Avec Us et après Get Out, Jordan Peele tire sa deuxième cartouche estampillée « film d’horreur ». Sans vraiment réussir à faire mouche il livre un film esthétiquement réussi mais maladroit dans son écriture.
Même pas peur !
Les Wilson, un couple et leur deux enfants, viennent s’installer pour quelques jours dans leur maison de vacances. A peine arrivés ils sont pris à partie par une famille qui leur ressemble étrangement. Or Adélaïde, la mère, garde depuis son enfance le souvenir terrifiant d’une rencontre avec son propre reflet. Dès les premières scènes, Jordan Peele semble nous dire : vous voulez un film d’épouvante ? vous allez voir ce que vous allez voir ! Un long zoom arrière à la Kubrick, un clin d’œil au Thriller de Michael Jackson et des personnages masqués/fringués façon Michael Myers, le premier quart d’heure donne le ton. Ajoutez à cela une bande son anxiogène et une histoire qui lorgne autant du côté des clones de Body Snatchers que des home invasions et tous les ingrédients semblent réunis pour faire prendre la sauce à frissons. Mais à multiplier les références horrifiques, le film de Jordan Peele ne parvient finalement jamais au but annoncé : faire peur. Ou du moins jamais très longtemps. C’est même l’inverse qui se produit : au fil d’un scénario qui ne manque pas d’humour et de personnages frisant parfois le ridicule, on rit en fait bien plus qu’on ne s’effraie. Le film est-il mauvais pour autant ? Non.
Thématiques croisées : pierre – club – ciseaux
Non car le réalisateur a su tirer le meilleur de cette histoire de doppelgänger et en a déroulé tous les fils thématiques possibles. Ainsi du thème du dédoublement qui affecte autant les personnages que certaines scènes elles-mêmes. Ainsi des miroirs, très nombreux, de la gémellité des voisines, ou de la construction axiale de certains décors. Autre récurrence, le corps entravé. Limite du langage chez la gamine, frappée de mutisme. Entrave à la locomotion pour le père réduit à ramper devant son propre double. Les menottes enfin, objet particulièrement récurant, qui renvoient symboliquement à la condition des Noirs via la question de l’esclavage ou des violences policières contemporaines. Violence par ailleurs soulignée par l’accumulation d’armes de toutes sortes : ciseaux, club, tison… Us s’éloigne ainsi du film d’horreur à proprement parler pour ressembler davantage à un film sociologique voire politique. Et c’est sans doute sa dimension la plus intéressante.
Un apologue : une lutte des classes
Depuis les films de SF des années 50 jusqu’aux zombies de George A. Romero, on sait que le cinéma fantastique n’a pas son pareil pour illustrer métaphoriquement les problématiques sociétales contemporaines. Qu’il s’agisse de dénoncer les menaces du péril atomique, du communisme ou du consumérisme, les méchants portent toujours en eux une volonté de remise en cause de l’ordre établi. Jordan Peele abandonne ainsi la dialectique Blancs/Noirs à l’œuvre dans Get Out pour celle de la lutte des classes. Certes la famille Wilson est noire mais ce n’est pas tant la couleur de la peau qui compte ici que celle de l’argent. Car à l’instar de leurs voisins, les Wilson cumulent les signes extérieurs de l’American way of life (le U.S du titre). Au grand dam des « autres », parés du rouge de la révolte et spoliés de leurs droits. C’est dès lors le peuple des ombres contre celui de la lumière, les bannis des profondeurs contre les nantis des hauteurs. Un affrontement dialectique déjà maintes fois rencontré au cinéma (Metropolis, La Machine à remonter le temps, M le maudit). Un combat mené par deux reines – non pas noire et blanche mais blanche et rouge comme dans le texte de Lewis Carroll (De l’Autre côté du miroir, et clin d’œil au lapin blanc d’Alice), et porté par l’impressionnante composition à deux têtes de Lupita Nyong’o.
Un film maladroit mais intéressant, magnifié par une excellente bande originale et une photographie de grande qualité. A découvrir.
Us : Bande-annonce
Synopsis : Gabe et Adelaide Wilson se rendent avec leurs deux enfants dans leur maison de vacances pour passer du temps avec leurs amis, les Tyler. Mais leur séjour tranquille devient cauchemardesque quand ils sont terrorisés par une bande d’inconnus qui ne sont autre que leurs doppelgängers…
Fiche Technique : Us
Réalisation et scénario : Jordan Peele
Casting :Lupita Nyong’o : Adelaide Wilson/Red, Winston Duke : Gabe Wilson/Abraham, Elisabeth Moss : Kitty Tyler/Amethyst, Tim Heidecker : Josh Tyler/Gar, Yahya Abdul-Mateen II : David Stone, Anna Diop : Susan Stone/Prune, Evan Alex : Jason Wilson/Pluto, Shahadi Wright-Joseph : Zora Wilson/Lana, Cali Sheldon et Noelle Sheldon : les filles Tyler, Duke Nicholson : officier Murray, Kara Hayward : Nancy, Nathan Harrington : Glenn, Madison Curry : Adelaide, jeune
Direction artistique : Cara Brower
Décors : Ruth De Jong
Costumes : Kym Barrett
Photographie : Mike Gioulakis
Montage : Nicholas Monsour
Musique : Michael Abels
Production : Jason Blum, Ian Cooper, Sean McKittrick et Jordan Peele
Productrice déléguée : Beatriz Sequeira
Sociétés de production : Blumhouse Productions, Monkeypaw Productions et QC Entertainment
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Universal Pictures International France (France)
Budget : 24,6 millions de dollars1
Genres : horreur, thriller
Durée : 116 minutes
Qui a dit que les séries comiques ne peuvent pas être politiques ? La preuve est faite avec l’un des derniers épisodes de Brooklyn Nine-Nine, qui revient sur l’affaire #MeToo et aborde frontalement le harcèlement sexuel au travail.
Toujours aussi ancrée dans l’actualité, la série policière comique Brooklyn Nine Nine rebondit sur le mouvement #MeToo dans un épisode spécial. On assiste aux nombreuses pressions affrontées par les victimes d’agressions sexuelles quand elles veulent dénoncer auprès de la police leur agresseur. L’épisode 8 de la saison 6 met en scène une affaire de harcèlement sexuel au travail : une jeune femme, sur le point de se faire agresser sexuellement s’est défendue en brisant le pénis de son agresseur ; sauf que, c’est lui qui porte plainte pour agression.
Dans cet épisode intitulé « He said, she said », les deux versions sont contradictoires. C’est une situation de « ma parole contre la sienne », qui risque de tourner au désavantage de la victime, sans preuves concrètes. Ne pas être crue est la première difficulté de la jeune femme. Ou pire, d’être accusée d’hystérie. Comme d’habitude, c’est la femme qui interprète mal le geste ou la parole déplacée de son collègue et sur-réagit. Au sein de l’entreprise, tous les autres collègues soutiennent à l’unisson que « Seth (notre agresseur) est un bon gars. C’est un milieu de travail très professionnel », malgré les preuves du contraire.
S’ensuit un débat intéressant entre Amy et Rosa. Les deux femmes sont en désaccord sur la nécessité pour la victime de porter plainte ou non. Rosa joue la carte du réalisme, affirmant que la meilleure solution pour la jeune femme serait d’accepter l’argent offert par la compagnie contre son silence. Elle soutient que cela lui évitera l’humiliation publique d’un procès et la fin prématurée de sa carrière dans l’entreprise. Mais Amy ne l’entend pas de cette manière : dénoncer son agresseur permet de se délivrer du silence et faire justice, voire même montrer l’exemple à d’autres victimes qui n’osent pas.
Au final, les deux femmes auront raison. A l’issue de l’épisode, [debut du spoiler] grâce à une preuve fournie par un collègue, l’accusé sera bel et bien condamné. Bien que justice soit faite, la jeune femme décide d’elle-même de quitter la boite. Cette dernière refuse d’être traitée différemment par ses collègues. Amy se retrouve déçue d’avoir mis fin à sa carrière [fin du spoiler] Pourtant, Rosa la félicite pour sa victoire. Une autre collègue de la victime décide de porter plainte contre notre agresseur. Le courage de la première jeune femme aura montré la voie à d’autres victimes pour les encourager à parler, tout comme l’avait espéré Amy.
Cet événement permet aussi à Amy de s’exprimer auprès de Jake sur le sexisme du quotidien : les frotteurs dans la rue, la condescendance des hommes au travail, ou les attentions déplacées. Jake s’excuse au nom des hommes car lui-même n’en a pas conscience. Elle rétorque que ce n’est pas grave et qu’elle a l’habitude. Mais il répond que c’est encore plus triste.
Dans le paysage des séries comiques, d’autres épisodes sur le même sujet méritent le détour.
Master of None, « Ladies and Gentlemen » (01×07)
Dans le même registre que Brooklyn Nine Nine, la série comique Master of None d’Aziz Ansari, a consacré un épisode sur la misogynie – intitulé « Ladies and Gentlemen ». Ce qui est intéressant dans l’épisode est sa vision partagée entre les points de vue des personnages féminins et ceux des personnages masculins. Rachel, la petite amie de Dev, témoigne du sexisme implicite du quotidien. Et Denise, la meilleure amie de Dev, aborde le harcèlement de rue et dans le métro.
https://www.youtube.com/watch?v=tY8BcaejTNA
Avec humour, le spectateur est lui-même sensibilisé à la réalité du patriarcat toujours présent dans notre société moderne.
Tout comme celui de Brooklyn Nine Nine, l’épisode illustre avec franchise l’expérience de harcèlement racontée par les femmes. Le point de vue adopté par Dev montre que même les hommes peuvent se sentir concerné et agir contre le sexisme au quotidien.
Girls, « American Bitch »
De manière beaucoup plus poussée, la série Girls, dirigée par Lena Dunham, s’est aussi exprimée en réaction au mouvement #MeToo. L’épisode intitulé « American Bitch » a fait beaucoup parler de lui. Il traite plutôt de cette zone grise (blurred line) qui pose problème dans les relations de pouvoir entre homme et femme.
Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, un petit résumé de cet épisode. Le personnage d’Hannah (Lena Dunham), journaliste pour un site féministe, a écrit un article dénonçant un cas de harcèlement sexuel. Chuck Palmer (Matthew Rhys), est un célèbre auteur qui se retrouve accusé par plusieurs femmes d’avoir profité d’elles. Il invite Hannah chez lui pour tenter d’expliquer sa version de l’histoire. Au début, le personnage est persuadé de la culpabilité de l’écrivain. Cependant, tel un pervers narcissique, celui-ci parvient à semer le doute dans l’esprit d’Hannah, et de pair, dans le nôtre. Au fur et à mesure de l’échange, Chuck se place en victime. Bien sur, il prétexte que ces femmes veulent simplement le diffamer.
Un épisode qui monte en tension. Petit à petit, le piège se referme sur Hannah. Il parvient à gagner sa confiance en s’intéressant à sa vie. Une discussion qui tourne au flirt. La jeune femme se sent assez à l’aise pour s’allonger à ses côtés. Chuck en profite et exhibe son sexe avec un naturel ahurissant. La jeune femme se retrouve à le toucher, machinalement (comme le montre la photo ci-dessus). Bien qu’elle n’ait pas été forcée, Hannah est victime d’un abus de pouvoir de la part de Chuck.
