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« #LesMémés » : retour en farce(s)

#Les Mémés : Punks à chien, cinquième opus des aventures désopilantes signées Sylvain Frécon, paraît chez Fluide Glacial. L’album marque un retour aussi jubilatoire que décapant des désormais incontournables Lucette, Huguette et Paulette. Véritables punkettes octogénaires, ces anti-héroïnes à la dérision corrosive et au verbe acéré n’ont rien perdu de leur mordant, bien au contraire.

C’est avec un plaisir intact que nous retrouvons ces veuves turbulentes dont les passe-temps favoris oscillent entre la dégustation de vins blancs bon marché dans le troquet du quartier, les séances collectives d’ennui existentiel et les expériences hasardeuses autour des nouvelles technologies. Fidèles à leur caractère bien trempé, nos héroïnes n’ont que faire de la bienséance, n’hésitant pas à exhiber leur anatomie décomplexée ou à surveiller attentivement leurs défunts maris rassemblés judicieusement dans un même caveau, facilitant ainsi leur inspection régulière. Le cynisme bon enfant qu’elles cultivent s’avère d’ailleurs aussi efficace lorsqu’il s’agit de conjurer la mort que lorsqu’elles se disputent avec passion pour déterminer qui, de Johnny ou Jésus, mérite davantage de respect.

Sylvain Frécon reste fidèle à ce qui a fait le succès de la série : une impertinence constante, un humour mordant mais toujours attachant et une approche cocasse des thèmes actuels. Les Mémés sont certes âgées, mais elles évoluent parfaitement en phase avec leur époque, maîtrisant l’intelligence artificielle mieux que certains millenials. Pas question pour elles d’être dupées par une image générée par une IA : elles ont l’oeil et reconnaissent aux imperfections ce qui relève de la machine et de la réalité. Ce n’est qu’une situation surréaliste parmi tant d’autres.

L’humour absurde des dialogues, tout en finesse malgré leur apparente trivialité, constitue le véritable moteur de cette bande dessinée. Un simple échange autour des dépressions ou des hémorroïdes devient ici une magistrale leçon d’autodérision. Les scènes de spiritisme où les héroïnes arborent sur la tête les vieux sous-vêtements de leurs défunts conjoints ou les tirades romantiques devant une machine à laver où des slips et culottes s’entrelacent constituent la sève d’un récit ancré dans la réalité douce-amère du troisième âge.

Le coup de crayon de Sylvain Frécon, volontairement caricatural, contribue à exagérer habilement les traits de vieillesse pour mieux en rire. Les dessins esquissés à grands traits nerveux accentuent le caractère anarchique et punk de ces personnages si attachants. Ce cinquième tome se savoure ainsi comme un bon cru : avec gourmandise mais une certaine nostalgie une fois la dernière page tournée, tant l’attachement aux personnages est immédiat.

#LesMémés : Punks à chien confirme que la vieillesse n’est définitivement pas un naufrage lorsqu’elle est menée tambour battant par trois femmes prêtes à tout pour repousser l’inéluctable avec panache et humour. Un album à déguster sans modération, preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que l’esprit punk n’a décidément pas d’âge.

#LesMémés : Punks à chien, Sylvain Frécon
Fluide glacial, février 2025, 56 pages

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4

« Alphonse : La Gueule de l’emploi » : mieux vaut être veule que mal rémunéré

Avec Alphonse : La Gueule de l’emploi, les éditions Fluide Glacial proposent une immersion hilarante dans ce que le marché du travail a de plus précaire et ubuesque. Conçu par Philippe Pelaez et Pascal Valdès, ce premier tome exploite un humour grinçant qui côtoie l’absurde et le comique de situation.

Au centre du récit : Alphonse, un jeune homme au chômage chronique, qui n’a pourtant rien d’un tire-au-flanc. Bien au contraire, sa détermination à accepter n’importe quel emploi pour échapper à la précarité le conduit systématiquement vers les métiers les plus improbables. Mais voilà, malgré sa bonne volonté, Alphonse est affligé d’une maladresse vertigineuse qui transforme chacune de ses tentatives professionnelles en un désastre épique.

La palette des métiers explorés est large et volontairement grotesque. Tour à tour préposé à la récolte de semence de dindons, employé chez un thanatopracteur ou encore nettoyeur de scènes de crimes particulièrement glauques, Alphonse semble attirer les mésaventures comme un aimant. Les scénettes imaginées par les auteurs s’enchaînent à un rythme effréné, plongeant le lecteur dans une série de situations toutes plus absurdes les unes que les autres, et pourtant bien réelles : renifleur d’aisselles, formateur en anglais pour détenus dangereux, « faiseur de queue » rémunéré pour patienter à la place de plus riches que soi ou encore préparateur de commandes au sein d’un entrepôt d’e-commerce – qu’il parvient, malgré lui, à réduire en cendres.

L’originalité de cette bande dessinée réside dans sa capacité à détourner avec humour une réalité sociale implacable : celle des petits boulots, souvent humiliants, mal payés et ingrats, mais néanmoins nécessaires pour survivre. Alphonse porte en bandoulière une ironie grinçante ; il est déchiré entre la nécessité de travailler et une incapacité avérée à garder un emploi, provoquant à chaque fois un rire aussi spontané qu’empathique.

L’écriture se veut efficace et percutante : elle parvient à maintenir le rythme et la tension humoristique tout au long des courtes histoires proposées. Quelques clins d’œil cinématographiques, savamment dosés, enrichissent l’ensemble. Et s’il fallait formuler un bémol, il tiendrait probablement au caractère parfois convenu de certains actes finaux.

Mais l’essentiel est ailleurs : Alphonse : La Gueule de l’emploi livre une critique légère et habile du monde du travail précaire, en mettant en vignettes ses absurdités quotidiennes. Ce premier tome est un bol d’air frais qui permet de relativiser, non sans ironie, les désagréments de la vie professionnelle ordinaire. Une lecture recommandée chaudement à tous ceux qui pensent que leur propre emploi est difficile : après avoir découvert Alphonse, ils pourraient changer d’avis.

Alphonse : La Gueule de l’emploi, Pascal Valdès et Philippe Pelaez
Fluide glacial, février 2025, 56 pages

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3.5

« La Tête dans les nuages » : s’épanouir dans l’atypie

Avec leur roman graphique intitulé La Tête dans les nuages, paru aux éditions Soleil, Emmanuelle Friedmann et Céline Bailleux livrent une œuvre sensible et nécessaire sur le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Basé sur le vécu personnel de la dessinatrice Céline Bailleux, ce livre propose un regard intime et bienveillant sur une réalité souvent mal comprise et sous-estimée.

Le récit nous plonge dans la vie quotidienne d’Anaïs, une enfant attachante de six ans dont l’entrée en CP marque le début d’une série d’épreuves tant scolaires que sociales. Anaïs est atypique : elle oublie ses affaires, peine à se concentrer et manifeste une lenteur prononcée dans les apprentissages. Derrière ces difficultés, révélées par une série d’examens et de consultations médicales, se cache un TDAH à prédominance inattentive.

La force de La Tête dans les nuages réside dans sa sincérité et son authenticité. Céline, la mère d’Anaïs, représente toutes ces mères qui doivent jongler entre les multiples rendez-vous médicaux, la gestion administrative lourde, l’accompagnement scolaire exigeant et les défis constants pour garantir un environnement sécurisant à leur enfant. Une situation qui, bien souvent, rejaillit douloureusement sur leur vie de couple.

Sans tomber dans le piège de la culpabilisation ou de la critique excessive, les auteures adoptent une approche mesurée et pédagogique. La finesse d’écriture d’Emmanuelle Friedmann rend ce témoignage accessible à tous, bien au-delà des seuls parents confrontés au TDAH. L’ouvrage éclaire ainsi les difficultés méconnues de ces familles, tout en invitant à une plus grande compréhension et empathie collective. À cet égard, le portrait de Céline est significatif : elle mène de front sa vie professionnelle et familiale, et il n’est pas rare (c’est peu de le dire) de la voir investie dans son travail, souvent au téléphone, tout en restant disponible dans l’accompagnement quotidien de sa fille.

