Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 2

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Aujourd’hui, un deuxième épisode où nous assisterons à un complot international, à un naufrage et à plusieurs emprisonnements, entre autres.

Deuxième épisode
Cet épisode, qui regroupe les parties 2 à 7 du roman, pourrait s’intituler Le Complot et nous fait arriver environ au quart du roman.
Si la première partie du roman pouvait se définir comme un drame plutôt intimiste, l’action se limitant à quatre personnages dans une auberge, la suite va donner au roman d’Eugène Sue une dimension humaine et géographique totalement différente. Le nombre de personnages va augmenter considérablement, et l’action va se répandre dans différents pays (même si la France, et surtout Paris, va rester le lieu central).
La deuxième partie du roman va apporter des réponses à certaines questions. En effet, comme on le soupçonnait, l’action du roman va tourner autour d’un complot organisé par les Jésuites dans le but de s’accaparer une forte somme d’argent et d’augmenter son pouvoir. Les Jésuites sont décrits dans le roman comme une organisation secrète cherchant à utiliser la religion et les sentiments religieux de certaines personnes dans le but d’acquérir du pouvoir, manipuler les gens et transformer les puissants en des marionnettes (dans un prochain épisode de cette critique-feuilleton, nous évoquerons plus précisément la vision de la religion développée par Eugène Sue dans ce roman). Une organisation qui agit dans l’ombre, par le renseignement, le chantage et l’extorsion, par la peur et la manipulation, tout en se donnant l’aspect d’une morale irréprochable. Comme exemple des procédés employés, la Compagnie fait pression sur un couple de vieux régisseurs d’un château appartenant à une famille noble : soit le régisseur espionne la propriétaire du château et fait son rapport à intervalles réguliers, soit il perdra son travail et se retrouvera sans moyens de survie. Au fil des chapitres, nous découvrons que les Jésuites ont à leur botte toute une série de personnages, pas forcément religieux, qui vont espionner ou faire pression, des voisins, des patrons, des médecins, etc.
Bien avant Hitchcock, Eugène Sue avait compris que le personnage du méchant est le plus important d’une telle œuvre. Alors, à la tête de son complot, il a placé l’abbé-marquis d’Aigrigny. Personnage abject manipulant tout le monde dans l’ombre, on le voit, lors de sa première apparition, préférer s’occuper de son complot et du bien-être de l’organisation, que d’aller voir sa mère mourante qui le supplie de venir à son chevet. Lui et son « secrétaire », le très ambitieux M. Rodin, apparaissent toujours là où il y a une victime à manipuler ou un personnage à convaincre.

Et ce complot, quel est-il précisément ?
La première partie du roman nous présentait des jumelles possédant un étrange médaillon. Sur ce bijou figure une inscription fixant un rendez-vous au 13 février 1832 à une certaine adresse parisienne.
La deuxième partie du roman, très brève, nous explique ce qui arrive avec plus de précision, tout en ouvrant l’action du Juif errant pour y englober de nombreux personnages dans des lieux très divers.
Ce médaillon est distribué aux descendants d’une même famille, une famille dont les ancêtres protestants avaient dû fuir la France peu avant la révocation de l’Édit de Nantes. Les descendants sont donc priés de se retrouver ce fameux 13 février à l’adresse citée, et, d’après ce que l’on comprend, ceux qui seront présents recevront une forte somme d’argent.
L’objectif du complot jésuite fomenté par le perfide abbé-marquis d’Aigrigny (avec son secrétaire particulier M. Rodin) consiste à empêcher les membres de cette famille, dispersés de par le monde, à se trouver à l’adresse convenue au moment voulu. Ils souhaitent qu’un seul descendant puisse y arriver, un prêtre nommé Gabriel, dont ils contrôlent totalement les faits et gestes, et espèrent ainsi pouvoir toucher seuls l’intégralité du trésor familial.
Le roman va alors se dérouler dans différents pays. Chaque partie va alors poursuivre un double objectif : présenter un nouveau personnage et faire avancer l’action. Dans la partie deux, nous découvrons les deux méchants principaux et le complot, alors que la partie trois nous entraîne sur l’île de Java à la rencontre d’un prince indien, etc.
Si Eugène Sue diversifie les décors et les personnages, jamais il ne perd de vue l’unité du roman. Certes, les contraintes du roman-feuilleton vont l’inciter à multiplier les incidents et les événements, à faire se croiser les trajectoires individuelles, à faire voyager son lecteur, à parcourir toutes les couches sociales de la France des années 1830, mais Le Juif errant conserve une unicité d’action remarquable. Tout ce qui arrive est directement lié à ce complot initial, que ce soit pour le poursuivre ou pour le contrecarrer.
Car si une organisation de l’ombre cherche à emprisonner les personnages pour les empêcher d’être au rendez-vous, il semblerait qu’une force opposée fait tout pour favoriser la tenue cette rencontre. Là aussi, Eugène Sue sait entretenir une part de mystère : comment Dagobert et les deux jumelles ont-ils été libérés de la prison de Leipzig ? Comment plusieurs personnages se sont-ils retrouvés dans le même bateau en partance pour la France ? Et tout cela alors qu’un seul personnage semble au courant de l’enjeu de cette affaire (sans pour autant soupçonner l’existence du complot).
Le Juif errant se transforme alors en un immense roman d’aventures : poursuite d’une secte d’assassins à Java, prêtre missionnaire crucifié en Amérique, naufrage et tentative de sauvetage des naufragés, l’action est permanente.

À suivre, pour approfondir les aspects politiques, sociaux et religieux du roman…

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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