Enfin, la conclusion nous laisse comme témoin et juge d’une situation dite de « zone grise », où la frontière du consentement ou non-consentement est si fine que beaucoup réfuteraient l’agression sexuelle.
Dans un final perturbant, cet épisode de Girls fait écho au témoignage d’Amy dans Brooklyn Nine Nine. Cette dernière témoigne à Jake avoir subi les avances déplacées de son mentor dans la police (voir la vidéo ci-dessous). Le spectateur prend conscience que les femmes sont « forcées » de répondre aux compliments des hommes par des faveurs sexuelles.
https://www.youtube.com/watch?v=qBx3sC09hLM
L’effervescence de #MeToo a surtout permis aux séries de légitimer la parole sur le harcèlement sexuel.
Est-ce un hasard si les derniers « petits » films français sortis ces dernières années parlent tous de jeunesse et de radicalité ? Il ne s’agit pas d’une radicalité religieuse, ni de « petits » films au sens pas intéressants, mais de choix de vie, de questionnement et de budget très très serré comparé à ceux, pharaoniques, de la plupart des productions actuelles.
Petits budgets, grands sujets
Ils sont trois à occuper cet article : Heis (Chroniques) sorti en 2017, Pour le réconfort sorti fin 2017 et Le corps sauvage, au cinéma en mars 2019. Tous ont un point commun : avoir été tournés avec des petits budgets, comme des cris bruts, et parler d’une forme de radicalité, de choix, et surtout d’héritage. L’héritage est plus frontalement abordé par Vincent Macaigne et son Pour le réconfort, mais Anais Volpé (Heis) parle de ce que c’est, pour elle, d’avoir 30 ans aujourd’hui. Elle balaye donc aussi un large héritage, se positionne. Elle dit quelque chose de la jeunesse d’aujourd’hui.
Quant à Cheyenne Caron, elle a fait de son Corps sauvage non seulement un film sur la nature, la chasse et ses différents pratiquants, défenseurs mais aussi détracteurs, mais surtout sur une jeune femme de 25 ans qui choisit de s’éloigner un instant de sa vie pour la construire. Il ne s’agit pas seulement de trouver sa place au sein du monde, mais de la construire autrement, de se dessiner, même dans une grande radicalité. Ainsi Diane, telle une déesse de la chasse, parcourt des sentiers forestiers avec son arc, s’inscrit dans une communauté où tous partagent, ne font quasiment qu’un avec la nature. Et assument le paradoxe entre aimer la nature et abattre l’animal.
Être indépendant
« Le film a été tourné en dix jours, avec une petite caméra numérique, sans scénario, et sans équipe ou presque (…). Souvent aussi je tenais la caméra, et les acteurs se relayaient à la perche. Tout le monde a été très généreux et venait pour rien comme ça, juste pour tenter des choses; c’est très beau ça », déclare Vincent Macaigne dans le dossier de presse qui a accompagné la sortie de Pour le réconfort. Cette générosité mise en avant, au-delà du grand spectacle qu’est le cinéma, est également la motivation de Cheyenne Caron avec ce dixième film : « celui-ci n’a pas échappé à la règle ! (de manquer d’argent pour faire le film) Mais finalement, c’est aussi le prix à payer pour rester indépendant… ».
Il y a donc dans ces films-là une volonté assidue de dire quelque chose, de transmettre, au-delà même de l’acte artistique. Si c’est moins le cas de Vincent Macaigne qui vient du théâtre et travaille de manière artistique sur cette radicalité de ton, pour Cheyenne Caron ou Anais Volpé, il s’est plutôt agi de servir un sujet. On sent dans Heis le besoin de parler d’une génération, de témoigner d’une galère, sans prétendre faire du cinéma le seul véhicule de cette parole. Pourtant, Anais Volpé a sillonné les salles au moment où son film sortait pour l’accompagner, le faire vivre, le faire voir surtout. Quant à Cheyenne Caron, elle tente de produire son cinéma en parallèle des sorties en salles, en proposant aux spectateurs de se procurer le DVD du film un mois avant sa sortie au cinéma.
Un cinéma plus authentique ?
On retrouve cette volonté dans le produit fini : Anais Volpé a fait de son film un assemblage de chroniques qui formaient un tout, quant à Cheyenne Caron, elle offre un film de discours : sur la chasse notamment. Tout le monde s’y exprime, on entend tous les points de vue, ce qui est vraiment appréciable, voire honorable, car peu de monde aurait été jusque-là dans une œuvre de fiction. Quelques scènes notamment au bord de l’eau ou dans la forêt son assez belles, comme voulant ressembler à des tableaux champêtres, en quête d’une harmonie avec la nature. On regrettera juste l’impression très très amateuriste de l’ensemble : dialogues récités, clichés sur la nature (on tend sa main vers le ciel), posture très figée des différents protagonistes.
On sent un peu trop que Le corps sauvage échappe à tout un circuit, ce qui peut être certes salvateur mais provoque aussi une forme d’inadéquation avec le spectateur. Dommage, il y a avait de belles idées. On se prend à rêver d’un cinéma sans doute plus humain, plus relié à nous, spectateurs. Nous voulons rêver au cinéma, mais peut-être que le cinéma a aujourd’hui pris beaucoup trop de valeur marchande (il n’y a qu’à voir le prix d’une place !) et un peu moins une valeur humaniste, pourtant présente à ses débuts. Il est donc nécessaire que certains prennent des risques, quitte à se planter, à nous faire sourire par certains choix mais prouvent au moins que le cinéma, c’est aussi et surtout : raconter par l’image, par le son, par le corps et pas seulement par la prouesse technique.
Bande annonce : Le Corps sauvage
Synopsis : À la recherche d’une nouvelle façon de vivre, Diane, 25 ans, s’installe chez son grand-père dans un village bordant une forêt où elle pratique la chasse à l’arc. Le grand-père lui fait découvrir l’univers de la chasse, ses rites et ses traditions, ainsi que son village où chacun vit en harmonie, unis par des valeurs fédératrices. Cette harmonie est bientôt menacée par un groupe de chasseur sans éthiques ; mais Diane est décidée à protéger le village et la nature à son corps défendant.
Une bande annonce explosive et pulsionnelle, Tim Miller comme créateur, David Fincher comme producteur, la nouvelle série anthologique de Netflix, Love Death + Robots,contenait tous les ingrédients pour égratigner les rétines et servir un spectacle adulte et jouissif au possible. Verdict final: la série arrive à relever le pari, mais non sans défauts.
Love Death and Robots est à l’image de son trailer original : une série qui va vite et qui ne se pose pas trop de questions. Avec ses 18 épisodes, qui durent de 7 à 17 minutes, on assiste sous nos yeux, parfois ébahis, à une mosaïque pharaonique d’animation allant de la 2D à la cinématique, du photo réalisme au cartoon, du cel shading aux CGI impressionnants jusqu’à la de prise de vue réelle. Comme son nom l’indique, Love Death + Robots utilisera l’animation et ses multiples composites, pour matérialiser à de nombreuses reprises ses thématiques principales à savoir celles de la violence, du sexe et de la SF. Violence gore, sanguinolente et qui ne se donne aucune limite dans sa représentation : tête coupée, démembrement, arme à feu, monstre, explosion etc… Violence qui rappelle celle du réalisateur de Deadpool, Tim Miller. Dès le premier épisode, «L’avantage de Sonnie », le ton est donné et la marque de fabrique de la nouvelle série Netflix semble toute trouvée.
Dans un monde futuriste, des hommes et des femmes prennent possession de corps de monstres vociférants pour se battre dans des arènes souterraines. Avec son personnage principal féminin aux traits ressemblants à ceux de Lisbeth Salander et son environnement à la Pacific Rim, ce premier épisode est une première claque d’animation, qui à l’image de la série, va droit au but et s’avère être un divertissement efficace, futuriste et assez trash. Love Death + Robots est une série qui base son matériau sur sa rapidité d’exécution, une direction artistique bluffante, son mélange des genres (anticipation, monstre, fantastique, SF) et sa capacité à changer de visage à chaque épisode : ce qui donne parfois un exercice de style qui ne se donne pas souvent le temps de contextualiser son cadre, ni même de donner corps aux véritables motivations de ses personnages,et qui tombe parfois dans la piège de la superficialité. La série fonctionne comme une peinture grinçante qui donnerait vie, à un instant donné, à un futur loin d’être idyllique, lieu propice à ce que l’animation fasse sortir les armes et fasse gicler le sang, à l’instar d’un Beat them all dans la sphère du jeu vidéo : comme l’atteste l’épisode « angle mort » avec ses faux airs de Mad Maxfait de cyborgs ou même avec « une guerre secrète » où des soldats sibériens se battent contre une armée de monstres. C’est le genre d’épisodes récréatifs où il n’y a pas de temps mort, chose qui donne naissance à un divertissement assez juvénile et carnassier.
D’un épisode à un autre, on passe d’un monde post apo à l’univers claustrophobe d’un vaisseau ou même d’une forêt enneigée de Sibérie. Mais de cette violence, de cette nudité parfois frontale, nait aussi une certaine vision de la SF : sombre, moribonde où l’homme devient une proie et une entité bien faible face à ce qui l’attend, comme nous le prouvent deux épisodes marginaux du reste de la série, extrêmement drôles, et presque enfantins : « la revanche du yaourt » et « les trois robots ». Deux épisodes, qui de manière très succincte et humoristique, montre d’une part l’absurdité de la faiblesse biologique et écologique de l’homme et d’autre part, son autodestruction maladive et son incapacité à se diriger avec pérennité et réflexion. Même si certains épisodes poussent à la réflexion, que ça soit sur l’imaginaire lovecraftien orchestré par la technologie (« derrière la faille »), la mutation vorace des armées (« Métamorphes »), notre manière de concevoir l’art et son commerce artificiel (« l’oeuvre de zima ») ou les violences faites aux femmes (« le témoin », « l’avantage de Sonnie » et « bonne chasse »), Love Death + Robots n’est pas une série comme peut l’être Black Mirrorqui laisse entrevoir le questionnement habituel sur notre quotidien, nos addictions et notre lien à la technologie. Plus régressive et instinctive, plus proche de l’aspect ludique et nerveux de l’univers du jeux vidéos que de la thèse philosophique, sexualisant parfois l’humain à outrance (notamment la femme et ses courbes), la série est une suite d’épisodes autant débordante d’imagination que parfois engoncée dans ses propres références (celle de Gravity dans « le coup de main »).
