Dumbo, Le Roi Lion, Aladdin.. : Que cachent les remakes de Disney?

Depuis 2010, la firme aux grandes oreilles s’attelle à un immense chantier : reproduire ses classiques en prises de vue réelles. A travers l’exploitation de la nostalgie des spectateurs, Disney semble avoir trouvé le bon filon. Pourtant, derrière ces nouvelles versions du Roi Lion ou d’Aladdin semblent se terrer des considérations plus importantes. Capitalisme culturel, lobbying et histoires de copyright, qu’est-ce qui se cache derrière la nouvelle stratégie de Disney ?

Le singe Rafiki tend le lionceau Simba en haut d’une falaise face à toute la faune d’Afrique qui s’est donné rendez-vous en ce lever de soleil orangé.  » C’est l’histoire de la vie, du cycle éternel » résonne. La nostalgie nous submerge mais un goût de déjà vu s’installe. Venons-nous de revoir la bande-annonce du film de notre enfance ? Ou s’agit-il d’un remake ? Ces premières images de la nouvelle adaptation du Roi Lion, prévue pour 2019, sonnent faux. Quelque chose cloche. Pourquoi ? Ah oui ! On retrouve plan pour plan la même scène que dans le dessin animé original de Disney de 1994. Le constat est alors clair et net : encore une fois Disney n’a pas décidé de proposer quelque chose de novateur autour de ses propres adaptations. Initiée par la ré-adaptation semi-gothique d’Alice aux pays des Merveilles de Tim Burton, la nouvelle stratégie des studios Disney continue de s’étendre vers l’infini et l’au-delà. En 2014 sort Maléfique, première et dernière once d’originalité pour les adaptations en live action, qui avait au moins le mérite d’offrir une histoire alternative à celle de La Belle au bois Dormant. Le film prenait le point de vue de la célèbre méchante sous les traits d’Angelina Jolie. L’année suivante sort Cendrillon, énième version du conte légendaire, par Kenneth Branagh. Et là, on ne trouve pas chaussure à notre pied : la version du classique Disney par Disney n’est qu’une version insipide, sans saveur de l’originale. Une copie fade qui n’invente strictement rien de nouveau et n’enrichit aucune des thématiques du premier film réalisé en 1950. En 65 ans, on pourrait penser que les forces créatrices des studios Disney ont bien changé. Et en vérité, c’est bel et bien le cas. Pourtant, rien ne laisse songer à de la nouveauté face à ces métrages. En 2016 sort Le Livre de la Jungle, exactement le même récit que l’original mais entouré d’un dispositif technologique impressionnant. Les prouesses techniques valent-elles de justifier un tout nouveau film ? On préfère penser qu’innover dans le récit et les thèmes prime sur l’emballage. D’ailleurs, la nouvelle version du Roi Lion n’est à proprement dit pas une adaptation en live action. Il s’agit d’un remake avec un nouveau procédé d’animation. Mais la force du premier n’était-il pas son récit initiatique et bouleversant couplé à une animation fluide, colorée et enfantine ? La comparaison entre les deux Simba est frappante. D’un côté, un résultat organique et mignon, de l’autre une version désincarnée, photo-réaliste et artificielle.

https://www.youtube.com/watch?v=adNs3u-1enY

Un appétit digne de Baloo

Comme pour encore plus confirmer sa volonté de ne rien raconter de nouveau, en 2017 sort la nouvelle version de La Belle et La Bête où Emma Watson campe le rôle de Belle. Ici, on peut jouer au jeu des sept différences pour identifier les légers écarts avec le récit d’origine. Cette tendance de la firme aux grandes oreilles à se contenter de si peu autour de ces classiques reste surprenante. L’entreprise a longtemps été hésitante à produire des suites à ses classiques sur grand écran. Le Roi Lion, Cendrillon, Peter Pan, Le Livre de la Jungle. Tous les intouchables de Disney ont pourtant connu bien des suites, mais intégralement des sorties plus confidentielles directement en DVD pour exploiter un marché à domicile. Le projet de produire en remake tous ces classiques est consternant face au si grand manque d’originalité et d’audace. Par définition, un remake se définit comme une nouvelle relecture de l’œuvre. Elle tire tout son intérêt en capturant des éléments connus de tous pour les transcender, les enrichir ou les digresser. Nous pouvons prendre l’exemple récent de la relecture de Suspiria de Dario Argento par le réalisateur italien Luca Guadagnino. Tout l’intérêt de voir cette nouvelle version puise dans notre connaissance de l’original. Dans son essence, le remake ne peut exister que parce qu’il poursuit une première œuvre. Lorsque la nouvelle version ne décide de n’être qu’une pale copie, elle n’en devient qu’un produit dérivé. L’intérêt devient très vite limité lorsque l’on se rend compte qu’il s’agit de l’identique, reproduit en prises de vue réelles.

