La musique chez Xavier Dolan, l’un de ses plus beaux personnages

Artiste à part entière, Xavier Dolan soigne chaque détail de ses films. Des couleurs à la composition très précise et parlante, rien n’est laissé au hasard et tout retient l’œil. Amoureux des mots, il se plaît à glisser des citations dans chacun de ses films mais fou de musique, il prend également le temps de choisir minutieusement chaque rythme qu’il va ajouter à ses scènes afin d’en faire un véritable personnage, celui qui parle à la place de ceux qu’il dirige. Nombreuses de ces scènes sont déjà imprimées dans les mémoires alors que le réalisateur n’a que 29 ans et déjà fait 8 films. Retour sur ses choix les plus marquants et pertinents.

Que serait le cinéma sans la musique ? Que serait l’image sans le son ? Une photographie aussi belle soit-elle ne mettra jamais autant en éveil nos sens qu’un film peut toucher chacun d’entre eux. Visuellement, musicalement, tout se rejoint pour livrer des ressentis purs et remplir tout un être de diverses sensations. Les mots, les sons, et les images, c’est le regroupement de ces trois choses et l’équilibre parfait entre elles qui forment des chefs-d’œuvre. Xavier Dolan l’a compris dès son premier film. Qu’elle émane d’un poste de radio dans Juste la fin du monde, qu’elle soit chantée par ses acteurs, doublée par l’originale ou purement extradiégétique, la musique a toute une histoire dans les films du réalisateur. S’il a limité son utilisation à la pure exploitation les premières années en utilisant des titres déjà connus, il travaille en collaboration avec Gabriel Yared depuis Tom à la ferme (2013) et propose de nouvelles choses d’un point de vue dramatique, qui apportent une touche plus homogène à ses films, sans pour autant perdre de sa singularité.

Deuxième visage de ses acteurs, voix de l’émotion
Si les images de Dolan ont fait battre le cœur des plus passionnés de son cinéma, la musique a aussi souvent joué un rôle majeur dans l’amour que l’on peut porter aux œuvres du cinéaste. Les chansons accompagnent ses acteurs au point de parfois même les remplacer en exprimant ce que jamais aucun regard ou mot ne pourra faire. À travers les ralentis sublimes qu’il utilise à plusieurs reprises dans Les Amours imaginaires, Dolan suspend l’instant, et le rend d’autant plus sacré qu’il choisit de faire chanter Dalida sur ces plans à vitesse réduite. Une version de Bang Bang célèbre et céleste qui offre une puissance visuelle au trio d’acteurs dont il fait partie. La scène aurait presque un air de western avec ce duel entre Dolan et Monia Chokri. Céleste, c’est le mot qui se dégage des scènes les plus marquantes musicalement dans son cinéma, que l’émotion soit joyeuse, festive ou profondément mélancolique, l’insertion du morceau parvient toujours à provoquer une envolée particulière dans le cœur du spectateur. Même lorsque le rythme bpm est élevé, l’émotion est au rendez-vous. La première apparition de Laurence en tant que femme au lycée dans Laurence Anyways est illustrée par le DJ Headman et la force du personnage correspond tout à fait à l’émotion déchargée par la chanson. Précédée d’un silence magistral dans la salle de classe, l’intensité provoquée par Moisture est d’autant plus folle et percutante.

« C’est une révolte ? Non Sire, c’est une révolution »

Comment cette phrase aurait-elle pu ne pas laisser présager une scène d’une grande puissance émotionnelle et scénaristique, car elle est bel et bien le point de départ d’un tournant du film et de la vie de son personnage central ?

