Ses thrillers ont tôt été remarqués. Et pour cause : Séquestrée, son premier roman, fut un best-seller aux États-Unis et en Allemagne, au point de se vendre à plus d’un million d’exemplaires et de remporter l’International Thriller Writers Award for Best First Novel. Son second livre, Il coule aussi dans tes veines, a également connu un vif succès, puisqu’il fut traduit dans vingt pays et se hissa parmi les meilleures ventes du New York Times et du Spiegel. Si Des yeux dans la nuit ne rencontra pas le même enthousiasme que ses deux prédécesseurs, comme l’attestent notamment les classements de vente communiqués par Amazon, il a néanmoins le mérite de clôturer une trilogie solide et cohérente, aux thématiques souvent analogues, placée sous le patronage de la psychanalyse.
Chevy Stevens a grandi dans un ranch sur l’île de Vancouver, au Canada. Elle fut diplômée en Arts appliqués, puis agent immobilier, avant de se lancer dans une carrière de romancière. Dans une interview publiée en 2013 par 20 minutes, elle se dit passionnée par la psychologie. Ces éléments autobiographiques, on les retrouve en bloc dans ses trois premiers romans. L’île de Vancouver est le principal théâtre des événements qu’elle narre, sa première héroïne n’est autre qu’un agent immobilier retenue captive par un dangereux psychopathe et la psychiatre Nadine Lavoie se trouve au cœur des deux derniers romans cités – tandis que Séquestrée ne déroge pas non plus à l’exploration de la psyché humaine.
1/ La psychanalyse. La série Les Soprano exposait les états d’âme du chef de la mafia du New Jersey dans le cabinet du Dr Melfi. La dualité du parrain incarné par James Gandolfini était éventée à travers des séances de psychanalyse donnant lieu à un double décryptage : celui d’un personnage complexe d’abord, criminel sanguinaire doublé d’un farceur souffrant de crises d’angoisse ; celui du spectacle télévisuel ensuite, puisque les événements mis en scène étaient ensuite commentés par leur principal instigateur. Dans les deux premiers thrillers de Chevy Stevens, le cheminement est légèrement différent : les séances chez le psy constituent la seule fenêtre ouverte sur les mésaventures vécues par deux jeunes héroïnes. Annie et Sara se livrent à leur thérapeute selon une modalité binaire : elles confessent leurs sentiments, leurs espoirs ou leur mal-être, mais exposent aussi les éléments narratifs qui, assemblés, forment l’histoire contée par Chevy Stevens. Les manipulations mentales, dans les trois romans, et surtout le dernier d’entre eux, n’y apparaissent que plus clairement : Annie conserve de sa période de captivité les servitudes imposées par son bourreau ; Sara éprouve des sentiments ambigus au sujet d’un père biologique sanguinaire mais prévenant ; Nadine Lavoie étudie les mécanismes d’enrôlement d’une secte dirigée par un gourou charismatique et pédophile.
2/ La cellule familiale et ses failles. « J’aime explorer la dynamique mère/fille, la relation d’un père à ses enfants et les liens existants au sein d’une fratrie. Il peut y avoir tellement de tensions et de douleurs dans une famille, mais également de grandes joies et beaucoup d’amour. » Dans les trois romans présentement analysés, Chevy Stevens accorde une place prépondérante à la famille. Séquestrée met en scène une famille recomposée, des tensions et jalousies entre soeurs et cousines, des rapports mère/fille parfois exécrables, mais aussi une trahison familiale des plus sordides. Il coule aussi dans tes veines se veut encore plus dense en la matière, puisqu’il y est question d’adoption, de l’attention disputée d’un père, de la recherche de parents biologiques et de trois soeurs aux liens distendus. Qui a été favorisé au détriment de qui ? Pourquoi Sara repousse-t-elle indéfiniment l’écoute du CD de Kyle, le petit ami de Mélanie ? Qu’est-ce qui explique le comportement parfois abject de cette dernière vis-à-vis de sa soeur ? Des yeux dans la nuit repose dans une large mesure sur le sentiment d’abandon ressenti par Lisa à l’endroit de sa mère Nadine, et sur le désarroi de cette dernière face aux accoutumances tenaces de sa fille. Une autre manière d’envisager cette thématique serait de postuler que la communauté d’Aaron Quinn renvoie elle aussi, en seconde intention, à la famille : de substitution, par vulnérabilité et avec pertes et fracas. Dans tous les cas, l’incommunicabilité semble être le mal qui ronge ces noyaux éprouvés.
3/ Le deuil, les méchants inattendus, les femmes. Derrière la thématique familiale se cache une autre : le deuil. Il est concret et actuel dans Séquestrée, symbolique et filial dans Il coule aussi dans tes veines, pluriel dans Des yeux dans la nuit (le mari, le statut de mère, la mémoire, la patiente Heather, le chien). Même Vérité posthume, la courte nouvelle révélant le passé trouble de Sandy McBride, le sergent du roman Il coule aussi dans tes veines, fait la part belle à ces deux récurrences : le deuil concerne ici la mère de l’héroïne… qui aurait supposément été assassinée par son époux ! Il existe bien entendu d’autres liens entre les quatre ouvrages précités : si la menace apparaît protéiforme – un inconnu sadique et sociopathe, un tueur en série particulièrement rusé, un gourou pédophile –, les méchants inattendus peuplent l’imaginaire de Chevy Stevens. Un ami de la famille, un policier, une mère, un beau-fils, le mari d’une patiente (malgré lui) : il est difficile d’évoquer toutes ces figures sans rien divulgâcher. « Derrière un visage angélique, une inspiration démoniaque », résume en une formule laconique l’éditeur L’Archipel. Force est de constater que cette inspiration méphistophélique frappe exclusivement les femmes, puisque tous les personnages principaux de l’auteure canadienne, en ce y compris ceux qui irrigueront les ouvrages succédant aux quatre que nous mentionnons ici, sont exclusivement féminins.
La souffrance au travail, difficile d’y échapper. Malheureusement, cela peut tourner très mal, parfois jusqu’au suicide sur le lieu même du travail. Alarmant et révélateur. La rentabilité, jusqu’à quel prix ?
Première particularité de cette BD : elle commence par la fin, avec une introduction montrant une veuve avec son avocate. Obtiendra-t-elle gain de cause pour faire reconnaître l’employeur responsable du suicide de son mari ? Le cas pourrait faire jurisprudence.
Deuxième particularité de cette BD : son titre à la première personne à propos d’un personnage dont on sait dès le début qu’il est mort. La contradiction fait son effet et rend bien compte du contenu de la BD qui retrace le parcours fatal du personnage depuis ses origines familiales jusqu’à son acte désespéré au travail.
Troisième particularité de cette BD : son style graphique qui fait sentir l’évolution psychologique du personnage central. Le trait ne cherche jamais la caractérisation trop précise des individus. On peut le regretter pour l’aspect esthétique, mais la précaution permet de garder une distance salutaire vis-à-vis des personnages qui restent des personnages de BD. Pour ce qui est de l’esthétique, le dessinateur choisit de présenter chaque planche en noir, blanc et une couleur qui varie régulièrement (au début par planches successives, ensuite par séries de cases). L’effet n’est pas désagréable, mais un peu artificiel.
Quatrième particularité (fondamentale) de cette BD : son sujet. Autant dire que l’album se lit bien, sans doute grâce à la crédibilité des situations et l’évidente montée du stress, avec l’implacable enchaînement des circonstances. Puisqu’on connaît la chute, on voudrait comprendre.
Ingénieur automobile
Structuré en chapitres, l’album montre bien l’engrenage dans lequel le futur suicidé s’engage sans réaliser ce qui l’attend. Issu d’un milieu relativement modeste, le jeune homme fait de solides études pour devenir ingénieur. Passionné d’automobile depuis son enfance, il voit son rêve se réaliser quand il se fait engager par un groupe qui ressemble étrangement à Renault. Inévitable, le rapprochement émerge avec le prénom du personnage (évoqué enfin page 12) qui s’appelle Carlos… comme Carlos Goshn, PDG de Renault de 2005 à 2019. Pour ne pas trop pointer dans une direction unique, le logo de la boîte est une tête de cheval qui rappelle plutôt le cheval cabré de Ferrari. Ultime clin d’œil page 109, avec un bolide type Formule 1 (qu’on aperçoit sur la couverture), dans le grand hall de l’usine.
Le monde du travail, son univers impitoyable
Puisqu’il est vital d’obtenir un emploi rémunéré, le stress existe avant même d’entrer dans le monde du travail. Une fois embauché, il faut se faire sa place dans un univers généralement sans pitié. Les connaissances acquises pendant les études peuvent constituer un bon atout, rarement suffisant. Au travail, il faut des résultats, mais aussi faire son chemin en tenant compte des personnalités et agissements des collègues. Surtout que certain.e.s ne se gênent pas pour user de moyens psychologiques (raffinés, subtils ou brutaux, rarement anodins), pour parvenir à leurs fins : que ce soit pour se faire payer un café au distributeur, négocier une augmentation ou de nouvelles fonctions, séduire un(e) collègue ou l’obliger à travailler davantage. D’innombrables cas de figure peuvent se présenter (l’album n’en illustre qu’une partie) et ce d’autant plus facilement que l’entreprise est de taille. C’est un peu comme une jungle où tout peut arriver et où le pouvoir représente un enjeu tellement décisif que le principe du « diviser pour mieux régner » revient régulièrement.
La pression… pas seulement des pneus
Comment fait-on face à la pression ? Selon les caractères et les possibilités des uns et des autres : en se concentrant sur son travail, en affichant le masque de la décontraction et de l’assurance, en parlant beaucoup et fort, en donnant des ordres, en flattant celles et ceux qui détiennent du pouvoir, en visant d’emblée le haut de la hiérarchie. La palette des possibles est très riche (les auteurs le font sentir) et les plus malins combinent les attitudes selon les moments, les ambiances ou leurs interlocuteurs.
Le suicide au travail
Il arrive que la pression devienne insupportable, parfois jusqu’à conduire au suicide. En France, des cas ont été médiatisés, dans des grosses entreprises comme Renault ou France Télécom. Les RH ont intégré le phénomène pour surveiller les éléments les plus fragiles et tenter de prévenir (parce que guérir…). Malheureusement, le phénomène existe toujours et ne fait que s’intensifier.
En disséquant un cas, cette BD donne à réfléchir. Pourtant, sa teneur clairement revendicative me semble orientée vers un seul axe : rendre le travail plus humain ou demander à ce que la tendance (à la déshumanisation) s’inverse.