Du pareil au même 

C’est le système qu’est en train d’organiser Disney : une production massive de contenu marketing dérivé sous le prétexte d’adaptations live. On peut d’ailleurs se rendre compte que les films décidés pour être « remakés » ne concernent que les plus grandes réussites du studio. Tous les longs-métrages plus clivants et audacieux à la sortie ne sont toujours pas concernés dans le planning de Disney. On peut penser à Hercule, Atlantide ou La planète au trésor. Voir ces longs-métrages sous une nouvelle version n’est-il pas plus excitant qu’un énième Cendrillon ou Livre de la Jungle ? Disney ne le fera pour l’instant pas, préférant limiter les risques au maximum et donc privilégier les œuvres qui font consensus aux yeux du public. Si on critique ces relectures de classiques, on est vite considéré comme rabat-joie. Le spectateur dubitatif serait ce méchant Jafar qui doit dicter ce qui doit sortir de la lampe magique. L’argument le plus utilisé devient alors : Mais c’est pour faire découvrir à une nouvelle génération. Au nom de quoi le passé serait-il déjà obsolète ? Par quel maléfice Le Roi Lion de 1994 ne serait-il plus regardable ? Il est alors intéressant de se repositionner à l’âge où l’on a découvert ces fameux classiques. A moins d’être né en 1940 (salutations à nos plus vieux lecteurs), on a tous fait partie d’une génération ultérieure à la sortie d’un classique. Dumbo ? 1947. Cendrillon ? 1950. Peter Pan ? 1953 ? Le livre de la Jungle ? 1967. N’avons-nous pas vécu avec la même force ces œuvres que nos parents ou grands frères et sœurs ? Là où la direction de Disney pose problème, c’est qu’elle transforme le spectateur nostalgique en pur consommateur. La promotion faite autour des films tient à dire qu’il faut re-découvrir les classiques pour l’adulte  et les découvrir pour l’enfant. Pourtant ces films existent bel et bien déjà. Les uniques copies du Roi Lion ont été perdues ? La Belle et La Bête est devenue si irregardable qu’il doit être corrigé ? La plus grande réussite de Disney a été d’avoir créé des œuvres intemporelles et appréciées de tous. C’est sur cette réussite que Disney exploite ses spectateurs les réduisant à une pure audience marketing. A long terme, la firme de Mickey envoie un message assez nauséabond sur la culture : nos œuvres ne sont que des produits interchangeables valables sur un nombre d’années avant de devenir une nouvelle fois commercialisables. Les ressorties en salles des classiques ne rapportant pas autant qu’une adaptation live..autant en profiter non ?

Une histoire de droits

Derrière ces considérations culturelles et marketing se terre une autre raison : elle est juridique. Ces remakes de Disney par Disney pourraient faire partie d’une plus vaste stratégie du géant de l’industrie pour encore plus asseoir son capitalisme culturel. Pour comprendre cette idée, il faut s’intéresser à la plus fameuse souris de la planète : Mickey, la star et icône absolue de Disney créée en 1928. Le joyeux rongeur rapporterait à la firme plus de 5,8 milliards de dollars chaque année. Un an de Mickey rapporte à lui seul de quoi racheter une franchise comme Star Wars (rachetée par Disney pour 4 milliards de dollars en 2012). Aujourd’hui encore la souris appartient à Disney, mais aurait dû tomber dans le domaine public, donc utilisable par tous, depuis bien des années. En 1984, Mickey aurait dû devenir libre, la loi protégeant à l’époque les propriétés d’une œuvre pendant 56 ans. Mais Disney avait bien prévu le coup. Pendant les années 70, Disney fait battre ses meilleurs lobbyistes auprès du congrès américain pour rallonger l’espérance de vie de leur personnage. Une nouvelle loi est votée en 1976, toutes les œuvres produites après 1922 peuvent être protégées pendant 75 ans. Cette nouvelle loi est même surnommée par les détracteurs comme le « Mickey Protection Act« . Autour de 1995, la question se pose de nouveau et Mickey pourrait devenir libre de droits. Selon Priceeconomics, le comité d’action politique de l’entreprise verse alors un total de 149.600 dollars aux élus de cette campagne. La protection est allongée jusqu’à 95 ans. Depuis 1997, la firme aurait consacré 87,6 millions de dollars en lobbying afin de protéger ses œuvres des différents copyrights. Aujourd’hui, Mickey peut survivre jusqu’en 2023. A moins qu’une nouvelle loi soit votée d’ici là ? Renouveler et dériver ses classiques qui tomberont bientôt sur le coup du domaine public pourrait être un moyen pour Disney de protéger ses œuvres et d’en tirer des bénéfices avant qu’il ne soit trop tard. Ce procédé est d’autant plus choquant que Disney a énormément puisé dans le domaine public pour faire des succès aux bénéfices. Raiponce, Livre de la Jungle, La Belle et le clochard, Bambi, Cendrillon, Aladdin, Pocahontas, Mulan.. Plus d’une vingtaine des œuvres de Disney sont issues du domaine public dans des pays où le copyright act a été plus flexible ou moins soudoyé.

Le Roi Lion, Aladdin et Dumbo sortent déjà l’année prochaine. Le catalogue de Disney s’agrandissant de jour en jour, cette situation pourrait ne jamais se terminer. Dans 15, 20 ou 30 ans nous découvrirons des versions en live action des Disney contemporains comme La Reine des Neiges ou Zootopie ? Sur la stratégie employée par Disney, on peut se demander jusqu’où décideront-ils de s’arrêter. Des quarantaines de leurs films pouvant encore être produites et re-produites indéfiniment pendant les prochaines décennies. Il y a de quoi avoir peur de conditionner Hollywood à la nostalgie et aux ré-éditions. D’autant plus que Disney possède déjà 25 % de l’industrie cinématographique américaine depuis le rachat de la Fox et assoit encore plus son hégémonie. 25 ans après Le Roi Lion, on a enfin compris : c’est ça l’histoire du cycle éternel.

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Wildwood, ou le vertige de la démesure

Depuis "Coraline" en 2009, LAIKA n’a cessé de repousser les limites de l’animation en volume. Présenté au Festival Lumière 2026, "Wildwood : La Prophétie de la forêt" pousse cette ambition à son paroxysme. Si son scénario peine parfois à convaincre, sa prouesse plastique témoigne d’un savoir-faire assez exceptionnel, porté par le travail du chef opérateur Caleb Deschanel qui était présent à Lyon.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.