À travers près de dix années de la vie d’Anaïs, de l’école primaire au collège, le lecteur découvre non seulement les complexités d’un trouble encore insuffisamment pris en compte, mais aussi l’ampleur de la charge économique et mentale que cela implique pour les familles. Le parcours d’Anaïs illustre parfaitement les réalités douloureuses auxquelles doivent faire face les enfants différents : des regards souvent perplexes, voire moqueurs ; des adultes parfois peu compréhensifs, ou insuffisamment sensibilisés ; des efforts redoublés pour des résultats déceptifs ; des préjugés qui minimisent le trouble et questionnent celui ou celle qui en est porteur…

La Tête dans les nuages y oppose un récit juste, jamais moralisateur, qui encourage à repenser les normes éducatives et sociales pour accueillir pleinement la diversité cognitive. Un ouvrage nécessaire et touchant, qui parlera autant aux familles concernées qu’à tout lecteur désireux de mieux comprendre les singularités de chacun.

La Tête dans les nuages, Emmanuelle Friedmann et Céline Bailleux
Soleil, février 2025, 128 pages

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3.5

Un besoin de vérité (non partagé)

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Deuxième volet du diptyque Alerte avec Johan Massez comme dessinateur-scénariste, Un besoin de vérité creuse le sillon du premier volet Le poids du doute qui mettait en évidence les enjeux liés à la mise en marché d’un nouveau médicament. Baptisé Zandler et commercialisé par le groupe PharmaCom, où Cathy Charlier travaille comme responsable de l’équipe l’ayant mis au point sous la direction de Georges Vermeer qui n’est autre que son beau-père, ce médicament s’avère porteur d’effets secondaires potentiellement dangereux. Or, Clinitech le sous-traitant chargé des tests, a donné son vert pour la commercialisation.

Cathy se trouve dans la tourmente, car elle a donné du Zandler à son propre fils Adri, sans rien dire à personne, pas même Cédric son mari et père d’Adri. D’ailleurs, Cédric pense à bien autre chose, puisque leur fils va mieux et que lui-même va enfin pouvoir se consacrer à l’activité qui lui tient à cœur : l’ouverture de son burger bio dans le garage dégagé de leur propriété. Peu importe que les banques n’aient pas voulu soutenir son projet, puisque son père a accepté de l’aider financièrement (alors que Cédric refusait toute aide en ce sens depuis son mariage avec Cathy).

Après le premier épisode

Cathy seule semble mesurer l’ampleur du danger que représenterait la mise en marché du Zandler. C’est le point délicat du scénario, car le tout début lors de la présentation de Cathy devant les actionnaires du groupe dirigé par madame Borel, a été marqué par le suicide spectaculaire de Milan Slojick, qui faisait partie des cobayes ayant participé aux tests sur le Zandler pour le compte de Clinitech. Mais, les enjeux financiers sont trop importants pour que PharmaCom ne demande ne serait-ce que le report de la mise en marché. On se doute que, dans cet univers où seule compte la rentabilité, si le moindre incident se produisait, PharmaCom n’hésiterait pas un instant à se retourner contre Clinitech.

Un milieu sans pitié

On navigue donc en eaux très troubles dans cette histoire. Et Cathy se sent bien seule. On la voit beaucoup courir dans cet album et pas seulement pour s’entretenir physiquement. Elle court visiblement contre la montre, car ayant décidé de stopper coûte que coûte le processus engagé avec le Zandler, elle comprend qu’elle va devoir agir rapidement et prendre d’énormes risques. Ainsi, elle assiste à une conférence donnée par une journaliste d’investigation spécialisée dans les relations avec les donneurs d’alerte. Le discours est clair : si elle veut vraiment agir selon sa conscience, Cathy va se retrouver isolée comme jamais, face à de puissants intérêts qui risquent de la détruire. Elle risque de perdre son travail et sa famille.

Cathy se débat comme elle peut

Ce qui caractérise Cathy, c’est donc son besoin de vérité pour reprendre le titre de l’épisode. Pour elle, il est hors de question de laisser faire et d’entrer dans le jeu des compromissions. Elle va donc profiter de l’expérience de la journaliste Feriel Rezadeh pour tenter le tout pour le tout. En fait, Cathy risque d’autant plus gros qu’elle n’est pas irréprochable. Elle a participé à la conception du Zandler, en a donné à son fils, menti à son entourage et nié toute tentative d’investigation menée pour son compte personnel. Au fil de la progression de l’intrigue, les menées des uns et des autres font monter la tension en mettant Cathy dans une position de plus en plus inconfortable. D’ailleurs, son action fait grincer les dents dans son entourage et personne n’est disposé à la laisser faire. Les réactions des uns et des autres montrent bien que les enjeux financiers et de pouvoir règnent en maîtres.

Un deuxième épisode à la hauteur du premier

Il est bien dans la lignée de ce qu’on pouvait redouter, avec un conflit d’intérêts particulièrement puissant. Il faut quand même savoir que cette histoire avait initialement été conçue comme un projet de série télévisée, ce qu’on apprend en fin d’album avec les remerciements que Johan Massez adresse à ses co-auteurs Vincent et Frédéric dont on ne saura rien de plus puisqu’ils sont non crédités. Avec Alerte Johan Massez fait ses débuts dans l’univers de la BD. On sent que le scénario lui tenait à cœur, au point de se lancer dans l’élaboration de ce diptyque, lui qui dessinait avant tout en dilettante alors qu’il a une formation d’ingénieur. Le résultat est de bonne qualité, avec une histoire haletante qui se lit comme un thriller bien construit. Le choix des couleurs qui faisait son effet dans le premier volet est ici moins présent, sans doute parce que le dessinateur cherche à faire sentir une approche en rapport avec le titre de l’épisode. Le bleu du ciel indique cette volonté de recherche de pureté qui passe également par des décors toujours minimalistes en arrière-plan. Pourtant, dans les remerciements, Johan Massez mentionne Luc Van Malderen dont il a reproduit des sérigraphies et peintures dans les deux épisodes. Autant dire qu’il faut les chercher pour les identifier.  Globalement, Johan Massez utilise quatre bandes par planche, avec quelques dessins de plus grandes tailles. Mais il ne recherche pas le spectaculaire, le scénario étant suffisamment prenant en nous réservant pas mal de péripéties. On note cependant des changements d’ambiances, avec des planches où, logiquement, différentes nuances de couleurs vives prennent successivement le dessus. Les ambiances et péripéties retiennent donc davantage l’attention que les représentations des personnages eux-mêmes qui ne sont pas le point fort du dessinateur, tout en restant fort honorables.

Alerte (2) Un besoin de vérité, Johan Massez
Sarbacane : sortie le 5 mars

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3.5

Trois récits de femmes pour raconter la violence des hommes

Elles dormaient sous le sable (Floriane Joseph, 2024), Ta promesse (Camille Laurens, 2025), Le Dernier Jasmin (Juliette Elamine, 2025), sont trois récits (un recueil de nouvelles et deux romans) qui racontent la destinée de femmes face à la violence des hommes. Des écrits jamais simplistes qui donnent une voix à des femmes antiques ou contemporaines, pour offrir un écho au silence, un écrin à la parole féminine.

Elles dormaient sous le sable

Floriane Joseph
150 pages
Édition: Sterenn (24/09/2024)

Dans son recueil de nouvelles, Floriane Joseph donne d’abord une voix, et rend actives, à deux héroïnes antiques : Clytemnestre et Cassandre. Clytemnestre qui descend aux enfers et à laquelle l’autrice offre la chance de « donner sa version  des faits » et à nous de l’écouter vraiment. Pour Cassandre, même idée, « entrer dans sa tête afin de voir ce qu’elle a vu ». Floriane Joseph dépoussière des récits antiques, elle les sort de sous le sable où ils étaient ensevelis pour en donner une nouvelle dimension. La voix singulière de l’autrice nous prend par la main dès le début du recueil pour mieux nous accompagner à travers ses différentes nouvelles écrites sur dix années (entre 2013 et 2023). Elle nous prévient, nous rassure et nous entraîne avec elle. Elle convoque des figures monstrueuses – ici l’ogre – pour raconter la violence des hommes. Le récit d’un viol impuni suite auquel la victime doit épouser son bourreau pour réparer l’affront prend des allures de conte, et sa force n’en est que décuplée. Floriane Joseph n’oublie cependant pas de parler, entre deux récits de fin du monde, de l’art et de sa puissance évocatrice comme réparatrice. On pense à deux nouvelles, celle où une bibliothèque est la protagoniste malheureuse d’un récit dévastateur et une autre, qui clôt le recueil, autour de poèmes dans des bouteilles lancées à la mer. Déjouant les clichés et les attentes, l’autrice nous transporte sur cette plage où se cachent des récits puissants qu’elle a rassemblés ici dans un écrin. Ces nouvelles ont été parfois finalistes de concours d’écriture, mais n’ont jamais gagné, elles ont trouvé là une maison où sortir à jamais du sable pour venir jusqu’à nous comme à bord d’une barque qui cette fois sortirait des enfers pour aller vers la lumière.