Perversion d’un système
Les décisions visant à la rentabilisation du travail nuiraient systématiquement aux relations humaines. Vision outrancière pour illustrer un cas extrême ? Peut-être, car ici l’ensemble se rapproche progressivement d’un système totalitaire qui limite (contraint) de plus en plus la liberté individuelle. La rationalisation irait donc à l’encontre du but recherché. Dans ces conditions, l’individu se retrancherait derrière son absence de responsabilité personnelle vis-à-vis de dysfonctionnements clairement identifiés. Simples effets pervers ? N’oublions pas que l’ensemble est conçu par des personnes et fonctionne sous les actions combinées d’êtres humains.
Où chercher les responsabilités ?
En choisissant comme titre Le travail m’a tué (Carlos s’exprime, mais les auteurs conçoivent la BD), Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande (scénario), ainsi que Grégory Mardon (dessin) incitent à considérer l’entreprise seule comme pleinement responsable du drame. Les actionnaires étant évoqués à un moment, cela sent un peu l’aveu d’impuissance par la dénonciation d’un système, puisque tous les noms qui pourraient émerger ne sont que ceux des valets de ce système.
La lecture cynique de cette BD consisterait à voir Carlos comme un naïf et un faible. Justification possible : le suicide est un acte individuel et personnel (parfois sous le coup d’une impulsion irraisonnée, malheureusement), qui plonge l’entourage dans l’effarement, l’incompréhension.
Juridiquement, chercher à mettre toute la responsabilité sur le dos de l’employeur se défend. Par contre, moralement, la BD montre que cela ne colle pas. La vraie question serait de savoir dans quelle mesure un individu peut dire stop et quitter ce système qui le broie. Le suicide signale l’absence d’échappatoire acceptable.
La veuve… Elle semble ne pas voir ou comprendre qu’elle porte sa part de responsabilité dans le suicide de Carlos, alors qu’elle l’a juste incité à dédramatiser. Sa motivation ? Conserver sa vie de couple (et la maison à Saint-Cloud), faire des enfants et les voir grandir. Un personnage presque caricatural à force de banalité et de lieux communs. Mais son incompréhension des difficultés rencontrées par son mari, ses emportements et réflexions ont contribué à faire monter la pression. Pas plus que les autres personnes côtoyant Carlos (chacun.e se réfugiant derrière ses intérêts personnels), elle ne lui a présenté une porte de sortie vivable.
Avec ses exigences un peu aveugles, ses réorganisations continuelles, ses changements de responsabilités (irresponsables) mettant les techniciens (ceux qui œuvrent à la production) dans des situations impossibles (car soumises à des décisions technocratiques), l’entreprise est effectivement coupable. Mais l’entreprise, ce sont des personnes. Est-ce que d’autres personnes à la place de celles qu’on voit diriger ne feraient pas plus ou moins la même chose ?
Si le monde va mal, c’est aussi parce que personne ne trouve la solution pour calmer le jeu, pas seulement au travail. Maintenant, bonnes vacances à celles et à ceux qui peuvent en profiter !
Le travail m’a tué, Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande (scénario), Grégory Mardon (dessin) Futuropolis, juin 2019, 120 pages
En réalisant La Grande évasion, d’après un fait authentique, John Sturges signe un des films de guerre marquants du cinéma hollywoodien des années 60, avec un casting parmi les plus remarquables.
1963. Après le succès international des Sept Mercenaires, l’équipe qui avait produit, réalisé et interprété le western se réunit à nouveau. On retrouve Steve McQueen, Charles Bronson et James Coburn dans la distribution, Elmer Bernstein à la musique, et le grand John Sturges à la réalisation. Et on retrouve ici les qualités déjà présentes dans Les Sept Mercenaires.
Cela commence par la musique, une marche militaire entraînante et joyeuse qui reste en tête longtemps après avoir vu La Grande évasion. Bien entendu, l’interprétation est formidable. Steve McQueen joue à fond sur son image « cool » : blouson de cuir, gant de base-ball à la main, s’amusant à lancer la balle pour passer le temps quand il est au trou, et surtout devenant carrément iconique en enfourchant sa moto. A ses côtés, outre ses camarades des Sept Mercenaires, on trouve un casting anglo-américain de toute beauté : Richard Attenborough en cerveau des évasions, Donald Pleasance, David McCallum, Gordon Jackson, James Garner et même Angus Lennie, moins connu que les autres mais inoubliable lorsque l’on a vu le film.
Et à la tête de tout ce beau monde, John Sturges est au meilleur de sa forme. Son sens du rythme est sans faille : il parvient à faire un film de près de trois heures sans le moindre temps mort, en alternant savamment scènes d’action, suspense, drame et même humour. Car La Grande évasion réserve quelques scènes très drôles, comme cette célébration du 4 juillet par les détenus américains, avec distribution d’un tord-boyau de fabrication artisanale.
Une des autres grandes qualités de la réalisation réside aussi dans l’organisation spatiale du film. Dès la scène d’ouverture, nous faisons un tour du camp de prisonniers où se déroulera une partie importante du long métrage. Jamais le spectateur n’est perdu dans les multiples recoins du camp, et chaque espace est utilisé à un moment ou à un autre : les dortoirs bien sûr, le bureau du directeur, mais aussi les jardins, les barbelés, les miradors… Avec une efficacité souveraine, Sturges ne laisse rien au hasard : tout ce qu’il montre est nécessaire à l’action.
Depuis la fin des années 50, le cinéma propose des films de guerre à grand spectacle avec casting foisonnant : Le Pont de la rivière Kwai, de David Lean, Le Jour le plus long (signé par plusieurs réalisateurs, parmi lesquels l’Allemand Bernhard Wicki et l’Américain Andrew Marton) ou Les Canons de Navarone, de Jack Lee Thompson. D’un certain côté, La Grande évasion s’inscrit dans cette mode qui durera un long moment. De plus, La Grande évasion se présente comme l’adaptation d’un fait authentique (même s’il a été fortement remanié pour le film).
Et cependant le film se démarque des réalisations habituelles sur la Seconde Guerre mondiale. Se déroulant en immense partie dans un camp de prisonniers, il prend ainsi un soin particulier à ne pas jouer dans la même cour que le film à succès de David Lean. Ici, on ne pose pas trop de réflexions sur les accords de Genève et les protections dont pourraient bénéficier les prisonniers. Dès le début, le ton est donné : dès qu’ils débarquent dans le camp, les prisonniers cherchent la moindre faille dans la sécurité, le moindre petit angle mort dans la surveillance des miradors, la fragilité de la palissade, etc. Il faut dire que les prisonniers réunis ici sont tous des pros de l’évasion, et que le camp a été conçu et fabriqué spécialement pour eux.
Or, pour ces hommes, l’évasion n’est pas seulement une question de liberté : c’est une obligation morale. Très vite les enjeux sont fixés : pour tout officier emprisonné, le devoir est de chercher à s’évader de toutes les façons possibles. C’est bel et bien une question d’honneur, de devoir moral. L’évasion, c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Et si La Grande évasion ne nous propose pas de grandes scènes de combat, si l’on n’y voit aucun tank, s’il évite toute l’artillerie lourde des films de guerre traditionnels, il appartient pourtant pleinement à ce genre.
Cela lui confère une sorte de recul par rapport aux événements (ce qui permet l’humour), mais cela n’empêche pas Sturges de nous offrir un film spectaculaire et passionnant.
Synopsis : 1943. Des prisonniers, ayant tous pour point commun de s’être déjà évadé d’un camp allemand, sont réunis dans un camp spécial d’où toute évasion serait impossible. Ce qui ne les empêche pas d’essayer…
La Grande évasion : bande annonce
https://www.youtube.com/watch?v=svDSVgrw7B8
La Grande évasion : fiche technique
Titre original : The Great Escape
Réalisation : John Sturges
Scénario : James Clavell, W. R. Burnett
Interprètes : Steve McQueen (Hilts), James Garner (Hendley), Richard Attenborough (Bartlett), Charles Bronson (Danny), Donald Pleasence (Blythe), James Coburn (Sedgwick), David McCallum (Ashley-Pitt), Gordon Jackson (MacDonald), Angus Lennie (Ives)
Photographie : Daniel L. Fapp
Montage : Ferris Webster
Musique : Elmer Bernstein
Production : John Sturges, James Clavell
Société de production : The Mirisch Company
Société de distribution : United Artists
Date de sortie en France : 11 septembre 1963
Genre : guerre
Durée : 172 minutes
On a aimé rire avec ses films. On a apprécié ses personnages truculents. On a entendu ses coups de gueule et ses engagements. Jean-Pierre Mocky a fait partie intégrante du paysage cinématographique français, où il s’est rendu incontournable. Au point que sa personnalité forte et attachante nous manquera.
Lorsque j’évoque Jean-Pierre Mocky, ce sont d’abord les comédies qui me viennent en tête. Bien entendu, il était aussi un grand réalisateur de polars, bien noirs, bien sombres, très engagés politiquement, et dans lesquels, le plus souvent, il se donnait le rôle principal. Généralement un rôle de franc-tireur isolé, seul contre tous, mais terriblement attachant, et fonçant dans le tas tête baissée. C’était comme s’il tenait son propre rôle, celui du mec à contre-courant qui ne lâche rien parce que ce qu’il fait correspond à ce qu’il est.
C’était sans doute cela la première et la principale qualité de Jean-Pierre Mocky : sa sincérité. Pas une once de duperie en lui : il faisait ce en quoi il croyait dur comme fer. Jamais il n’a cédé aux sirènes de l’hypocrisie commerciale. Qu’on aime ou qu’on déteste, il s’en moquait, Mocky. Lui, il disait ce qui lui tenait à cœur, il filmait comme il était.
D’ailleurs, l’hypocrisie, la duplicité, c’étaient ses cibles majeures. Le conformisme et le pouvoir en place également. Durant toute sa carrière, il s’est plu à combattre tous ceux qui, de part leur fonction ou leur place sociale, possédaient et abusaient de leur pouvoir. Bien entendu, les policiers ont été des victimes de choix, souvent ridiculisés dans des comédies qui ressemblaient à des courses-poursuites (Les Compagnons de la marguerite, La Grande lessive (!) ).
Les compagnons de la marguerite : bande annonce
https://www.dailymotion.com/video/x2jrwja
C’est ainsi que Jean-Pierre Mocky va peupler ses films de personnages marginaux, tendres et décalés dont l’objectif principal sera de mettre à nu cette hypocrisie et de détruire ce conformisme. Dans Les Compagnons de la marguerite, c’est Claude Rich, admirable faussaire, qui va trafiquer les registres d’état-civil pour annuler certains mariages, libérant ainsi des maris et des femmes mécontents de leur situation (et permettant à Mocky de s’en prendre joyeusement à une institution de l’état bourgeois). Dans Le Miraculé, il s’attaque au business de Lourdes. Le personnage de Victor Lanoux dans Y a-t-il un Français dans la salle ? met à nu le fonctionnement des hautes sphères de l’état, avec sa corruption, son arrogance et sa police aux ordres.