La diversité des visuels et des cultures, la pluralité des tonalités où l’on passe du rire à l’action pure, cette volonté de se renouveler à chaque épisode et de créer une déferlante de lieux plus grandiloquents les uns que les autres font aussi le charme d’une série, qui certes, ne va pas révolutionner la SF et son évolution. Elle pourra au pire, amuser certains devant cet alliage parfois très réussi de gore, d’horreur, d’humour (« un vieux démon »), faire saisir l’essence même du rêve et de la liberté (« les esprits de la nuit »), et au mieux subjuguer par son aspect iconique, son inventivité visuelle et sa maitrise incroyable du médium de l’animation : « le témoin » réalisé par Alberto Mielgo et « bonne chasse » d’Oliver Thomas en sont les deux meilleurs symboles. Deux épisodes, très distincts, magistraux, mais qui mériteraient presque de devenir des longs métrages. « Le témoin » est une course poursuite où l’on suit une femme qui essaye d’échapper à un homme. Dans des ruelles dignes de Ghost in the shell entrecoupées par des confusions de personnalités à la Perfect Blue, cet épisode impressionne par son visuel, sa nudité organisme, sa tension et son découpage. Pour « bonne chasse », on croirait voir un film d’animation Disney qui se verrait taché de sang par l’ambition et la violence de l’homme: la place de la femme, la mécanisation de notre quotidien moderne, les cultures ancestrales et le nouveau visage de nos désirs charnels sont des thématiques qui font de « Bonne chasse » un bijou d’animation.
A travers ce magma de courts métrages intenses et efficaces, cette action gore et cet amour pour les codes du fantastique, Love Death + Robots fait rapidement penser à ces quelques courts métrages réalisés par Neil Blomkamp pour Oats Studios (« Rakka »): la même envie de s’amuser et de dépoussiérer le spectre de la SF avec passion.
Bande Annonce – Love Death and Robots
Fiche Technique :
Créateur : Tim Miller, David Fincher
Distributeur : Netflix
Genre : Animation, SF, horreur
Format : 10 à 15 minutes
Nombre d’épisode: 18
S’enthousiasmer en chansons et réagir en musique est tout à fait commun dans les comédies musicales. Cependant, ce genre n’a pas le monopole de ces grands moments où des notes et une mélodie viennent se glisser autour des personnages. Ces scènes ont le don de se faire remarquer dans un film non-musical pour offrir des séquences souvent inoubliables et entêtantes. Dans le cadre de notre cycle sur le cinéma en musique, Le Mag du Ciné revient sur 10 scènes musicales dans des films non-musicaux.
Trainspotting (Danny Boyle, 1996) :
La légende veut que British Film Institut ait placé ce film culte parmi les 10 meilleurs films britanniques de tous les temps. Il faut dire que, en plus d’avoir fait connaitre Ewan McGregor, il restera sans doute à jamais la fiction qui aborde le mieux le difficile sujet de la toxicomanie. Parmi les scènes les plus célèbres du film, il y a notamment son ouverture, celle du monologue intitulé « Choose life ». En plus de son poignant appel à la vie lancé en voix-off par Renton, le personnage principal qui écorche au passage le mode de vie consumériste de ses contemporains, ce passage profite également d’une course-poursuite montée avec une parfaite virtuosité sur Lust for Life d’Iggy Pop. Cette chanson, sortie près de 20 ans plus tôt, est elle aussi une parfaite évocation des abus de drogues dures, mais profite surtout d’un rythme effréné qui permet, en moins d’une poignée de minutes, de rendre addictive l’excellente mise en scène de Danny Boyle.
Julien Dugois
https://www.youtube.com/watch?v=uOz5Qm2EHQE
Wayne’s World (Penelope Spheeris, 1992) :
« Ce que veulent les jeunes, c’est de la musique à écouter dans leur voiture pour secouer la tête ! » C’est ce que nous rappelait Mike Myers à travers son caméo dans le récent Bohemian Rhapsody. Si ce clin d’œil fait mouche chez bon nombre de quarantenaires, c’est parce que, un peu plus d’un quart de siècle plus tôt, toute une génération de métalleux aux cheveux longs du monde entier avaient, parmi leurs références communes, le personnage de Wayne Campbell. Apparu dans des sketchs récurrents de l’émission Saturday Night Live, ce nigaud amateur de hard rock avait, avec ses amis, pour tradition de pogoter au son du tube de Freddy Mercury dans leur van. S’il s’agissait assurément de l’une des chorégraphies les moins virtuoses que le cinéma nous ait jamais offerte, cette scène, en devenant culte, a permis de transformer tous les fans du film en grands amateurs de Queen, puisqu’il leur était dès lors impossible d’entendre les premières notes de Bohemian Rhapsody sans commencer à secouer la tête de manière parfaitement compulsive. Peu de scènes musicales ont eu un tel effet !
Julien Dugois
Mommy (Xavier Dolan, 2014) :
Faire danser la salle au son de quelques chansons connues, Xavier Dolan a prouvé à maintes reprises qu’il savait le faire. Chanter du Céline Dion en karaoké ou seul chez soi, je pense que chacun a aussi eu cette expérience bien sympathique. Alors regrouper les deux dans une scène émouvante et brillante, c’est ce que le réalisateur a fait dans Mommy avec une danse entre Anne Dorval et Antoine-Olivier Pilon, au rythme de On ne change pas. Aussi entraînante qu’émouvante, la scène est marquante dans ce qu’elle dit de leur relation, comme tout au long du film. Passionnée, fusionnelle, tumultueuse. Le grand problème que les deux protagonistes ont, c’est de s’aimer trop fort sans vraiment savoir comment se le dire. Et c’est comme si le temps d’une danse, ils s’écoutaient, se le déclaraient, sans s’entendre, sans se comprendre, juste en ressentant, en oubliant les peines, se dire je t’aime en chanson, ou peut être pardon.
Gwennaëlle Masle
https://www.youtube.com/watch?v=3bAAZiDgPxA
Les 8 salopards (Quentin Tarantino, 2016) :
Le dernier film en date de Quentin Tarantino est sans doute celui dans lequel la tension est la plus palpable, presque sans interruption sur près de 2h50. Heureusement, le réalisateur de Reservoir Dogs, autre huis-clos palpitant, maîtrise son sujet et offre quelques scènes d’un rare apaisement, dont celle de « Jim Jones at Botany Bay » qui en est sans doute le meilleur exemple. Jennifer Jason Leigh, qui interprète une condamnée à mort détraquée et mesquine, se métamorphose en conteuse d’histoire le temps d’une chanson entonnée d’une voix frétillante et accompagnée d’accords de guitare hésitants. Une scène de pure spontanéité, qui rappelle certains des grands westerns de l’époque dans lesquels les chants mélancoliques servaient de calme avant la tempête. Celle-ci ne déroge pas à la règle puisque le final sanglant répondra à cette séquence suspendue : pendant que les autres personnages s’activent silencieusement en arrière-plan, les oreilles s’ouvrent à cette douce mélodie aux échos de chant du cygne. Pour l’anecdote, la guitare était une réplique de musée vieille de 150 ans et d’une valeur historique inestimable ; elle devait être remplacée à la fin de la séquence, mais Kurt Russel, qui n’en connaissait pas la préciosité, s’en saisit juste avant et la fracassa contre une charpente. Une scène décidément pas comme les autres.
Jules Chambry
Le Roi lion (Roger Allers, Rob Minkoff, 1994) :
Les films Disney recourent depuis toujours à la musique et aux chansons. Mais s’il devait rester une seule séquence musicale sur plus de quatre vingt ans de création cinématographique, ce serait certainement l’ouverture du Roi Lion. Un lever de soleil rougeoyant, salué comme un dieu par tous les animaux et marquant le début d’une journée, d’une histoire, celle de la vie. L’aube d’un nouveau cycle de l’existence, initié par la naissance d’un lionceau qui sera amené, tout comme son père, à devenir roi. Un recommencement perpétuel rythmé par les paroles d’une chanson singulière, mêlant les langues d’occident aux mots zoulous d’Afrique du Sud. Sous le son de ces voix mélodieuses s’expriment l’harmonie, la paix et l’amour d’une communauté d’animaux, unie malgré sa diversité par son respect mutuel pour le roi lion. Aussi vivante que poétique, cette première scène reste une des plus belles des studios Disney.
Ariane L.Emmanuelle
https://www.youtube.com/watch?v=w9u21s1wuok
From Dusk Till Dawn (Robert Rodriguez, 1996)
La danse envoûtante de Santanico Pandemonium. Il y aurait beaucoup à dire sur cette scène : Danny Trejo avec une chevelure plaquée en arrière, Salma Hayek subjuguant les protagonistes tout comme le regardeur du film, Quentin Tarantino découvrant son fétichisme pour les pieds.. Mais surtout, nous avons bel et bien affaire ici à l’une des scènes les plus fascinantes et affriolantes du cinéma. Et la musique, qui y est omniprésente, y est pour quelque chose. Pourquoi montrer pas moins de onze fois à l’image Tito & Tarantula – groupe de rock latino interprète du morceau – si ce n’était pas le cas ? Et quel meilleur choix que leur « After Dark » pour illustrer cette scène on-ne-peut-plus charnière, coupant véritablement l’intrigue et le genre du film entre gangster road-movie et film d’exploitation horrifique ? Cette composition, tout en douceur et en charme, laisse pourtant place à une inquiétude, à un vice sous-jacent, qui annonce à merveille le carnage à venir et la nature démoniaque de Santanico Pandemonium. Tandis que les paroles évoquent une étrange lueur dans les yeux de la danseuse, qui ne semble s’éveiller qu’après le crépuscule, elles présagent aussi d’une descente aux Enfers, annonciatrice du destin des personnages subjugués par la beauté de la vampire. Cette scène témoigne en outre de la fascination que Robert Rodriguez a pour la musique : lui qui forma le groupe de rock mexicain Chingón en 2003 et qui commença sa carrière de réalisateur avec El Mariachi. Plus globalement, nous avons ici un parfait exemple de la relation fusionnelle entre musique et films grindhouse.
Jean-Pierre Horcksmans
Bad Boy Bubby (Rolf de Heer 1995)
Séquestré depuis sa naissance dans un appartement sinistre et silencieux par sa mère, Bubby fuit et affronte enfin l’extérieur le jour de ses 35 ans. Il y découvre d’abord un monde inconnu et effrayant, mais surtout un monde vaste qui n’attend que lui. Bubby se met à courir, dépassé et surtout excité par la nouvelle vie qui s’offre à lui, sur un magnifique morceau du compositeur Graham Tardif. C’est là que Bubby fait la rencontre qui va tout changer : il aperçoit une chorale de rue en pleine interprétation du morceau, devenant ainsi intradiégétique. Le personnage est tout de suite impressionné et passionné par les voix harmonieuses des choristes, toutes différentes mais qui s’élèvent pourtant à l’unisson pour créer un moment hors du temps, presque irréel. Après les avoir observés un par un attentivement, comme hypnotisé, Bubby se place à côté des choristes, et se met à chanter avec : il semble avoir trouvé sa place et enfin exister. La musique est plus que jamais mise à l’honneur dans cette scène : dans cet instant poétique parfait, le réalisateur Rolf de Heer fait la plus belle déclaration d’amour que l’on puisse faire à la musique. Il nous montre sa pureté, et met en évidence son aspect naturel et profondément humain : Bubby n’a jamais entendu de musique avant ce moment, et rejoint pourtant le plus naturellement possible la chorale dans le chant. L’une des particularités du film tient à l’enregistrement des sons par des micros binauraux situés dans la perruque de Nicholas Hope. Ce qui permet à chacun d’entre nous de ne faire qu’un avec Bubby, et de vivre cet instant comme si nous en faisions partie. Cette scène marque également une rupture pour le protagoniste comme pour le film : la musique devient par la suite un véritable personnage du film et servira à la libération et à l’éducation de Bubby.
