement en aspirine apparaît rapidement. Plusieurs entreprises allemandes, dont Bayer, se trouvaient jusque-là en situation de quasi-monopole sur la production de ces anti-douleurs. Plus récemment, en pleine crise de la Covid-19, quantité de produits régulièrement utilisés dans les services de réanimation ont soudainement manqué. Il faut dire que la souveraineté sanitaire de l’Europe n’a jamais semblé aussi illusoire : le vieux continent dépend en grande partie de l’Inde et de la Chine en ce qui concerne les principes actifs de ses médicaments. En ce sens, l’ouvrage de Marie-Morgane Le Moël offre une analogie douloureuse, mais édifiante, entre des situations plus proches qu’il n’y paraît.

Mais l’intérêt de La Petite Histoire des grands médicaments se situe bien évidemment ailleurs. Il s’agit pour l’auteure de porter à la connaissance de ses lecteurs les événements et cheminements scientifiques ayant présidé à la mise sur le marché de médicaments parmi les plus vendus au monde. L’aspirine voit ainsi le jour sous forme de poudre vendue dans de petits sacs en papier au début de l’année 1899. Elle n’apparaît en comprimé que plus tard, commercialisée par la société Bayer. Dépositaire d’un brevet, cette dernière occasionne – déjà – des différends relatifs à la propriété intellectuelle, puisque si elle a contribué à mettre au point une technique de production améliorée, la formule chimique sous-jacente de l’aspirine avait quant à elle été élaborée des dizaines d’années plus tôt par le chimiste français Charles Gerhardt. Des soucis de paternité qui rappellent ceux qui entourent la découverte de l’insuline, puisque les nobélisés canadiens Frederick G. Banting et John J.R. Macleod cachent, comme le note Marie-Morgane Le Moël, des laissés-pour-compte tels que Charles H. Best et John B. Collip.

Ce petit ouvrage fourmille d’anecdotes auquel tout bon lecteur saura se montrer sensible. Certaines sont passées à la postérité. On pense spontanément à la découverte accidentelle de la pénicilline par le brillant médecin écossais Alexander Fleming. D’autres demeurent plus confidentielles. C’est le cas par exemple de cette greffe de testicules de bouc pour lutter contre les troubles érectiles, de ces solutions contraceptives à base d’excréments de crocodile ou de ces comas insuliniques provoqués afin de soigner la schizophrénie, dans le cadre des cures de Sakel. Au détour des différents chapitres, Marie-Morgane Le Moël revient également sur certains enjeux contemporains : l’antibiorésistance faisant suite à la sur-prescription d’antibiotiques à large spectre ; le mouvement antivax se nourrissant de scandales tels que ceux supportés par les campagnes contre la poliomyélite (des doses contenaient le virus actif) ou le virus H1N1 (narcolepsie, cataplexie) ; la cinquième édition du DSM tendant à médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne ; la surconsommation de Ritaline (la pilule de l’obéissance) ; le phénotypage numérique et les applications de santé telles que Woebot, IA conseillère en santé mentale.

Dans un ouvrage documenté et accessible, Marie-Morgane Le Moël fait montre d’un vrai talent de conteuse au moment d’évoquer l’histoire de certains blockbusters médicamenteux. Nuancée dans ses analyses – elle n’omet pas les échecs du marché actuel du médicament, auxquels Gaëlle Krikorian vient de consacrer un essai –, elle vise avant tout à explorer la manière dont sont nées certaines des solutions chimiques qui ont révolutionné le domaine de la santé. Ces histoires, largement masculines, supportent leur lot de faits grotesques, inattendus ou avant-gardistes. Le mérite en revient à l’auteure d’avoir pu les condenser de belle façon.

La Petite Histoire des grands médicaments, Marie-Morgane Le Moël
Autrement, octobre 2022, 160 pages

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3.5

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » : les prisons de la honte

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Dans la collection « Encrages » des éditions Delcourt paraît la suite du diptyque Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden, intitulée « Détenus 161 et 325 à Guantanamo ». En donnant la parole à Mourad et Nizar, deux jeunes des Minguettes (Vénissieux, banlieue lyonnaise) partis en Afghanistan, Jérémie Dres entend raconter les dessous des prisons américaines extrajudiciaires, où privations et tortures étaient monnaie courante. L’auteur et dessinateur français recueille aussi les témoignages, précieux, de Dominique de Villepin, ex-ministre des Affaires étrangères, et de l’ancien député-maire de Vénissieux, André Gérin.

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » peut être appréhendé comme un reportage dessiné, émaillé d’entretiens de première main, d’archives (par exemple de journaux télévisés) et de scènes reconstituées. L’auteur et dessinateur Jérémie Dres y initie un dialogue bienveillant, et édifiant, avec deux jeunes Français musulmans partis, sans même s’en rendre compte, faire le djihad en Afghanistan. Ce second tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden dévoile plus spécifiquement les conditions de détention épouvantables en vigueur dans les prisons de Kandahar et de Guantanamo. Humiliés au point de devoir déféquer dans des seaux et de s’exposer nus aux regards inquisiteurs, soumis à des traitements inhumains comprenant privations, insultes et violences, pris pour cibles à travers leur famille ou leur religion, les personnes détenues arbitrairement dans ces prisons extrajudiciaires américaines font en sus l’objet d’interrogatoires tout sauf pertinents, comme le raconte très bien un ancien interrogateur du FBI.

C’est d’ailleurs là l’un des points essentiels de l’album. La torture, les mauvais traitements, les confessions obtenues par la force ne mènent qu’à deux choses : des allégations mensongères, mettant les enquêteurs sur de fausses pistes, et un esprit de corps débouchant sur des grèves de la faim, des attitudes contestataires et une incommunicabilité ne faisant que s’accentuer. Jérémie Dres portraiture les cages exiguës, les isolements altérant les sens, les multiples vexations et violences subies, la nourriture transbahutée dans des seaux rebutants ou ce coran blasphémé, assimilé par les gardiens à Mein Kampf. Il apporte toutefois une nuance : la rotation des gardes pouvait vous faire passer, à Guantanamo, d’un tortionnaire à un samaritain. Derrière l’uniforme, par-delà la fonction, vous pouvez tout aussi bien trouver celui qui vous invective ou vous meurtrit que celui qui fait preuve de sollicitude et de générosité.