D’aucuns pourraient lui reprocher de manquer de finesse. Dans ses films, les vulgarités sont fréquentes, les ficelles sont grossières. Mais il faut considérer les films de Mocky comme des armes servant à dénoncer des réalités vulgaires et grossières. Chez Mocky, la vulgarité et la violence verbale sont toujours du côté des possédant, des vainqueurs, des dominants. A l’inverse, ceux qui combattent ce système politique sont souvent plus fins, plus subtils, plus élégants aussi. Il faut voir l’émouvant parcourt suivi par le personnage de Victor Lanoux dans Y a-t-il un Français dans la salle ? Il commence en étant chef d’un parti politique, personnage influent et violent, exploiteur et méprisant. Puis il va être touché par la grâce à travers l’amour d’une adolescente, et le personnage va se transformer en un être émouvant et dramatique.
La sympathie de Mocky allait toujours vers ceux qui se battaient pour leurs idées. Par contre, il pouvait être féroce, et cette férocité n’épargnait personne, du haut en bas de l’échelle sociale. Si, en bon anar’, la bourgeoisie dominante était sa cible préférée, il n’hésitait pas à caricaturer une « France d’en bas » veule et prête à se vendre pour un peu de bien matériel. Personne n’était épargné, et tout le monde en prenait pour son grade.
Jean-Pierre Mocky, c’était vraiment un style particulier et unique. Il ne s’attachait à aucun style, ne relevait d’aucune école (même si son excellent premier long métrage, Les Dragueurs, pourrait se rapprocher de la Nouvelle Vague). L’indépendance était sa méthode, la liberté son mot d’ordre. Il produit, écrit, réalise et distribue lui-même ses films, et sa filmographie devient vite pléthorique : plus de soixante longs métrages à son actif, dont certains succès commerciaux, mais aussi des films beaucoup plus confidentiels, surtout dans les dernières années.
L’une des raisons de la réussite de Mocky, en plus de la sincérité de sa parole, c’est le nombre d’acteurs et d’actrices qui se pressaient pour jouer chez lui. Il y avait les habituels (Michel Serrault et Jean Poiret, Bourvil, Dominique Zardi, Francis Blanche) et ceux qui étaient de passage le temps d’un film (Jean-Louis Barrault, Charles Vanel, Alberto Sordi). Jean-Pierre Mocky disait choisir ses acteurs sur leur « gueule », mais dans la réalité il tissait un lien très étroit avec eux. Il en ressort un plaisir évident à jouer des textes truculents et des personnages décalés dans des situations frôlant l’absurde.
La filmographie de Mocky est d’une grande cohérence, formant une œuvre unie reconnaissable entre toutes. Et lorsque l’on aime ce cinéaste généreux et sincère, alors c’est un plaisir de plonger dans ses films, même s’ils ne sont pas tous des grandes réussites.
Avec la disparition de Jean-Pierre Mocky, c’est une des personnalités majeures du cinéma français de ces soixante dernières années qui nous quitte. Un cinéaste qui n’aura jamais arrêté (il travaillait à un film sur les Gilets Jaunes, évidemment pourrait-on dire quand on connaissait le bonhomme). Il nous reste ce plaisir coupable à revoir ces films uniques et audacieux.
Vacances ne signifie pas toujours farniente ni faire la crêpe au soleil. Dans le savoureux Little Miss Sunshine de Jonathan Dayton et Valerie Faris, l’escapade familiale est aussi un moment propice pour se reconnecter avec soi-même et avec ses proches.
Synopsis : L’histoire des Hoover. Le père, Richard, tente désespérément de vendre son « Parcours vers le succès en 9 étapes ». La mère, Sheryl, tente de dissimuler les travers de son frère, spécialiste suicidaire de Proust fraîchement sorti de l’hôpital après avoir été congédié par son amant. Les enfants Hoover ne sont pas non plus dépourvus de rêves improbables : la fille de 7 ans, Olive, se rêve en reine de beauté, tandis que son frère Dwayne a fait voeu de silence jusqu’à son entrée à l’Air Force Academy. Quand Olive décroche une invitation à concourir pour le titre très sélectif de Little Miss Sunshine en Californie, toute la famille décide de faire corps derrière elle. Les voilà donc entassés dans leur break Volkswagen rouillé : ils mettent le cap vers l’Ouest et entament un voyage tragi-comique de trois jours qui les mettra aux prises avec des événements inattendus…
Away we go
Pour nous autres, les vacances sous forme de road-trip, où les enfants et le chien sont coincés à l’arrière d’une Citroën pendant qu’au volant le père grille cigarette sur cigarette, sont bel et bien révolues. A tout le moins, les moyens de transhumance se sont démultipliés. Pour les Américains, habitants d’un territoire beaucoup plus vaste que le nôtre, les grands déplacements autoroutiers et familiaux restent fréquents, aussi bien à la ville qu’à l’écran. C’est ainsi que le genre road movie est un genre florissant, alimenté par toutes sortes de films, allant d’American Honey (Andrea Arnold) pour un des plus récents, à Thelma & Louise de Ridley scott, The Darjeeling Limited de Wes Anderson, mais aussi Nebraska d’Alexander Payne ou Into the Wild de Sean Penn. Ici, on s’intéresse à Little Miss Sunshine, de Jonathan Dayton et Valerie Faris, dans le sous-genre road trip de vacances. Ce film devenu culte se déroule sur un week-end, mais on peut le classer dans notre thématique des vacances au cinéma, puisqu’il s’agit d’un voyage familial dont le but est récréatif, celui d’amener la petite Olive Hoover en Californie à un concours de beauté, le Little Miss Sunshine du titre.
Vacances ne signifie pas toujours coquillages, crustacés, soleil et plage. Ici, sous ses dehors de comédie très réussie et très acclamée depuis sa sortie en 2006, Little Miss Sunshine est en réalité un film doux-amer qui adresse une critique de certains travers de l’Amérique. Olive Hoover (Abigail Breslin) , la protagoniste, est une pétillante petite fille plutôt ordinaire , plutôt boulotte, mais qui souhaite participer à un concours de beauté, puisqu’abreuvée d’ émissions télévisuelles qui glorifient les miss. Elle aura la chance de participer à ce concours, et c’est en famille qu’elle fera plus de 1300 kilomètres depuis Albuquerque pour rejoindre la Californie et le site du concours. Comme pour beaucoup de road-movies qui se respectent, le scenario embarque une famille non seulement disparate, mais quelque peu dysfonctionnelle. Richard Hoover, (Greg Kinnear), le père, est un obsédé de la réussite et de l’American dream, alors même que sa méthode de « succès en 9 points » ne se vend absolument pas , l’oncle Franck (Steve Carrell), sort de l’hôpital après un suicide raté, le grand-père (Alan Arkin, qui a obtenu l’Oscar pour ce « second » rôle) sniffe de l’héroïne au sous-sol, et le grand frère Dwayne (Paul Dano) fait sa crise d’ado en se murant dans le silence sous inspiration nietzschéenne. Seule la mère Sheryl (Toni Collette, impeccable comme toujours) garde le cap, pour permettre à la petite Olive, un adorable sourire en permanence sur ses lèvres, de nager dans un bonheur apparent.
Les 90 minutes du film verront la famille Hoover naviguer de périples en accidents cocasses, de grandes colères à de vrais moments de tendresse et d’amour familial. La combi VW jaune qu’on ne peut démarrer que dans une pente sillonne des paysages mythiques et beaux, dont le magnifique plateau du Colorado qui appelle inévitablement à nos souvenirs de vacances dans le Grand Canyon. Mais elle va surtout traverser une Amérique des gens ordinaires comme ce garagiste qui donne la solution aux Hoover pour leur combi défaillante ou ce policier qui les laisse filer avec un cadavre dans le coffre, aveuglé par quelques magazines porno. Les protagonistes vont aussi rencontrer l’autre Amérique, celle du clinquant et du paraître, avec les petites apprenties miss maquillées comme des voitures volées, ou encore l’animateur du show aussi factice que ses dents blanches.
Dayton et Faris étrillent leur pays et ses petits travers, mais in fine, Little Miss Sunshine est un feel good movie qui respire le grand air et l’évasion. On se sent bien en compagnie de cette famille chaleureuse, drôle et tonitruante, qui se reconstruit sous nos yeux. A l’heure où on écrit cet article, on ne peut pas s’empêcher d’avoir une pensée à El Paso, dans l’état voisin, à peine à 400 kilomètres de leur Albuquerque natal. La famille d’Olive est aux antipodes des tristes événements qui s’y produisent, et on constate que l’Amérique est décidément terre de contraste, où la bienveillance familiale la plus émouvante côtoie la barbarie la plus crasse.
Comme dans la vraie vie, les vacances ne sont donc pas synonymes uniquement de bon temps et d’insouciance dans Little Miss Sunshine. C’est un temps d’escapade, de halte, où chacun peut se reconnecter avec lui-même, et aussi avec son entourage et ses proches. L’ensemble du casting familial, en tant qu’ensemble, a obtenu de multiples récompenses, des prix mérités, tant chaque acteur a personnifié son rôle à son maximum. Face à de sérieux concurrents aux Oscars et autres remises de prix, dont les Infiltrés de Scorcese, ou Babel d’Iñárritu, le film est un des meilleurs de son année de production, en nous faisant passer du rire aux larmes, au travers d’un voyage extraordinairement émouvant. Vive les vacances, si elles sont comme celles-ci !
Little Miss sunshine – Bande annonce
Little Miss sunshine – Fiche technique
Titre original : Little Miss sunshine
Réalisateur : Jonathan Dayton, Valerie Faris
Scénario : Michael Arndt
Interprétation : Abigail Breslin (Olive Hoover), Greg Kinnear (Richard Hoover), Paul Dano (Dwayne), Alan Arkin (‘Grandpa’ Edwin Hoover), Toni Collette (Sheryl Hoover), Steve Carell (Frank Ginsberg), Brenda Canela (serveuse), Julio Oscar Mechoso (Mécanicien), Bryan Cranston (Stan Grossman), Matt Winston (Maître de cérémonie concours)
Photographie : Tim Suhrstedt
Montage : Pamela Martin
Musique : Mychael Danna, DeVotchKa
Producteurs : Albert Berger, David T. Friendly, Peter Saraf, Marc Turtletaub, Ron Yerxa
Maisons de production : Big Beach Films, Bona Fide Productions
Distribution : Twentieth Century Fox France
Récompenses : Alan Arkin aux Oscars et aux BAFTA, meilleur scénario aux BAFTA, plusieurs récompenses pour le casting familial en tant qu’ensemble. 72 récompenses en tout.
