« Souvenirs en cavale » : Gildas Chasseboeuf raconte la prison de Saint-Brieuc

Les éditions La Boîte à bulles publient Souvenirs en cavale, de Gildas Chasseboeuf. Avec humanisme et sensibilité, l’auteur et dessinateur met en saillie « une vision parcellaire du milieu carcéral », restituée sur la base de témoignages, de croquis et de souvenirs relatés.

Gildas Chasseboeuf a pris le parti de recueillir la parole des détenus et du personnel pénitentiaire pour se porter au plus près de ces hommes et de ces femmes, mais aussi du milieu fermé dans lequel ils évoluent. Cloisonné, dilatant le temps, replié autour d’espoirs, de souvenirs et de regrets, le milieu carcéral est un objet polymorphe, multidimensionnel, au sujet duquel circule un nombre considérable d’idées reçues. Pour le comprendre, il suffit de se pencher sur le récit de Claire, monitrice de sport, qui explique les regards interloqués de ses interlocuteurs quand elle leur confesse travailler dans la prison de Saint-Brieuc. N’est-ce pas trop dur pour une femme de pénétrer dans un milieu d’hommes, criminels qui plus est ? De manière contre-intuitive, cette dernière verbalise, malgré quelques expériences plus douloureuses (notamment une agression), l’absence de rapports de force avec les prisonniers. Finalement, ce qui lui apparaît peut-être comme étant le plus difficile, c’est de garder la bonne distance avec les bénéficiaires de ses activités.

Les portraits abondent, accompagnés de dessins poétiques, parfois sevrés de couleurs. Gildas Chasseboeuf interroge les souvenirs et effeuille les systèmes internes d’une institution suscitant davantage de fantasmes que d’examens factuels. Il évoque un service pénitentiaire d’insertion et de probation dont le rôle consiste à prévenir la récidive et à faire en sorte qu’une personne placée sous le contrôle de la justice puisse se réinsérer et ne pas réitérer les faits qui lui ont valu une condamnation. La pluridisciplinarité qui y est en œuvre est décrite comme favorable à la bonne appréhension des affaires et des suivis. Un peu plus loin, le directeur de la maison d’arrêt de Saint-Brieuc pointe les méfaits de l’alcool, duquel découle selon lui la plupart des condamnations pour stupéfiants ou violences. L’homme épingle par ailleurs des conditions de détention difficiles, matérialisées par des taux d’occupation flirtant avec les 300% et une hausse des cas psychiatriques qui devraient pourtant relever du personnel soignant, et non de surveillance.

Du côté des détenus, il y a Mathieu, (un peu trop) passionné par les jeux vidéo, ou Luca, qui rêverait de naviguer en voilier et de découvrir l’Australie, Singapour ou les Caraïbes. Ce dernier se montre optimiste, il croit en l’avenir mais doute en revanche des capacités du système capitaliste à assurer l’épanouissement de tous. Il y a aussi l’exercice d’écriture, à travers lequel les prisonniers trouvent un précieux espace d’expression. La rédaction d’un journal a d’abord suscité la méfiance des surveillants, avant que ces derniers ne l’acceptent, avec plus ou moins d’enthousiasme. Une autre manière de s’évader est proposée par le médiateur socioculturel, qui cherche à mettre la culture à portée de personnes qui, le plus souvent, n’y ont jamais eu accès. Malgré l’étanchéité des quatre murs qui quadrillent leur expérience de vie, le dialogue et l’émulation culturelle permettent aux détenus des escapades par procuration. Le surveillant Yannick Nicolas est porteur d’un autre point de vue. Il identifie la maîtrise de soi, le sens de l’observation et le contact humain comme les trois principales qualités que requiert sa profession. Il pointe son rôle social et éducatif. Mais il souligne aussi les difficultés du métier et la nécessité de ne pas importer au sein de sa cellule familiale les tensions inhérentes au milieu carcéral.

Souvenirs en cavale n’est en rien une proposition académique. Gildas Chasseboeuf a d’autres objectifs : faire part, avec une subjectivité assumée, de la réalité de la prison de Saint-Brieuc telle que la perçoivent ceux qui en arpentent les couloirs et les cellules. Sans jugement, dans une position d’écoute et d’échange, il injecte de l’humanité là où beaucoup n’en imaginaient plus. C’est touchant, doux-amer et surtout nécessaire.

Souvenirs en cavale, Gildas Chasseboeuf
La Boîte à bulles, mai 2022, 96 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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