Jean-Pierre Horcksmans
Buffalo 66
Buffalo 66 est un film dont la musique prend une place très importante, le réalisateur Vincent Gallo ayant composé presque toute sa bande originale. Cependant, l’apogée de sa mise en scène est atteinte avec la fameuse danse de Christina Ricci sur Moonchild, chanson de King Crimson. Un instant hors du temps, comme suspendu, gracieux, où les lumières se baissent pour mieux sublimer et se centrer sur l’actrice, et où la ballade douce du groupe britannique se conjugue parfaitement avec les mouvements de claquettes. Vincent Gallo arrive à créer, en partant d’une scène banale de jeu de bowling, un moment aérien qui fait souffler le récit. Un moment de poésie pure dans un film qui l’est tout autant.
Flora Sarrey
L’Homme qui en savait trop (Alfred Hitchcock 1956)
La seconde version de L’Homme qui en savait trop, sortie en 1956, est un des rares films d’Hitchcock où la musique a une importance essentielle à l’histoire elle-même. Il faut dire qu’il s’agit là d’une des huit (neuf si on compte la partition du Rideau Déchiré, qui sera finalement refusée par le réalisateur) collaborations entre le cinéaste britannique et le compositeur Bernard Herrmann. L’une des scènes capitales se déroule d’ailleurs lors d’un concert. Pendant la représentation d’une cantate d’Arthur Benjamin (réorchestrée et dirigée par Bernard Herrmann, qui apparaît dans le film comme chef d’orchestre), un meurtre doit être commis. Un coup de cymbales doit masquer le bruit du pistolet. D’ailleurs, le cinéaste figure visuellement ce coup précis avec beaucoup d’humour en ne montrant qu’une seule note sur la partition du percussionniste. La scène constitue un grand moment de tension dramatique et de suspense (et l’on regrette presque que le film ne s’arrête pas là). Selon la conception de Bernard Herrmann, la musique devient donc un personnage à part entière du film, son rôle ne se limite pas à illustrer la scène mais elle en constitue une part primordiale (d’ailleurs, mise à part la musique, la scène est muette, ce qui augmente encore la tension).
Hervé Aubert
Little miss sunshine (Valerie Faris, Jonathan Dayton, 2006):
Sorti en 2006, Little Miss Sunshine est un de ces petits bijoux que le cinéma indépendant américain façon « Sundance » peut nous produire. Nous suivons une famille décalée qui accompagne la cadette à un concours de mini-miss. Au fil de la route, nous faisons connaissance avec ces personnages à la fois hauts en couleurs et attendrissants : l’oncle dépressif tout juste sorti de l’hôpital, le frangin qui fait vœu de silence tant qu’il n’est pas admis dans l’armée américaine ou le grand-père ancien hippie obsédé sexuel et usant volontiers de substances illicites. Tout ce beau monde se retrouve dans une scène finale formidable et inoubliable. Lors du concours lui-même, Olive doit danser sur une chorégraphie que nous pourrions qualifier de… personnelle. Et face au choc produit sur les spectateurs et le jury, la fillette sera rejointe par les membres de sa famille. La scène, absolument hilarante (grâce entre autres à un Steve Carell qui a là un des meilleurs rôles de sa carrière), est aussi essentielle : elle montre l’unité de cette famille décalée face à une société normalisée et standardisée, un peu à la façon d’un Capra.
Choisir parmi pléthore de comédies musicales pour en sélectionner les meilleures œuvres relève d’un défi presque impossible. Certaines nous font hurler de rire, d’autres pleurer, tandis qu’une belle majorité nous donne envie de taper du pied et de danser dans la rue. Et si on choisissait nos comédies musicales comme on choisit d’écouter nos chansons ? La plus bouleversante, la plus motivante.. Plongez dans notre playlist des meilleures comédies musicales.
La plus culte – The Rocky Horror Picture Show
Était-il seulement imaginable de parler de comédie musicale sans citer celle qui, depuis sa sortie, ne cesse de motiver un véritable culte parmi ses fans ? Et pour cause, The Rocky Horror Picture Show, pourtant vieux de 44 ans déjà, reste toujours aussi original et détonnant. Transgressif : pour avoir mis en scène des personnages opposés à la morale de l’époque, et – comment l’oublier – pour avoir montré et mis en valeur la pansexualité. Rock ‘n’Roll : pour ses morceaux extrêmement rythmés et dansants, et la présence au casting de Meat Loaf, époustouflant chanteur d’opéra rock. Historique même : pour avoir été le premier film de la carrière du génialissime Tim Curry, dont la prestation en tant que dr. Frank-n-Furter est toujours aussi mythique et référencée. Tim Curry racontera même avoir rencontré le prince Charles et la princesse Diana grâce à ce rôle : la jeune princesse lui confiant alors que The Rocky Horror aurait « complété son éducation ». Le film n’avait pourtant pas motivé les foules lors de sa sortie en salle. C’est par le bouche à oreille et les fameuses séances de minuit qu’il s’est créé une image quasiment divine aux yeux des cinéphiles adeptes de cinéma de genre. Plus que culte, The Rocky Horror Picture Show pourrait aussi être la plus transgressive, sexy et inoubliable des comédies musicales.
Jean-Pierre Horcksmans
La plus cinéphile – Chantons sous la pluie
En plus d’être l’une des comédies musicales les plus connues et intemporelles du septième art, Chantons sous la pluie est en même temps un film qui célèbre son propre medium en proposant à la fois une ode à l’art cinématographique et une critique salée des rouages de son industrie. Plongeant le récit dans le Hollywood du début du parlant, alors que l’opinion publique y était défavorable et les producteurs frileux, le film de Stanley Donen est un perpétuel hommage à l’usine à rêves – et deviendra lui-même, ironiquement, un monument auquel de nombreux autres films rendront hommage. En effet, les séquences chantées et dansées permettent aux personnages de parcourir tantôt les décors de studios en train d’être confectionnés (dans Make ’em laugh), tantôt les salles de cours de diction (Moses supposes), les petites scènes de quartier (Fit as a fiddle), de passer à l’intérieur même du film fantasmé (la cultissime Broadway melody), ou d’en sortir dans un pluvieux retour au réel (Singin’ in the Rain). Et puis, bien sûr, au regard de la thématique du film, de faire de l’ultime scène musicale un véritable sketch sous forme de quiproquo vocal en jouant sur le play-back. Même si le cinéma est l’art de la tromperie, Chantons sous la pluie dévoue indiscutablement toute sa sincérité à ce spectacle d’illusions.
Jules Chambry
La plus sentimentale – Un jour à New York
Un jour à New-York a bouleversé la mode des comédies musicales à Broadway d’abord, puis à Hollywood. D’abord parce que c’est la première fois qu’un compositeur de musique classique (en l’occurrence Leonard Bernstein) fait une comédie musicale (qui est, en fait, l’adaptation d’un ballet qu’il avait composé à la demande du chorégraphe Jerome Robbins ; les deux hommes seront aussi à l’origine de West Side Story). Ensuite, en surtout, le film, co-réalisé par Stanley Donen et Gene Kelly, ouvre la voie aux grandes comédies musicales de la MGM des années 50. Désormais, il y n’a plus ces grands tableaux chorégraphiques orchestrés par le génial Busby Berkeley, mais des morceaux musicaux répartis tout au long du film autour des acteurs principaux et qui forment autant de morceaux d’anthologie. Quant au casting, il est prestigieux, puisque le film réunit Gene Kelly et Frank Sinatra. Comme d’habitude avec Bernstein, la musique épouse les émotions des personnages, depuis la joie débordante des marins en permission jusqu’à la tendre balade sentimentale dans la ville de son enfance (When you walk down Mainstreet with me), en passant par l’humour (avec, entre autres, le personnage de la chauffeuse de taxi).
Hervé Aubert
https://www.youtube.com/watch?v=oGD05aBX2qc
La plus émouvante – Hair
La grande force du film tient en deux faits : sa date et le choix de son réalisateur. Hair a été réalisé en 1979, dix ans après le succès de la comédie musicale sur les planches, mais surtout à une époque socialement, économiquement et politiquement opposée. Ensuite, le choix de Milos Forman est idéal. Le cinéaste tchèque a passé sa carrière à décrire des personnages qui s’affranchissaient des règles sociales de leur temps, quitte à être rejetés (parfois violemment) ou rappelés à la triste réalité. Tout cela confère à Hair une ambiance unique. La musique fait parfaitement revivre l’ère hippie, sans jamais tomber dans la facilité ou la caricature, mais en montrant avec lucidité la richesse et les limites d’un mode de vie alternatif et utopique. Le casting est remarquable (et l’on regrette que Treat Williams n’ait pas eu une carrière à la hauteur de son talent). Mais ce qui fait de Hair un grand film, c’est la réalisation de Forman, qui donne à la comédie musicale un air à la fois nostalgique et lucide, comme le rêve d’une innocence perdue. L’ensemble se clôt par un Let the sunshine in d’anthologie, qui constitue une formidable montée en tension dramatique.
Hervé Aubert
https://www.youtube.com/watch?v=tuUUg8aKT2U
La plus macabre – Sweeney Todd : le Diabolique Barbier de Fleet Street
Réalisé en 2007 par Tim Burton, adaptant la comédie musicale du même nom de Stephen Sondheim – LE compositeur iconique de Broadway – le film met en scène un barbier en quête de vengeance dans le Londres du XIXe siècle, après 15 ans d’exil injustifiés. Avec un scénario ayant tout d’une tragédie grecque, par son lyrisme exacerbé et son final en apothéose, servi par une direction artistique crasseuse, tout de noir et blanc (ce qui n’est pas sans rappeler les classiques de l’horreur qu’affectionne le réalisateur) sublimé par le rouge du sang versé par la frénésie meurtrière du protagoniste ; Sweeney Todd se veut une comédie musicale particulièrement noire pour un public adepte de thriller et d’horreur. Après tout, qui a dit que les comédies musicales devaient respirer la joie de vivre ? On y retrouve évidemment l’univers gothique caractéristique et adulé de Burton, ainsi que ses acteurs fétiches dans les rôles principaux : Johnny Depp et Helena Bonham Carter, nous rappelant leurs talents respectifs dans le jeu et le chant. Ils remporteront d’ailleurs plusieurs récompenses suite à leurs prestations, dont l’Empire Award de la meilleur actrice et le Golden Globe du meilleur acteur.
Jean-Pierre Horcksmans
La plus passionnée – Moulin Rouge
Sublime, intense et remplie de passion, c’est comme ça qu’est la relation des deux protagonistes du film de Baz Luhrmann. Souvent dans l’excès et pourtant, les couleurs et l’énergie visuelle rendent compte d’une seule et même chose : le feu qui irrigue Satine et Christian. D’un tango sur Roxanne de The Police à des déclarations endiablées au rythme de nombreuses chansons d’amour, la passion transperce l’écran jusqu’au cœur du spectateur. Parfois trop, parfois superficiels et pourtant, les sentiments débordent et l’on se laisse embarquer dans la flamme de leur amour. Moulin Rouge est la définition de la passion débordante, aussi destructrice que puissante, de deux êtres qui s’aiment démesurément et contre tout. Et si la couleur rouge apparaît dès le titre du film, elle est omniprésente durant toute sa durée, pas de hasard quand le film parle de l’Amour. Truth. Beauty. Freedom and Love.