Ta promesse

Camille Laurens
368 pages
Édition : Gallimard (02/01/2025)

Camille Laurens est une autrice qui a souvent mis les femmes à l’honneur dans ses romans (Filles, Celle que vous croyez), des récits inextricablement liés à sa propre vie. Dans Ta promesse, elle raconte la relation toxique entre Claire (écrivaine) et Gilles (marionnettiste et homme de théâtre), à travers le récit d’un amour qui élève puis qui écrase. Camille Laurens propose une écriture déliée, faite de souvenirs, de points de vue et de violence psychologique. Pas de sang ici, mais des paroles qui tuent, inévitablement. La force du récit est de multiplier les regards, de raconter différentes visions de ce couple d’artistes. Peu à peu, on comprend quel enfer invisible a vécu Claire pour avoir été un temps plus célèbre que son mari. On croise dans ce récit, Carole et ses « red flag », son féminisme radical, sa défense de Claire. Le mimosa est aussi un protagoniste et il flétrit au même rythme que Claire, dans le triomphe de Gilles qui voulait tant qu’elle habite « chez lui ». Claire doit réapprendre à vivre pour elle, par elle, et dans un lieu qui lui appartienne, qu’importe sa taille. Claire est jugée pour avoir frappé son mari à la tête le jour où l’agence immobilière estimait la maison dans laquelle ils vécurent quelques années, au milieu de leurs allers-retours à Paris et Toronto. Sa violence soudaine, et radicale, est mise en relief avec celle sourde et insidieuse qu’elle a subie, sans même pouvoir réellement réagir. Les poèmes qui ponctuent le récit et s’y mêlent, dans ce témoignage qui cherche à cerner une vérité au milieu de promesses non tenues, sont d’une beauté sidérante et répondent à la dépossession de l’héroïne, qui pourtant se réapproprie sa vie en se racontant : « J’y ai repensé quand j’ai reçu son premier poème, quelques semaines plus tard. J’étais surpris parce qu’elle n’en avait jamais écrit, mais tellement heureux de voir se réenclencher le geste d’écrire. Et c’était logique qu’elle y revienne par la poésie. Le poème répond à une impulsion, ici et maintenant, il ne demande pas à être structuré comme un roman, dans le temps. Mais ce qui m’a frappé surtout, c’est le choix du pronom on. Un pronom indéfini. Qui peut remplacer tous les autres, au singulier et au pluriel, sans s’identifier à aucun. Claire est revenue à la langue par l’impersonnel parce qu’elle n’était plus personne » (p 271) . Claire écrit, raconte, parle, elle invente même une dystopie où l’empathie a disparu. Ta promesse raconte aussi toutes celles qu’on prononce à voix haute, sans presque y penser, et qui restent pourtant dans le cœur de celleux à qui la parole a été donnée comme la possibilité d’un avenir radieux.

Le Dernier Jasmin

Juliette Elamine
230 pages
Édition : Sterenn (16/01/2025)

Juliette Elamine raconte le Liban depuis trois romans déjà. Elle a raconté l’amour entre un Libanais et une Française, comment il aidait un homme habité par la guerre à se reconstruire sans renier son histoire, puis la vie de deux enfants percutée par la guerre et enfin, dans ce troisième roman, l’histoire de deux sœurs séparées lorsqu’éclate la deuxième guerre du Liban, le 12 juillet 2006. Autour de cette nuit de tous les dangers se cristallise le destin de toute la famille, la mère qui tente d’entourer ses filles de rêve pour oublier la guerre et le père, un patriarche tyrannique. Zeinab surtout qui cherche désespérément Rim, sa sœur adorée. Elle trouvera des réponses dans les carnets laissés par sa sœur. Zeinab travaille dans une maison d’édition, elle connaît la force des récits, surtout ceux qui arrivent encore vierges de toute publication et qu’il faut sélectionner, découvrir, dénicher. Les mots sont des trésors au milieu de la violence ambiante, même s’ils brisent le cœur, mettent un point final à une destinée. L’autrice prépare habilement son terrain pour mieux nous perdre et nous faire oublier la violence, qui devient plus brutale, injuste et écœurante. Son récit mêle l’espoir, la fragilité, l’amour autant que les bombes, le sang et la haine. Chaque mot, chaque phrase sont pesés habilement. Juliette Elamine, qui anime aussi des ateliers d’écriture, a l’art du récit, du mot juste, de l’émotion et du suspens. L’autrice, à travers l’écriture et la psychothérapie, offre une large place à la reconstruction, et son personnage féminin n’en est que plus fort. Zeinab s’éteint un temps, mais elle parvient à rebondir, sans devenir une super-héroïne, juste en décidant de prendre son avenir en main quitte à affronter son passé douloureux, pour mieux l’apprivoiser.

Black Dog de Guan Hu : un récit lumineux, sobre et puissant

Black Dog : En écho peut-être à White God, le pamphlet du hongrois Kornél Mundruczó, lui-même sans doute un clin d’œil au White Dog de Samuel Fuller, Black Dog relate la relation entre un homme et un chien, les deux ostracisés comme les personnages canins et humains des films suscités. Une réussite impressionnante.

Synopsis de Black Dog:  Lang revient dans sa ville natale aux portes du désert de Gobi. Alors, qu’il travaille pour la patrouille locale chargée de débarrasser la ville des chiens errants, il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux. Une rencontre qui va marquer un nouveau départ pour ces deux âmes solitaires.

 Wicked

Il arrive un moment où on découvre Jia Zhang Ke, celui-là même qui a réalisé le très récent Feux Sauvages, dans le personnage d’un oncle dans le film d’un de ses compatriotes, Black Dog de Guan Hu. Il y a déjà 20 ans qu’on l’a découvert dans Still Life, alors un jeune cinéaste prometteur de ce qu’on appelle paresseusement  la sixième génération du cinéma chinois. C’était comme hier…

Mais foin de ces considérations sur l’avancement inexorable de notre âge. Parlons plutôt de cet incroyable film. Black Dog commence très très fort avec une première séquence ultrapuissante : aux portes du désert de Gobi, dans un paysage splendidement photographié par Weizhe Gao, une impressionnante meute de chiens dévale la petite colline à toute vitesse. Un bus qui passait par là est pris de court et verse sur le côté de la rue, bousculé par la horde. Nous aussi, nous sommes ébahis par ce spectacle qui nous installe d’emblée dans le film sans plus jamais qu’on en sorte.

Plus de peur que de mal ; le film déploie même une certaine dose d’humour lors de cette scène d’accident. On y découvre le protagoniste Lang (Eddie Peng, méconnaissable), une ex-rockstar et figure locale du motocross, de retour chez lui après avoir purgé une peine de prison de 10 ans, après avoir tué le fils d’un caïd local. Taiseux, il n’aura presque pas de dialogue tout au long du métrage, et tout son travail passera uniquement par ses gestes et ses regards. Un film minimaliste donc, symbolisé par son arrivée en ville tel un lonesome cowboy, sous un soleil éclatant et dans des ruelles vidées de sa population. Les mines ferment et les habitants sont obligés de partir, laissant derrière eux des bâtiments qui seront détruits pour laisser place au monde moderne et au paraître, puisque même si on en est géographiquement loin, on est quand même à la veille des JO de Pékin. Pour les mêmes raisons, la ville fait la chasse aux centaines de chiens errants laissés derrière eux par les émigrants, voire aux chiens domestiques dont les maîtres ne se seraient pas acquittés d’une certaine taxe. Black Dog raconte en filigrane la modernisation à marche forcée de la Chine. Le cinéaste nous donne ici et là des indices qui montrent l’évolution de cette société chinoise devenue fort mercantile, ou plutôt mercantile autrement, et rendue ainsi plus violente.

Les premières rencontres entre Lang et le chien noir, autour d’un bas de mur convoité par les deux sont assez facétieuses, mais aussi poétiques, et donnent le ton d’une relation qui s’annonce complice. Le chien est un lévrier aussi maigre que majestueux, hargneux, dangereux même, soupçonné d’avoir la rage et faisant l’objet d’une traque dans le village, avec la promesse d’une récompense. Ayant rejoint la brigade anti-chiens du fameux oncle, Lang attrape le chien et décide de le garder avec lui. Ces deux parias, l’ex-taulard et le rageux, s’apprivoisent pas à pas, sans un mot, ce qui rend le métrage encore plus fascinant.