Contacté par téléphone, Dominique de Villepin explique en quoi la justice expéditive américaine ne pouvait décemment s’appliquer à des ressortissants français sans mettre à mal les principes démocratiques les plus élémentaires. L’ancien député-maire de Vénissieux André Gérin (PC) raconte quant à lui son obstination à ramener ces jeunes dévoyés dans leur ville et à détricoter les réseaux qui s’en servent comme chair à canon, en les envoyant combattre – et souvent mourir – à des milliers de kilomètres de chez eux, sous des prétextes fallacieux. Personne ne sort grandit de ces témoignages : ni ces apprentis djihadistes ignorant tout de l’islam, ni ces États-Unis faisant leur deuil des règlements internationaux, ni ces interrogateurs incapables de se concerter ou de recouper leurs informations, ni ces agences gouvernementales occidentales, américaines ou non, compromises à force de tordre ou contourner les règles. Si « Détenus 161 et 325 à Guantanamo » est une lecture nécessaire, elle se veut aussi glaçante et désillusionnée. Seule lueur d’espoir : les leçons tirées de ces mésaventures, dispensées devant des auditoires souvent fascinés, voire abasourdis. Pour que l’information circule, les esprits se forment et les mêmes erreurs ne se répètent pas continuellement.

Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden : Détenus 161 et 325 à Guantanamo, Jérémie Dres
Delcourt, octobre 2022, 232 pages

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3.5

« Bunker » : jeunesse, transition et identité

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Camille Poulie publie Bunker aux éditions Dupuis, dans la collection « Les Ondes Marcinelle ». En transition vers l’âge adulte, en quête d’identité sexuelle, en crise d’orgueil, ses personnages adolescents, tout en fêlures, se retrouvent le temps d’un été qui va les redéfinir touche par touche.

L’authenticité qui se dégage du long métrage Entre les murs, Palme d’or au festival de Cannes 2008, a partie liée avec le langage sociolectique, brut et spontané employé par ses jeunes protagonistes, des collégiens du 20e arrondissement de Paris, pour la plupart issus de l’immigration. Le champ lexical argotique et ordurier de Jessica et ses acolytes dans Bunker participe du même effet : Camille Poulie fixe par son truchement une génération, des conditions sociales et une transition douloureuse vers l’âge adulte et la maturité sexuelle censée en découler. Personnage principal, Jessica n’est autre qu’un garçon manqué indissociable de ses cheveux courts, son survêtement de sport et ses postures viriles, caractérisées par une silhouette carrée et massive. Elle se comporte comme une petite frappe, s’échine à dissimuler ses seins et entretient des rapports de force avec les garçons qu’elle fréquente.

Ces derniers expriment eux aussi, à leur façon, un certain mal-être. Antoine se montre complexé par la taille de son sexe et mû par un sentiment d’impuissance. Blessé dans son orgueil, il n’hésite pas à se retourner contre Jessica et à colporter à son sujet toutes sortes de rumeurs, parfois infondées. Avec ses attitudes de pervers narcissique, il cherche à se faire valoir en altérant l’image des autres. Bozo est peut-être plus pathétique encore, puisqu’il en est le souffre-douleur plus ou moins consentant. Incapable de tenir tête aux autres, il adopte une attitude passive et grégaire. Autour d’eux gravitent des personnages secondaires essentiellement fonctionnels, de l’adolescente aux mœurs légères taillant des pipes dans un bunker abandonné aux cailleras du coin, coutumières des tocades et rodomontades. Les insultes fusent, les réflexions demeurent primaires, tout dans Bunker est épais, trivial et en pointillé. Il est d’ailleurs à noter que les propositions graphiques de Camille Poulie, singulières, en noir et blanc et abruptes, concordent parfaitement avec l’esprit de l’album. À cet égard, l’osmose est totale.

Si les relations entre les uns et les autres s’avèrent tellement accidentées et conflictuelles, c’est avant tout parce que chaque personnage cherche sa place dans un gigantesque enfer sartrien. Se déroulant sous la présidence de Jacques Chirac, Bunker est une fresque adolescente sans complaisance ni enjolivement, amarrée à des jeunes gens issus de conditions modestes, et en pleine crise identitaire. Accusations archétypales de lesbianisme (surlignées par les « bulles » noires qui investissent les vignettes), interdits bravés (sexe, cigarettes, etc.), cristallisation des rapports de domination, effeuillage social et culturel : Camille Poulie fait montre d’une grande pertinence dans les portraits qu’elle dresse, tous fondus dans un univers désenchanté, pour ne pas dire poisseux. Il y a là un peu de Charles Burns et de David Small. Et beaucoup de savoir-faire.

Bunker, Camille Poulie
Dupuis, octobre 2022, 144 pages

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3.5

« Proies et prédateurs » : dévorer la Terre

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Les Futurs de Liu Cixin accueillent un sixième tome intitulé « Proies et prédateurs » aux éditions Delcourt. Jean-David Morvan et Yang Weilin y dépeignent un monde au bord de l’apocalypse, menacé par des extraterrestres cherchant à puiser sur Terre de quoi satisfaire leurs appétits. Et si nous n’étions plus qu’une ressource en sommeil, similaire à celles que nous exploitons au quotidien, parfois éhontément ?

Sans en dévoiler tous les tenants et aboutissants, on peut avancer que « Proies et prédateurs » repose un cycle ininterrompu de prédations. À l’heure où les rapports climatiques et environnementaux alarmants s’accumulent, cette adaptation de Liu Cixin questionne à nouveau notre (in)capacité à vivre en harmonie avec la nature et à préserver l’équilibre d’une planète dont nous exploitons de manière non durable des ressources qui ont mis des siècles à se former. Il se trouve que cette réflexion traverse dans l’album plusieurs temporalités et circule sans heurts d’une civilisation à l’autre, les auteurs s’employant à diaboliser certains comportements pour ensuite nous révéler, de manière subtile, en quoi nous tendons à les reproduire nous-mêmes. Ce n’est pas un hasard si Cristal, l’entité ayant parcouru l’univers pour prévenir l’humanité du danger qu’elle encourt, finit lasse et résignée par l’attitude irresponsable des hommes.

Le pitch paraît presque trop simple : un émissaire informe l’ONU qu’un vaisseau spatial gigantesque, baptisé le Dévoreur, s’approche de la Terre en vue d’en absorber toutes les ressources. Partant, nos représentants vont dialoguer avec les envahisseurs, sortes de dinosaures anthropomorphiques, et chercher à déjouer leurs plans. La menace est sérieuse, et définitive : les hommes pourraient à terme être cultivés afin que les extraterrestres puissent en consommer la viande, tandis que la planète bleue serait ponctionnée par ce qui ressemble à un réseau tentaculaire de trompes aspirantes. Les parallèles avec l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles sont limpides, mais l’histoire se tapisse de bonds temporels et se densifie dès lors que les agissements des uns et des autres se voient mis en miroir.