Budget : USD 8 000 000
Durée : 101 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 06 Septembre 2006
USA – 2006
Après Jean-Christophe Rosé et Kusturica, c’est au tour d’Asif Kapadia de s’attaquer à la légende Diego Maradona. Portraitriste hors pair, le cinéaste britannique livre une plongée édifiante dans la vie d’un des joueurs les plus passionnants de l’histoire du football. Fascinant de bout en bout.
Explorer l’obscurité pour mieux en faire jaillir la lumière. C’est ce qui semble obnubiler Asif Kapadia. A l’instar de Ayrton Senna (Senna – 2010) ou d’Amy Winehouse (Amy– 2015), Diego Maradona constitue son troisième objet de fascination. Et une fois encore, le regard se pose sur une icône hors du commun.
Diego Maradona est connu de tous. Son talent comme ses frasques ont fait le tour du monde et traversé les âges. De la demi-finale contre l’Angleterre en 1986 et La mano de dios jusqu’à son addiction à la cocaïne, El pibe de oro n’aura eu de cesse de faire parler de lui. Entre adulation et controverses, raconter ce destin tourmenté avec un tel matériel cinématographique devient une évidence. Comme une trajectoire scorsesienne aussi fascinante que sa chevauchée démentielle lors de cette même Angleterre de 86. La vie de Maradona aurait pu être une fiction tant elle est intense, riche et folle.
Pour reconstituer ce morceau de vie, le cinéaste britannique s’est appuyé sur plus de 500 heures d’image inédites, issues des archives personnelles du joueur. Il n’en fallait pas moins pour livrer une recomposition minutieuse et passionnée, rythmée au son d’une musique électrisante et entraînante, dans laquelle il y insuffle une dimension romanesque incroyable.
Le film débute sur une fuite en avant. Une voiture qui file à toute allure vers le stade San Paolo. Il y a les années 80 et son folklore, la liesse populaire est palpable. Le documentaire part des années napolitaines du footballeur argentin pour introduire ce lien indéfectible avec la ville italienne, véritable second protagoniste. La maudite d’Italie, connue pour être la plus dangereuse d’Europe, qui s’est acheté le rêve Maradona, dès lors érigé en véritable dieu-vivant. Une filiation qui cristallise à elle seule la complexité du personnage : du sommet à la déchéance. Comme tout génie, il y a les parts d’ombres, les tentations du côté obscur. C’est en explorant ses conflits conjugaux, son addiction à la cocaïne et ses liens avec la Camorra, que réside toute l’émotion vive du film. Il replace l’humain et ses failles au cœur d’un mythe qui a fini par le dépasser.
Parce que Diego Maradona c’était tout ça : un petit génie des bidonvilles de Buenos Aires qui, à force de persévérance, atteindra les sommets du football mondial. La chute sera lente mais terrible. Le poids de la célébrité, les responsabilités, les mauvaises fréquentations. Un homme avec ses failles, c’est ce que le cinéma a de plus fascinant à nous offrir, et Asif Kapadia le fait avec brio.
Comme Amy, cette chair céleste est tombée sous une célébrité destructrice. C’est l’histoire de l’homme et du mythe. Et elle vaut tout l’or du monde. Immanquable.
Diego Maradona – Bande Annonce
DIEGO MARADONA – Fiche technique
Réalisation : Asif Kapadia
Scénario : Asif Kapadia
Composition : Antonio Pinto
Production : James Gay-Rees, Paul Martin
Monteur : Chris King
Distribution : Mars Films
Après son petit pamphlet adolescent contre l’Amérique et la masculinité toxique, Assassination Nation, Sam Levinson revient cette fois-ci avec la série Euphoria, série « teen » qui analyse de près comme de loin les errements et les démons d’une jeunesse américaine en pleine phase de (dé)construction. Et c’est une réussite : on n’avait pas vu meilleure série « adolescente » depuis la première génération de Skins.
L’adolescence en série ou au cinéma ce n’est pas ce qui manque : Larry Clark et son naturalisme sec et âpre, Harmony Korine et ses rêves éveillés avec les « freaks », et surtout Gregg Araki et son questionnement identitaire et sexuel s’acoquinant avec le fantastique et le surnaturel à l’image de Kaboom, Nowhere ou même dernièrement, sa série « Now Apocalypse ». Sans parler de Gus Van Sant et de plein d’autres. De son côté, Euphoria, se jouant de ces nombreuses références, est une suite logique du précèdent film de Sam Levinson, sans en être un pur décalque : on y suit le parcours lycéen de Rue, tout juste sortie de désintox et tombant petit à petit amoureuse de la jeune Jules.
Le style est toujours aussi percutant, marchant parfois à l’esbroufe, tape à l’œil, montrant les muscles et surtout, en symbiose totale avec cette cohabitation sociale étouffante, entre des sentiments humains assez profonds voire dépressifs, et une surenchère matérielle et superficielle d’une jeunesse qui s’amuse autant qu’elle est trahie par les réseaux sociaux. L’habillage visuel chromatique, sa multitude d’idées de cinéma (reconstitution policière de Rue et Lexi sur la nuit de Jules), les thématiques, son montage syncopé, son univers musical pop, certains dialogues crus, sa sexualisation débordante ou même l’ambiance parfois électrique, nous montrent que nous sommes bien chez Sam Levinson. Malgré ses qualités évidentes, Assassination Nation faisait uniquement de ses personnages, les étendards d’une revendication ; même si la virulence et la sincérité du propos militant étaient de mise, et c’était tout à l’honneur du film, les personnages avaient un certain mal à se détacher de cette intentionnalité d’archétype moral. Euphoria va continuer dans ce sillon là, mais avec beaucoup plus de pertinence, de liberté et de complexité : les personnages vont faire vivre les thèmes abordés et les thèmes vont questionner les personnages sur eux-mêmes, les faire évoluer comme un jeu de ping-pong entre la série et la conscience de chacun d’entre eux.
Euphoria va parfaitement faire se rencontrer l’attraction et le pouvoir du corps avec l’errance et la déréalisation de la personnalité. C’est l’immense force de la série, son foisonnement, la qualité de l’illustration des nouvelles mœurs adolescentes, sa capacité à se déjouer des codes du « teen movie » pour bâtir un espace mouvant, sombre, hybride, transgenre et donc, de voir un environnement télévisuel qui évolue à chaque épisode et qui comprend avec justesse la nouvelle génération et ses travers. D’une scène à l’autre, la série va pouvoir changer de visage, sans jamais moraliser aucun acte, quitter le pouls euphorique de soirées enflammées pour le calme évanescent de certaines discussions, ou voir s’abattre les disputes et sa violence narcissique (le bizutage de McKay et sa relation sexuelle qui s’en suit avec Cassie) et prendre un reflet complément différent : jouer avec sa multitude de personnages et construire un univers en forme de mosaïque. Allant de la jeune Kat, fière de ses formes pulpeuses et se jouant de son pouvoir sexualisant qui grimpe, de Rue et ses multiples addictions, ou de Nate, qui voit en lui une lutte intestinale entre son égo toxique et son miroir paternel qui fait vaciller sa vision de la famille et de la masculinité.
Le format sériel permet à son auteur d’aller plus loin, de faire grandir avec plus de poids ses personnages et arrive à donner une portée plus humaine à ses intentions. L’épisode 1 est un concentré de ce que Sam Levinson va nous offrir : caméra mouvante (zoom, travelling, plan séquence) et luminosité faite de néons, jeunesse libre, sexualisée et violente, questionnement sur le corps et son image, appartenance et abandon à l’autre, féminité et masculinité, joie et dépression, monde adulte et ses fêlures hypocrites voire dissimulées. Il y a une certaine rage dans la manière de faire de Levinson, grâce ou à cause de ses nombreux tics visuels qui peuvent devenir vite rébarbatifs, mais qui épousent de manière prégnante le côté asphyxiant d’un univers juvénile loin d’être rose. Dans Euphoria, on retrouve tout l’attirail de l’épouvantail de la série « teen » : la fille mal dans sa peau, le gosse de riche, la famille réac, le sportif talentueux, la femme qui élève seule ses enfants, le père dominateur, la fille pulpeuse, la cheerleader, le quaterback, l’intello, le gentil garçon, etc. Mais tout cela n’est qu’une illusion, une représentation faussée et la série va tout balayer sur son passage pour jongler sur les multiples niveaux de lecture de chacun, explorer les synapses de cette société, grâce notamment aux réseaux sociaux et leurs possibilités infinies de réappropriation de soi et de culture du moi, pour nous dévoiler une réalité qui n’est pas forcément celle qui se distingue au premier abord.
Même si parfois l’écriture de Sam Levinson y va en mode marteau piqueur pour nouer les relations entre personnages, il est difficile de ne pas être épaté par l’architecture des épisodes et la tenue de l’écriture de la série. Chaque épisode parle d’un personnage en particulier, en partant de son enfance jusqu’à aujourd’hui, allant du contexte jusqu’à la finalité et arrive également à faire vivre tout ce petit monde en même temps. L’épisode 4, épisode choral qui se déroule durant une fête foraine et qui voit toutes les situations voler en éclats en est l’exemple le plus frappant. Mais prenons le numéro 5 comme référence, épisode qui s’intéresse de plus près au personnage de Maddy : la série arrive à traiter de l’amitié, de l’amour toxique et même de l’amour « thérapeutique » et son aspect effrayant, de la violence faite aux femmes et de la douleur procédurale faite aux victimes, de l’amertume maternelle, de la sexualité féminine et sa souveraineté. En un seul épisode.
Derrière toutes ces thématiques, qui sont nombreuses, et souvent traitées de manière assez juste, comme l’âge d’or du lycée et la peur de l’avenir (le dernier dialogue entre Nate et Rue est impressionnant), une chose lie tous les personnages et leur évolution : la propriété de leur corps, leur liberté d’agir et leur libre arbitre. Dans une société où la vie privée est parfois un doux rêve utopique, à force de sextape, voyeurisme, messages et autres manipulations d’URL, Euphoria analyse avec précision les versants d’une jeunesse, qui cherche autant à se construire une apparence comme si elle était un avatar invincible, à colmater les brèches créées par Internet, à être fière de son identité et à déconstruire une normalité de genre et de sexualité. Une société qui a beaucoup de mal à se détacher de sa propre image pour faire confiance à l’autre, comme en atteste cette burlesque relation entre Kat et Nathan, qui lors de l’épisode 8, amènera l’une des plus belles déclarations de cette saison. Une série, qui par sa force technique et d’écriture, son casting impeccable, arrive idéalement à créer une oeuvre générationelle qui parle autant de l’individu que de la société américaine.