Voilà donc deux êtres en route vers la résilience et la rédemption, où ils apprennent à se défaire des oripeaux de leur violence respective pour découvrir une relation de tendresse, de confiance et de bienveillance. Un chemin non dénué d’embûches, mais qu’on a plaisir à suivre avec eux, la proposition du cinéaste étant tout sauf sirupeuse. Les chemins de traverse ne sont pas avares de beaux moments, que ce soit celui du père de Lang qui s’abîme dans l’alcool, et qui là aussi se soigne au travers d’un animal, un tigre atone qui n’a plus le goût de rien ;  la petite amie potentielle pleine d’allant, les mafieux qui veulent sa peau, ou encore l’oncle bienveillant (Un Jia Zhang Ke bienveillant envers son collègue ?)

Comme  les grands films « canins » que nous avons cités en préambule, Black Dog est un film métaphorique, associé souvent à la violence que ces meutes de chien infligent ou subissent, la violence qui n’est pas innée mais induite par le comportement même de l’être humain, la violence encore qui n’est pas une fatalité, puisque Guan Hu ouvre une porte de sortie. Minimaliste, le film est servi par la photo incroyable de Weizhe Gao, qui magnifie un paysage déjà magnifique, qu’il baigne d’une très belle lumière. Les plans sont vastes, les étendues désertiques faisant penser aux nouveaux westerns sud-américains qu’on a pu voir ces derniers temps   (Jauja de Lisandro Alonso, Les Colons de Felipe Gálvez, Los Delincuentes de Rodrigo Morino, etc.)

Black Dog est le petit bijou de ce premier trimestre, récompensé à juste titre, par le prix Un Certain Regard au dernier festival de Cannes.

Black Dog – Bande annonce

Black Dog – Fiche technique

Titre original : Gouzhen (combat de chiens en mandarin)

Réalisateur: Guan Hu
Scenario : Rui Ge, Guan Hu
Interprétation : Eddie Peng (Lang), Tong Liya (Raisin), Jia Zhang-ke (Oncle Yao), Zhang Yi (Le Manager)
Photographie : Weizhe Gao
Musique : Breton Vivian
Producteurs : Jing Liang, Justine O, co-producteur : Zhonglei Wang
Maisons de production : The Seventh Art Pictures, Huayi Brothers Pictures, Momo Pictures, Bona Film Group
Distribution : Memento Films
Durée : 116 min.
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 05 Mars 2025
Chine· – 2024

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4.5

In the Lost Lands : la terre des monstres

La série B est à l’ordre du jour et In the Lost Lands devrait cocher toutes les cases de cette catégorie. Il est autant possible de s’amuser sur ce terrain de jeu que d’y être bousculé, voire bouleversé. Malheureusement, le miracle n’est toujours pas du côté de Paul W.S. Anderson, qui, comme sa protagoniste, est rempli de contradictions dans ses objectifs. Reste quelques séquences distrayantes pour traverser cet univers post-apocalyptique qui emprunte beaucoup aux codes du western.

Synopsis : Une reine pactise avec la puissante et redoutée sorcière Gray Alys (Milla Jovovich) afin qu’elle lui rapporte un trésor capable de lui conférer un pouvoir immense. Alys et son guide, le vagabond Boyce (Dave Bautista), doivent s’aventurer dans les dangereuses Contrées Perdues. Là, ils devront déjouer et combattre hommes et démons pour honorer leur part du contrat…

Le nom de George R.R. Martin a résonné au fil de huit ans et pour autant de saisons sur la série Game of Thrones. Son succès est tel que des spin-off sériels autour de Westeros sont soit en cours (House of the Dragon), soit en développement (A knight of the seven kingdoms : the hedge knight). Pourtant, il serait dommage de limiter sa bibliothèque aux romans de fantasy. Également passionné de science-fiction, Martin a déjà eu droit à des adaptations de ses romans et autres nouvelles, comme Doorways (1994), The Sandkings (1995) ou Nightflyers (en film en 1987, puis en série en 2018) pour ne citer qu’eux. Il n’est donc pas si étonnant de voir une autre de ses histoires portées à l’écran et c’est aux éternels associés, Constantin Werner et Paul W.S. Anderson, qu’incombent cette tâche. Une production effectivement à leur portée, car l’adaptation de la nouvelle éponyme, Dans les terres perdues, prend place dans un monde steampunk en ruines, teinté de surnaturel et peuplé de créatures hostiles.

Monster squad

Werner au scénario et Anderson à la réalisation, ce duo peut aussi bien rappeler la veine bis, voire Z, de la saga Resident Evil. Et comme autrefois, Anderson peut toujours compter sur le soutien de Milla Jovovich (également sa compagne dans la vie), pour aller au bout de ses idées. Que l’on soit sensible ou non à son cinéma horrifique et d’aventure, le cinéaste a au moins pour lui ce goût de vouloir jouer avec les codes du cinéma d’action pour faire vibrer son public. Une musique qui pulse, un montage dynamique et des ralentis à foison, telle est la recette de son art. Un pari à chaque fois risqué, sachant qu’il est connu pour avoir adapté des jeux vidéo à succès comme Mortal Kombat, Dead or Alive ou Monster Hunter, parmi ceux que l’on n’a pas encore cités. D’autres franchises ont également eu droit à leur exploitation sous sa direction, pour le meilleur, pour le pire, mais surtout pour le fun (Les Trois Mousquetaires).

La sorcellerie lui va si bien. De nombreux rôles de Jovovich tournent autour d’une aura surnaturelle, que ce soit Le Cinquième Élément, Jeanne d’Arc ou Alice dans Resident Evil. Elle remplit de nouveau ce contrat en incarnant Gray Alys, ou Alys la Grise, en créant des illusions par le simple contact visuel. Chassée pour hérésie par une milice religieuse, mais courtisée par la dirigeante de la dernière cité du nouveau monde, elle ne refuse jamais une offre, souvent engrainée par la cupidité ou un manque d’affection. Mais la requête de la reine Melange (Amara Okereke) n’est pas si habituelle qu’elle finit par faire appel à Boyce (Dave Bautista), un loup solitaire qui a baigné assez longtemps dans les Contrées Perdues pour l’aider à chaparder le pouvoir d’un métamorphe. Et pas n’importe lequel, car il s’agit d’un lycanthrope, ou simplement d’un loup-garou. S’il y a là de quoi nourrir une bonne aventure mouvementée à travers les fameuses Contrées Perdues, appartenant aux bandits le jour et aux créatures des ténèbres la nuit tombée, son budget, limité à un peu plus de 50 millions de dollars, peut freiner certaines ambitions. Il y a là de quoi garantir quelques plans iconiques pour illustrer au mieux l’essence de l’auteur. Malheureusement, ils ne suffiront pas à stimuler ou à immerger le spectateur dans les enjeux, couplés à un compte à rebours artificiel, ne servant qu’à chapitrer les aventures de la sorcière et du chasseur. Le rythme en pâtit et la narration aussi.

L’homme reste un loup pour l’homme

Faute d’une écriture trop fonctionnelle des personnages (et ne parlons pas des dialogues superficiels), les interprètes ne sont pas forcément en cause dans cette intrigue qu’ils essayent de sauver à chaque instant. Même Arly Jover se débat pour faire exister son personnage d’inquisitrice, en vain. L’association de Jovovich et de Bautista constituait un fort potentiel, qui s’effondre cependant au fur et à mesure que l’on progresse sur les terres dévastées par un probable incident nucléaire mondial. Que reste-t-il donc à croquer côté adrénaline ? Hormis un prologue tenu dans sa gestion de la tension, bien qu’elle demeure assez classique, ainsi qu’une scène plutôt amusante autour d’un téléphérique, le reste de l’intrigue n’a rien de mémorable à offrir. Tout est constamment noyé dans le décor qui transpire le numérique, avec des incrustations suffisamment douteuses qu’on se laisse automatiquement piloter vers le générique de fin. Elle remonte à loin cette époque où Anderson parvenait à générer son lot de frissons psychologiques et visuels avec Event Horizon, le vaisseau de l’au-delà. Ici, on a l’impression d’avoir recyclé la planète servant de déchèterie dans Soldier, tandis que les intentions esthétiques tendaient à se rapprocher de Mad Max : Fury Road.