Pertinent sur le fond, soigné sur la forme, « Proies et prédateurs » se replie par moments sur un antagonisme central, qui oppose un soldat à la longévité artificiellement étendue et un émissaire extraterrestre ravi d’échanger (enfin) avec quelqu’un qui a du répondant. L’oppresseur est aveuglé par son orgueil, l’oppressé plus retors et résilient qu’il n’y paraît. Mais de cette lutte feutrée puis frontale, c’est un vainqueur inattendu qui va émerger. Et là aussi, dans un final assez poétique et faisant sens, la dimension écologique du récit apparaît réaffirmée. Du reste, on se réjouira de l’inventivité de l’histoire, de la caractérisation, par analogies, de nos pires instincts et de ces visions cauchemardesques d’une planète autrefois idyllique et désormais victime de ses déséquilibres et de son anémie « anthropocénique ».

Les Futurs de Liu Cixin : Proies et prédateurs, Jean-David Morvan et Yang Weilin
Delcourt, octobre 2022, 108 pages

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3.5

« Une romance anglaise » : quand le hasard fait mal les choses

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La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille Une romance anglaise, du scénariste Jean-Luc Fromental et du dessinateur Miles Hyman. L’intrigue se déroule à l’aube des Swinging Sixties, avant l’avènement des Beatles et la libération des mœurs. Ostéopathe du tout-Londres, Stephen Ward est aussi un homme à femmes, autour duquel gravite notamment une certaine Christine Keeler, sorte de Galatée moderne qui va précipiter sa chute…

La proposition de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman ne souffre aucune ambiguïté. Il s’agit, pour les auteurs, de revenir sur l’affaire Profumo, qui a probablement conditionné la victoire des travaillistes aux élections générales de 1964 en Grande-Bretagne. Ce scandale politico-sexuel, qui fait l’objet de multiples théories, jamais tout à fait tranchées, nous est raconté à travers le point de vue du docteur Stephen Ward, qui finit au terme d’un procès pour le moins retentissant jeté en pâture et suspecté de proxénétisme. Son tort ? Avoir été le Pygmalion du jeune mannequin Christine Keeler et l’entremetteur de ses rencontres avec l’agent russe Evgueni Ivanov et le secrétaire d’État à la Guerre John Profumo. Dans des hautes sphères londoniennes où on goûte volontiers aux plaisirs charnels, les genres vont se mélanger, les maladresses s’accumuler et les hasards faire leur œuvre jusqu’à provoquer la démission du Premier ministre Harold Macmillan et donner à des affaires de mœurs des allures spécieuses de complot international.

Stephen a tout du gendre idéal. Il côtoie le tout-Londres, en qualité d’ostéopathe, crayonne habilement et se montre capable de se fondre dans n’importe quel groupe social, du fait de son amabilité et de son refus de catégoriser ses interlocuteurs en fonction de leurs revenus ou de leur couleur de peau. C’est aussi un coureur de jupons, un charmeur invétéré, qui va s’éprendre d’une jeune vamp, Christine Keeler, qu’il façonne pour partie et introduit dans la haute société. Cheville ouvrière des services secrets, il va user des charmes de ce mannequin de dix-neuf ans pour obtenir des renseignements volés à l’agent russe Evgueni Ivanov, immédiatement séduit par elle. L’affaire aurait pu en rester là, mais Christine évolue avec ivresse dans un monde dont elle ne maîtrise pas les codes. Elle se rapproche dangereusement d’un ministre, John Profumo, et provoque la rivalité et l’ire de deux amants noirs, dont les dérapages vont éveiller la suspicion de la justice et entraîner la chute de tous ses proches, ainsi que du gouvernement conservateur en place. Rien que ça.

Portrait d’une époque, d’un milieu et d’une opinion publique à laquelle il en faut peu pour être chauffée à blanc, Une romance anglaise demeure d’une actualité brûlante à l’heure de la post-vérité et des suspicions généralisées de complots. Énorme scandale (oublié) des années 1960, il convoque des personnalités complexes, à fort relief romanesque, sur lesquels brodent en clercs Jean-Luc Fromental et Miles Hyman. Car au-delà de la dimension politique et culturelle de l’intrigue, c’est avant tout la chair humaine des différents protagonistes, et en premier lieu de Stephen et Christine, qui confère à cet album toute sa saveur. Prenez ce Pygmalion retors, bientôt malmené par une Galatée brûlant la chandelle par les deux bouts, et entraînant dans sa perdition une constellation de puissants et de marginaux. Ajoutez-y ce qu’il faut de romantisme et d’espoir déçus. Vous obtenez un cocktail détonnant, sulfureux, explosif. Au point de faire vaciller la vieille démocratie britannique.

Une romance anglaise, Jean-Luc Fromental et Miles Hyman
Dupuis, octobre 2022, 104 pages

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4

Un Homme est Passé : Démons passés et présents

Avant Les Sept Mercenaires et La Grande Évasion, John Sturges, figure emblématique du cinéma américain, réalise Un Homme est Passé. Moins emblématique que certaines de ces œuvres, ce film n’en reste pas moins qu’un des plus aboutis de son metteur en scène, tant il brille dans sa modernisation du western, qu’il va mélanger au film noir et au thriller afin d’imposer son regard nihiliste sur une Amérique déconnectée du reste du monde.

Un western en huis clos

1945, la guerre est finie. John J. Macreedy ( Spencer Tracy ), mystérieux individu, s’arrête dans la petite ville de Black Rock. Dès son arrivée, il interroge la population afin d’obtenir des renseignements sur un lieu-dit appelé Adobe Flat. Mais sans comprendre pourquoi, l’évocation de ce lieu génère chez la population de la ville une vive animosité envers l’homme. Et plus les questions sont posées, plus la population est menaçante envers Macreedy. A l’image du train qui ouvre le film, celui-ci ne perd pas de temps et déroule ses enjeux et conflits à toute vitesse. Tous les habitants qui constatent l’arrivée du train sont choqués, puisque depuis quatre ans, aucun train ne s’est arrêté à Black Rock. Ainsi, dès qu’il pose un pied dans la ville, l’homme mystérieux est un élément perturbateur.

