Trois récits de femmes pour raconter la violence des hommes

Elles dormaient sous le sable (Floriane Joseph, 2024), Ta promesse (Camille Laurens, 2025), Le Dernier Jasmin (Juliette Elamine, 2025), sont trois récits (un recueil de nouvelles et deux romans) qui racontent la destinée de femmes face à la violence des hommes. Des écrits jamais simplistes qui donnent une voix à des femmes antiques ou contemporaines, pour offrir un écho au silence, un écrin à la parole féminine.

Elles dormaient sous le sable

Floriane Joseph
150 pages
Édition: Sterenn (24/09/2024)

Dans son recueil de nouvelles, Floriane Joseph donne d’abord une voix, et rend actives, à deux héroïnes antiques : Clytemnestre et Cassandre. Clytemnestre qui descend aux enfers et à laquelle l’autrice offre la chance de « donner sa version  des faits » et à nous de l’écouter vraiment. Pour Cassandre, même idée, « entrer dans sa tête afin de voir ce qu’elle a vu ». Floriane Joseph dépoussière des récits antiques, elle les sort de sous le sable où ils étaient ensevelis pour en donner une nouvelle dimension. La voix singulière de l’autrice nous prend par la main dès le début du recueil pour mieux nous accompagner à travers ses différentes nouvelles écrites sur dix années (entre 2013 et 2023). Elle nous prévient, nous rassure et nous entraîne avec elle. Elle convoque des figures monstrueuses – ici l’ogre – pour raconter la violence des hommes. Le récit d’un viol impuni suite auquel la victime doit épouser son bourreau pour réparer l’affront prend des allures de conte, et sa force n’en est que décuplée. Floriane Joseph n’oublie cependant pas de parler, entre deux récits de fin du monde, de l’art et de sa puissance évocatrice comme réparatrice. On pense à deux nouvelles, celle où une bibliothèque est la protagoniste malheureuse d’un récit dévastateur et une autre, qui clôt le recueil, autour de poèmes dans des bouteilles lancées à la mer. Déjouant les clichés et les attentes, l’autrice nous transporte sur cette plage où se cachent des récits puissants qu’elle a rassemblés ici dans un écrin. Ces nouvelles ont été parfois finalistes de concours d’écriture, mais n’ont jamais gagné, elles ont trouvé là une maison où sortir à jamais du sable pour venir jusqu’à nous comme à bord d’une barque qui cette fois sortirait des enfers pour aller vers la lumière.

Ta promesse

Camille Laurens
368 pages
Édition : Gallimard (02/01/2025)

Camille Laurens est une autrice qui a souvent mis les femmes à l’honneur dans ses romans (Filles, Celle que vous croyez), des récits inextricablement liés à sa propre vie. Dans Ta promesse, elle raconte la relation toxique entre Claire (écrivaine) et Gilles (marionnettiste et homme de théâtre), à travers le récit d’un amour qui élève puis qui écrase. Camille Laurens propose une écriture déliée, faite de souvenirs, de points de vue et de violence psychologique. Pas de sang ici, mais des paroles qui tuent, inévitablement. La force du récit est de multiplier les regards, de raconter différentes visions de ce couple d’artistes. Peu à peu, on comprend quel enfer invisible a vécu Claire pour avoir été un temps plus célèbre que son mari. On croise dans ce récit, Carole et ses « red flag », son féminisme radical, sa défense de Claire. Le mimosa est aussi un protagoniste et il flétrit au même rythme que Claire, dans le triomphe de Gilles qui voulait tant qu’elle habite « chez lui ». Claire doit réapprendre à vivre pour elle, par elle, et dans un lieu qui lui appartienne, qu’importe sa taille. Claire est jugée pour avoir frappé son mari à la tête le jour où l’agence immobilière estimait la maison dans laquelle ils vécurent quelques années, au milieu de leurs allers-retours à Paris et Toronto. Sa violence soudaine, et radicale, est mise en relief avec celle sourde et insidieuse qu’elle a subie, sans même pouvoir réellement réagir. Les poèmes qui ponctuent le récit et s’y mêlent, dans ce témoignage qui cherche à cerner une vérité au milieu de promesses non tenues, sont d’une beauté sidérante et répondent à la dépossession de l’héroïne, qui pourtant se réapproprie sa vie en se racontant : « J’y ai repensé quand j’ai reçu son premier poème, quelques semaines plus tard. J’étais surpris parce qu’elle n’en avait jamais écrit, mais tellement heureux de voir se réenclencher le geste d’écrire. Et c’était logique qu’elle y revienne par la poésie. Le poème répond à une impulsion, ici et maintenant, il ne demande pas à être structuré comme un roman, dans le temps. Mais ce qui m’a frappé surtout, c’est le choix du pronom on. Un pronom indéfini. Qui peut remplacer tous les autres, au singulier et au pluriel, sans s’identifier à aucun. Claire est revenue à la langue par l’impersonnel parce qu’elle n’était plus personne » (p 271) . Claire écrit, raconte, parle, elle invente même une dystopie où l’empathie a disparu. Ta promesse raconte aussi toutes celles qu’on prononce à voix haute, sans presque y penser, et qui restent pourtant dans le cœur de celleux à qui la parole a été donnée comme la possibilité d’un avenir radieux.