Réputé pour défaire le manichéisme par des trahisons et châtiments justifiés, le récit de Martin sonne creux dans cette adaptation qui ne sait pas sur quel pied danser. Les allers-retours entre les enjeux personnels de la reine ou du nouvel ordre religieux avec le road-trip dans les Contrées Perdues entravent tout élan émotionnel ou épique. En grattant un peu à la surface des séquences d’action mal léchées, on peut y trouver un discours sur la solitude des personnages, mais rien d’assez consistant pour que l’on s’attache à la malédiction d’Alys ou des traumatismes vécus par Boyce. De même, on ne voit quasiment rien de ce monde peuplé de créatures sauvages et maléfiques. La chasse aux monstres se transforme donc en déception dans In the Lost Lands, alors qu’il y avait infiniment de place pour pousser à fond les curseurs de l’action et de l’outrance. Il ne laisse qu’un sentiment de retenu, dans la forme comme dans le fond, le rapprochant de tous les défauts identifiables (et ils sont nombreux) du Rebel Moon de Zack Snyder.

In the Lost Lands – Bande-annonce

In the Lost Lands – Fiche technique

Réalisation : Paul W. S. Anderson
Scénario : Constantin Werner, d’après la nouvelle In the Lost Lands de George R. R. Martin (du recueil de nouvelles Amazons II)
Interprètes : Dave Bautista, Milla Jovovich, Arly Jover, Amara Okereke, Simon Lööf, Fraser James
Musique : Paul Haslinger
Directeur de la photographie : Glen MacPherson
Direction artistique : Michael Derrah
Décors : Łukasz Trzciński
Costumes : Milena Jaroszek
Montage: Niven Howie
Producteurs délégués : Nico Bruinsma, Kirk D’Amico, Kevin D. Forester, Martin Moszkowicz
Producteurs : Paul W. S. Anderson, David Bautista, Jeremy Bolt, Milla Jovovich, Jonathan Meisner, Constantin Werner
Sociétés de production : Constantin Film, Dream Bros. Entertainment, Rusalka Film
Pays de production : Allemagne, Canada, États-Unis
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h41
Genre : Action, Aventure, Fantastique
Date de sortie : 5 mars 2025

In the Lost Lands : la terre des monstres
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1.5

La Convocation : Suffocations et fixations

La Convocation, premier long métrage de Halfdan Ullmann Tøndel, plonge le spectateur dans un huis clos suffocant où jalousie, mensonges et non-dits s’entrechoquent avec une intensité tragique. Porté par Renate Reinsve, le film déploie un théâtre cinématographique fascinant, explorant les pulsions humaines à travers une mise en scène rigoureuse et des ruptures visuelles inattendues. Entre suspense psychologique et performance contemporaine, La Convocation bouscule les conventions narratives pour offrir un drame hypnotique sur la vérité et la perception. Un chef-d’œuvre troublant à découvrir.

C’est un théâtre cinématographique qui va se jouer 2 heures durant dans La Convocation : un théâtre scopique d’où montent et se démontent avec l’intensité d’une tragédie grecque des pulsions de jalousie, des réservoirs de mensonges, de non-dits, de secrets et de refoulés. Théâtre cinématographique donc par l’unité de temps, de lieu et d’espace (on ne quittera jamais l’école, sa froideur) maintenue presque tout au long du film et qui en accentue l’atmosphère étouffante et claustrophobique.

Dans ce premier long métrage, La Convocation (titre original Armand), Caméra d’or à Cannes 2024, Halfdan Ullmann Tøndel (petit-fils d’Ingmar Bergman) instruit deux mots d’ordre qui sont le climat du film, sa loi : la suffocation et la fixation.

Une mère d’élève, Elizabeth (Renate Reinsve, prix d’interprétation à Cannes 2021), est convoquée à l’école de son fils pour tenter de discuter d’un incident grave survenu entre son fils Armand et Jon, et trouver une issue avec les parents de ce dernier. Commence alors un singulier tribunal entre les protagonistes conviés, où la parole performe avec cruauté et incongruité, autant que les regards, les silences, les rires intempestifs, les grimaces et les sonneries d’alarme narguent cette clinique des mots impuissants à éclaircir la vérité de ce qui s’est passé.

Film de regards par excellence, La Convocation porte à l’extrême l’idée que le cinéma est un art de l’œil et de la fixation, un art stupéfiant du dévisagement et de l’observation. Nous sommes spectateurs d’un drame en train de se révéler ou de prendre forme (l’anatomie des versions de la vérité) autant que chacun se voit scruté par la parole de l’autre et dévisagé par la caméra.

Ce qui est très beau et fort, tout d’abord dans ce film, c’est cette concentration suffocante des visages et des yeux à travers des plans rapprochés, un suspens des corps et des moments d’attente. Ce qui continuera d’être très fort est la transformation de cette concentration – huis clos strict – en scène libératoire, performative, dansée, peuplée, presque tribale : où l’héroïne (Elizabeth), sorte de Pietà moderne, est happée, lapidée puis touchée, respirée et comme réparée par tous les gestes et mouvements retirés et absents des scènes précédentes.

Souvent, Elizabeth, la mère accusée des agissements de son fils, parle, et c’est un autre visage qui est filmé. Ce décrochage entre le visage qui parle et celui qui est filmé crée une tension et une fulgurance palpables, une énigme psychologique en soi.

Le réalisateur accentue la suffocation de son histoire par l’incongruité de certaines réactions venant trouer la sévérité et la rigueur des scènes de parole. Un rire inextinguible, une crise de rire de l’actrice Renate Reinsve (incroyable dans sa performance) vient disrupter le langage d’une scène par ailleurs maîtrisée dans un silence stupéfiant. Puis une esquisse de danse accidentée, ravagée, vient à nouveau rompre et ouvrir la dureté d’ensemble.

La Convocation est un film dont l’écriture dramatique ne cesse de s’amplifier et de se concentrer au fur et à mesure des silences et des confrontations des adultes avec ce qu’ils ont reçu, répété, déformé ou trahi de la parole des enfants.

Tout s’emboîte alors tel un puzzle violent, rappelant un peu l’atmosphère de Douze hommes en colère (pour la claustration et la confusion dans les perceptions du vrai) ou La Chasse de Thomas Vinterberg (plus proche référence du cinéaste).

Enfin, dans l’avancée du suspense, Halfdan Ullmann Tøndel vient introduire à l’intérieur de la suprématie de son scénario des ruptures de mise en scène, sortes de décrochages faisant songer à de la danse et à la performance contemporaine, propices à traduire au plus juste l’état chaotique de la psyché d’Elizabeth.

Ce qui éblouit le plus dans le film est le mélange virtuose entre la rigueur sévère, presque métallique, de la mise en scène – renforcée par une bande son très présente (la première arrivée d’Elizabeth dans les longs couloirs de l’école est rendue inquiétante par le bruit martelé de ses chaussures) – et des irruptions de sensations très déstructurées, émotives, charnelles.

Le geste est brillant et captivant, à l’image des mots de l’héroïne à la fin : « Si on regarde les gens de manière superficielle, c’est très chaotique ; si on creuse, c’est pas terrible ; si l’on sait les regarder juste ce qu’il faut, c’est pas si mal. » Un coup de maître.

Bande-annonce : La Convocation

Fiche technique du film « La Convocation » (titre original : « Armand« )

Réalisation : Halfdan Ullmann Tøndel
Scénario : Halfdan Ullmann Tøndel
Musique : Ella van der Woude
Décors : Mirjam Veske
Costumes : Alva Brosten
Photographie : Pål Ulvik Rokseth
Son : Mats Lid Støten
Montage : Robert Krantz
Production : Andrea Berentsen Ottmar
Sociétés de production : Eye Eye Pictures, Keplerfilm, One Two Films, Prolaps Produktion, Film i Väst
Sociétés de distribution : Norsk Filmdistribusjon (Norvège), Folkets Bio (Suède), Pandora Film (Allemagne)
Pays de production : Norvège, Pays-Bas, Allemagne, Suède
Langue originale : Norvégien
Format : Couleur — 16 mm — 5.1
Genre : Drame
Durée : 117 minutes

Dates de sortie :

  • 18 mai 2024 (Festival de Cannes)
  • 27 septembre 2024 (Norvège)
  • 25 octobre 2024 (Suède)
  • 21 novembre 2024 (Allemagne)
  • 12 mars 2025 (France)

Distribution :

  • Renate Reinsve : Elizabeth
  • Ellen Dorrit Petersen : Sarah
  • Endre Hellestveit : Anders
  • Thea Lambrechts Vaulen : Sunna
  • Øystein Røger : Jarle
  • Vera Veljovic : Ajsa

Distinctions :

  • Caméra d’Or au Festival de Cannes 2024
  • Sélectionné dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024

Mickey 17 : le problème à deux corps

Après avoir marqué l’année 2019 avec Parasite, Bong Joon-ho revient avec un film de studio hollywoodien hilarant et convaincant à plusieurs niveaux, malgré ce qui pourrait sembler un sentiment d’essoufflement dans sa filmographie. Sans pour autant être dénué d’idées visuelles et narratives fortes, son Mickey 17 réunit toute la tragédie de l’humanité dans une fable de science-fiction burlesque et contemporaine.