Le film se débarrasse de nombreuses contraintes spatio-temporelles pour densifier son intrigue. Il se déroule sur 24 heures, jusqu’au prochain train, et se situe dans le même espace réduit qu’est Black Rock. La tension est permanente, accentuée par ce lieu, qui isole et étouffe totalement son protagoniste. Toute la communauté est très clairement caractérisée, et on voit très clairement l’influence de certains individus sur l’ensemble de la ville. Parmi eux, un groupe de voyous se démarque, emmené par Reno Smith interprété par Robert Ryan, mais où figurent également d’autres acteurs emblématiques tels qu’Ernest Borgnine et Lee Marvin. Le shérif de la ville en est réduit au silence et à l’humiliation tellement cette influence est grande.

John Sturges utilise à merveille le format Cinémascope pour décupler le mystère et la tension du film. A l’image d’autres grands westerns, ce format sublime à merveille le paysage aride, isolé de cette Amérique profonde. Il permet également au cinéaste de travailler avec une grande méticulosité ses compositions de cadre. Le placement des personnages n’est aucunement le fruit du hasard, mais bien celui d’une grande réflexion de Sturges sur leur rôle dans la ville et leur influence sur les autres personnages. Ainsi, les personnages de Robert Ryan ou Lee Marvin, sont souvent au premier plan du cadre, entourant les autres membres de la ville. Et dans le même temps, certains personnages comme le shérif, passif et peu influent, sont excentrés ou à l’arrière-plan, étouffé par la profondeur de champ. Il y a une véritable hiérarchie jusque dans le cadre.

L’inconnu qui réveille un fantôme

Mais pourquoi toute cette méfiance ? A priori celle-ci est due uniquement à deux mots : Adobe Flat. Le film, bien que très court, se permet de révéler progressivement les lignes de son récit. Macreedy recherche un individu appelé Komoko. Mais on comprend que ce Komoko est mort, et les circonstances demeurent longtemps mystérieuses. Et c’est ici que réside le sujet principal du film, à savoir le racisme latent des Américains. Plus précisément le racisme envers les Nippo-américains dû à la Seconde Guerre mondiale.

On apprend au cours du film que Macreedy a participé à cette guerre, et que le fils de Komoko lui a sauvé la vie en se sacrifiant. En se rendant à Black Rock, il souhaite remettre la médaille de son fils à Komoko, témoignant de son respect. Mais par l’attitude des individus et leurs remarques, on comprend que ce respect est inexistant chez eux. Reno Smith révèle son mépris pour les Nippo-américains, et qu’il a tenté d’intégrer l’armée suite à Pearl Harbor. Ces mêmes individus qui tentent de se débarrasser de Macreedy sont en fait les coupables d’un terrible crime. Isolé géographiquement, Black Rock l’est également dans son rapport à l’Amérique contemporaine. Les individus s’y comportent comme dans le temps des cow-boys et leurs règlements de comptes.

Ainsi, Macreedy peut être assimilé à une sorte de cure, qui progressivement et lentement, tente de soigner les maux d’une ville. Les maux d’une ville, mais également ceux de tout un pays, comme si il essayait de rendre justice aux victimes collatérales provoquées par son pays. Il est en quelque sorte la personnification de la peur de l’étranger, de l’inconnu. De la même manière que le personnage de Sidney Poitier révèle au grand jour le racisme systémique des États-Unis de Dans la chaleur de la nuit, le vétéran arrive dans une ville gangrenée par cette peur. Petit à petit, il réussit à réveiller l’humanité de certaines personnes, jusque-là endormie par le climat mis en place par les voyous.

Si le message du film est toujours aussi impactant aujourd’hui, c’est (malheureusement) à cause de l’universalité de celui-ci. En parlant de cette Amérique post-guerre, Sturges évoque également l’Amérique passée. Et le génie de Sturges tient de sa volonté de faire de ce film un western. En ancrant son intrigue dans ces lieux si emblématiques, il fait également écho aux crimes du passé de son pays, coupable du meurtre d’une grande partie de la population indienne. Enfoui derrière ces beaux et majestueux paysages se cache l’héritage de tout un pays, qu’il perpétue aujourd’hui sur la population afro-américaine.

En voulant évoquer les maux contemporains de son pays, le film élargit son propos à l’ensemble de l’histoire de celui-ci. En résulte un western noir, où la tension est permanente, et où son protagoniste est toujours opposé à la lâcheté de la nature humaine. Brillamment écrit, mis en scène, et avec des acteurs formidables, Un Homme est Passé restera le premier chef d’œuvre de John Sturges.

Un Homme est Passé : bande annonce

Un Homme est Passé : fiche technique

Titre original : Bad Day at Black Rock

Réalisation : John Sturges

Scénario : Millard Kaufman, Don Mcguire, Howard Breslin

Interprétation : Spencer Tracy ( John J. Macreedy ), Robert Ryan ( Reno Smith ), Anne Francis ( Liz Wirth ), Lee Marvin ( Hector David )

Photographie : William C. Mellor

Musique : André Previn

Montage : Newell P. Kimlin

Durée : 1h21

Genre : Western, Thriller

Date de sortie : 1955

Pays : États-Unis

Un Homme est Passé : Démons passés et présents
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4.5

Butterfly Vision : Le bel envol de Maksym Nakonechnyi

Butterfly Vision est un impressionnant premier film d’un Ukrainien,  Maksym Nakonechnyi, rattrapé plus que de raison par la réalité de son pays. Son point de vue sur la guerre est centré sur ses effets sur une femme-soldate victime de violence basée sur le genre, et c’est une réussite.

Synopsis de Butterfly Vision :  Lilia, une spécialiste en reconnaissance aérienne, retourne auprès de sa famille en Ukraine après plusieurs mois passés en prison dans le Donbass. Le traumatisme de la captivité la tourmente et refait surface sous forme de visions. Quelque chose de profondément ancré en elle l’empêche d’oublier, mais elle refuse de se voir comme une victime et se bat pour se libérer.