Bande Annonce – Euphoria
Synopsis : A 17 ans, Rue Bennett, fraîchement sortie de désintox, cherche à donner un sens à son existence. Elle se lie très vite à Jules Vaughn, une fille trans récemment arrivée en ville après le divorce de ses parents. Dans leur sillage gravitent Nate Jacobs, un sportif dont les problèmes de colère masquent des complexes sexuels ; Maddy Perez, la petite amie de Nate ; Chris McKay, star de l’équipe de football qui peine à suivre les cours ; Cassie Howard, dont le passif sexuel continue de la poursuivre ; Lexi Howard, jeune sœur de Cassie et amie d’enfance de Rue ; et Kat Hernandez, en pleine exploration de sa sexualité.
Fiche Technique – Euphoria
Création : Sam Levinson
Réalisateurs : Sam Levinson, Jennifer Morrison, Pippa Bianco, Augustine Frizzell
Interprétation : Zendaya, Hunter Schafer, Jacob Elordi, Maude Apatow, Angus Cloud, Alexa Demie, Barbie Ferreira
Production (sociétés) : A24, Drake Associates
Distribution : HBO
Genres : Teen/Drame
8x60min
Etats-Unis – 2019
Qui mieux qu’Eric Rohmer pour accompagner nos étés ? Le Mag du ciné nous emmène en vacances durant ce cycle du mois d’août et plonge aujourd’hui dans l’été 1983 de Pauline à la plage.
L’été, les vacances, les rencontres, le sable chaud, les corps dénudés, la mer, le soleil et tant d’autres choses qui font écho en chacun d’entre nous à des souvenirs indélébiles, ceux de nos premiers étés. Nos premiers étés adolescents souvent car les vacances et cet âge complexe se marient très bien. Période empreinte de réflexion, d’introspection et de découverte de soi, l’adolescence trouve durant les vacances sa douce période de remise en cause, d’apprentissage, de premiers pas. Des premières fois, des regards charmeurs, des corps désirés, des rencontres inopinées, et cela suffit à marquer une vie à jamais. Il suffirait alors de murmurer « Été 1983 » pour avoir des frissons à nouveau de ces fraîches soirées d’été où les corps se réchauffaient, se désiraient. Et les langues se déliaient comme dans un film de Rohmer où les dialogues sont aussi intelligents qu’innocents.
Pauline à la plage incarne tout cela dans sa pudeur, sa retenue, et en même temps son exposition des corps et du désir; reste la pureté fragile de Pauline. Pureté pourtant parfois pleine d’assurance dans son opposition marquante à l’hypocrisie adulte; demeure l’innocence d’une adolescente réfléchie et sensée. L’été de Pauline est alors plus marqué par ces paroles qui ne quittent jamais l’écran, ces mots balancés à droite à gauche qui illustrent ce troisième film des « Comédies et Proverbes » de Rohmer basé sur une simple phrase: « Qui trop parloit, il se mesfait ». On regarde donc les adultes faire leurs études du couple, du sentiment amoureux et on observe avec un plaisir certain, Pauline, du haut de ses 15 ans, qui ne connaît probablement rien à tout ça, les contredire avec une finesse grandiose. À la manière de la chanson de Pomme remplie de douceur et d’intelligence, le personnage de Pauline est fascinant de maturité dans son approche pourtant si tendre de toute la situation, des quiproquos, des relations amoureuses qui bercent ses vacances avec sa cousine Marion. La force du cinéma de Rohmer c’est sa capacité à gérer les espaces et les dialogues en prenant chacune des hésitations et des virages de l’amour. Ici, les femmes maîtrisent ces revirements avec une sensualité parfois inconsciente mais fascinante, elles rendront fou chaque amant, chaque amour avorté dans un désir perpetuellement maintenu et entretenu, et une attente folle : celle d’un premier baiser ou de baisers retrouvés.
Partir en vacances avec Rohmer c’est contempler les corps se parler sans toujours se désirer, c’est regarder les bouches ne rien se dire ou ne pas se comprendre, c’est admirer chaque personne, peu importe son âge, sa perversité, son intelligence, et s’en retrouver toujours fasciné car Rohmer connaît l’être humain et sait le filmer. Partir en vacances avec Rohmer, c’est comme une balade d’été, au bord de la plage, les pieds dans l’eau, rafraîchissant, inspirant avec le soleil dans le dos pour se rappeler la chaleur incandescente d’un mois d’août.
Dix ans après, viendra l’été que Kéchiche nous racontera dans son Mektoub my love : canto uno, et lier ces films semblera alors évident dans leur approche du désir et de la chaleur estivale pour offrir en deux oeuvres comme une continuité de ces films de vacances qui remplissent notre regard de soleil.
Les vacances. Ce moment tant attendu par le plus grand nombre : par les petits mais aussi par les grands. Cet instant où il est enfin possible de lâcher prise, de rester cloisonné à la maison pour enfin profiter du temps libre ou au contraire de découvrir le monde et ses secrets. Partir de manière organisée ou de manière spontanée. Errer seul sous la canicule, sentir la bonne odeur de la mer et ressentir le souffle chaud du sable fin ou alors divaguer en groupe en quête de folle soirée.
Sauf que toutes les vacances ne sont pas forcément un moment de bonheur mais restent surtout la possibilité pour certains de faire le point, de devenir soi ou même de partir à la recherche du Graal : à l’image de Masao qui va partir à la recherche de sa mère avec l’aide d’un yakusa blasé et un peu bas de plafond, le dénommé Kikujiro. Dans l’oeuvre de Takeshi Kitano, L’Eté de Kikujiro, les vacances ne sont pas montrées sous le signe de la débauche extrême ni même de la fête à tout-va mais, de manière amusée, sincère et solaire, elles seront synonyme de rencontre et d’imagination, un espace restreint mais libre de toute frontière qui voit se mélanger l’enfance et le monde adulte pour n’en faire qu’un : celui de la découverte. Un univers foisonnant dévoilé par la mise en scène toujours aussi délicate de Kitano : tant par son naturalisme poétique habituel que par ses transgressions métaphoriques et théâtrales.
Alors que Masao voit tous ses amis partir, il reste seul sur un terrain de foot, il est alors temps de prendre son sac, quelques affaires rudimentaires et de partir à l’aventure. Les vacances peuvent alors commencer. Comme deux baroudeurs un peu bringuebalants, lunettes au nez, dans la cambrousse bucolique du Japon, Masao et Kikujiro vont former un duo festivalier assez particulier : entre un enfant mélancolique et un homme taiseux et enfantin qui se trouve des qualités impromptues de père, le long métrage se modulera sous la forme d’un road movie aussi fébrile que poétique. Les vacances, c’est le temps de l’inattendu, de l’inexplicable, de la roublardise ultime où un rien servira d’amusement laconique.
Nos deux joyeux lurons sont des MacGyver des jeux en plein air. A chaque coin de rue, à chaque nouveau patelin, à chaque jeu de regard, à chaque bêtise, une nouvelle rencontre voit le jour et nous ouvre les portes d’un monde que l’on ne soupçonne pas. Que les images soient réelles, fantasmées ou même imaginées, c’est le lieu de l’inconnu qui nous sort du quotidien, cet endroit presque féérique où la liberté est le maître mot de notre pensée, où l’on passe de l’ivresse de l’amusement (1,2,3 soleil) à la chaleur tiède de la solitude salvatrice. Le seul moment où un yakuza peut retourner en enfance et un enfant sentir en lui le goût grisant de l’aventure qu’est le monde adulte. Chacun d’eux met de côté les remous de la vie et n’ont qu’une seule idée en tête : faire que cet épilogue estival ne s’arrête jamais.
Dans L’Eté de Kikujiro, les vacances c’est le bonheur de la première et de l’unique rencontre : celle qui nous fait chavirer d’allégresse et de drôlerie (les motards) ou celle qui nous ramène par sa violence à ce que l’on est ou qui nous laisse pantois devant une telle joie ou une tristesse mesurée. De ce fait, le style de Takeshi Kitano est parfait pour nous faire ressentir cette bulle de vie intemporelle mais à l’horizon prédéfini, faite d’improvisation et de chamaillerie grâce aux faibles moyens du bord. Sa douceur, sa poésie, son rythme apaisant et son sens du silence nous font comprendre l’émerveillement doux amer de ce voyage chez nos deux protagonistes et épouse avec délicatesse et modestie ce moment de création, de communion et de souvenirs que sont les vacances.
La semaine dernière débarquait sur Amazon Prime Video The Boys. Adaptée de la série de comics éponyme signée par les géniaux Garth Ennis au scénario et Darick Robertson au dessin, le show développé par Eric Kripke met en scène un petit groupe d’humains en colère face à une simili-« ligue des justiciers » dans une ambiance moins transgressive qu’attendu.
Synopsis : dans un monde où sont apparus les super-héros, un petit groupe se charge secrètement de contrôler leurs actes plus obscurs qu’épiques et si besoin est, de les réguler mortellement. Pour ce faire, ils devront aussi affronter la terrible entreprise Vought, qui possède les droits d’exploitation de ces êtres exceptionnels qu’elle gère et protège avec ardeur.
Attention : cet article contient des images et discours explicites. En France, l’éditeur Panini Comics destine le comic book The Boys à des « lecteurs avertis ». Quant à son adaptation chez Amazon Prime Video, la série y est déconseillée aux moins de 18 ans.
The Boys, un monde de super-héros par Garth Ennis et Darick Robertson
Avant d’être le phénomène édité par Dynamite Entertainment (Cosmic Guard, Red Sonja), la création de Garth Ennis, au scénario, et Darick Robertson, au dessin, naissait sous l’étendard de Wildstorm, dont la maison mère n’était autre que DC Comics. Cette dernière avait décidé, au bout de dix numéros, de stopper l’édition de The Boys.
Il faut dire que The Boysne les épargnait pas, ni eux ni les voisins de palier. Les héros DC Comics et leur Ligue des Justiciers revisités en Sept, la multitude de personnages Marvel et ses Avengers repensés en Revengers : Garth Ennis s’attaquait à la figure du super-héros en mettant en scène toutes ses ramifications. Ainsi les super capes étaient des héros de comics adaptés en films dans lesquels ils interprétaient leur propre rôle dans ce monde miroir au nôtre. Une multinationale experte en armement, Vought-American Consolidated, créée depuis la Seconde Guerre Mondiale des super-héros. Depuis, elle possède presque tous les droits des super-héros. Oui, les supers capes existent et ils sont créés par Vought grâce à un sérum, le composé V, inventé par un scientifique nazi et notamment utilisé sur les nouveau-nés ou mieux, sur des fœtus produits in vitro. Le composé V, dans le meilleur des états, peut mettre en place de formidables pouvoirs et améliorer les performances des adultes. Mal produit, mal raffiné, il n’est rien d’autre qu’une drogue améliorant ou offrant plus ou moins à long terme certaines capacités.