Synopsis : Héros malgré lui, Mickey Barnes se tue à la tâche… littéralement ! Car c’est ce qu’exige de lui son entreprise : mourir régulièrement pour gagner sa vie.

Initialement annoncé pour illuminer les salles de cinéma au printemps 2024, le troisième long-métrage hollywoodien de Bong Joon-ho (après Snowpiercer : Le Transperceneige et Okja) fait partie de ces nombreux projets retardés par le conflit entre le syndicat des acteurs SAG-AFTRA et l’Alliance des producteurs de films et de télévision en 2023, menant à une grève massive des scénaristes et des acteurs. Avec près d’un an supplémentaire de post-production, Mickey 17 a finalement été projeté hors compétition durant la Berlinale qui s’est tenue le mois dernier. N’oublions pas que Parasite date déjà de 2019. Le cinéaste coréen a donc bien pris le temps de faire mariner son adaptation du roman d’Edward Ashton, Mickey7. Et quelle merveilleuse surprise que ce cocktail burlesque, satirique et horrifique, porté par un Robert Pattinson hilarant et émouvant.

Une vie sans fin

Année 2054, rien ne va plus sur Terre, invivable par ses nombreuses tempêtes et changements climatiques, une surpopulation croissante et un sentiment d’insécurité omniprésent. Direction Niflheim, une planète glaciale qui semble hospitalière. Il ne manquait plus que Mickey Barnes pour compléter un équipage de colons spatiaux, dont le voyage durerait quatre ans. L’homme qui rêvait de faire fortune en cuisinant d’appétissants macarons aurait peut-être dû lire les petites lignes de son contrat, le désignant comme cobaye à la merci de blouses blanches sans scrupules. C’est à travers ce personnage consommable et sacrifiable qu’il accomplit sa fonction de « remplaçable », car il est désormais possible de répliquer les corps mutilés et recyclés de Mickey, tout en préservant la mémoire de ce dernier. Objet de tous les caprices scientifiques par excellence, qu’elles soient ratées ou réussites, qu’elles soient pour le bien ou le mal, sa 17e version nous donne à observer le désordre qu’il sème autour de lui. Et sa coexistence avec Mickey 18 ne fera qu’alimenter les débats philosophiques sur l’humanité, dans tout ce qu’elle a d’éphémère, d’outrancier et de contradictoire.

Le clonage est passé du fantasme inavoué au dilemme éthique depuis le siècle dernier et de nombreux films en ont déjà illustré les dérives en cas d’excès (Gemini Man, The Island, Oblivion, Clones). Plus proche de Source Code ou de Edge of tomorrow, où les corps mourraient pour que l’esprit se réincarnent, Bong Joon-ho s’en empare en posant la question des doubles. Une âme pour deux corps. Considérés comme des sous-humains, les Mickey 17 et 18 ont en commun la peur de mourir, un sentiment bien humain après tout. Leurs querelles à mi-parcours peuvent tourner autour d’une blague un peu trop longue et bancale, mais ce qu’elle révèle en profondeur, c’est le rejet de soi et la peur de cohabiter avec cet autre soi. Pattinson y apporte autant de nuances que possible dans ses personnages et accomplit la diversion prévue par Bong Joon-ho avec brio.

Tout ce qui tue Mickey le rend plus fort d’une certaine manière, jusqu’au jour où il se positionne verbalement sur sa valeur humaine et sur sa mortalité. Chacune de ses répliques agit comme une réincarnation de sa personnalité. La première partie du récit nous invite à en étudier toutes les déviances avec un humour noir décapant. Dans ce même mouvement, le cinéaste coréen y superpose des thématiques écologiques dans un cadre suffisamment banal pour que la voix off de Mickey nous invite à partager sa douleur. Au fond, est-il réellement important de savoir ce que cela fait de mourir ? Il s’agit d’une question futile pour Mickey, qui déjoue la fatalité en se faisant réimprimer « pour le bien commun ». L’important est de savoir si on peut encore le considérer comme un humain, après les suicides répétés et à moitié consentis par Mickey. Peut-il seulement vivre et exister de nouveau, comme il l’a initialement souhaité ? Bong Joon-ho y répond avec rigueur, tout donnant plus de poids aux dernières paroles du réplicant Roy Batty dans Blade Runner. Ces personnages ont trouvé leur réponse sur l’humanité dans les confins de l’univers, bien que les registres diffèrent.

L’arche des losers

« Il s’agit d’un film de science-fiction où des êtres humains se rendent sur d’autres planètes à bord d’un vaisseau spatial, mais il parle surtout de gens idiots. Il s’agit surtout de losers ridicules. » Le cinéaste décrit son œuvre ainsi, en générant un amalgame de genres et de personnages déchus qui cherchent à se reconstruire par les échecs. Toutefois, l’espoir n’est pas exclu, car l’histoire d’amour de Mickey avec Nasha (Naomi Ackie) est authentique. Elle correspond certainement à tout ce qu’il y a de plus lumineux en l’humain parmi l’équipage, avec quelques vices dont on ne peut lui tenir rigueur. Soutien émotionnel essentiel pour Mickey, elle sait s’affirmer dans les moments clés. De quoi contrebalancer la récurrence des faire-valoir comiques.

Puis soudainement, l’intrigue accélère considérablement dans son dernier tiers, en abandonnant le personnage d’Anamaria Vartolomei (L’Événement, Le Comte de Monte-Cristo, Maria) ou d’autres pistes sur l’éveil de conscience et la mutinerie de l’équipage. Le dénouement expéditif, et pourtant spectaculaire, en atténue son revirement émotionnel, ce qui est regrettable sachant toute la mise en place qui précède, incluant un prologue un peu étiré. De même, on peut reprocher aux multiples sous-intrigues de s’empiler comme une masse informe au lieu d’être imbriquées autour d’un fil rouge lisible. Fort heureusement, dans toutes ces calories gaspillées, il reste suffisamment de rations de secours pour que l’on se bidonne avec un plaisir régressif.

Faute d’avoir pu exploiter son potentiel comique chez Marvel Studios, Mark Ruffalo (aperçu en gigolo dans Pauvres créatures) nous régale ici dans le rôle de Kenneth Marshall, un ploutocrate raté, décérébré et cartoonesque qui fait écho au trio Trump-Musk-Bezos. Souvent en tandem avec son épouse, incarnée par Toni Collette, en quête de la sauce gastronomique parfaite, il est à l’image du fascisme passif de notre réalité. Un rappel à l’ordre qui illustre à la fois les ingrédients d’une dystopie, mais l’ironie veut qu’on s’en rapproche à petit pas. Les tensions générées par ce contexte sont pourtant désamorcées par des ruptures de ton, guidées par la musique de Jung Jae-il. On s’aligne ainsi sur la même tonalité que les comédies politiques et absurdes à la Don’t Look Up. La rencontre avec une espèce autochtone inconnue, rabaissée au statut de « rampants », en témoigne. Tout un parallèle se lit sans peine concernant la maltraitance animale et des parasites qui entravent l’autorité établie. Si Okja donnait déjà des sueurs froides en nous délivrant une vision horrifique de la surconsommation de viande, Mickey 17 réussit à nous redonner foi en l’humanité, trop souvent piégée dans les dédales de l’artificialité. Son « héros malgré lui » se revendique ainsi, en démontrant qu’une infime fragment de courage suffit à faire la paix avec soi-même et avec son environnement.