Zero Dark Thirty

Butterfly Vision. Le titre de ce premier film de Maksym Nakonechnyi fait référence à la vision spécifique que l’on obtient avec un drone, un drone papillon comme on en voit ici par exemple. Lilia (Rita Burkovska) opère un tel objet, elle est une spécialiste de reconnaissance aérienne de l’armée ukrainienne. C’est ainsi qu’elle a gagné le surnom de Papillon. Le film commence par de telles visions qui captent de haut , de très loin, la situation sur les théâtres d’opérations où Lilia est déployée. Cette distance, qui sera exploitée par le cinéaste tout au long du métrage, apporte quelque chose de magique et d’irréel à ce qui est en réalité une zone de guerre dans le Donbass, la guerre entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne qui a lieu depuis 2014. Compte tenu de la situation actuelle, ce contexte résonne immédiatement et fortement auprès du spectateur qui, à ce stade, est nourri, abreuvé même, d’informations géostratégiques de toutes sortes en provenance d’Ukraine, où la guerre a pris une tournure et une intensité plus dramatiques.

Après cette introduction quelque peu surréaliste, le film atterrit sur le plancher des vaches lors d’échanges de prisonniers entre les belligérants. Lilia est l’une d’entre eux, la seule femme d’ailleurs, après avoir été faite prisonnière plusieurs mois durant par les séparatistes pro-russes. De cette minute jusqu’à la fin du film, on entendra très peu la protagoniste, qui reste comme en apesanteur, détachée de tout. Lilia retrouve les siens, sa mère, son mari, l’armée. Mais elle n’est plus la même Lilia ; tout comme sa famille a été également remodelée par la guerre. Le dispositif cinématographique de Maksym Nakonechnyi comprend entre autres des décrochages de l’image qui brusquement se pixellise, se disloque comme Lilia elle-même, lorsqu’elle a des flashes de ce qui a été des tortures subies lors de son emprisonnement. Elle a subi des viols, est tombée enceinte, et n’a plus de prise sur sa réalité. Le réalisateur n’hésite pas à convoquer le fantastique pour souligner ce détachement de la réalité, ce côté surréaliste, comme en témoigne cette belle et troublante scène de lévitation digne du plus pur des films d’horreur.

Maksym Nakonechnyi livre un film puissant , sous couvert d’une fausse froideur, d’un faux détachement. En sous-texte, il analyse l’évolution de la société ukrainienne elle-même, les relents nationalistes de certains, la désapprobation de certains autres vis-à-vis de l’action des militaires. Le regard est objectif sur son propre pays. Mais surtout, il prend le parti d’analyser l’après d’une femme militaire rendue aux siens, victime de violence genrée mais luttant pied à pied pour combattre le traumatisme d’un viol et d’une grossesse non désirée. Pour ce faire, le jeune cinéaste s’est adjoint les services d’Iryna Tsilyk, une femme-soldat qui a réalisé avec d’autres femmes un documentaire sur ces combattantes et en particulier sur la problématique de la captivité.

Le timing de Butterfly Vision et de sa présentation à Cannes en mai 2022 donne particulièrement du relief à un film qui n’en a pas forcément besoin, tant le traitement singulier de la guerre au Donbass suscite l’intérêt. Documentariste, Maksym Nakonechnyi a réussi son passage à la fiction à bas bruit, mais d’une manière très convaincante. L’actrice Rita Burkovska est une impressionnante révélation, épousant totalement la psyché de son personnage, permettant à cette taciturne Lilia d’irradier sous ses abords froids et ses airs d’indifférence au monde.

Butterfly Vision – Bande annonce  

Butterfly Vision – Fiche technique

Titre original : Bachennya metelyka
Réalisateur : Maksym Nakonechnyi
Scénario : Maksym Nakonechnyi, Iryna Tsilyk
Interprétation : Rita Burkovska (Lilia), Lyubomyr Valivots (Tokha), Myroslava Vytrykhovska-Makar (La,mère deLilia), Natalya Vorozhbit (La Pie)
Photographie : Khrystyna Lizogub
Montage : Alina Gorlova, Ivor Ivezic
Musique : Dzian Baban
Producteurs : Yelizaveta Smit, Darya Bassel Co-producteurs : Mario Adamson, Sergio C. Ayala, Anita Juka  , Dagmar Sedlácková
Maisons deProduction : 4 Film, MasterFilm, Sisyfos Film Production, Tabor Productions
Distribution (France) : Nour Films, Wild Bunch International
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Octobre 2022
Croatie . République tchèque . Suède . Ukraine– 2022

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4

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 2

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Aujourd’hui, un deuxième épisode où nous assisterons à un complot international, à un naufrage et à plusieurs emprisonnements, entre autres.

Deuxième épisode
Cet épisode, qui regroupe les parties 2 à 7 du roman, pourrait s’intituler Le Complot et nous fait arriver environ au quart du roman.
Si la première partie du roman pouvait se définir comme un drame plutôt intimiste, l’action se limitant à quatre personnages dans une auberge, la suite va donner au roman d’Eugène Sue une dimension humaine et géographique totalement différente. Le nombre de personnages va augmenter considérablement, et l’action va se répandre dans différents pays (même si la France, et surtout Paris, va rester le lieu central).
La deuxième partie du roman va apporter des réponses à certaines questions. En effet, comme on le soupçonnait, l’action du roman va tourner autour d’un complot organisé par les Jésuites dans le but de s’accaparer une forte somme d’argent et d’augmenter son pouvoir. Les Jésuites sont décrits dans le roman comme une organisation secrète cherchant à utiliser la religion et les sentiments religieux de certaines personnes dans le but d’acquérir du pouvoir, manipuler les gens et transformer les puissants en des marionnettes (dans un prochain épisode de cette critique-feuilleton, nous évoquerons plus précisément la vision de la religion développée par Eugène Sue dans ce roman). Une organisation qui agit dans l’ombre, par le renseignement, le chantage et l’extorsion, par la peur et la manipulation, tout en se donnant l’aspect d’une morale irréprochable. Comme exemple des procédés employés, la Compagnie fait pression sur un couple de vieux régisseurs d’un château appartenant à une famille noble : soit le régisseur espionne la propriétaire du château et fait son rapport à intervalles réguliers, soit il perdra son travail et se retrouvera sans moyens de survie. Au fil des chapitres, nous découvrons que les Jésuites ont à leur botte toute une série de personnages, pas forcément religieux, qui vont espionner ou faire pression, des voisins, des patrons, des médecins, etc.
Bien avant Hitchcock, Eugène Sue avait compris que le personnage du méchant est le plus important d’une telle œuvre. Alors, à la tête de son complot, il a placé l’abbé-marquis d’Aigrigny. Personnage abject manipulant tout le monde dans l’ombre, on le voit, lors de sa première apparition, préférer s’occuper de son complot et du bien-être de l’organisation, que d’aller voir sa mère mourante qui le supplie de venir à son chevet. Lui et son « secrétaire », le très ambitieux M. Rodin, apparaissent toujours là où il y a une victime à manipuler ou un personnage à convaincre.