Gwennaëlle Masle
La plus obsédante – Mary Poppins
En 1964, les studios Disney adaptent le roman Mary Poppins de Pamela L. Travers. Un vingt-troisième long-métrage haut en couleurs, plein d’entrain, dont le succès s’est récemment traduit par la réalisation d’une suite moins attrayante (Mary Poppins : le retour). L’histoire pourtant extraordinaire de cette nounou tombée du ciel, aussi énergique qu’énigmatique, qui parvient, grâce à sa magie et sa joie de vivre, à faire renaître le bonheur au sein d’une famille, est loin de composer l’élément le plus marquant de cette œuvre picturale. Ce que l’on retient de Mary Poppins, ce sont des images obsédantes, entremêlant réalité et animation dans un univers à l’imaginaire foisonnant. Un véritable trip visuel en somme, presque psychédélique, où dansent les manchots et s’évadent les chevaux de manège. Des chansons aussi, entêtantes au point de nous habiter des semaines durant. Comment ne pas fredonner l’air envoûtant de « Chem-cheminée. Chem-cheminée. Chem-chem chéri » ou s’exercer secrètement à la prononciation du célèbre «supercalifragilisticexpialidocious » ? Si les personnages comme l’intrigue du film ne tiennent pas vraiment en haleine, Mary Poppins conserve ainsi le don peu commun de nous en mettre plein les yeux et les oreilles.
https://www.youtube.com/watch?v=2BduV7k5W-o
La plus motivante – Flashdance :
Qu’il s’agisse de Fred Astaire faisant des claquettes ou Julie Andrews chantant dans les prés, les comédies musicales américaines classiques nous ont appris à ne pas nous trop inquiéter du sort de leurs personnages. Et pourtant, quand Alex (incarnée par Jennifer Beals, dont on peut dire que la suite de la carrière n’a pas été flamboyante) a appris à danser, ce n’est pas tant que le suspense nous a pris aux tripes, mais ce happy end, qui a su être enthousiasmant comme peu de films avant lui. Cette réussite était le fruit d’une inoubliable chorégraphie dans la scène finale mais aussi et surtout du contexte social dans lequel Lyne a ancré son histoire. Pittsburgh était à l’époque le symbole de la désindustrialisation américaine, et donc de la précarité vers laquelle s’enfermait tout le nord des États-Unis, gravement touché par la crise économique du début des années 80. Y voir cette jeune femme faire preuve de tant de détermination pour réussir son audition, pourtant jugée inaccessible, était donc davantage que le délire d’une midinette, mais bel et bien une allégorie de l’échelle sociale vers laquelle chacun devait se diriger. Et donc un modèle à suivre pour tous.
Julien Dugois
La plus vulgaire – South Park, le film
La plus vulgaire. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le Guinnessbook qui, l’année suivant sa sortie, a répertorié pas moins de 399 jurons en 81 minutes, soit près de 5 à la minute. Un record encore jamais atteint depuis. Ce qui est une bonne nouvelle. D’ailleurs, connaissant le goût tout particulier de Matt Stone et Trey Parker pour les irrévérences en tous genres, il faut se douter que cette improbable performance était l’une de leurs motivations en écrivant ce long-métrage. Davantage que de se faire nominer pour l’Oscar de la meilleure chanson, comme ça a été le cas pour la chanson « Blame Canada », ne l’oublions pas. A peine deux ans après le début la série, les deux compères ont donc réussi à cumuler leur art du politiquement incorrect à des musiques parfaitement respectables, mais aussi à un scénario passionnant qui réussissait à offrir une apparition à tous leurs personnages, pour le plus grand plaisir de leurs fans de la première heure. Ceux-là même qui affirment d’ailleurs que la qualité de leur série n’a fait depuis que peu à peu décliner.
Julien Dugois
La plus nanardesque – Parking
Quand on dit Jacques Demy et Michel Legrand, on pense forcément à Les Parapluies de Cherbourg ou Les Demoiselles de Rochefort, mais bizarrement on cite moins souvent Parking. Pourtant, cette relecture du mythe d’Orphée avec Francis Huster en pseudo rock star à bandana et gros pulls informes, et Jean Marais peinturluré de bleu en Hadès vaut le détour. Il y a dans un premier temps cette prestation neurasthénique de Francis Huster qui ne sait même plus s’il veut un café ou non. Il y a aussi ces dialogues complètement habités tels que « J’ai pas envie de mourir, la preuve je meurs de faim ». Il y a Eurydice qui visiblement n’a pas fait français LV1 et qui débite des paroles incompréhensibles. Mais surtout, il y a un paquet de tubes monumentaux comme « Célébration », « Bonheur de vivre » ou « Entre vous deux » chantés avec une conviction sans pareil de la part de Huster. Parking a surtout été une véritable révélation, nous montrant qu’on a beau avoir une Palme d’or, cela ne nous empêche pas de nous vautrer royalement dans un nanar intersidéral, mais plus impressionnant encore, on a découvert que Francis Huster est encore plus mauvais chanteur qu’il n’est mauvais acteur.
Depuis quelques semaines, le génie créatif de l’animation, des effets spéciaux et d’une partie conséquente de l’imaginaire monstrueux de l’histoire du cinéma, Ray Harryhausen, est célébré en vidéo grâce aux éditions DVD/Blu-ray signées Sidonis Calysta. Jason et les argonautes (1963), L’Île mystérieuse (1961) et la trilogie de Sinbad (1958-1977) constituent la collection dédiée au maître. Retour aujourd’hui sur l’édition du deuxième titre, troisième adaptation du roman de Jules Vernes réalisée par Cy Endfield et menée par le grand duo constitué par Ray Harryhausen et le producteur Charles H. Schneer.
Synopsis : Pendant la guerre de Sécession, lors du siège de Richmond, deux hommes parviennent à s’échapper de prison grâce à deux complices qui organisent une évasion incroyable, à l’aide d’une montgolfière ! Le trajet dans les airs n’est pas de tout repos car une tempête éclate et les quatre compères s’écrasent sur une île déserte du Pacifique. L’un d’eux manque à l’appel et ils remarquent très vite que d’étranges et inquiétants phénomènes se produisent ici…
Jules Vernes meets Ray Harryhausen
Beaucoup a déjà été dit sur L’Île mystérieuse de Cy Endfield. Réalisé en 1961, le film fait partie des grands succès du producteur Charles H. Schneer et du maître créatif des monstres, de l’animation et des effets spéciaux au cinéma, Ray Harryhausen. L’une des grandes forces du film tient dans son adaptation du roman éponyme de Jules Vernes. La majorité du roman est sauvegardée, quelques détails sont altérés, et surtout, des monstres font leur apparition. Ainsi des soldats de l’union prisonniers en pleine guerre de sécession réussissent une formidable évasion à bord d’une montgolfière. Leur échappée prend une tournure catastrophique quand elle les amène tant bien que mal sur une île déserte ensoleillée. Tout semble leur sourire : nourriture, logis… Comme si une force mystérieuse semblait contrôler ou soutenir leur destin. Ce n’est pas tout, peu après leur arrivée, la troupe est augmentée de deux femmes à peine échouées sur l’île. La plus jeune a pour fonction d’être à la fois un charm et un love interest et ne demande qu’à vivre sa vie de jeune femme, qu’elle veut passionnée mais sans travail ; l’autre devient la « maîtresse de maison » du campement et gère aussi bien le rechargement d’un fusil que le tir et n’hésite pas à affronter l’effort du labeur aussi vigoureusement que les dangers se présentant au groupe. Et la bande tombe sur des créatures anormalement géantes (crabes, abeilles…). L’étrange réalité de l’île est enfin dévoilée avec la rencontre du Capitaine Nemo et de son formidable sous-marin, le Nautilus, que l’on croyait mort et détruit après les événements de 20 000 lieues sous les mers.
Malgré quelques faiblesses d’écriture (la fuite des abeilles et la chute vers la cachette de Nemo ; la fin du film un peu trop brutalement arrivée), L’Île mystérieuse constitue ainsi un formidable alliage de l’aventure vernienne empreinte d’humanisme porté par des avancées technologiques et des prises de position morales contemporaines avec celle cinématographique de Ray Harryhausen qui permit, tout au long de sa carrière, la rencontre entre l’humain et l’inconnu, qu’il soit monstrueux, effrayant et/ou effrayé, grotesque et/ou gigantesque, mythologique ou extra-terrestre, ou enfin plus humain que nous autres homo-sapiens. Accompagné par une formidable bande-originale composée par Bernard Herrmann (Vertigo, Les Nerfs à vif, entre autres), ce film d’aventure solide est porté par un casting manquant d’un acteur plus intense dans le rôle du meneur, le capitaine Harding, interprété par un Michael Craig manquant d’incarnation. Mais il est soutenu par un intéressant Nemo en l’acteur Herbert Lom (le commissaire Charles Dreyfus dans la saga de La Panthère Rose). Justement, L’Île mystérieuse a aussi cela de formidable que la figure humaniste et techno-bio-créatrice de Nemo constitue une mise en abyme du démiurge Ray Harryhausen qui, comme le célèbre officier du Nautilus, modifie les êtres vivants, les agrandit ou les réinvente physiologiquement pour enfin les animer avec une complexité sans pareille et ainsi leur faire don du mouvement, soit du caractère essentiel de la vie.
Herbert Lom est le Capitaine Nemo
Une mystérieuse édition
Le travail éditorial signé Sidonis Calysta est bancal. Du côté des compléments, les deux éléments proposés sont formidables, mais hélas non proposés en haute définition. Certes c’est un défaut qu’on retrouve chez d’autres éditeurs, et l’intérêt du long documentaire de Richard Schickel sur Ray Harryhausen ainsi que celui, moindre, de l’interview – où le créatif répète nombre d’informations déclarées dans le premier – tendent à passer au-dessus du caractère SD des bonus. On retrouve aussi l’éternelle bande-annonce originale.
Le problème se situe hélas sur l’élément principal de l’édition : le film. En effet, toute la partie de l’évasion souffre d’un effet de bave ou de « morphing », comme l’explique dvdclassik dans son test. Visuellement, le rendu est médiocre : les spectateurs les plus exigeants hésiteront certainement à interrompre la séance. Les images s’entrecroisent et s’ajoutent les unes aux autres dans un capharnaüm visuel de persistance d’images. Comme si l’extraterrestre polymorphe de The Thing était une créature du cosmos audiovisuel. Heureusement, l’effet s’estompe de plus en plus une fois l’équipe échouée sur l’île mystérieuse. Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là. Certains crieront au génie de voir le grain extrêmement gommé par l’éditeur, d’autres hurleront de colère et retrouveront un pouls correct face aux plans ayant sauvegardé le grain du master d’origine. Cette version haute définition tirée d’un scan 2K de haute qualité, puis retravaillée par l’éditeur sauvegarde en grande partie le grain de la copie.