Comme pour ses nombreux remplaçables, Robert Pattinson achève sa transfiguration par une succession d’audace répétée. De Good Time à The Batman, en passant par The Lighthouse, le comédien britannique a constamment su se réinventer au cours de sa carrière, qu’on en oublierait ses débuts dans le cinéma fantastique et romantique. Mourir autant de fois à l’écran est pour lui une opportunité pour mieux se réincarner. Il y parvient grâce au flair de Bong Joon-ho, un auteur que l’on reconnaît pour repousser les limites créatives et du divertissement. Bien qu’il semble se reposer sur tout ce qui a fait son succès auparavant, en mettant un accent sur les inégalités sociales dans des situations de crise diverses, il reste également un artisan de qualité, même si sa patte artistique se trouve diluée par les mille et une contraintes hollywoodiennes. Reste à savoir de quel côté du Pacifique il souhaite rebondir après son Mickey 17, une œuvre mineure au premier abord, mais qui a néanmoins l’audace de compiler des thématiques accessibles dans un blockbuster qui les aborde sans détour et de manière ludique. Ce qui est particulièrement rare dans le paysage cinématographique hollywoodien ces derniers temps pour être souligné de la sorte…

Mickey 17 – Bande-annonce

Mickey 17 – Fiche technique

Réalisation : Bong Joon-Ho
Scénario : Bong Joon-ho, d’après le roman Mickey7 d’Edward Ashton
Interprètes : Robert Pattinson, Naomie Ackie, Steven Yeun, Toni Collette, Mark Ruffalo, Anamaria Vartolomei
Musique : Jung Jae-il
Directeur de la photographie : Darius Khondji
Direction artistique : Jason Knox-Johnston et Christine Lois
Décors : Fiona Crombie
Costumes : Catherine George
Montage: Yang Jin-mo
Producteurs exécutifs : Brad Pitt, Jesse Ehrman, Peter Dodd, Marianne Jenkins
Producteurs : Bong Joon-ho, Choi Doo-ho, Dede Gardneret, Jeremy Kleiner
Sociétés de production : Plan B Entertainment, Offscreen, Kate Street Picture Company
Pays de production : États-Unis, Corée du Sud
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h17
Genre : Science-fiction, action, drame
Date de sortie : 5 mars 2025

Mickey 17 : le problème à deux corps
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3.5

Bonjour l’Asile : Bienvenue à l’Hospitalité Permanente

Avec « Bonjour l’Asile« , Judith Davis signe une comédie satirique aussi drôle qu’émouvante, interrogeant les hypocrisies sociales et les diktats de la performance. Entre critique du néolibéralisme et manifeste néoféministe, le film navigue avec une énergie corrosive et subversive, porté par les acteurs du collectif « L’Avantage du doute ». Un questionnement piquant sur le vivre-ensemble, teinté de poésie et de révolte, où rires et réflexions s’entrelacent dans un tourbillon ludique et irrévérencieux.

Avec un goût manifeste pour le rire non consensuel et une volonté de démanteler les hypocrisies sociales, Bonjour l’Asile, le second long métrage de Judith Davis, réussit le pari d’un manifeste psychophilosocial drôle, vif et émouvant.

Judith Davis, c’est un peu le croisement du cinéma déjanté et mordant de Kerven et Delépine avec les réflexions philosophiques de Barbara Stiegler, un mélange animé par un questionnement sur comment continuer de faire société dans l’état actuel de déliquescence du monde, comment continuer à être uni et soudé par une utopie sociale et créative commune, et surtout comment ne pas se perdre soi-même sous les oripeaux des diktats et normes de performance sociale.

Bonjour l’Asile réunit en partie les acteurs du collectif corrosif « L’Avantage du doute » (Claire Dumas, Mélanie Bestel, Nadir Legrand, Maxence Tual et Simon Bakhouche), fondé sur une écriture fine et roborative, subversive et provocatrice.

Son film est traversé par les mêmes éclats et prises de conscience, survenant à travers des modes libres d’improvisation des personnages et l’écriture de ceux-ci : ici surtout ceux d’Elisa (la trépidante Claire Dumas) et d’Amaury (Nadir Legrand, inquiétant et émouvant).

Critique du néolibéralisme à tout crin, qui vient infiltrer et exproprier nos relations les plus intimes, reproduisant à l’intérieur du couple les rapports rétrogrades, viciés et dégradés du capitalisme moderne, Bonjour l’Asile se veut satire de nos aliénations contemporaines, manifeste néoféministe et essai pour des propositions de vivre ensemble plus joyeuses et moins inauthentiques.

Le film promeut le tiers-lieu (ici un château presque miraculeux, bien nommé HP pour Hospitalité permanente) comme espace-temps où laisser tomber masques et habits de cérémonie, fausses dents et désarrois réels, pouvoirs et hontes, colères et crises pour se relier, faire forme plutôt que norme, et écouter le sens du monde différemment, en partageant ses mots face à un arbre de vie, par exemple.

Judith Davis et ses comparses de théâtre (pour qui elle écrit sur mesure) interrogent avec acuité tout à la fois les lieux communs du langage, infestés par la domination sociale, et l’imaginaire possible d’autres lieux où nous pourrions faire communauté et retrouver un bien commun, celui de l’amitié humaine, de la solidarité et de la sincérité.

Bizarrement, l’écriture chorale du film perd un peu en ampleur à cause des performances des acteurs, tenant davantage du café-théâtre ou du one-man-show que de la fiction profuse.

L’ensemble, par son chaos ludique et réflexif vivement mené, fait songer, par son humeur hippie et sa tonalité vivace, à La Bataille de Solférino de Justine Triet, avec cependant moins de point de vue cinématographique et tout autant d’élan et de puissance théâtrale irrévérencieuse.

Bande-annonce : Bonjour L’Asile

Fiche technique du film « Bonjour l’Asile »

Réalisatrice : Judith Davis
Scénario : Judith Davis, Maya Haffar
Musique : François Ernie
Photographie : Tom Harari
Montage : Clémence Carré
Décors : Aurélien Maillé
Costumes : Marta Rossi
Son : Jean-Barthélémy Velay, Alexis Meynet, Aymeric Dupas
Production : Agat Films – Ex Nihilo, Apsara Films, Micro Climat
Distribution France : UFO Distribution
Pays de production : France
Langue originale : Français
Format : Couleur, 2,39:1, son 5.1
Genre : Comédie
Durée : 1h47
Date de sortie en France : 26 février 2025

Distribution :

  • Judith Davis : Jeanne
  • Claire Dumas : Elisa
  • Maxence Tual : Bastien
  • Simon Bakhouche : Cindy
  • Nadir Legrand : Amaury Falco
  • Mélanie Bestel : Victoire Falco Villemain

Synopsis : Jeanne quitte quelques jours le stress de la vie urbaine pour aller voir sa grande amie Elisa, récemment installée à la campagne. Au cœur des bois voisins, un château abandonné devenu tiers-lieu foisonne d’initiatives collectives. Elisa aimerait s’y investir, mais entre biberons et couches lavables, elle n’en a pas le temps. Jeanne, en militante des villes, n’y voit aucun intérêt. Quant à Amaury, promoteur en hôtellerie de luxe, le château, lui, il veut l’acheter. Tous trois convergent malgré eux vers ce lieu d’entraide et de subversion… Mais combien de temps cet asile d’aujourd’hui pourra-t-il résister à ce monde de fou ?

The Monkey : Gore, burlesque et… grotesque

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On a un peu de mal à croire que ce soit la même personne qui a réalisé en si peu de temps l’ambitieux polar fantastique Longlegs cet été et cette série B gore quelque peu poussive et pas bien mémorable. C’est certes une adaptation de Stephen King, maître de la littérature horrifique, mais on sait qu’il y en a eu très peu de réussies. On peut s’amuser au début des délires gores et sanglants découlant de mises à mort très originales mais cela devient vite lassant et le côté (volontairement) comique empêche toute tension, angoisse ou frissons. Et comme l’intrigue à la fois simpliste mais brouillonne tient sur un ticket de métro et que la mise en scène est étrangement anecdotique (un comble pour un cinéaste formaliste comme Perkins !) on finit par s’ennuyer et trouver cela très poussiéreux et oubliable.

Synopsis : Lorsque Bill et Hal, des jumeaux, trouvent dans le grenier un vieux jouet ayant appartenu à leur père, une série de morts atroces commence à se produire autour d’eux…

The Monkey nous proposait un petit programme plus qu’alléchant. D’abord, le cinéaste du petit succès frissons de l’été passé, le clivant mais passionnant Longlegs : Oz Perkins. À cela, on ajoute l’adaptation d’une nouvelle méconnue de Stephen King, le maître du fantastique littéraire dont chaque tentative de transposition sur le grand écran est un challenge. Ensuite, il y a le choix de proposer un mélange de comédie et d’horreur gore, grand écart très difficile à tenir. Et enfin, petite valeur ajoutée que ce dernier ingrédient : un Theo James tout droit sorti du succès de la série de Guy Ritchie The Gentlemen, ici dans un double rôle de jumeau… Voilà qui promettait un cocktail à priori détonnant mais, on ne peut le nier, très risqué. Et le résultat se révèle quelque peu imbuvable et vite écœurant.