Et ce complot, quel est-il précisément ?
La première partie du roman nous présentait des jumelles possédant un étrange médaillon. Sur ce bijou figure une inscription fixant un rendez-vous au 13 février 1832 à une certaine adresse parisienne.
La deuxième partie du roman, très brève, nous explique ce qui arrive avec plus de précision, tout en ouvrant l’action du Juif errant pour y englober de nombreux personnages dans des lieux très divers.
Ce médaillon est distribué aux descendants d’une même famille, une famille dont les ancêtres protestants avaient dû fuir la France peu avant la révocation de l’Édit de Nantes. Les descendants sont donc priés de se retrouver ce fameux 13 février à l’adresse citée, et, d’après ce que l’on comprend, ceux qui seront présents recevront une forte somme d’argent.
L’objectif du complot jésuite fomenté par le perfide abbé-marquis d’Aigrigny (avec son secrétaire particulier M. Rodin) consiste à empêcher les membres de cette famille, dispersés de par le monde, à se trouver à l’adresse convenue au moment voulu. Ils souhaitent qu’un seul descendant puisse y arriver, un prêtre nommé Gabriel, dont ils contrôlent totalement les faits et gestes, et espèrent ainsi pouvoir toucher seuls l’intégralité du trésor familial.
Le roman va alors se dérouler dans différents pays. Chaque partie va alors poursuivre un double objectif : présenter un nouveau personnage et faire avancer l’action. Dans la partie deux, nous découvrons les deux méchants principaux et le complot, alors que la partie trois nous entraîne sur l’île de Java à la rencontre d’un prince indien, etc.
Si Eugène Sue diversifie les décors et les personnages, jamais il ne perd de vue l’unité du roman. Certes, les contraintes du roman-feuilleton vont l’inciter à multiplier les incidents et les événements, à faire se croiser les trajectoires individuelles, à faire voyager son lecteur, à parcourir toutes les couches sociales de la France des années 1830, mais Le Juif errant conserve une unicité d’action remarquable. Tout ce qui arrive est directement lié à ce complot initial, que ce soit pour le poursuivre ou pour le contrecarrer.
Car si une organisation de l’ombre cherche à emprisonner les personnages pour les empêcher d’être au rendez-vous, il semblerait qu’une force opposée fait tout pour favoriser la tenue cette rencontre. Là aussi, Eugène Sue sait entretenir une part de mystère : comment Dagobert et les deux jumelles ont-ils été libérés de la prison de Leipzig ? Comment plusieurs personnages se sont-ils retrouvés dans le même bateau en partance pour la France ? Et tout cela alors qu’un seul personnage semble au courant de l’enjeu de cette affaire (sans pour autant soupçonner l’existence du complot).
Le Juif errant se transforme alors en un immense roman d’aventures : poursuite d’une secte d’assassins à Java, prêtre missionnaire crucifié en Amérique, naufrage et tentative de sauvetage des naufragés, l’action est permanente.

À suivre, pour approfondir les aspects politiques, sociaux et religieux du roman…

La femme qui en savait trop… dans quel domaine ?

Après Madame Einstein (2016), Marie Benedict propose un nouveau portrait de femme. Celle qui en savait trop (2019) a connu la gloire à Hollywood sous le nom d’Hedy Lamarr. Autrichienne d’origine, elle s’était fait remarquer toute jeune au théâtre, dans le rôle de Sissi, tapant dans l’œil d’un certain Friedrich Mandl

Si le titre français fait ouvertement référence à Alfred Hitchcock dont la filmographie comporte deux versions différentes (1934 et 1956) de L’Homme qui en savait trop, le rapport avec le maître du suspense n’est qu’indirect, car le personnage central va faire carrière à Hollywood (quelques rôles dans des films noirs, mais aucun dirigé par Hitchcock). Autre étonnement avec la mention figurant en début d’ouvrage (sur la même page que le copyright) : « Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait pure coïncidence. » Autant dire que ces précautions bien classiques sont fausses ! En effet, ce livre (qui cite de nombreuses personnes réelles) est une autobiographie romancée de celle qui est passée à la postérité sous le pseudonyme de Hedy Lamarr. Alors, si le livre peut se lire comme un roman, quelque chose ne colle pas. En effet, la quatrième de couverture mentionne Hedy Lamarr, alors que l’accroche suivante, « Son extraordinaire beauté lui a sauvé la vie. Son brillant esprit a changé la nôtre », figure sur la couverture (édition de poche). Bien entendu, la photographie de couverture montre Hedy Lamarr au temps de sa splendeur. Bref, pourquoi de tels procédés destinés à intriguer et donc à faire vendre, alors que le livre possède des qualités ?

Première qualité

Ce livre se lit aisément, car Marie Benedict évite les effets chocs pour se concentrer sur ce qu’elle veut dire. Elle a de la matière, car la vie de son personnage est particulièrement riche. De plus, elle sait apporter des informations de manière littéraire, sans assommer son lecteur, mais en enchaînant les chapitres relativement courts qui font tous avancer l’intrigue. Je pense également qu’elle fait un choix judicieux en écrivant à la première personne, car elle se glisse assez facilement dans la peau de son personnage. L’inconvénient est un probable manque d’objectivité. Effectivement, par moments, on se demande quels peuvent bien être les défauts de son personnage. Mais non, avec un peu de réflexion, on lui en trouve et cela va en s’accentuant avec la deuxième partie.

Deuxième qualité

Ce livre rend compte de façon réaliste et prenante, de l’ambiance en Autriche pendant les années 30. La montée du nazisme vue du côté autrichien se révèle très instructive, surtout quand on réalise l’influence qu’elle a eue sur des destins personnels. Ainsi, on voit la jeune actrice Hedy Kiesler approchée par un homme habitué à obtenir tout ce qu’il désire. Friedrich Mandl affiche la puissance d’un industriel auquel rien ni personne ne résiste, ainsi qu’un physique dégageant une grande virilité. Mais il traîne la réputation d’un marchand d’armes sans scrupules. Bref, on le craint, y compris Hedy et ses parents. Mais les parents d’Hedy voient en lui celui qui pourra les protéger dans cette période d’avenir trouble. C’est ainsi qu’ils acceptent qu’Hedy sorte avec Fritz, puis qu’il l’épouse. La condition, c’est qu’Hedy mette fin à sa carrière d’actrice. En entrant dans le jeu de Fritz, Hedy met le doigt dans un engrenage infernal. Si elle enregistre des informations liées aux activités de son mari, elle perd progressivement quasiment toute prise sur sa vie. Il lui restera tout juste la force d’élaborer une stratégie pour fuir l’emprise d’un homme qui se rapproche de plus en plus du monstre. Le suspense quant au sort d’Hedy constitue la troisième qualité du livre.