Le Dernier Jasmin

Juliette Elamine
230 pages
Édition : Sterenn (16/01/2025)

Juliette Elamine raconte le Liban depuis trois romans déjà. Elle a raconté l’amour entre un Libanais et une Française, comment il aidait un homme habité par la guerre à se reconstruire sans renier son histoire, puis la vie de deux enfants percutée par la guerre et enfin, dans ce troisième roman, l’histoire de deux sœurs séparées lorsqu’éclate la deuxième guerre du Liban, le 12 juillet 2006. Autour de cette nuit de tous les dangers se cristallise le destin de toute la famille, la mère qui tente d’entourer ses filles de rêve pour oublier la guerre et le père, un patriarche tyrannique. Zeinab surtout qui cherche désespérément Rim, sa sœur adorée. Elle trouvera des réponses dans les carnets laissés par sa sœur. Zeinab travaille dans une maison d’édition, elle connaît la force des récits, surtout ceux qui arrivent encore vierges de toute publication et qu’il faut sélectionner, découvrir, dénicher. Les mots sont des trésors au milieu de la violence ambiante, même s’ils brisent le cœur, mettent un point final à une destinée. L’autrice prépare habilement son terrain pour mieux nous perdre et nous faire oublier la violence, qui devient plus brutale, injuste et écœurante. Son récit mêle l’espoir, la fragilité, l’amour autant que les bombes, le sang et la haine. Chaque mot, chaque phrase sont pesés habilement. Juliette Elamine, qui anime aussi des ateliers d’écriture, a l’art du récit, du mot juste, de l’émotion et du suspens. L’autrice, à travers l’écriture et la psychothérapie, offre une large place à la reconstruction, et son personnage féminin n’en est que plus fort. Zeinab s’éteint un temps, mais elle parvient à rebondir, sans devenir une super-héroïne, juste en décidant de prendre son avenir en main quitte à affronter son passé douloureux, pour mieux l’apprivoiser.

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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Les 7 roses de Tokyo : Où le féminisme s’avère essentiel

« Il a produit de sa poche gauche un paquet de Soleil Levant. Ce que le ravitaillement nous réserve de temps à autre, ce sont des Milan d’or, et pour ce qui est de ces Soleil Levant, à cause de la présence de feuilles de grande renouée, je ne pourrais affirmer qu’elles sont bonnes, avec la meilleure volonté du monde ; cependant, une bouffée de leur fumée me procure une sensation de nicotine jusqu’au bout des doigts et un agréable fourmillement gagne tout mon corps. C’est bien là la plus grande jouissance du fumeur. Je sais comment m’en procurer. Il suffit de bourrer de riz perlé un paquet vide de ces Soleil Levant puis d’aller se tenir devant le débit de tabac du coin, d’attendre le moment où les passants ont disparu pour mettre prestement le paquet sous le nez de la buraliste. La seconde d’après le riz a été escamoté au profit de tabac. »