Butterfly Vision : Le bel envol de Maksym Nakonechnyi

Butterfly Vision est un impressionnant premier film d’un Ukrainien,  Maksym Nakonechnyi, rattrapé plus que de raison par la réalité de son pays. Son point de vue sur la guerre est centré sur ses effets sur une femme-soldate victime de violence basée sur le genre, et c’est une réussite.

Synopsis de Butterfly Vision :  Lilia, une spécialiste en reconnaissance aérienne, retourne auprès de sa famille en Ukraine après plusieurs mois passés en prison dans le Donbass. Le traumatisme de la captivité la tourmente et refait surface sous forme de visions. Quelque chose de profondément ancré en elle l’empêche d’oublier, mais elle refuse de se voir comme une victime et se bat pour se libérer.

Zero Dark Thirty

Butterfly Vision. Le titre de ce premier film de Maksym Nakonechnyi fait référence à la vision spécifique que l’on obtient avec un drone, un drone papillon comme on en voit ici par exemple. Lilia (Rita Burkovska) opère un tel objet, elle est une spécialiste de reconnaissance aérienne de l’armée ukrainienne. C’est ainsi qu’elle a gagné le surnom de Papillon. Le film commence par de telles visions qui captent de haut , de très loin, la situation sur les théâtres d’opérations où Lilia est déployée. Cette distance, qui sera exploitée par le cinéaste tout au long du métrage, apporte quelque chose de magique et d’irréel à ce qui est en réalité une zone de guerre dans le Donbass, la guerre entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne qui a lieu depuis 2014. Compte tenu de la situation actuelle, ce contexte résonne immédiatement et fortement auprès du spectateur qui, à ce stade, est nourri, abreuvé même, d’informations géostratégiques de toutes sortes en provenance d’Ukraine, où la guerre a pris une tournure et une intensité plus dramatiques.

Après cette introduction quelque peu surréaliste, le film atterrit sur le plancher des vaches lors d’échanges de prisonniers entre les belligérants. Lilia est l’une d’entre eux, la seule femme d’ailleurs, après avoir été faite prisonnière plusieurs mois durant par les séparatistes pro-russes. De cette minute jusqu’à la fin du film, on entendra très peu la protagoniste, qui reste comme en apesanteur, détachée de tout. Lilia retrouve les siens, sa mère, son mari, l’armée. Mais elle n’est plus la même Lilia ; tout comme sa famille a été également remodelée par la guerre. Le dispositif cinématographique de Maksym Nakonechnyi comprend entre autres des décrochages de l’image qui brusquement se pixellise, se disloque comme Lilia elle-même, lorsqu’elle a des flashes de ce qui a été des tortures subies lors de son emprisonnement. Elle a subi des viols, est tombée enceinte, et n’a plus de prise sur sa réalité. Le réalisateur n’hésite pas à convoquer le fantastique pour souligner ce détachement de la réalité, ce côté surréaliste, comme en témoigne cette belle et troublante scène de lévitation digne du plus pur des films d’horreur.

Maksym Nakonechnyi livre un film puissant , sous couvert d’une fausse froideur, d’un faux détachement. En sous-texte, il analyse l’évolution de la société ukrainienne elle-même, les relents nationalistes de certains, la désapprobation de certains autres vis-à-vis de l’action des militaires. Le regard est objectif sur son propre pays. Mais surtout, il prend le parti d’analyser l’après d’une femme militaire rendue aux siens, victime de violence genrée mais luttant pied à pied pour combattre le traumatisme d’un viol et d’une grossesse non désirée. Pour ce faire, le jeune cinéaste s’est adjoint les services d’Iryna Tsilyk, une femme-soldat qui a réalisé avec d’autres femmes un documentaire sur ces combattantes et en particulier sur la problématique de la captivité.

Le timing de Butterfly Vision et de sa présentation à Cannes en mai 2022 donne particulièrement du relief à un film qui n’en a pas forcément besoin, tant le traitement singulier de la guerre au Donbass suscite l’intérêt. Documentariste, Maksym Nakonechnyi a réussi son passage à la fiction à bas bruit, mais d’une manière très convaincante. L’actrice Rita Burkovska est une impressionnante révélation, épousant totalement la psyché de son personnage, permettant à cette taciturne Lilia d’irradier sous ses abords froids et ses airs d’indifférence au monde.

Butterfly Vision – Bande annonce  

Butterfly Vision – Fiche technique

Titre original : Bachennya metelyka
Réalisateur : Maksym Nakonechnyi
Scénario : Maksym Nakonechnyi, Iryna Tsilyk
Interprétation : Rita Burkovska (Lilia), Lyubomyr Valivots (Tokha), Myroslava Vytrykhovska-Makar (La,mère deLilia), Natalya Vorozhbit (La Pie)
Photographie : Khrystyna Lizogub
Montage : Alina Gorlova, Ivor Ivezic
Musique : Dzian Baban
Producteurs : Yelizaveta Smit, Darya Bassel Co-producteurs : Mario Adamson, Sergio C. Ayala, Anita Juka  , Dagmar Sedlácková
Maisons deProduction : 4 Film, MasterFilm, Sisyfos Film Production, Tabor Productions
Distribution (France) : Nour Films, Wild Bunch International
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Octobre 2022
Croatie . République tchèque . Suède . Ukraine– 2022

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.