Le plus

On pourrait ajouter une quatrième qualité au livre avec la description du milieu hollywoodien où la fuyarde réussit à se faire sa place sous le pseudonyme d’Hedy Lamarr. Mais si cette deuxième partie du livre se lit avec intérêt, à mon avis elle manque un peu de sel par rapport à la première. La raison pourrait être qu’elle souffre de l’absence d’enjeu crucial, car on sait qu’Hedy Lamarr court vers le succès. On réalise quand même son manque de stabilité dans ses relations sentimentales. Quant à son sentiment de culpabilité vis-à-vis d’innocents meurtris lors de la Seconde Guerre mondiale alors que les États-Unis restent à l’écart des hostilités, il pourrait s’agir d’un procédé romanesque. Toujours est-il que l’idée de génie qui émerge dans le cerveau de l’actrice étonne par son caractère scientifique (et même si Marie Benedict s’arrange pour rendre cette partie tout à fait compréhensible, louable effort). On finit quand même par se souvenir des conversations d’Hedy avec son père à propos de l’actualité internationale ainsi que de sa compréhension des affaires menées par Fritz (aussi bien pour son activité d’industriel que dans le domaine politique). Ainsi le portrait d’une femme intelligente au caractère suffisamment fort pour avoir échappé à une destinée de femme soumise émerge progressivement. On retiendra que son invention eut bien du mal à convaincre les décideurs (masculins) américains de son époque, mais qu’elle trouve toujours des applications, notamment dans l’appareillage de nos téléphones portables d’aujourd’hui. On tâchera de minimiser les défauts de la femme peu à l’aise dans son rôle de mère (adoptive), et capable de trouver irrésistible un homme franchement dangereux (d’ailleurs, à l’avenir, elle n’en trouvera aucun autre à la hauteur de ses aspirations), car il lui ouvre les portes d’un monde de luxe et d’abondance.

La Femme qui en savait trop, Marie Benedict
Presses de la cîté, octobre 2020


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3.5

« Prison » : derrière les murs

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Initié à la suite d’une conversation avec Rosanna Lendom, une avocate préoccupée par les droits des détenus, Prison rassemble Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange dans une entreprise mêlant critique et déconstruction, l’une portant sur l’univers carcéral, déshumanisant, l’autre sur les individus qui le peuplent, loin des clichés habituellement véhiculés à leur endroit.

Dans la préface de cette bande dessinée, l’avocate Rosanna Lendom note que « la méconnaissance de la violence carcérale et de son organisation dictatoriale est immense ». Elle évoque aussitôt des problèmes d’aération, de promiscuité, d’hygiène et, bien entendu, d’insécurité. Dans une certaine mesure, c’est le voyage qu’entreprend Prison : une plongée brutale là où « les années comptent triple », dans « un lieu violent et fortement pathogène ». Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange en proposent une déconstruction en quatre actes, à travers le récit de détenus éclairant, chacun à sa manière, l’envers du décor carcéral.

L’alternance des premières vignettes est une manière de portraiturer le choc carcéral dont il est question dans le quatrième et dernier arc narratif de Prison. Aux oiseaux qui déploient leurs ailes en toute liberté aux abords d’un centre de détention succèdent ainsi les miradors cerclant une cour fermée protégée par des barbelés et des murs épais. Braqueur de banques, Guy partage une cellule de 10m2 avec un héroïnomane, Vic, et un étranger taciturne, Hassan. Ce dernier est fiévreux et attend patiemment la visite d’un infirmier qui ne viendra jamais – ou, en tout cas, bien trop tard. Tout est déjà là : les repas chiches et indigestes, l’épicerie à prix exorbitants, le personnel aux rangs clairsemés, le travail en prison pour 350 euros par mois. Il n’est dès lors guère surprenant de retrouver des visions fantastiques cauchemardesques ou de lire que « la colère est une nourriture dont raffole la prison ».

Usant du pointillisme pour dépeindre un microcosme glaçant et déshumanisant, où on se meurt dans l’indifférence la plus totale, où « les personnes incarcérées souffrant de troubles psychiatriques représenteraient plus du quart de la population carcérale », cet album salutaire s’emploie aussi à prendre le contrepied des clichés véhiculés à l’endroit des prisonniers. Les auteurs les nantissent d’une chair humaine qui rend d’autant plus insupportable leur environnement immédiat. Marginalisés, mis à l’écart du travail, de leur famille et de leurs amis, les prisonniers vivent dans des lieux insalubres, privés d’espoir, traversés par la détresse et la violence. Toufik souffre de troubles psychiatriques renforcés par « la symphonie du chaos pénitentiaire ». Les conversations, les cris, les plaintes, les bruits de porte, les téléviseurs, la musique s’entremêlent et contribuent à brouiller un peu plus ses sens. Une réalité douloureuse, qui frappe aussi ceux qui finissent derrière les barreaux un peu par hasard, à l’instar d’Antonio, incarcéré pour conduite en état d’ivresse et saisi de vertige par l’altération sensitive que provoque la prison.

Dans ce milieu vicié, point de salut. Même quand l’amour tente d’y faire son nid, à la faveur d’une relation sincère mais interdite entre une surveillante et un détenu, l’Administration y met un terme en renvoyant l’un à sa condition de prisonnier et en privant l’autre de son gagne-pain. À la lumière de ces éléments, très bien restitués dans l’album, la postface de La Ligue des Droits de l’homme prend tout son sens. Et on se désole, à nouveau, par la faible problématisation du milieu carcéral, comme s’il s’agissait d’un totem impossible à réinventer. Heureusement, l’art, et a fortiori la bande dessinée, ne manque pas de s’en emparer, comme en témoignent les multiples propositions récentes sur le sujet, toutes probantes : Prison n°5, Perpendiculaire au soleil ou encore Souvenirs en cavale.