Ces super-héros artificiels sont promus via une sous-filiale de Vought, Victory Comics, dans des situations épiques maîtrisées et même souvent provoquées par la compagnie. Ainsi les super-vilains sont eux aussi sous contrat avec Vought qui les a notamment utilisés pour mettre à mal le gouvernement soviétique et gagner une guerre froide manquant de surhommes russes. L’entreprise espère, grâce à l’importante propagande exécutée via différents médias et certaines actions super-héroïques, obtenir davantage de place sur le devant de la scène nationale de l’armement en louant au gouvernement son armée de surhommes. Pire que ça, elle désire secrètement prendre la main sur la maison blanche et tenir alors d’une main de surhomme le pouvoir de l’une des plus grandes forces mondiales, les États-Unis d’Amérique. Mais pourquoi leurs prodiges de super-héros – notamment dominés par le Protecteur de la patrie (Homelander), un Superman sociopathe de plus en plus libéré quant à son devoir éthique envers l’humanité – devraient suivre le plan de cette entreprise humaine ? Et ce n’est pas tout…
Le 11 septembre, du côté des super-héros Copyright : Dynamite EntertainmentThe Boys, une histoire de l’humanité Copyright : Dynamite Entertainment
Vous l’aurez compris à la lecture de ces dernières lignes, The Boys est une uchronie, une réécriture de notre propre monde, et en bonne uchronie, la série a construit un cosmos à la complexité propre à cette énorme toile de lumières, de ténèbres et de nuances qui tissent le monde humain de notre bonne vieille planète Terre. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Écosse, la Russie… Le comic book écrit par Garth Ennis (auteur de Preacher, et formidable scénariste sur les séries Hellblazer et The Punisher) et crayonné par un Darick Robertson (Transmetropolitan) en grande forme – de temps à autre épaulé sur quelques numéros par John McCrea et Russ Braun entre autres – voyage à travers ce monde marqué par le super-héroïsme privatisé et l’ultra-capitalisme guerrier de Vought. Ici, la déconstruction de la figure super-héroïque constitue pour Ennis celle de l’histoire humaine, notamment américaine, du 20èmeet 21èmesiècle. La série met ainsi à mal Bush et sa politique américaine, celle plus ancienne du Vietnam, et n’épargne pas le Japon et ses expériences robotiques et biologiques (voir le run sur La Fille), la France qui ne semble plus être qu’un ramassis de clichés pour les étrangers, la Russie et son patriotisme nostalgique… The Boys réfléchit l’histoire moderne occidentale à travers celle du secret super-héroïque. Comic book ultra-violent et sans concession, The Boys constitue ainsi une œuvre monde. L’expérience de lecture emplie de dégout, de mystère, d’épopée sanglante, de honte sexuelle, est intrinsèquement liée à la plongée de P’tit Hughie, victime du super-héroïsme, dans cet univers aux nombreux enjeux dépassant sa petite vengeance, son p’tit bled écossais et nos désirs de divertissement.
The Boys à New York
Justement, la série développée par Eric Kripke (Supernatural, Tarzan & Jane, Timelessco-créé avec Shawn Ryan) échoue à reproduire l’ampleur de ce cosmos à l’écran. Oui, l’idée des produits dérivés super-héroïques est bien présente. Et bien sûr, certains gimmicks propres aux événements geeks sont présents : on pense à l’interview de Seth Rogen (l’un des producteurs du show) jouant son propre rôle de cinéaste fier de faire son premier film du Vought Cinematic Universe. Certes, on retrouve bien la compagnie Vought dont le principal produit ne semble être que le super-héros. Aussi, la même entreprise désire incorporer ses surhommes dans les troupes des armées US. Mais devenons un peu moins passifs : quand Vought a-t-elle été créée ? Depuis quand les super-héros existent-ils ? Le 11 septembre a-t-il eu lieu ? L’histoire humaine telle qu’on la connaît a-t-elle connu l’arrivée des super capes ? Et puis, qu’en est-il en Russie, en Europe, ailleurs dans le monde ?
The Boys ne répond hélas à aucune de ces questions, ne proposant donc pas une contextualisation claire et précise de ce monde censé être parallèle au nôtre. La série n’a pas su mettre en place son Histoire, encore moins son monde. Quasiment tout le show – à l’exception de quelques scènes (à Cuba, au Moyen-Orient) se passe à New York et dans des lieux communs américains (un stade, une supérette, une plaine, un bled paumé qu’on ne découvrira que par une supérette et un appartement). Garth Ennis l’a d’ailleurs mentionné dans une récente interview : l’une des premières importantes différences entre le Hughie Campbell du comic book et celui du show tient du fait que le premier est écossais. Le bonhomme connaît un douloureux événement en Écosse qui l’amènera par la suite à New York, alors que dans la série, Hughie est déjà new-yorkais… Ainsi la dimension mondiale du comic book n’est plus. Idem pour son univers super-héroïque foisonnant et la complexité de la multinationale Vought. Exit les Young Americans, les Payback, etcétéra. Les Teenage Kix, incarnation super-héroïque de la génération Y, semblent appartenir au passé. Et même si les G-Menont ont été cités autour d’un dialogue dans le pilote, aucune image – même publicitaire – ne leur permet d’exister. La citation semble posée à des fins de fan service rassurant : « Oui on a bien lu votre bouquin » – « D’accord, mais où sont les G-Men, où est Terreur ? »
On vous laisse imaginer la suite Copyright : Dynamite Entertainment
Comme l’a noté un grand nombre de médias aujourd’hui surexcités par The Boys grâce à la série d’Amazon, l’un des membres du groupe est aux abonnés absents. Et ils s’agit, ni plus ni moins, du chien le plus terrifiant au monde, Terreur(Terror en version originale). Terreur est le Bulldog de Butcher. Et il est notamment formé à un certain acte. Pour citer Butcher : « Fuck ! ».
Et Terreur est entrainé à fourrer tous les animaux sur pattes, canins comme humains. Cette caractéristique propre à notre héros court sur pattes pouvait en refroidir certains, dont des hauts placés d’Amazon déjà trop bousculés par une simple et régressive scène de chierie sur toit new-yorkais, pourtant intéressante dans la construction narrative de notre cher Homelander. Eric Kripke justifie l’absence de l’animal ainsi : « I really sadly had to make the choice to not play Terror ’cause with everything else we have going on with this show, shooting with dogs is JUST TOO FUCKING HARD. » Peut-être que Kripke arrivera à développer un show avec un chien ? Alors verra-t-on Terreur dans la saison 2 ? Peut-être devra-t-on se cantonner au vide cameo photographique de cette première saison ? Si la bête n’apparaît pas dans la seconde saison, l’hypothèse suivante aura gain de cause : ce show vanté ici et là pour sa transgression ne serait-il pas à la télévision ce que Deadpool est au cinéma, une œuvre qui transgresse gentiment, taquine comme un vilain garçon satisfait de son petit niveau de « bad boy » ?
The Boys, la transgression pour les fragiles ou l’adieu à la subversion ?
Des médias aux spectateurs, les petits assoiffés de sang contre DC et – surtout – Marvel sont satisfaits du petit « cassage en règle » de ces deux entreprises, tant dans leurs méthodes de marketing que de représentation. Les réseaux sociaux abreuvent de commentaires anti-Marvel enflammés par le visionnage de cette première saison. Pourtant, la perte du caractère historico-mondial du comic book met à mal toute déconstruction complexe – donc riche et nuancée – du super-héros et annule donc la subversion menée par Garth Ennis. N’en soyons pas désolés pour Eric Kripke puisque le show se complaît dans ses petites parodies de notre Hollywood super-héroïsé. On peut alors noter une différence importante avec Deadpool, premier du nom : le film ne prétendait pas transformer l’eau en vin, encore moins mettre à mal toute l’imagerie des super-slips, mais affichait une volonté de se moquer de ces derniers via la figure super-héroïque (et antihéroïque) alternative qu’incarne son personnage.
Anticipons tout commentaire : certes, la scène de l’attentat aérien est bien présente dans la série sauf que… Cette même scène concerne le 11 septembre 2001 dans le comic book et présente les Sept à leurs débuts, en plein échec super-héroïque, présentant alors le sombre avenir de ses héros : la désillusion de la Reine Maève se noyant par la suite dans l’alcool ou encore le refus de l’échec par Homelander transformé en mépris pour l’humanité. La scène éraflait la politique américaine des présidents Bush (père, puis fils) qui, exhortée par nombre d’intérêts privés (notamment dans le milieu de l’armement), avait conduit à des conflits intrinsèquement liés aux attentats. Ennis réfléchissait aussi le caractère mythologique du super-héros. En effet, dans la séquence, l’avion ne se crache pas sur les deux tours évocatrices de la puissance nord-américaine, mais sur le pont de Brooklyn. Le même qu’on peut observer d’une rue dans Il était une fois en Amérique, qui lie la populaire Brooklyn à la géante Manhattan. Ainsi les super-héros échouaient et laissaient se cracher volontairement – suite à l’ordre de Homelander – nombre d’individus sur cette voie populaire. L’auteur fait ainsi des super-héros un accident du peuple qui n’a cessé de se galvaniser pour ces êtres incroyables et « parfaits ». Dans la série, la catastrophe se termine dans l’Atlantique, et il y a difficulté à comprendre comment les deux héros – non pas les Sept mais Homelander et la Reine Maève – échouent sur un sauvetage qu’ils devraient savoir gérer depuis le temps… Le caractère malsain et cruel de Homelander est sauf, idem pour la réaction de Maève, et l’humanité de tous les jours est enfin impliquée. Pour le reste, l’avion se crache dans l’océan.
Gare aux supers – Copyright : Amazon Prime Video
https://www.youtube.com/watch?v=pjI-uBwa6cU
Les scénaristes ont fait des choix d’adaptation loin d’être inintéressants (ici le groupe des Boys est au départ dissous et doit se reformer), mais on regrette le fait d’avoir fait de Butcher un vengeur romantique alors que le comic book faisait de cet homme de peu de mots (bien bruts) l’un des êtres plus dangereux de la planète, motivé par la mort de sa compagne et bien plus encore. Ainsi Rayner n’est pas dans le comic book la femme forte dominante que la série post-« me too » nous présente. Cette femme de pouvoir est sexuellement dominée par Butcher qui retire de ces violentes parties de jambes en l’air divers services. Vous trouvez ça de mauvais goût, c’est tout simplement parce que c’est une situation réellement « dégueulasse », aux antipodes de la série qui nous vend un rapport friendly plus ou moins animé par quelques vilains mots.
