Dahmer-monstre – L’histoire de Jeffrey Dahmer : flirter avec l’insoutenable vérité et la palme imaginaire de Ryan Murphy

Cela ne fait pas un mois que Dahmer, la nouvelle série de Ryan Murphy est sur Netflix qu’elle soulève déjà les foules. Entre polémique et adoration, le récit à moitié fictif de la vie du Cannibale de Milwaukee est une des séries de cette rentrée 2022.

Sur internet, ses portraits ne manquent pas. Il est un des pires serial killers ayant sévi aux Etats-Unis. Il rejoint le cercle très fermé d’autres serial killers comme John Wayne Gacy, Ted Bundy et BTK.

Synopsis: Basé sur l’histoire vraie qui se passe il n’y a pas si longtemps de Jeffrey Dahmer, la série éponyme est à cheval entre le biopic, le documentaire et le thriller. Ayant sévi en Ohio et dans le Wisconsin entre les années 70 et 90, le meurtrier a tué près de 17 hommes. L’horreur suscitée par ces crimes, qui ne s’arrêtent pas qu’au meurtre, révèlent une mystérieuse attraction pour un esprit tordu. 

Puiser dans la réalité

Moins sanglant que son bébé légendaire American Horror Story, mais continuant de s’inspirer de la légende urbaine, Dahmer est une incroyable et insoutenable immersion dans un esprit malade. Jeffrey Dahmer ne vient pourtant pas d’un milieu mauvais. Il vient d’une classe plutôt moyenne à aisée et son père bénéficie d’un excellent travail. Mais la dépression de sa mère et sa consommation abusive de médicaments font que leurs rapports sont quasi-inexistants. Alcoolique dès son adolescence, il va aux cours avec de la bière dans ses poches. Il dépèce et dissèque aussi des animaux depuis son enfance. Le divorce de ses parents a sûrement été un des cataclysmes de sa vie. Son père s’absentait régulièrement pour échapper aux tensions dans son couple. Délaissé et livré à lui-même, Jeffrey Dahmer se replie sur lui-même. Ses relations sociales sont très mauvaises, voire inexistantes. Il n’a pas d’amis.

Il n’est pas brillant durant ses études et fait un très court passage à l’armée dont il est renvoyé. En grandissant, son homosexualité le livre aussi à la solitude à cause du statut encore très tabou et mal vu de cette orientation. Les hommes gays seront ses victimes principales. Il « chassait » notamment dans les boites de nuit gays. La plupart des victimes sont noires ou asiatiques. C’est un détail très important dans la série et nous en détaillerons l’importance plus bas.

Le cas Dahmer est problématique car il ne se contentait pas de tuer ses victimes. Il les droguait, les photographiait, puis « expérimentait ». Son ambition était de créer des « zombies » qui le serviraient, en leur injectant des produits qui finissaient par les tuer. Lorsque cela arrivait, il démembrait les corps et en consommait des parties. C’est ce qui fait de Jeffrey Dahmer un cas criminel terrible à mettre à l’image: tuer n’est que la première partie de l’horreur. Il y a une forme de blasphème et de désacralisation du corps humain et de l’individu en lui-même dans ce processus et cette anthropophagie. Lorsqu’il est arrêté dans les années 90, il est condamné à la prison à vie. L’état du Wisconsin ne dispose pas de la peine de mort. Mais il ne reste pas beaucoup en prison car il y meurt tabassé à mort par un autre prisonnier.

La mise en image d’une histoire « inspirée des faits »

L’impression principale qui émane de la série est une ambiance terriblement lourde. Nous ne conseillons pas le visionnage de la série en une fois tant l’histoire peut émotionnellement impacter le spectateur. Nous ne l’avons d’ailleurs pas fait. Dans cette série, ce n’est pas tant la colorimétrie de l’image que l’impression de saleté qui sont mises en scène. De fait, cette impression est si forte et suffocante que nous sentirions les odeurs dont se plaint le personnage de Glenda Cleveland, interprétée par Niecy Nash (Never Have I ever).

Il y a une ambiance de mort permanente quand le personnage de Jeff est dans les parages. Il est visuellement associé aux cadavres, à une lumière blafarde dans son appartement, à la couleur sale et jaunâtre de ses murs, à la crasse de son conduit d’aération. Jeff est aussi négligé physiquement, avec des cheveux souvent sales, des lunettes un peu floues autour du regard, qui est sombre et vide de toute expression. Il porte presque toujours les mêmes vêtements.

Son calme ajoute à ce je-ne-sais-quoi qui nous fait craindre le pire. Evan Peters interprète le rôle avec un flegme naturel à retourner les tripes. Dahmer a beau sourire de temps en temps, cela ne rassure pas mais nous enjoint plutôt à courir très loin de lui.

Pour autant, l’œuvre ne suit pas tout à fait l’histoire d’origine. Par exemple, une scène où Jeff cherchait à frapper un joggeur d’une batte de baseball vient des souvenirs de celui-ci. Il est montré comme sortant des broussailles afin de l’attaquer. Dans la réalité, le joggeur n’est jamais passé ce jour-là. Les victimes ont eu leur nom changé sauf pour de rares exceptions.

À ce titre, nous assistons à de la fiction pure, certains événements, ou scènes ont été instrumentalisés et réécrits pour s’adapter au format.

Le traitement des meurtres

À la différence d’autres séries, il semble que les créateurs ont choisi, peut-être par respect pour les familles des victimes, de ne pas beaucoup trop en montrer. L’histoire est encore fraiche. Pour rappel, les victimes sont incomplètes corporellement, ce qui laisse une horrible impression que les choses n’ont jamais été complètes. Le deuil des familles pourrait être encore en cours à cause du fait que des corps humains soient à ce point mutilés.

