« Une histoire du cinéma français » : 1980-1989, un miroir en mouvement

Dans Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo nous proposent un sixième voyage passionnant, cette fois à travers une décennie des plus contrastées. La période oscille en effet entre bouleversements politiques, nouveaux horizons esthétiques et transformation des modes de production. Grâce à des analyses de films marquants, des dossiers thématiques et des portraits d’actrices, d’acteurs et de réalisateurs, cet ouvrage dense et documenté apporte un éclairage précis sur un cinéma en pleine mutation, entre classicisme et modernité.

Les années 80, sous la présidence de François Mitterrand, se démarquent clairement des reaganisme américain et thatchérisme britannique. La gauche au pouvoir instaure de nombreuses réformes (abolition de la peine de mort, radios libres, promotion d’organisations telles que SOS Racisme…) tout en subissant la montée du chômage et la dévaluation du franc. À l’écran pourtant, la crise sociale reste en arrière-plan : les auteurs soulignent qu’assez peu de films s’y attardent, préférant souvent aborder d’autres thématiques comme le terrorisme (Front populaire de la Palestine, Hezbollah, groupuscules d’extrême droite…), la religion ou l’immigration.

C’est l’une des premières grandes qualités de l’ouvrage : proposer un panorama diversifié. Les auteurs démontent notamment le mythe de « l’esthétique pub » censée marquer tout le cinéma français de la décennie. En réalité, affirment-ils, seuls quelques films (tels Diva ou Subway, abondamment analysés) adoptent cette dimension visuelle chic et clipée. À ce titre, l’analyse de Mauvais Sang de Leos Carax éclaire parfaitement la question : références à Chaplin et à Welles, esthétique novatrice, plans serrés et inserts rapprochés. Oui, certains jeunes réalisateurs français s’inspirent du langage publicitaire, mais cela reste marginal comparé à l’ensemble de la production et cela n’exclut en rien les liens avec le cinéma classique.

La structure même du livre, fidèle aux volumes précédents, fait alterner le « film de l’année », des dossiers thématiques et des focus sur les comédiens et comédiennes marquants. Ainsi, le choix d’ériger Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut en film emblématique ne souffre aucune contestation : derrière l’Occupation, plus toile de fond que sujet central, le roman d’amour et le projet artistique dominent, révélant le classicisme élégant d’une œuvre pourtant présentée à l’époque comme profondément « française ». Plus loin, un passionnant éclairage sur Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault revient sur la genèse chaotique du film et ses influences picturales (Giorgio de Chirico, Fernand Léger), tout en soulignant une critique à peine voilée de tout totalitarisme.

Les auteurs s’attachent également aux figures-clés du cinéma d’alors. Le parcours de Jane Birkin, son aura britannique mêlée à l’influence de Serge Gainsbourg, s’accompagne d’un chapitre sur le cinéma d’adolescents, emblématique de cette décennie : de La Boum à L’Effrontée, en passant par L’Année des méduses, les jeunes personnages féminins sont souvent au premier plan, conscients de leur pouvoir de séduction et affirmant leurs désirs. Claude Miller, par exemple, met en scène Charlotte Gainsbourg dans ses questionnements adolescents (L’Effrontée, La Petite Voleuse), quand Jacques Doillon explore la transition vers l’âge adulte avec une liberté de ton qu’on lui connaît (La Puritaine).

Un autre volet intéressant concerne les « monstres sacrés » et les comédiens fétiches de cette époque. Louis de Funès disparaît en 1983, alors qu’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo traversent des échecs commerciaux, symboles d’un passage de relais. À l’inverse, Gérard Depardieu s’impose avec une aisance quasi insolente, tantôt dans des comédies populaires au-dessus des trois millions d’entrées, tantôt dans des films d’auteur exigeants. On le compare avec un plaisir érudit à Jean Gabin ou Michel Simon, tout en soulignant certains aspects de sa personnalité parfois déroutante (et c’est peu dire).

Qu’il s’agisse du dossier sur la critique (où reviennent les péripéties de La Chambre en ville contrée par le succès de L’As des As, ou le triomphe populaire du Grand Bleu malgré la virulence d’une certaine presse) ou de celui consacré aux femmes réalisatrices, le livre scrute chaque recoin de ces années 80 avec minutie. On y retrouve Agnès Varda et son Sans toit ni loi (film de l’année 1985 aux yeux des auteurs), démarche documentaire et fiction entremêlées, ou encore Claude Lanzmann et son travail de mémoire colossal dans Shoah.

Cette richesse d’approche culmine enfin avec l’analyse de l’interdépendance grandissante entre la télévision et le cinéma français. Alors que la fréquentation des salles chute, les producteurs cherchent de nouveaux financements auprès des chaînes, lesquelles ont besoin de films récents pour nourrir leur programmation. Cette valse entre deux médias renforce peut-être également la place de la publicité et du clip, qui façonnent le regard d’une génération de cinéastes.

Au final, Une histoire du cinéma français (1980-1989) de Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo propose un portrait nuancé d’une décennie foisonnante. Conflits sociaux, expérimentations esthétiques, figures cinématographiques en pleine transition : l’ouvrage, clair et solidement documenté, brosse un panorama où l’on voit se mêler l’héritage d’une tradition et les premiers signes d’un cinéma aux audaces renouvelées. C’est dans cet équilibre, parfois précaire, qu’il puise toute sa force et son acuité.

Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
LettMotif, février 2025, 500 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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