Prison, Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange
La Boîte à bulles, octobre 2022, 80 pages

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4

« Red Room » : horreur et voyeurisme

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Les éditions Delcourt publient Red Room, du scénariste et dessinateur américain Ed Piskor. Récit horrifique foisonnant de vignettes gores et spectaculaires, ce dernier se penche sur les instincts humains les plus primaires à la faveur de chaînes de torture porn dissimulées dans le dark web.

Red Room repose sur quatre récits interconnectés, liés entre eux par le torture porn qui les sous-tend. Le scénariste et dessinateur américain Ed Piskor imagine des chaînes vidéo abritées sur le dark web, sponsorisées par les crypto-monnaies de voyeurs pervers et sadiques, poussant leurs auteurs à aller toujours plus loin dans la violence et l’abjection. En ce sens, ces « réseaux antisociaux » portent à incandescence les instincts humains les plus primaires, instituant une zone virtuelle de non-droit où les pulsions les plus malsaines peuvent s’exprimer en toute liberté. Ces espaces enfouis dans les profondeurs de l’Internet, dessinés sans pudeur, dans leur dimension la plus spectaculaire, feraient passer Funny Games et les snuff movies pour des contes pour enfants.

Dans les commentaires additionnels qui ponctuent Red Room, Ed Piskor citent certaines de ses influences : Alan Moore, Todd McFarlane ou Stephen King ont tous investi l’imaginaire de l’illustrateur américain, au même titre d’ailleurs que la pandémie de Covid-19 (ce fameux masque de médecin de la peste). Nul doute que Ça, Le Silence des agneaux, Saw, Hostel ou Massacre à la tronçonneuse lui ont également inspiré quelques vignettes. C’est la conjonction de toutes ces figures tutélaires, volontiers sépulcrales et horrifiques, qui sert d’écrin à une Amérique rendue au dernier degré de la violence et de l’infamie. Une nation constituée de pères de famille dérangés, de filles vengeresses, d’ex-prostituées tueuses en série, de hackers dévoyés et de juristes corrompus… Un pays anesthésié qui ne vit plus que par électrochocs, à l’occasion de séquences atroces et sanguinaires n’appelant que surenchère et validation sociale sur des forums…

Ed Piskor n’épargne rien à ses lecteurs. Ses planches en noir et blanc (ou plutôt beige) abondent d’inserts terrifiants, de monstres iconiques et de figures en perdition. La violence est stylisée, la mise à mort glaçante et inventive, les personnages tous négatifs, ou presque. Un homme recueilli sur le toit d’une Église, après une montée des eaux, finira entre les mains d’un chirurgien captif qui le transformera en gueule de cinéma aussitôt destinée à finir en chair à canon. Pendant ce temps, un public anonyme mais exigeant se montre las de voir se répéter continuellement les mêmes actes de torture. Même l’abjection se doit d’être renouvelée. Red Room enchâsse tellement les individus dans la turpitude qu’on peine à identifier qui, des tortionnaires ou de leur public, des bourreaux ou de leurs victimes en quête de vengeance, demeurent les plus à blâmer. On pourrait d’ailleurs prolonger la réflexion en questionnant notre propre rôle de lecteur-voyeur, et c’est peut-être là, qui sait ?, l’objet principal de l’album d’Ed Piskor.

Red Room, Ed Piskor
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

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3

Jim Thorpe mis à l’honneur dans la collection « Coup de tête »

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Les éditions Delcourt publient Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain dans leur prolifique collection « Coup de tête ». L’athlète médaillé d’or aux Jeux olympiques de 1912 prend ainsi place aux côtés de Michel Platini, George Best ou Tony Estanguet.

Quand il quitte sa nation Sauk et Fox pour rejoindre le collège de Carlisle, Jim Thorpe est déjà en cours de redéfinition. Là-bas, en effet, on rééduque les Amérindiens pour les fondre dans une Amérique WASP au sein de laquelle aucune tête ne doit dépasser. Celle de Jim est pourtant en passe de devenir l’une des plus célèbres de son temps. Car l’enfant chasseur et facétieux aperçu dans les premières pages de Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain se distingue rapidement en tant que sportif tout-terrain : rapide, agile, puissant, il fait des ravages sur les terrains de football mais aussi lors d’épreuves sportives plus diversifiées telles que le décathlon ou le pentathlon.

Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle racontent l’avènement d’un compétiteur de haut niveau, la place qu’il investit dans une Amérique encore ségrégationnée et les motivations profondes qui l’animent. Parmi ces dernières, on retrouve le deuil inconsolable de son frère jumeau, mort d’une pneumonie à l’âge de neuf ans, à qui il dédie secrètement chacune de ses victoires. Les auteurs mettent très bien en lumière les qualités athlétiques exceptionnelles du jeune Thorpe : il bat le record de saut en hauteur de son école un peu par hasard et sans l’équipement d’usage, il collectionne les médailles lors d’une journée sportive où il enchaîne les compétitions, il s’impose comme le leader naturel et technique d’une équipe de football américain sur laquelle, quelques mois plus tôt, personne n’aurait parié…

Tout n’est pourtant pas rose dans la vie de Jim Thorpe. Il se désintéresse tôt de l’école, vit mal les promesses non honorées de ses entraîneurs et se retranche même dans une ferme alors que ses performances sportives le prédestinent pourtant au terrain… Entier, plein d’abnégation, représentant de fait d’une communauté souvent malmenée, Thorpe donne cependant toujours le meilleur de lui-même et finira, comme le narrent brillamment Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle, par vaincre, lors d’un match retentissant, les cadets de West Point alors dirigés par Ike Eisenhower. Une victoire qui sonne comme une revanche. Une manière de déjouer le sort alors même que l’athlète était personnellement visé, par ses adversaires du jour, par des attaques sournoises et malveillantes.

Passionnant, l’album se clôture par un dossier didactique éclairant plus avant la vie, la psychologie et la carrière (contrariée) de Jim Thorpe. Ce dernier fera notamment les frais de l’hypocrisie de l’école industrielle de Carlisle, qui l’abandonnera lors de sa disgrâce et destitution, quand ses médailles olympiques lui seront retirées sous prétexte qu’il aurait concouru sans être véritablement amateur. Mais entre les lignes, par-delà sa relation avec le coach Pop Warner ou ses mérites sportifs, on comprend surtout à quel point Jim Thorpe était lié à son frère disparu et mû par cette promesse de faire son trou sur le terrain…

Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain, Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle
Delcourt, octobre 2022, 104 pages

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3.5