Mais que serait Xavier Dolan sans son Québec natal et ses références intimement liées ? Comment ne pas penser aux mères lorsque l’on pense à lui ? Il est inévitable de parler de l’un de ses plus grands chefs d’œuvre dont le titre se rapproche de sa source d’inspiration fétiche, Mommy. Un CD qui fait chanter Céline Dion et Antoine Olivier Pilon le temps d’un moment suspendu, encore, où une mère et son fils se rapprochent et semblent faire une trêve. À la manière d’un Kechiche, Dolan a toujours le don d’insérer des scènes de danse au bon moment, comme pour offrir une pause à ses personnages, qui laissent leur corps s’exprimer durant quelques minutes avant de retomber dans le sujet douloureux, ou sérieux. Nombreux sont ceux qui auront écouté Céline Dion des semaines durant après avoir vu ce film tant la chanson marque les esprits et la scène, le cœur. Il serait même conseillé pour lire cet article d’écouter toutes les chansons divinement utilisées bien par Dolan, parce qu’il change à jamais l’écho qu’elles peuvent avoir en nous. Mommy a aussi vu l’utilisation de deux chansons à hauts risques. Connues, chantées par cœur et reconnues, Dolan remet au goût du jour Wonderwall d’Oasis, que l’on avait marre d’entendre partout comme le classique reconnu des années 90, à juste titre, en proposant une scène d’une grande liberté, elle aussi, gravée dans les mémoires. Mais le plus surprenant dans ce film, c’est l’utilisation de Born to die à la fin du film. Si l’on savait que Xavier Dolan pouvait avoir n’importe quelle chanson dans son film, on ne s’attendait pas vraiment à entendre Lana Del Rey et pourtant, la symbiose des deux fonctionnent à merveille, non pas qu’on en doutait mais cette surprise fut plutôt bonne, à l’image de la reprise de Stand by me par Florence and the machine, utilisée dernièrement dans Ma vie avec John F.Donovan, véritable pépite musicale. Le réalisateur peut convaincre les plus belles voix du paysage pop musical actuel de faire partie de son aventure cinématographique.

https://www.youtube.com/watch?v=3bAAZiDgPxA

Couleurs musicales, synesthésie d’un cinéaste peu banal

Si l’on connait le goût et le soin particulier de Dolan pour les couleurs, grande richesse de la composition de ses images, les choix musicaux dont il fait preuve sont un énième atout pour colorer ses plans. Dès son premier film, alors qu’il n’a que 19 ans, il propose une scène géniale dans J’ai tué ma mère. Avec Noir Désir de Vive la fête, le réalisateur montre les premiers émois de son personnage en peinture, en musique et en accéléré, contrairement aux ralentis qu’il chérira dans ses prochains films. Dolan expérimente, s’amuse des couleurs, propose un certain esthétisme qui deviendra bientôt sa marque de fabrique, avec ce cadrage particulier où les acteurs en plans rapprochés poitrine sont au bas de l’écran tandis que tout le reste de la scène parle autant d’eux que pour eux. Effet qu’il reproduira immédiatement dans Laurence Anyways avec l’une des plus belles scènes du cinéma, rien que ça oui. Passionnée et fusionnelle, la relation entre Fred et Laurence est profondément bouleversante. Moderat pose des notes sur leurs retrouvailles colorées où les deux époux sortent et une pluie de vêtements leur tombe dessus. Et la musique dans tout ça ? Que ce soit pour l’une comme pour l’autre, elle accompagne ces traits de couleur vifs qui ramènent à un point essentiel du cinéma de Dolan : être vivant, fier et ressentir. C’est ce que son cinéma apporte et ce que ces morceaux transportent et ajoutent aux scènes déjà sublimes. À la manière de Steve fuyant l’hospice sur Born to Die à la fin de Mommy, chaque scène musicale et colorée est une respiration, un frisson d’émotion où se chevauchent liberté et sensation. Des hymnes à la vie.

Lorsque l’on pense à l’électro, on voit tout de suite des couleurs, des lignes qui se confondent, fusionnent, des formes qui se déforment et des corps qui bougent. Xavier Dolan est familier de ces ambiances-là. Que ce soit dans Les Amours imaginaires où The Knife fait déborder la sensualité et l’obsession pour l’objet du désir de Francis et Marie, ou bien dans Laurence Anyways quand The Cure fait danser et chavirer Fred et Laurence en osmose, les boîtes de nuit ont toute leur place dans la filmographie de Xavier Dolan. Dès son premier film, il introduit un ralenti sur Tell me what to swallow où la sensualité prend toute sa place, parce que les choix musicaux du réalisateur appuient toujours l’intime qu’il veut capter et faire transpirer de sa pellicule.

Parler de la musique chez Xavier Dolan sans aborder son avant-dernier film où il conjugue tube de l’été et casting français 5 étoiles aurait été un oubli important. Si faire passer du Céline Dion était plus ou moins attendu de la part du cinéaste, retrouver O-Zone dans un de ses films était pour le moins inattendu. Et c’est encore une fois une scène pleine de vie où la musique absorbe les tensions et les rancœurs, comme dans Mommy, que l’on retrouve ici aux détours d’une danse de Léa Seydoux et Nathalie Baye.

Costumier, monteur, scénariste, réalisateur, acteur, Xavier Dolan sait tout faire, ou presque, il n’a pas encore composé ses propres chansons pour ses films mais montre une capacité admirable à toujours viser juste dans ses décisions musicales. Du classique aux années 80 en passant par la variété ou l’électro, chaque style a su trouver une raison d’être dans la filmographie du réalisateur québécois.

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Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

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