Vous voilà enfin stupéfaits – et non pas ennuyés – par la relation Rayner/Butcher Copyright : Dynamite Entertainment
On peut par ailleurs évoquer la scène de viol de Starlight qui devait accomplir du sexe oral pour trois super-héros, dont Homelander plus que souriant, et non un. Dans la saga d’Ennis, Starlight désirait se venger contre ces salauds qui jouissaient d’une protection à tout scandale. Salopards d’ailleurs très nombreux. La série de Kripke surfe ici complètement sur la vague #metoo en permettant à Starlight d’obtenir sa revanche grâce aux médias et à l’opinion publique prêts à mettre à mal ce méchant pervers qu’est The Deep. La saison poursuit intelligemment la situation en plongeant dans une mise en abîme par l’exposition de la récupération de l’événement par Vought. On remarque toutefois qu’il s’agit ici d’un seul individu, soit d’un cas isolé parmi les super-héros. Ils ont certes pour la plupart des problèmes, l’alcoolisme pour l’une, la drogue pour l’un, l’égo meurtrier pour l’autre… Sauf que Maève sombre à cause d’un événement et se ferme aux autres (notamment son ex), A-Train veut juste rester l’homme le plus rapide au monde quoiqu’il en coûte (sa santé, son frère), et Homelander était marqué par son enfance de rat de laboratoire et un secret qui pourrait lui apporter joie et allégresse. Humanisés à coup de truelles psychologiques, la communauté artificielle d’enfoirés cradingues couchant avec des prostituées shootées au composé V pour résister aux super-pénis, assassinant de pauvres bougres, et s’enivrant dans une partouse géante fermée aux humains nommée hérogasme, devient dans la série une bande de victimes de leur condition de super-héros. Les pures enflures ou salauds volontaires n’existent plus dans cette série de millenials, et alors le dégoût que pouvait suggérer l’œuvre originale se trouve ici annihilé ou neutralisé en un trash acceptable. En témoignent les dernières déclarations de Kripke sur le fameux hérogasme qui aurait trouvé un moyen de mettre en scène l’événement en évitant de virer dans le « porno hardcore ». En voilà un qui n’a définitivement pas saisi l’expérience de Garth et Robertson, le bonhomme oubliant tout à fait l’aventure de nos Boys au cœur de l’événement tout comme certains actes atrocement libérateurs pour certains de ces salauds en-capés.
Une véritable cruauté à découvrir dans le comic book Copyright : Dynamite Entertainment
Trash qui peut pour le feuilleton
L’aspect trash du show assure une certaine sympathie et surtout une forme d’attente pour la prochaine vilenie tout au long de la saison. De plus, nombreuses sont les séries ayant cherché leur rythme et leur identité visuelle lors des premières saisons (Star Trek Next Generation, Discovery, Les Simpson). En cela, The Boys n’est pas à condamner. Même si l’étalonnage et le manque de différence entre l’imagerie publicitaire et celle du récit des personnages peuvent être troublants le temps d’une bonne moitié de saison. Idem pour le rythme du récit avance beaucoup trop vite dans son pilote comme dans ses derniers épisodes. Cependant The Boyssouffre aussi d’un nombre de raccourcis sidérants. « Quoi ? Cet enfoiré nous a trahis ? Mais non ! » Mais si crétin. Oui, la série souffre d’une écriture emplie de facilités : quand Hughie a-t-il appris que Butcher travaillait pour la CIA ? Pourquoi n’ont-ils pas été assez rigoureux (on parle d’agents secrets désirant assassiner des dieux vivants) pour surveiller PopClaw, fouiller son appartement et alors anticiper les stupides conséquences de leur bête entreprise ? Et puis, qu’est-ce que c’est que ce bâtiment gouvernemental trop secret – où l’on enferme des individus extrêmement dangereux – protégé par six clampins sortis de l’école des fans des forces d’intervention ? Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ce combat entre Starlight et A-Train ? Ceux qui bavaient sur l’évasion puis le combat du final de la saison 1 de Daredevilvont en devenir amorphes devant ces séquences cheap au possible.
Aussi la perte du caractère mondial et donc de l’ancrage dans le réel s’accompagne aussi par la disparition des éléments de vie quotidienne des Boys. Les mecs n’ont pas d’argent, on ne sait pas où ils vivent, comment ils vivent, les séquences s’enchaînent et lorsque leur bouge est véritablement révélé (voir l’épisode 7), un certain manque de crédibilité souffle dans les airs. L’absence de caractère cosmique se révèle aussi par le manque cruel de réactions publiques hors médias au quotidien. En effet, comment réagissent les ouvriers face à ces supers ? Est-ce que cela change quelque chose pour les postiers ou les mères au foyer ? Un public est certes exposé, notamment lors d’événements consacrés aux supers, mais il est hélas exclusivement composé de personnes déjà séduites par ces dieux en-capés. Qu’en est-il des réactions du quotidien telles que Richard Donner et Sam Raimiles avait captées dans leurs Superman et Spider-Man ? De ce fait, le récit semble, dans l’ensemble, avancer dans ses propres sphères, en circuit fermé, sans que la foule ne soit concernée par ces super-héros ayant envahi tous les champs de vision. Le show s’est resserré sur la Grosse Pomme, et pourtant rarement la masse d’une grande ville n’aura figuré aussi silencieuse et passive.
Les Sept, soit quelques-uns des personnages les plus intéressants de toute la série Copyright : Amazon Prime Video
S’il fallait trouver un unique défaut à The Boys, portant en son sein tous les autres, on pointerait alors sans hésiter son manque d’ambition et alors de confiance en les spectateurs et leur capacité à adhérer à un univers super-héroïque au récit extrêmement dense et cruel. La série peut alors brasser un maximum de spectateurs avec une aventure plus légère en tous points. Dommage, car cette première n’est pas un ratage complet : quelques trouvailles visuelles malignes et des effets visuels soignés, notamment dans le pilote dirigé par Dan Trachtenberg (10 Cloverfield Lane) ; un final qui va définitivement asseoir l’écriture non absolue de Butcher ; une troupe de super-héros bien plus intéressants que les Boys qui souffrent d’une écriture très limitée ; quelques moments et éléments dignes du comic book (Homelander parfait ; Black Noir lors de la fête de Vought) et enfin un casting formidable. Malgré ses apparitions parfois trop courtes, le personnage d’Homelander s’avère être le personnage le plus soigné tant sur le plan de l’écriture que de la mise en scène, et trouve son apothéose grâce à Antony Starr, génial acteur bestial de la série méconnue Banshee ici renouvelé en homme-enfant égocentré autant empli de désir que de haine pour sa charmante tutrice Elisabeth Shue, magique dans l’adaptation féminine de Stillwell. Homelander constitue probablement le véritable intérêt de The Boys made by Amazon.
Antony Starr, le véritable intérêt de The Boys Copyright : Amazon Prime Video
Certes, on attendait peut-être trop de l’adaptation du comic book subversif d’Ennis et Robertson. On l’espérait au moins bien transgressive mais il semble qu’il faillle se contenter d’un trash caressant en douceur et en sourire les poils pubiens des geeks et des plus impressionnables, d’une adaptation édulcorée au récit assez maladroit et creux pour nous livrer un énième feuilleton de super-slips. Qui plus est, The Boysest assez conscient de son sujet pour être considéré à tort comme un show supérieur aux autres titres télévisuels du genre. Hélas, on attendait avec ferveur que l’événement d’Amazon, comme le comic book avant lui, nous torde la queue et nous brise le crâne. Reste enfin cet arrière-goût amer d’avoir assisté à l’un des spectacles audiovisuels de propagande d’une certaine multinationale censée nous vendre des super-héros transgressifs et des comics de plus en plus construits au service des fans et donc du client. Mais de quelle entreprise parle-t-on, Amazon ou Vought ?
Bande-Annonce – The Boys– Saison 1
https://www.youtube.com/watch?v=06rueu_fh30
Fiche technique – The Boys – Saison 1
Création : Eric Kripke, d’après les comic books The Boys par Garth Ennis et Darick Robertson (2006-2012)
Scénaristes : Eric Kripke, Geoff Aull, Anne Cofell Saunders, Craig Rosenberg, Rebecca Sonnenshine, George Mastras, Ellie Monahan
Réalisateurs : Philip Sgriccia, Daniel Attias, Eric Kripke, Jennifer Phang, Stefan Schwartz, Matt Shakman, Frederick E.O. Toye, Dan Trachtenberg
Interprétation : Karl Urban, Jack Quaid, Antony Starr, Erin Moriarty, Dominique McElligott, Jessie T. Usher, Laz Alonso, Chace Crawford, Tomer Capon, Karen Fukuhara, Nathan Mitchell, Elisabeth Shue, Jennifer Esposito, Simon Pegg
Photographie : Evans Brown, Jeremy Benning, Jeff Cutter, Dylan Macloed
Montage : Nona Khodai, David Kaldor, Cedric Nairn-Smith, David Trachtenberg
Musique originale : Christopher Lennertz
Production (producteurs exécutifs) : Eric Kripke, Ken F. Levin, Ori Marmur, Jason Netter, James Weaver, Dan Trachtenberg
Production (sociétés) : Amazon Studios, Original Film, Point Grey Pictures, Sony Pictures Television, NightSky productions, Kripke Enterprises Inc., Kickstart Productions
Distribution (internationale) : Amazon Prime Video
Genres : science-fiction, action, comédie, espionnage
8x60min
Etats-Unis – 2019
Ouvrage collectif placé sous la direction de Jordi Balló et Alain Bergala, Les Motifs au cinéma s’empare des objets du quotidien, tangibles ou pas, pour décrire comment les réalisateurs de films les transforment en situations de cinéma. Une balançoire, une maison, un cri, une poursuite, une ombre, un arbre deviennent alors des opportunités de mise en scène ou des éléments scénaristiques à sens cachés.
Contrairement aux coutumes universitaires, la notion de motif demeure ici flottante, laissée à l’appréciation de chaque auteur. Tous peuvent dès lors y verser leurs observations sans s’astreindre à une définition trop balisée qui aurait pour corollaire d’assécher l’imagination. La plasticité du concept n’a finalement d’égal que ses occurrences : à l’instar des peintres, tout réalisateur-auteur fait défiler les motifs, parfois obsédants, au sein de sa filmographie. La question de l’intentionnalité se trouve naturellement au centre de la réflexion. Et les auteurs de rappeler que si les cheveux constituent un motif passif (tous les personnages féminins ont une chevelure), des cinéastes comme Alfred Hitchcock ou Ingmar Bergman en ont usé délibérément pour faire sens. On pourrait en dire autant des fragments de nature qui conditionnent depuis toujours le cinéma de Terrence Malick.