Pour ne jamais trop en montrer, il y a quelques flashs éclairs de ce qui suit le meurtre mais jamais trop longtemps ni en détail. La violence est brève mais les conséquences sont les plus mises en image. C’est une idée plutôt appréciable et en adéquation avec une ambiance si asphyxiante qu’il fallait modérer cet aspect. Le regard que le spectateur a des actes de Jeff est externe, comme s’il était face à celui-ci. Nous n’avons pas le point de vue de Jeff. C’est glaçant de se retrouver comme face à face à ce tueur, de ne pas savoir ce qu’il pense. Sa parole est très modérée. Le silence s’installe quand il entre, c’est une horrible impression de sentir le personnage de Jeff Dahmer dans une pièce. Il y a comme un instinct de survie face à son regard prédateur.

Les familles des victimes Vs. DAHMER

Nous ne sommes pas de la famille des victimes mais nous comprenons à quel point regarder ces images peut être intensément traumatisant. Nous comprenons pourquoi beaucoup d’entre elles sont en colère contre Netflix. C’est vrai que cataloguer la série comme « série LGBT » met en avant un membre de la communauté qui n’a rien de positif à y apporter et ne lui fait surtout pas honneur. D’après certains témoignages, les familles des victimes semblent avoir été écartées de la création de la série.

C’est aussi oublier la dangerosité de la situation. Pour la communauté gay, les meurtres de Jeffrey Dahmer raisonnent encore à cause de la violence des attaques. La série ne se finit pas lorsque Jeffrey est arrêté, mais lorsqu’il meurt. Il y a un long focus sur le deuil des victimes, le choc post-traumatique et le harcèlement qu’elles ont subi à cause de cette affaire.

Le deuil est impossible car les corps ne sont pas complets. Cet aspect est non-négligeable, puisqu’il ne permet de trouver le repos et laisse inachevé ce processus. Le choc post-traumatique des voisins est une partie de la série que nous apprécions, car peu de séries se concentrent sur cet aspect. Le personnage de Glenda y est central car c’est elle qui a contacté la police plusieurs fois sans qu’on ne prenne au sérieux ses appels. Elle se sent coupable de n’avoir « rien » fait. Elle se rappelle les cris des victimes par la bouche d’aération, les odeurs nauséabondes, les tentatives désespérées de sauver le jeune garçon de 14 ans, Konerak Sinthasomphone, des griffes de Dahmer.

Le racisme contre la famille laotienne de Konerak est bien montré à l’écran avec le père recevant des appels téléphoniques des policiers qui l’insultent alors qu’il vient de perdre un enfant. Cette thématique est aussi importante dans le processus venant après l’arrestation de Dahmer. La police est montrée comme incapable jusqu’à ce qu’une des victimes réussisse à s’échapper. La tristesse et la colère qui étreignent Glenda au moment où Dahmer est arrêté nous prennent à la gorge. Si la police avait pris au sérieux ses allégations dès les premiers appels, combien de victimes auraient pu être épargnées?

Lorsque la fin se focalise sur Glenda et sa bataille afin qu’un parc soit dédié aux victimes de Jeff Dahmer et que nous voyons que 30 ans plus tard rien n’a été fait, il est impossible de ne pas ressentir de la colère. Pourquoi là où des massacres commis sont normalement mis en avant sur des plaques commémoratives, les massacres de Jeffrey sont destinés à être oubliés?

Conclusion

Dahmer est une série à regarder non comme une réelle mise en image de ce qui s’est passé à Milwaukee, mais comme une série fictionnelle qui s’inspire des événements ayant eu lieu. Les familles des victimes ont le droit d’être mal à l’aise, car elle vient raviver des souffrances d’une vie.

Mais c’est aussi une bonne chose de ne pas laisser un tel carnage tomber dans l’oubli. Elle pointe du doigt des discriminations importantes: le racisme car la plupart des victimes n’étaient pas blanches. La police aurait-elle autant trainé face à des victimes blanches? Les défunts étaient homosexuels, une communauté ostracisée 30 à 40 ans en arrière mais qui pâtissent toujours de discrimination aujourd’hui. Il n’y a qu’à regarder l’actualité pour s’en rendre compte…

Est-ce une série incontournable pour autant? Non. En vérité, elle n’apporte pas beaucoup de nouveauté ni dans sa conception, ni dans la technique, ni dans l’histoire. Ce n’est pas la première œuvre de fiction qui met en avant un tueur en série.

https://www.youtube.com/watch?v=xl2FRiW938o

Fiche Technique:

Créateur: Ryan Murphy et Ian Brennan
Scénario: Ian Brennan, David McMillan, Ryan Murphy, Reilly Smith, Janet Mock, Todd Kubrak
Réalisateurs: Carl Franklin, Clement Virgo, Jennifer Lynch, Paris Barclay, Gregg Araki
Casting: Evan Peters (Jeff Dahmer), Niecy Nash (Glenda Cleveland) , Richard Jenkins (Lionel Dahmer), Molly Ringwald (Shari Dahmer), Rodney Burford (Tony Hugues)
Langue: Anglais
Saison: 1
Épisodes: 10x 45 ou 63 minutes
Musique: Nick Cave et Warren Ellis

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Dahmer- wikipédia

Dahmer : pourquoi les familles des victimes sont furieuses contre Netflix ? – linternaute

Dahmer- imdb

Crédit image- imdb

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.