On regrettera toutefois une colorimétrie qui manque d’impact. Oui, les couleurs du Nautilus sont bien là, mais elles ne sont pas vives, pas pétillantes. On sait grâce à dvdclassik que l’éditeur américain ayant lancé pour la première fois sur le marché du Blu-ray ce master a eu l’intelligence de pousser les contrastes un peu plus. On regrette que Sidonis n’ait pas eu la même idée. D’une part, cela aurait évité un ensemble colorimétrique manquant de nuances. D’autre part, on remarque sur les images US que certains des effets visuels – les plus vieillissants sur l’édition française (on peut penser à l’escalade des soldats jusqu’à ce qui deviendra leur cocon) – retrouvent leur vitalité et leur efficacité, exposant ainsi la force et l’intelligence techniques impérissables de Ray Harryhausen. On remarquera tout de même le formidable piqué de la copie, malgré quelques plans semblant avoir subi la maltraitance du passage du temps. Soutenue par une 5.1 classique mais agréable avec la musique en surround et les dialogues en façade, ou version stéréo (qu’on conseillera davantage pour son unicité) soignée, l’édition du film alterne ainsi entre médiocrité et grandiosité ; choix éditoriaux douteux et proposition d’un certain contenu. Enfin, concernant la DVD et la VF, le premier contient le même master que le Blu-ray et est supporté par la bande-annonce du film et l’interview de Ray Harryhausen. La VF est correcte, les effets sonores ne sont pas trop écrasés par les dialogues, même si la version n’est pas à l’abri d’une certaine saturation lors de certains passages musicaux.
L’Île mystérieuse(1961) – Bande-annonce
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Nouveau master restauré Haute Définition – 16/9 – 1.66 :1 – Son : VO Anglaise (DTS-HD 5.1 & stéréo) et version française (stéréo) restaurées – Sous-titres : Français – États-Unis – 1961 – Durée : 101 min (DVD : 96 min)
COMPLÉMENTS Blu-ray
Les Chroniques de Harryhausen, de Richard Schickel, narré par Leonard Nimoy (1997, 55’36’’, VOST) – (indisponible sur le DVD)
L’Île mystérieuse, featurette : entretien avec Ray Harryhausen (9’08’’, VOST)
Galerie photos : diaporama en musique (20 photos, 1’23’’)
Concours : A l’occasion de la sortie de la série Hard Sun, le 20 mars 2019, chez Elephant Films, remportez un coffret Blu-ray et un coffret DVD de ce thriller pré-apocalyptique crée par Neil Cross, le cerveau derrière la série de la BBC, Luther.
SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE
Hard Sun est une production conjointe de Hulu et de la BBC, et son pedigree est impeccable, l’auteur et producteur exécutif est Neil Cross, créateur de l’excellent drame policier Luther avec Idris Elba. Composé de six épisodes, Hard Sun commence lorsque les nouveaux partenaires de la police londonienne, Charlie Hicks (Jim Sturgess) et Elaine Renko (Agyness Deyn) tombent sur un lecteur flash prédisant un «événement d’extinction» imminent nommé Hard Sun. Bien que déclarée canular – mais est-ce vrai ? – l’idée même de la fin du monde déclenche une vague de crimes, ce qui donne une saveur particulière aux motivations des meurtriers.
Série très dense entre corruption, infidélité, passé tragique, et conspiration gouvernementale…, ce thriller a une approche inhabituelle des drames post-apocalyptiques. Que feriez vous si vous appreniez que la soleil allait dévorer la Terre dans cinq ans ? C’est assez long pour ne pas vous plonger en mode hystérie totale, mais assez court pour que la vie normale perde tout son sens. Comment vivriez-vous vos derniers jours si vous saviez que vous ne pouvez absolument rien faire pour empêcher la fin du monde ? Que feriez-vous de votre temps ? Et si vous étiez chargé de maintenir la loi et l’ordre, persisteriez-vous ? Et si oui, comment ? Et pourquoi ?… La série télévisée pose ses questions existentielles, philosophiques…, même si elle ne peut y répondre.
Filmé dans un Londres en clair-obscur, sans brouillard, avec ses terrasses victoriennes côtoyant des tours froides, en verre et en acier, ce polar intense est un spectacle palpitant, et comme dans la chanson de David Bowie Five years left to cry in, qui termine le premier épisode, la Terre « a encore 5 ans pour pleurer », Hard Sun pourrait se résumer par ses paroles : « My brain hurt like a warehouse – It had no room to spare – To store everything in there »
Mon cerveau fait mal comme un entrepôt. Je n’ai pas d’espace pour stocker. J’ai tant de choses à entasser pour tout y faire tenir.
Caractéristiques techniques DVD et Blu-ray de la série Hard Sun avec Jim Sturgess (Geostorm, London Fields.. ), Elaine Renko et Nikki Amuka-Bird (Quarry, Le procès du siècle…)
6 épisodes de 52 mn env. – 3 DVD9
Format d’image : 16/9 2:1
Français et Anglais 5.1 DD – Sous-titres : français – BLU-RAY
6 épisodes de 52 mn env. – 2 BD50
Format d’image : 1920×1080 i
Français et Anglais 5.1 DTS HD – Sous-titres : français
SUPPLÉMENTS
« Londres » featurette avec NEIL CROSS – Interviews de JIM STURGESS, JOJO MACARI et NIKKI AMUKA BIRD – Scène coupée – Bandes annonces
Modalités du jeu concours
Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 05 Avril 2018. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.
Concours Hard Sun
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Derrière cette question qui peut prêter à sourire, se trouve un questionnement plus général sur les comédies musicales qui nous font chanter et danser. Issues des années 30, d’abord pour illustrer la quête de la célébrité et de la gloire, les comédies musicales sont ensuite allées explorer un terrain social et contestataire. Pourquoi les héros se confondent en pas de danse ? Quelle part joue la politique dans les solos de claquettes ? Dans le cadre de notre cycle sur la musique au cinéma, Le Mag du Ciné analyse en notes et en couleurs ce genre cinématographique si particulier.
Qui, naturellement, serait soudain épris du besoin de chanter dans la rue ? Qui en plus aurait la chance d’être accompagné par tous les passants dans la rue dans un numéro de danse collectif ? Et qui peut se permettre d’interrompre une dispute pour se lancer dans un solo de claquettes ? Sûrement un héros ou une héroïne de comédie musicale, sorte de super-héros capable de naviguer entre la folie de son imaginaire musical et la réalité de sa vie. Ce genre cinématographique brise constamment la frontière entre le réel et le fantaisiste, alternant à la fois des scènes classiques et des moments entièrement chantés et dansés. Un film intégralement chanté n’est donc pas complètement une comédie musicale (Désolé Les Parapluies de Cherbourg) tout comme un film qui n’inclut que quelques scènes musicales (Désolé Bohemian Rhapsody). La comédie musicale, par essence, est un registre bien à part où la force du récit s’exprime entre les notes, les acteurs et leurs pas de danse (souvent) endiablés. Pour étudier le genre en profondeur, il faut donc considérer les mondes dans lesquels se déroulent les comédies musicales comme des univers parallèles où les êtres s’expriment et communiquent d’une différente manière. À la question simple pourquoi chante-t-on dans les comédies musicales, on peut d’abord y offrir une réponse tout aussi simple : pour exprimer ses émotions. Dans une comédie musicale, les personnages se mettent à chanter lorsque les émotions qu’ils ressentent deviennent trop grandes pour être contenues. Le chant et la danse deviennent les deux seuls moyens d’expression à la hauteur de leurs sentiments. Les personnages de comédies musicales vivent trop, crient trop, aiment trop. C’est d’ailleurs pour cela que la grande majorité des films du genre contiennent des romances. Quel sentiment plus envahissant et débordant que celui de la passion amoureuse ? La profusion de couleurs, la précision des chorégraphies, la folie des décors… Tout est alors là en principe pour représenter au mieux le débordement d’émotions que vit le personnage. Le long-métrage 500 jours ensemble de Marc Webb se permettait d’inclure une scène digne d’une comédie musicale pour représenter l’état de transe amoureuse dans lequel se trouve son personnage.
Chanter pour mieux raconter
Une comédie musicale, ça ne se raconte pas, ça se vit. L’effet cathartique des séquences musicales est essentiel à souligner pour comprendre comment un film du genre s’articule. Les trames des comédies musicales sont très souvent simples (mais pas simplistes). Le spectaculaire ne réside pas tant dans un scénario alambiqué ou complexe mais dans un épanouissement total lors de grandes scènes de musique et de danse. Elles ne marquent pas des pauses dans le récit. Au contraire, elles le racontent d’une autre manière. Dans La La Land, le flirt et le début de la relation entre Mia et Sebastian ne sont pas représentés par des dialogues sur-explicatifs et niais mais par un duo de claquettes symbolisant le rapprochement des deux personnages. Les chansons balisent le récit et font suivre à ces films une structure quasi-similaire. On peut prendre pour exemple la première chanson d’une comédie musicale. Pratiquement toujours chantée par le ou la protagoniste, elle représente l’état initial du personnage et sa quête de quelque chose d’autre. Très souvent, c’est un rêve de grandeur vers lequel se dirige notre personnage. Hairspray s’ouvre sur Good Morning Baltimore où l’héroïne Tracy dépeint son quotidien et son envie de gloire et de paillettes (I know there’s a place where I belongJe sais qu’il y a une place où j’appartiens I see all those party lights shining ahead Je vois tous ces feux de fête briller devant So someone invite me Alors, que quelqu’un m’invite Before I drop dead ! Avant que je sois morte !). Cette structure apparaît de manière très visible parmi les comédies musicales les plus populaires aujourd’hui: les dessins animés Disney.
Pour comprendre les thèmes propres aux comédies musicales, il faut un peu plonger dans l’histoire du cinéma. Le genre naît véritablement dans les années 30 avec la naissance du cinéma parlant et le premier film sonore : Le Chanteur de Jazz en 1933. Le premier film parlant de l’histoire est presque une comédie musicale ! Broadway existait déjà. Il s’agit d’abord d’offrir une expérience inédite de la scène et donc de se servir des chorégraphies pour offrir des tableaux esthétiques et musicaux. Cet héritage théâtral vient d’ailleurs toujours planer sur les comédies musicales. À partir de quand le spectacle cinématographique offert ne paraphrase-t-il pas la performance purement scénique ? Les thèmes de prédilection deviennent l’accomplissement de soi, très souvent par la réussite et encore plus précisément dans les métiers de l’art et du cinéma. Dans les années 50, des œuvres s’imposent: Chantons sous la pluie de Stanley Donen (1952) et Tous en scène de Vincent Minnelli (1953). Des noms émergent et deviennent de grandes stars : Gene Kelly, Fred Astaire. La comédie musicale hollywoodienne parle d’Hollywood, de ses défauts et de l’immuable quête de gloire. C’est à partir des années 60 qu’on commence à assister à un glissement thématique. La comédie musicale va vite vers des récits sociaux et de contestation. Quand on chante dans une comédie musicale, on atteint son état le plus ultime et passionné. Son état le plus engagé et engageant. C’est un registre de choix pour explorer les contestations sociales. En 1961, West Side Story raconte la confrontation entre les blancs américains et les minorités ghettoïsées des États-Unis sur fond d’amour impossible shakespearien. Quatre ans plus tard, La Mélodie du Bonheur vient offrir une ode à la joie face aux totalitarismes. Les Parapluies de Cherbourg (1964, comédie musicale ou non ?) délivre une romance tragique dans un contexte de guerre d’Algérie.