« Déambulations ». C’est ainsi qu’est baptisé le premier chapitre de l’ouvrage. Àngel Quintana examine en premier lieu les paysages vus à travers les vitres d’une voiture, dans Voyage en Italie de Roberto Rossellini, ou, de manière plus récurrente, dans le cinéma d’Abbas Kiarostami. Chez Philippe Garrel (Elle a passé tant d’heures sous les sunlights), il note une vue reconfigurée et rendue fantasmagorique, notamment par la pluie, jusqu’à atteindre une forme de pureté mélancolique. Charlotte Garson analyse ensuite la place de l’escalier au cinéma, en citant Billy Wilder (l’insert sur les chevilles dans Assurance sur la mort), Alfred Hitchcock (le crime dans Psychose ou l’effet Vertigo) et Max Ophüls. L’escalier est un « lieu-raccord », un « élément-clé du cinéma hollywoodien », « l’axe dévolu au lyrisme du mal en action », une « spirale suspensive ». Seul un motif tel que le baiser (chapitre « Maison ») peut prétendre concurrencer ses effets dramaturgiques. Imma Merino l’étudie à l’aune du Parrain II (le baiser de Judas), de Casablanca (l’amour impossible) ou encore des Enchaînés (le geste qui s’éternise et rompt les canons cinématographiques). Décrit comme une « convention hollywoodienne », le baiser a fait peu d’émules en Europe, malgré quelques exceptions notoires parmi lesquelles se glissent Jean Renoir, François Truffaut ou Luis Buñuel.
Parmi les motifs de cinéma radiographiés, on retrouve le cri, l’abîme ou l’écran. « Je crie, donc je sens », postule Jacques Aumont, qui n’oublie de citer ni Edvard Munch, ni Alfred Hitchcock ou Brian De Palma. Le premier a en quelque sorte préfiguré la fonction du cri (le visage distordu, l’expression d’un affect, etc.), tandis que le cinéaste américain cite son modèle britannique dans le mémorable Blow Out, via « le cri de la terrorisée ». « Petite explosion sonore et visuelle », le cri fait naturellement le lit du cinéma de genre – songeons aux Scream Queens des films d’horreur –, mais investit aussi les films de guerre ou le western (le cri si caractéristique de l’Indien). Enfin, bien qu’il existe des exceptions notables, le cri n’est généralement pas le même selon qu’il soit masculin ou féminin. Le premier a tendance à crier quand il attaque, tandis que la seconde l’imite quand elle est attaquée…
Blow Up : les escaliers au cinéma
L’abîme, grossièrement résumé, c’est la petitesse d’un personnage face à une étendue vertigineuse, mais aussi « un espace menaçant », voire « une voie sans issue qui accentue le conflit ». Alfred Hitchcock peut en toute logique être à nouveau convoqué, par exemple à l’occasion de La Mort aux trousses ou de Sueurs froides, deux œuvres où la verticalité joue les premiers rôles. L’abîme peut aussi prendre des atours existentiels ou se confondre avec un vertige à la fois fascinant et rebutant. David Lynch s’en empare dans Lost Highway, Mulholland Drive ou Inland Empire, faisant ainsi dire à Glòria Salvadó Corretger que ses films constituent « un voyage au bord de l’abîme ». Le motif de l’écran, examiné par Raffaele Pinto, supporte plusieurs réflexions passionnantes. L’Homme à la caméra: « l’abandon de l’empathie romanesque avec l’écran ». La Dernière séance : une fonction nuancée de l’écran, par lequel Peter Bogdanovich semble projeter les fantasmes de ses personnages. Quant à Woody Allen, il permet à ses protagonistes de pénétrer l’écran et d’en ressortir, avec toutes sortes d’implications sur leur caractérisation et le récit.
Dans le chapitre « Action », il sera notamment question des duels et des poursuites. Quim Casas scrute le duel à l’aune du western et du buddy movie, dans ses configurations plurielles et parfois inattendues : Les Trois mousquetaires et ses corps chorégraphiés en plan général ; Playtime et la séquence des chaises modernes. On s’intéresse ensuite aux luttes contre soi-même (Faux semblants), à celles qui ne produisent pas (Heat) ou qui demeurent d’ordre psychologique (Le Silence des agneaux). « Pierre angulaire du langage cinématographique » selon Manuel Garin, la poursuite peuple tous les genres, bien qu’on l’appréhende surtout dans le cadre des films d’action et des comédies. Sa finalité putative ? « Danser, affirmer le chaos ».
Blow Up : la salle de cinéma (donc l’écran) au cinéma
« Intimité », « plan général » et « communication » : les trois chapitres suivants mériteraient que l’on examine en détail chaque motif traité. Parce qu’il faut bien se restreindre, nous retiendrons respectivement le miroir, la foule et l’horloge. Le miroir renvoie une image, or une image se compose souvent d’une part de fantasme et d’interprétation.Antoine Doinel et Travis Bickle, deux personnages parmi les plus célèbres du septième art, ne le savent que trop bien : le reflet les dédouble, en même temps qu’il agit puissamment sur la perception de leur personnalité, voire de leur identité. Dans La Dame de Shanghaï, c’est même « l’identité du monde qui se fracasse ». Carles Guerra analyse la foule à travers plusieurs prismes : acteur politique dans le cinéma soviétique, et notamment chez Eisenstein, « détentrice d’une intelligence collective » chez Dziga Vertov, elle deviendra victime de sa propre panique dans La Tour infernale ou L’Aventure de Poséidon. On retrouve le même Vertov avec le motif de l’horloge, symbolisant chez lui l’effort de travail pendant la révolution sociale. Woody Allen, Charlie Chaplin, Louis Malle ou Sidney Lumet l’emploieront également, avec des intentions diverses, oniriques, symboliques ou… strictement temporelles.
Si le concept du motif reste une entité plastique, ce qui le compose l’est plus encore. Dominique Païni nous explique ainsi que l’ombre est « le son du cinéma muet », mais aussi le réceptacle désigné de « trois natures » (homme, chose et nuage). Endika Rey évoque le fantôme comme une « transition entre des mondes », parle de ses mutations et de ses différents modes de représentation. Jean-Michel Frodon passe le livre au peigne fin, jusqu’à exhumer plusieurs usages : le matériau adaptable et adapté, la fonction négative, la promesse de liberté, la ligne de tension, les citations ou clins d’œil, etc. Et l’auteur de rappeler que des cinéastes tels que François Truffaut ou Jean-Luc Godard ont toujours eu une prédisposition à recourir à cet objet. Jacques Aumont, encore lui, s’intéresse cette fois au labyrinthe et en extrait plusieurs modalités : l’espace intrinsèquement dédaléen de Shining, simplement vaste du Grand Budapest Hotel, inextricable comme les forêts de Blanche-Neige ou de La Désolation de Smaug ou cérébral de Citizen Kane ou Le Procès. Joachim Lepastier sonde un motif plus confidentiel, la cicatrice, mais non moins dense : elle est un témoignage, indélébile ou transitoire, que le cinéaste va employer à sa guise. Chez David Cronenberg, dans leScarface de Howard Hawks, dans le chef du Joker, elle prend à chaque fois une signification particulière appelée à orchestrer une part du récit. La main, la fenêtre ou le tableau seront eux aussi disséqués dans leur pluralité.
Blow Up : le livre au cinéma
Les Motifs au cinéma rappellera à certains l’émission Blow Up, diffusée sur Arte. Bien que le format et le degré d’analyse ne soient pas comparables, les deux concourent finalement au même objectif : identifier des motifs de cinéma, ausculter les situations qu’ils conditionnent, en dégager certaines constantes, les conjuguer aux cinéastes pour qui ils constituent des formes d’obsessions, avouées ou non. En cela, l’ouvrage s’avère un précieux outil d’analyse, ergonomique, consultable ponctuellement, capable de nous plonger à travers les diverses strates interprétatives du septième art.
Les Motifs au cinéma, ouvrage collectif placé sous la direction de Jordi Balló et Alain Bergala Presses Universitaires de Rennes, août 2019, 354 pages
Depuis 2013, Glénat adapte en bande dessinée La Quête d’Ewilan, la célèbre trilogie de feu Pierre Bottero. Le scénariste Lylian et la dessinatrice Laurence Baldetti nous plongent dans un univers fantasy traversé de monstres et de complots, le tout sur fond d’ode à l’amitié.
Ce sixième tome est à l’image de toute la saga : plaisant à lire, manichéen à souhait, amarré aux questions filiales et aux luttes de pouvoir, sensible aux liens indéfectibles qui unissent Camille/Ewilan et son meilleur ami Salim. D’un duel expédié en quelques cases à la double quête parents naturels/Merlin de la jeune héroïne, le lecteur passe d’un monde à l’autre, de l’univers médiéval fantastique de Gwendalavir à la vie terrestre, dont les usages vont notamment mener Bjorn en prison.
Crédits : Glénat. Extrait de « La Quête d’Ewilan » (T06), visible sur le site de l’éditeur.
Reprenons dans l’ordre. La Quête d’Ewilan est un récit qui a très bien marché en littérature. La bande dessinée ne déroge pas à la règle et le lecteur suit avec un réel plaisir les aventures de Camille, une gamine de treize ans surdouée découvrant les arcanes d’un monde parallèle et secret. L’empire de Gwendalavir se trouve cependant à la dérive : il est menacé par les Ts’liches, les fourbes et une série de guerres sans fin.
C’est ici qu’intervient une forme de manichéisme regrettable. Alors que le lecteur est appelé à s’identifier à des héros diaphanes, les « méchants » sont englobés en une masse informe aux motivations peu explicitées. Tous les personnages s’avèrent relativement archétypaux, dont un Salim dont on évente les origines modestes. C’est l’une des faiblesses d’écriture à la fois des romans et de leur adaptation en bande dessinée. Les dialogues ne sont pas non plus toujours du meilleur effet, et il est parfois difficile de s’attacher à Camille – aussi surdouée qu’hautaine.
Cela relève cependant du détail au regard de la qualité du dessin, de l’ode à l’amitié, de la richesse de l’univers (bien que conventionnel), des séquences de passage dans le monde réel – une bagarre qui tourne mal, des parents adoptifs confrontés à leurs manquements, l’implication de Mathieu/Akiro, le frère d’Ewilan… Une fois encore, le plaisir et le tempo imprimé par le récit prennent le dessus. « La quête d’Ewilan » devient un peu la nôtre, malgré les fragilités observées çà et là.
La grande force de ce sixième tome réside peut-être dans l’esquisse et l’évolution des rapports entre les différents personnages. Ewilan retrouve son frère, va à la rencontre de Merlin, passe dans l’autre monde avec Bjorn, règle ses comptes avec ses parents adoptifs, tandis que Mathieu et Siam se rapprochent l’un de l’autre… En prime, Camille et son frère en apprennent un peu plus sur leurs origines.
La Quête d’Ewilan (T06), Lylian & Laurence Baldetti Glénat, novembre 2018, 72 pages