Déjà, il faut avouer que les adaptations cinématographiques de Stephen King vraiment réussies sont rares. Pour un immense (et malheureusement un échec en salles) The Mist ou encore Carrie, La Ligne Verte et même Ça (enfin surtout la première partie), combien de ratés ? On ne les listera pas tant ils sont nombreux. Celle-ci va donc s’ajouter à la longue liste de films à zapper tirés des écrits du maître. Pourtant, le début est très réussi. Perkins nous gratifie d’une entame jubilatoire qui donne le la : délicieusement gore, originale et vicieuse. Et même le premier tiers quand les jumeaux sont encore adolescents est plutôt sympathique, les mises à mort sanglantes faisant fortement penser à celles de la saga Destination finale pour leur imprévisibilité et la saga Saw pour leur aspect crade étant vraiment drôles et très sanglantes.

Malheureusement, faute de véritable fil narratif ou d’une intrigue digne de ce nom, The Monkey devient vite un peu répétitif et tourne à vide. Une mise à mort réussie (celle de la tante ou celle de la piscine) vient nous réveiller de temps en temps de notre torpeur mais tout cela manque de peps et de rythme. L’objet maléfique et malveillant incarné par ce singe à la dentition disproportionnée et au petit tambour est original mais il lui manque une aura qui fasse véritablement éprouver de la crainte. Et plus le film avance, notamment lorsqu’un Theo James un peu éteint reprend le flambeau, il y a clairement un manque d’enjeux et de tension en plus d’un montage parfois hasardeux.

On est davantage étonné de voir de la mise en scène de Perkins qui nous avait ébloui par celle ultra stylisée de Longlegs (même s’il n’était pas à la hauteur du buzz), voire même avec celui de son précédent opus Gretel et Hansel. Ici, il nous confectionne une réalisation anecdotique et sans grande prise de risque, presque poussiéreuse. The Monkey est à la limite du vulgaire téléfilm horrifique de seconde partie de soirée par instants. Enfin, le fait de se risquer à mélanger l’horreur et les frissons avec de l’humour, certes noir, annihile toute tentative d’angoisse ou de peur. Il ne reste que le gore et des idées d’exécutions létales très satisfaisantes et amusantes à se mettre sous la dent. Malheureusement, cela n’en fait pas un bon film.

Bande-annonce – The Monkey

Fiche technique – The Monkey

Réalisateur : Osgood Perkins.
Scénaristes : Osgood Perkins d’après l’oeuvre de Stephen King.
Production: Atomik Monster & Automatik Entertainment.
Distribution: Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Theo James, Elijah Wood, Tatiana Maslany, …
Genres : Comédie – Horreur.
Date de sortie : 19 février 2025
Durée : 1h38.
Pays : USA.

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2.5

« Une histoire du cinéma français » : 1980-1989, un miroir en mouvement

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Dans Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo nous proposent un sixième voyage passionnant, cette fois à travers une décennie des plus contrastées. La période oscille en effet entre bouleversements politiques, nouveaux horizons esthétiques et transformation des modes de production. Grâce à des analyses de films marquants, des dossiers thématiques et des portraits d’actrices, d’acteurs et de réalisateurs, cet ouvrage dense et documenté apporte un éclairage précis sur un cinéma en pleine mutation, entre classicisme et modernité.

Les années 80, sous la présidence de François Mitterrand, se démarquent clairement des reaganisme américain et thatchérisme britannique. La gauche au pouvoir instaure de nombreuses réformes (abolition de la peine de mort, radios libres, promotion d’organisations telles que SOS Racisme…) tout en subissant la montée du chômage et la dévaluation du franc. À l’écran pourtant, la crise sociale reste en arrière-plan : les auteurs soulignent qu’assez peu de films s’y attardent, préférant souvent aborder d’autres thématiques comme le terrorisme (Front populaire de la Palestine, Hezbollah, groupuscules d’extrême droite…), la religion ou l’immigration.

C’est l’une des premières grandes qualités de l’ouvrage : proposer un panorama diversifié. Les auteurs démontent notamment le mythe de « l’esthétique pub » censée marquer tout le cinéma français de la décennie. En réalité, affirment-ils, seuls quelques films (tels Diva ou Subway, abondamment analysés) adoptent cette dimension visuelle chic et clipée. À ce titre, l’analyse de Mauvais Sang de Leos Carax éclaire parfaitement la question : références à Chaplin et à Welles, esthétique novatrice, plans serrés et inserts rapprochés. Oui, certains jeunes réalisateurs français s’inspirent du langage publicitaire, mais cela reste marginal comparé à l’ensemble de la production et cela n’exclut en rien les liens avec le cinéma classique.

La structure même du livre, fidèle aux volumes précédents, fait alterner le « film de l’année », des dossiers thématiques et des focus sur les comédiens et comédiennes marquants. Ainsi, le choix d’ériger Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut en film emblématique ne souffre aucune contestation : derrière l’Occupation, plus toile de fond que sujet central, le roman d’amour et le projet artistique dominent, révélant le classicisme élégant d’une œuvre pourtant présentée à l’époque comme profondément « française ». Plus loin, un passionnant éclairage sur Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault revient sur la genèse chaotique du film et ses influences picturales (Giorgio de Chirico, Fernand Léger), tout en soulignant une critique à peine voilée de tout totalitarisme.

Les auteurs s’attachent également aux figures-clés du cinéma d’alors. Le parcours de Jane Birkin, son aura britannique mêlée à l’influence de Serge Gainsbourg, s’accompagne d’un chapitre sur le cinéma d’adolescents, emblématique de cette décennie : de La Boum à L’Effrontée, en passant par L’Année des méduses, les jeunes personnages féminins sont souvent au premier plan, conscients de leur pouvoir de séduction et affirmant leurs désirs. Claude Miller, par exemple, met en scène Charlotte Gainsbourg dans ses questionnements adolescents (L’Effrontée, La Petite Voleuse), quand Jacques Doillon explore la transition vers l’âge adulte avec une liberté de ton qu’on lui connaît (La Puritaine).

Un autre volet intéressant concerne les « monstres sacrés » et les comédiens fétiches de cette époque. Louis de Funès disparaît en 1983, alors qu’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo traversent des échecs commerciaux, symboles d’un passage de relais. À l’inverse, Gérard Depardieu s’impose avec une aisance quasi insolente, tantôt dans des comédies populaires au-dessus des trois millions d’entrées, tantôt dans des films d’auteur exigeants. On le compare avec un plaisir érudit à Jean Gabin ou Michel Simon, tout en soulignant certains aspects de sa personnalité parfois déroutante (et c’est peu dire).

Qu’il s’agisse du dossier sur la critique (où reviennent les péripéties de La Chambre en ville contrée par le succès de L’As des As, ou le triomphe populaire du Grand Bleu malgré la virulence d’une certaine presse) ou de celui consacré aux femmes réalisatrices, le livre scrute chaque recoin de ces années 80 avec minutie. On y retrouve Agnès Varda et son Sans toit ni loi (film de l’année 1985 aux yeux des auteurs), démarche documentaire et fiction entremêlées, ou encore Claude Lanzmann et son travail de mémoire colossal dans Shoah.

Cette richesse d’approche culmine enfin avec l’analyse de l’interdépendance grandissante entre la télévision et le cinéma français. Alors que la fréquentation des salles chute, les producteurs cherchent de nouveaux financements auprès des chaînes, lesquelles ont besoin de films récents pour nourrir leur programmation. Cette valse entre deux médias renforce peut-être également la place de la publicité et du clip, qui façonnent le regard d’une génération de cinéastes.

Au final, Une histoire du cinéma français (1980-1989) de Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo propose un portrait nuancé d’une décennie foisonnante. Conflits sociaux, expérimentations esthétiques, figures cinématographiques en pleine transition : l’ouvrage, clair et solidement documenté, brosse un panorama où l’on voit se mêler l’héritage d’une tradition et les premiers signes d’un cinéma aux audaces renouvelées. C’est dans cet équilibre, parfois précaire, qu’il puise toute sa force et son acuité.

Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
LettMotif, février 2025, 500 pages

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