Chanter pour dénoncer et exister
Puis après une exploitation jusqu’à la moelle, le genre disparaît des écrans populaires pendant deux décennies. Des exceptions comme Blues Brothers ou The Rocky Horror Picture Show font leur chemin. Mais c’est simple : la comédie musicale n’est plus à la mode. Elle retrouve même le statut négatif qu’elle tenait dans les années quarante. Jugées triviales et légères, on a souvent reproché aux comédies musicales leur artificialité. « La question de l’artifice, qui se pose pour toute étude de genre, s’impose donc avec d’autant plus de force pour la comédie musicale que les nécessités du spectaculaire semblent condamner celle-ci à un morcellement narratif et formel en tous points contraire au « naturalisme » du cinéma classique hollywoodien. » écrit Anne Martina dans Mettre en scène les codes du genre : artifice et théâtralité dans la comédie musicale hollywoodienne classique. Elles représentent à cette période les vices de la jeunesse. En 1984, Footloose en jouera. Le récit raconte l’arrivée de Ren McCormick, un jeune danseur, dans la ville de Bomont où la loi est stricte : les danses et les musiques sont interdites. Tout un symbole. La comédie musicale s’approprie la musique populaire des jeunes pour rendre plus accessible des thèmes anti-conservateurs et progressistes.
Il faudra attendre le début des années 2000 pour voir un retour éclatant du genre avec Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2001) qui dépoussière les comédies musicales en alliant la modernité des tubes populaires et une histoire d’amour d’époque. Dans un Paris de la fin du XIXe siècle, Police rencontre Nirvana en faisant un détour près de Madonna. Le succès du film propulse à nouveau le genre sur le devant de la scène. On a donc, sur les vingt dernières années, connu une profusion d’adaptations de musical de Brodway : Mamma Mia, Chicago, Hairspray etc.. Du chant, des couleurs et de la danse partout donc. Si le cinéma se veut art total, la comédie musicale apparaît comme une forme encore plus ultime où le moindre élément à l’écran doit être millimétré pour servir ses personnages et son spectacle. Dans une comédie musicale, chacun chante sa chanson. La sur-expression par le chant devient un moyen encore plus clair d’éclairer les trames et les pensées des personnages. Dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), chacun chante littéralement sa chanson tout au long du film. Tout le monde se croise avec sa destinée en tête (et en notes). Toujours chez Jacques Demy, on tente en 64 le pari du film entièrement chanté avec Les Parapluies de Cherbourg, ne laissant aucune ambiguïté sur le ressenti des personnages. Le chant ne disparaissant que dans sa scène finale, pour qu’on ne puisse plus rien savoir. La La Land s’inspire d’ailleurs de cette scène pour conclure son film par un regard, un silence donc. Quand une comédie musicale ne veut plus rien dévoiler, elle se tait. Car la chanson permet de passer dans un état surréaliste où seule sa fin permet un retour à la réalité. Par exemple, avec la déclaration d’amour chantée d’Ewan McGregor dans Moulin Rouge, il faut attendre la fin de la chanson pour revenir à une situation réaliste qui quitte les ballets près de la lune. Comme pour souligner ce surréalisme et cette folie, des séries télé se sont même offert des épisodes musicaux. De Buffy contre les vampires à Flash, les acteurs se sont prêtés au jeu de la comédie musicale le temps d’un épisode. Rien ne justifiant les personnages à faire des claquettes ou à pousser la chansonnette, il s’agissait de vilains et démons qui piégeaient nos héros dans une réalité alternative. Dans l’épisode de Buffy, le démon fait d’ailleurs ça pour que l’héroïne révèle ses pires secrets. Comme si le seul moyen était la chanson… Pour Joss Whedon, showrunner de la série, cet épisode a été l’occasion de fouiller les esprits des personnages et dévoiler leurs états profonds. Chanter pour révéler, pour se raconter, pour exister donc.
Comme beaucoup de cinéastes en ce moment, J. C. Chandor passe lui aussi par la case Netflix et livre avec Triple Frontier une grosse production virile dans la continuité de son cinéma. Il ne sacrifie jamais la psychologie de son récit au profit de l’action et signe une œuvre atypique et pourtant familière par ses choix qui saura agréablement surprendre.
Synopsis : À la frontière entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine, cinq anciens soldats des forces spéciales réunis vont voir leur loyauté remise en question lorsqu’ils doivent faire tomber un baron de la drogue sud-américain. Ce qui ne sera pas sans de très lourdes conséquences.
Jeune cinéaste aux thématiques déjà affirmées, J. C. Chandor s’est toujours attaqué avec ses films au capitalisme et plus précisément à la corruption que cela engendre. Dans Margin Call tout d’abord, qui prend littéralement place en plein milieu financier à Wall Street, puis de manière plus métaphorique avec All Is Lost, qui voyait un vieil homme malmené par une nature polluée par l’industrialisation humaine. Mais avec son troisième film, A Most Violent Year le cinéaste pousse ses réflexions plus loin pour les mener aux frontières de la légalité où l’on suit un personnage qui tente de rester du bon côté de la loi alors qu’il se voit pris dans une machination criminelle. Chandor présente alors l’argent comme une menace, une force physique qui corrompt et asservit dans des univers particulièrement masculins. Car le capitalisme est une création d’un monde patriarcal, réduit à l’étroite vision d’une toxicité masculine en quête de pouvoir et de possession. Ce en quoi prendra forme ce Triple Frontier, film d’apparence ultra virile qui mélange le drame guerrier, le film d’aventure et le film de casse.
D’abord écrit par Mark Boal, puis repris par Chandor, Triple Frontier n’est pas un film issu d’une idée originale du cinéaste. Au contraire, il fait plutôt office de film de commande, une commande qu’il aura pourtant su faire sienne. Passé entre beaucoup de mains, changeant plusieurs fois son casting, on peut dire que ce film aura connu une gestation difficile et il est presque miraculeux de voir une œuvre aussi accomplie à l’arrivée. Pourtant Triple Frontierpâtit de quelques maladresses, notamment dans sa première partie obligatoire et qui intéresse clairement moins son cinéaste. On nous présente des personnages stéréotypés, au background émotionnel assez limité et avec qui il sera de prime abord difficile de s’investir. Ce premier acte suit un chemin classique de film de casse, avec le chef d’équipe qui recrute son équipe, ils montent leur plan et l’exécutent. C’est efficace et rondement mené mais au final déjà vu, même la particularité du fait que ce soit d’anciens soldats ne se montre pas aussi originale que cela. Néanmoins Chandor en profite pour y poser, certes sans grande subtilité, les bases de ses thématiques confrontant l’éthique morale de ces hommes censés représenter la noblesse et l’héroïsme de leur pays face à l’appât du gain. Puis lors de la sidérante scène de braquage, une leçon de découpage et d’escalade de la tension, la magie opère. Faisant office de deuxième acte par sa densité narrative, les personnages changent et le récit mute vers quelque chose de bien plus insidieux et complexe. Les figures présentées comme héroïques deviennent menaçantes et la discorde commence à pointer le bout de son nez.
De par son ambiance, le film basculerait presque dans l’horreur. La scène où les hommes découvrent enfin l’argent s’opère de la même façon que s’ils ouvraient un sarcophage qui libérerait une malédiction ou une créature qui viendrait les hanter. La malédiction est jetée et Triple Frontier peut enfin débuter. Et le récit bascule dans un troisième et dernier acte bluffant par sa façon de désacraliser ses figures et de brillamment renouveler ses péripéties. Inattendue et loin de tout manichéisme, la dernière ligne droite du film se fait plus contemplative et se focalisent plus sur ces personnages qui gagnent en épaisseur et s’affirment. Le groupe éclate au profit de l’individualisme, gangrené par la corruption, l’aventure prend des accents bibliques et on se retrouve face à un final pour le moins original. J. C. Chandor en profite pour confirmer ses influences, on pense ici particulièrement à James Gray, William Friedkin ou encore Sidney Lumet, mais surtout pour affirmer son propre style arrivant à ne jamais se laisser étouffer par cette grosse production. La réalisation est impeccable, grâce aussi à la superbe photographie de Roman Vasyanov, et la mise en scène de Chandor peut paraître classique, notamment dans des scènes d’action efficaces mais assez mineures, mais elle dispose d’un regard acéré et ténu qui arrive à habilement faire vivre ce mélange des genres improbable. Ne tombant par exemple jamais dans le ridicule malgré les choix parfois illogiques de ses personnages. Tous d’ailleurs incarnés par un excellent casting, même si Pedro Pascal et Garrett Hedlund sont un peu en retrait, ils forment un soutien solide. Ben Affleck lui prouve que bien dirigé il est encore capable du meilleur, Oscar Isaac est parfait de bout en bout, confirmant le brio de sa collaboration avec Chandor, et Charlie Hunnam montre qu’il a l’étoffe d’un grand en apportant un charisme noble et posé dans une performance nuancée.
Triple Frontier est un très bon film sur la duplicité et l’éthique dans un monde où règnent la corruption du capitalisme et l’avidité des hommes. Continuant les obsessions de son cinéma, J. C. Chandor confirme son style et l’assoit dans une grosse production étincelante et même par moment surprenante lorsqu’elle sort du chemin balisé dans lequel l’entraîne son genre. Accompagné d’un casting sans fausse note, et ce malgré quelques errances narratives, Chandor parvient à offrir un mélange des genres habile qui donne un rendu brut, sophistiqué et incarné. Triple Frontier est donc une œuvre qui mérite que l’on s’y attarde car derrière son apparence faussement virile et régressive d’actionner, se cache un film à la richesse impressionnante.
Triple Frontier : Bande annonce
Triple Frontier : Fiche technique
Réalisation : J. C. Chandor
Scénario : Mark Boal et J. C. Chandor
Interprétation : Ben Affleck, Oscar Isaac, Charlie Hunnam, Garrett Hedlund, Pedro Pascal et Adria Arjona
Photographie : Roman Vasyanov
Montage : Ron Patane
Musique : Disasterpeace
Décors : Greg Berry
Costumes : Marlene Stewart
Producteur(s): Alex Gartner, Andy Horwitz et Charles Roven
Société de production: Atlas Entertainment
Distributeur : Netflix
Durée : 2h05
Genre : Thriller, aventure
Date de sortie : 13 mars 2019
Surfant sur une vague déjà amorcée depuis un moment, et légèrement hypocrite, Rebelles met en scène des femmes qui ne se laissent pas abattre par la vie, quitte à prendre les hommes un peu trop pour des imbéciles et à desservir son propos. Cependant, dans une optique à la Tarantino ou un peu cartoonesque, le film a un côté jouissif, qui fait plaisir à voir. Espérons simplement que cette tendance à vouloir vendre un film simplement sur un soit-disant « girl power » ne finisse pas par devenir un simple argument marketing un peu trop creux.
Girl power et marketing
Que l’on soit du côté blockbuster avec Captain Marvelou au cœur du cinéma français avec Rebelles, les femmes ont la part belle au cinéma en ce mois de mars. Il semblerait même qu’elles tiennent la tête d’affiche de nombreuses productions et deviennent un argument marketing. Il n’y a qu’à lorgner du côté de la promo du dernier film de Lisa Azuelos Mon bébé, pour voir à quel point cela peut aller loin. En effet, la réalisatrice et l’actrice Sandrine Kiberlain se sont exprimées dans de courtes vidéos présentées en même temps que les annonces au cinéma. Elles y poussaient les spectateurs dans les salles pour voir Mon bébé, au prétexte qu’il sortait en parallèle de la journée de la femme le 8 mars et qu’il s’agissait de « la seule journée pour parler des femmes » (et c’est bien dommage de présenter ça ainsi).
