Le poids du doute alourdit les consciences

Cet album est le premier volet d’un diptyque situé dans le milieu de l’industrie pharmaceutique. Le personnage principal, Cathy Charlier (discrète allusion au scénariste de la série Blueberry), travaille pour un groupe dénommé Pharmacom et elle est responsable de l’équipe qui a mis au point un médicament annoncé comme révolutionnaire dans le traitement de maladies mentales.

L’album commence avec une réception organisée pour que les actionnaires de Pharmacom fassent la connaissance de Cathy, juste avant la mise sur le marché d’un médicament baptisé Zandler. Du beau monde se réunit au domicile de la PDG du groupe, qui présente Cathy. Au même moment, un inconnu à l’aspect hirsute s’introduit dans la pièce depuis l’extérieur et réussit à s’avancer jusqu’au premier rang de l’assistance. Hagard, il s’approche de Cathy, un pistolet à la main qu’il dirige vers elle, menaçant. Et puis, contre toute attente, il modifie son geste pour retourner l’arme contre lui. Il tire et s’écroule, mort. Cathy se trouve éclaboussée par son sang et traumatisée…

Origines du drame

Le fait que Cathy soit éclaboussée par le sang de celui qui sera rapidement identifié comme Milan Slojick s’avère parfaitement révélateur, car elle comprend dans la foulée qu’elle risque de se retrouver éclaboussée par… un gros scandale. En effet, à l’initiative de Jean-François Anseel qu’elle connaît depuis leurs études (il travaille au laboratoire de l’hôpital universitaire de Montjoie), elle le rencontre. Ayant fait sa petite enquête, Anseel lui annonce que Slojick a participé au programme de test du Zandler pour Clinitech, le sous-traitant engagé par Pharmacom pour procéder aux tests de conformité avant mise sur le marché. Or, d’après les informations officielles, le Zandler avait passé ces tests avec succès et c’est pourquoi Paharmacom s’est engagé dans le processus de commercialisation.

Capitalisme et conséquences

Avec cet album, bien qu’il s’agisse d’une fiction, nous pénétrons de manière convaincante dans l’univers de l’industrie pharmaceutique avec ses importants enjeux financiers. Pour des raisons d’éthique, le laboratoire à l’origine de la conception du nouveau médicament engage un organisme indépendant pour procéder aux tests avant validation. Même s’ils restent assez flous, les enjeux financiers importants sont évidemment à l’origine de comportements qui, s’ils éclatent au grand jour, provoqueront un gros scandale. Qui peut souhaiter un tel scandale ? Ni Cathy responsable du développement du Zandler, ni Pharmacom qui gagnera gros avec sa commercialisation, ni les actionnaires de Pharmacom qui gagnent par contrecoup, et probablement ni même Clinitech qui empoche un gain substantiel en validant les tests, gain d’autant moins négligeable qu’il peut le mettre sur la voie d’autres contrats du même type. Ceci dit, ce premier épisode ne fait que lancer des pistes, car on ne sait pas ce qui a pu dérailler dans l’histoire. Dans un premier temps, Cathy veut croire qu’il s’agit d’un mauvais concours de circonstances. Jusqu’au moment où elle comprend que c’est bien à partir de sa participation aux tests sur le Zandler que le comportement de Slojick a dérapé.

Quelques points délicats

Si l’album se lit bien, il présente néanmoins un défaut qui peut déranger. Le dessinateur-scénariste Johan Massez a tendance à faire dans l’épure pour son dessin. Le souci à mon avis se situe au niveau des visages, car on a du mal à donner un âge à ses personnages. C’est frappant pour Cathy dont on peut lui donner aussi bien 25 que 45 ans selon les dessins et les situations. Cela gêne surtout dans la perception de ses relations familiales. Il m’a fallu reprendre certains passages pour bien comprendre que Cédric est bien son mari, le père d’Adri leur fils, un ado dont on comprend qu’il va mieux (jusqu’à quel point ?) depuis qu’il se soigne. Et on comprend finalement que Cathy lui a fait prendre du Zandler avant sa commercialisation et en passant outre les tests de Clinitech. Cédric est-il au courant ? On l’ignore. Celui-ci se consacre au développement d’un concept personnel de… burgers. Certes, des burgers bio, mais cela dénote complètement par rapport à l’activité de Cathy, comme si Cédric ne cherchait qu’à passer le temps. On réalise aussi que Georges Vermeer, directeur de recherches chez Pharmacom, n’est autre que le beau-père de Cathy, soit le père de Cédric. Johan Massez sous-entend ainsi que lorsqu’il est question de gros sous, on aime bien trouver des arrangements en famille.

Belle réussite esthétique

Avec son style épuré, la BD s’avère heureusement d’une belle lisibilité, avec une dominante à quatre bandes par planche. L’architecture des lieux prend le pas sur des décors assez minimalistes. Le dessinateur nous promène ainsi de laboratoires ultra-modernes en intérieurs vastes et luxueux, pour bien nous faire sentir que son histoire se situe dans un milieu particulièrement aisé. Le minimalisme des décors créée une impression de froideur qui s’accorde avec cette volonté de rentabilité qui se manifeste par la volonté d’éviter les vagues, voire d’étouffer un possible scandale. Reste à savoir si cela arrange vraiment tout le monde. Certains faits montrent que le second volet de l’histoire promet de nouveaux remous. Le point le plus séduisant de l’album est à mon avis le traitement des couleurs. Johan Massez se délecte d’ambiances nocturnes où il utilise plusieurs nuances entre le bleu-vert et le jaune-orangé, ce qui s’avère particulièrement réussi. L’illustration de couverture en donne un bon exemple. D’ailleurs, on sait au moins depuis Vermeer (le peintre), que le jaune et le bleu se marient particulièrement bien. Or, comme par hasard, l’un des personnages s’appelle Vermeer !

Le Poids du doute – Alerte 1, Johan Massez
Sarbacane, sorti le 6 mars 2024
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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