Or, va-t-on voir Mon bébé en premier lieu parce qu’il met en scène des femmes ou parce qu’il évoque la séparation mère-fille, le besoin de se reconstruire à tout âge ? Rebelles a été moins hypocrite dans sa promotion en mettant en avant le côté « novateur » de son concept : mettre en scène des femmes qui se battent, qui se défendent, ne plus en faire des faire-valoir du cinéma d’action. On pense donc de suite, jusque dans le jaune de l’affiche, à la filiation avec Tarantino et son Kill Bill vengeur.
Être une femme libérée
Pourtant, là où les ennemis d’Uma Thurman étaient aussi bien des hommes que des femmes, Rebelles se contente d’opposer frontalement hommes et femmes. Il n’y a visiblement pas d’harmonie possible. A l’instar de films plus subtiles sur une inversion dans la société des rôles joués par les hommes et par les femmes (on pense notamment à Jacky au royaume des filles), on aurait aimé que Rebelles, tout en assumant son côté foutraque et décalé, aille plus loin dans son propos. Est-ce réellement servir le « girl power » que de renverser les clichés au risque de les accentuer, de créer une fracture ? Oui, il est dommageable que dans Rebelles les hommes soient tous plus stupides les uns que les autres, sans aucune nuance.
Bien sûr, on prend plaisir à voir un potentiel violeur se faire corriger d’une manière aussi épique et drôle dans une scène très réussie. On ne crachera pas non plus sur la bagarre qui se déclenche dans une caravane entre un père et sa fille. Cependant, chacun semble un peu trop enfermé dans son rôle et finalement le côté gag prend le pas sur la réflexion que semble vouloir mener le film. Le féminin a certainement d’autres choses à offrir au cinéma, en complémentarité du masculin. Le risque qui s’offre au cinéma, notamment français, est d’entrer dans une binarité néfaste à une prétendue libération de la femme défendue ces derniers temps. En effet, l’humanité ne gagnera pas à s’opposer frontalement, le cinéma non plus.
Maladresses et réussites
Mais cette maladresse se ressent aussi dans l’écriture de personnages très figés, qui rend l’humour un poil trop lourd car se servant aussi de son contexte social, sans en tirer profit. La conserverie qui est si bien mise en avant dans la scène d’ouverture n’est ensuite que sous-exploitée. Certes, c’est le jeu de la comédie et finalement, cette usine n’est qu’un décor propice au grand pétage de plombs général que raconte le film, mais cela montre à quel point le cinéma français a parfois du mal à se positionner dans ses choix artistiques, peinant à se démarquer d’un contexte parfois pesant. Ainsi s’opposerait un cinéma plus bourgeois, dramatique, et un cinéma plus populaire voire simpliste, comique. Là encore le mélange des genres est rarement envisagé.
Or, c’est de cette capacité à prendre de vrais risques, au-delà du plaisir de voir des femmes fortes à l’écran, à brouiller les pistes, que le cinéma ou même la cause féministe pourront gagner un combat difficile à mener, mais pourtant essentiel. Ainsi il ne s’agit pas seulement de s’appeler Rebelles pour l’être réellement, il faut donner à ces personnages de vrais enjeux. Au-delà de ce discours raté, Rebelles reste un très bon divertissement, souvent drôle, parfois piquant, avec un beau numéro d’actrices : Cécile de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau. Peut-être que le girl power c’est aussi dire que l’on peut être une femme et se battre par cupidité, ici l’argent volé au patron/violeur, être kitsch, féminine ou non, un brin ravagée, parfois complètement déjantée. Les trois personnages forment ainsi un regard sur le déclassement, l’envie d’en découdre avec les humiliations et de ne pas se laisser dicter son destin et ce jusqu’au fameux happy end « ils vécurent heureux… », que le film détourne avec beaucoup d’humour.
Rebelles : Bande-annonce
Rebelles : Fiche technique
Synopsis : Sans boulot ni diplôme, Sandra, ex miss Nord-Pas-de-Calais, revient s’installer chez sa mère à Boulogne-sur-Mer après 15 ans sur la Côte d’Azur. Embauchée à la conserverie locale, elle repousse vigoureusement les avances de son chef et le tue accidentellement. Deux autres filles ont été témoins de la scène. Alors qu’elles s’apprêtent à appeler les secours, les trois ouvrières découvrent un sac plein de billets dans le casier du mort. Une fortune qu’elles décident de se partager. C’est là que leurs ennuis commencent…
Réalisateur : Allan Mauduit
Scénario : Jérémie Guez, Allan Mauduit
Interprètes : Yolande Moreau, Cécile de France, Audrey Lamy, Samuel Jouy, Simon Abkarian
Photographie : Vincent Mathias
Montage : Christophe Pinel
Producteur : Matthieu Tarot
Sociétés de production : Albertine Productions, Le Pacte, Wild Bunch, France 3 Cinéma
Distributeur : Le Pacte
Durée : 87 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 13 mars 2019
Dernier des grands films fondateurs du pionnier américain David W. Griffith, Les Deux Orphelines nous offre une leçon de mise en scène et de montage qui parvient à faire oublier les nombreux défauts du scénario.
Au sujet de David Wark Griffith, l’écrivain et scénariste James Agee (qui a signé le scénario de La Nuit du chasseur, entre autres) a écrit :
« Quand on se penche attentivement sur son œuvre, on a l’impression d’assister à la genèse d’un chant ou à la première utilisation consciente du levier ou de la roue, d’être témoin de l’apparition, de l’organisation et des débuts du langage et de la naissance d’un art. »
Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, le réalisateur du Cuirassée Potemkine, affirme quant à lui qu’il lui doit tout.
De fait, de nos jours, Griffith jouit d’une réputation très ambivalente : il est à la fois reconnu comme un des pionniers du cinéma, inventeur formel sans qui le cinéma n’aurait peut-être pas connu le destin qui est le sien aujourd’hui (rappelons qu’Auguste Lumière lui-même ne croyait pas à l’avenir du cinématographe). Mais lorsque l’on mentionne ses films, une gêne s’installe immédiatement : Naissance d’une nation est un film ouvertement raciste faisant l’apologie du Ku Klux Klan. Par la suite, il tournera Intolerance, aujourd’hui considéré comme un classique incontournable de l’histoire cinématographique, mais qui fut, à sa sortie en 1916, un échec commercial retentissant dont Griffith ne se relèvera jamais vraiment.
Le mélodrame
Adapté d’un roman français qui connaîtra un grand succès, Les Deux Orphelines est le dernier des grands films de Griffith. On peut y voir deux projets distincts.
Le premier est un mélodrame. Le film raconte l’histoire de deux jeunes femmes prises dans le tourment de l’aristocratie débauchée, puis de la violence de la Révolution Française. Tous les ingrédients du gros mélo bien lourd sont présents ici : un enfant abandonné à la naissance, une jeune aveugle, un kidnapping, des gens méchants prêts à abuser de jeunes femmes innocentes, des séparations tragiques, etc. A cela s’ajoute le jeu d’acteur si spécifique au cinéma muet, avec des expressions sur-jouées (surtout de la part des acteurs secondaires ; les deux sœurs Gish, Lilian et Dorothy, qui tiennent les rôles-titres, sont extraordinaires).
La révolution… bolchévique ?
L’autre projet est d’ordre politique. L’emploi invraisemblable du terme « bolchévique » pour qualifier la Révolution française en dit long sur l’état d’esprit de Griffith quand il réalise Les Deux Orphelines. Nous sommes en 1921, deux révolutions ont successivement abattu le trône impérial russe et porté au pouvoir un gouvernement bolchévique, et c’est sans doute de cela que parle réellement Griffith dans son film.
Parce que, sur le plan historique, la présentation qu’il fait de la Révolution française fait doucement sourire. Nous avons droit à l’éternelle opposition entre un Danton gentil et humaniste et un Robespierre froid, intrigant et insensible ; d’ailleurs, pour bien faire comprendre au public américain de qui on parle, Danton est présenté dans les intertitres comme « the French Abraham Lincoln ». Cela en dit long sur les facilités et les raccourcis historiques qui peuplent le film. D’un côté, nous avons une aristocratie décadente et enfoncée jusqu’au cou dans la débauche, comme si elle n’était peuplée que de Marquis de Sade. Les nobles sont oisifs, cruels et méprisants, sûrs de leur supériorité. Face à eux, le peuple des révolutionnaires « bolchéviques » est un peuple de gueux, sale, mais surtout il ne vaut moralement pas mieux que les aristocrates.
Si cette présentation n’était qu’un procédé scénaristique permettant de prendre en étau les deux héroïnes, ce serait déjà suffisamment caricatural. Mais Griffith va plus loin, n’hésitant pas à émettre l’idée que seul le gouvernement américain est un bon mode de gouvernement, et que tout ce qui s’en éloigne est dangereux.
L’art du réalisateur
Alors, résumons : un mélo plutôt lourd et sans grande originalité, et un film politique caricatural. Mais alors, pourquoi regarder encore Les Deux Orphelines de nos jours (du moins la version Griffith ; on pourrait privilégier celle réalisée par Maurice Tourneur ou la très belle version du grand Ricardo Freda) ?
Parce qu’une fois de plus, Griffith y fait un travail technique exceptionnel. Ici, c’est principalement sa science du montage qui est mise en avant. Cela s’illustre de façon magistrale dans deux scènes.
Dans la première, les deux sœurs, séparées, sont très proches l’une de l’autre, prêtes à se retrouver, mais les événements (là encore décidés par la méchanceté des hommes) en décidera autrement.
L’autre scène est à la fin du film, et pour des raison évidentes nous ne dévoilerons rien ici. Mais elle constitue le sommet du film.
Griffith, plus que jamais, affine sa science du montage et montre que celui-ci ne sert pas uniquement à coller des scènes les unes à la suite des autres. Le réalisateur américain fait du montage une des étapes essentielles de l’écriture d’un film.
Et finalement, tous les défauts du film, tous ses raccourcis historiques, tout ce qui nous avait paru ridicule jusque là, est simplement balayé par la force de la mise en scène, par la qualité technique de l’ensemble, par un cinéaste qui ne se contente pas de nous parler de la Révolution mais nous fait vivre ce tourbillon insensé. Griffith nous montre quelle est la force du cinéma.
Les deux Orphelines : Bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=NWGGvu_mG8o
Les Deux Orphelines : fiche technique
Titre original : Orphan of the storm
Réalisateur, scénariste et producteur : David Wark Griffith (scénario signé sous le pseudonyme de Gaston de Tolignac)
Interprètes : Lilian Gish (Henriette), Dorothy Gish (Louise), Joseph Schildkraut (Vaudrey), Monte Blue (Danton), Sidney Herbert (Robespierre).
Photographie : Paul H. Allen, G. W. Bitzer, Hendrik Sartov
Montage : James Smith, Rose Smith
Société de production : D. W. Griffith
Société de distribution : United Artists.
Genre : mélodrame
Durée : 150 minutes