Les escaliers au cinéma : un motif tout sauf innocent

C’est un motif cinématographique récurrent, et pas seulement chez Alfred Hitchcock ou Billy Wilder. L’escalier permet des prises de vues singulières, acrobatiques, voire virtuoses. Il sert parfois à révéler les personnages, à les amener à se rencontrer ou à symboliser, parmi d’autres décors, l’univers dans lequel ils évoluent. Focus.

Ok, ça roule, tu prends le dragon, je prends les escaliers. Ça marche, je vais les trouver et les monter ces escaliers, et s’ils me cherchent, je vais peut-être même les descendre ! Avec moi, les escaliers, c’est marche ou crève. Il va y avoir de l’embardée dans la rambarde ! Il va ramper dans sa cage d’escalier et repartir avec des Marche-mallow !

Shrek permet d’exemplifier triplement l’importance des escaliers au cinéma : ces derniers se trouvent non seulement à l’image, mais également dans le texte, en plus de quoi ils se fondent dans le décor d’un château ancien, ce qui constitue une récurrence mille fois observée dans la courte histoire du septième art.

Toujours de l’animation et des édifices augustes : Le Roi et l’Oiseau a un escalier aux cent mille marches à faire valoir. Il fait l’objet d’une séquence mémorable, à l’occasion d’une fuite rythmée par les partitions de Wojciech Kilar. Mais l’escalier se distingue surtout via une œuvre et un cinéaste en particulier : Le Cuirassé Potemkine et Alfred Hitchcock. Le film de Sergueï Eisenstein met en scène une descente de landau légendaire dans un chaos répressif qui l’est tout autant – séquence reprise ensuite par Brian De Palma dans Les Incorruptibles –, tandis que le second dispose d’un catalogue tout entier autour de ce motif, que l’essayiste Lydie Decobert décrit à son endroit comme « une dynamique de l’effroi ».

Hitchcock, Wilder : les obsessionnels

Une clef sous un tapis dans Le Crime était presque parfait, des travellings compensés pour sursignifier le vertige dans Sueurs froides, une caméra au plafond et un smash cut dans Psychose, un chien féroce sur un palier dans L’Inconnu du Nord-Express, un verre de lait dans Soupçons, une caméra montant les marches en compagnie d’un couple avant de rebrousser chemin, à la faveur d’un double mouvement de travelling, dans Frenzy. « Vous savez… Vous êtes vraiment mon type de femme ! » Les répliques, les cadrages serrés, la manière dont les visages sont inscrits dans le plan, cette caméra qui se retire en redescendant élégamment l’escalier : minuscule au regard d’une filmographie proprement étourdissante, l’avant-dernier film d’Alfred Hitchcock possède néanmoins une séquence majuscule, passée à la postérité.

À l’ombre d’Alfred Hitchcock se tient Billy Wilder. Dans Assurance sur la mort, Phyllis Dietrichson descend des marches la menant au rez-de-chaussée pendant que le cinéaste américain immortalise un bracelet de cheville symbolisant sa disponibilité… Boulevard du crépuscule se termine quant à lui par une descente d’escalier au cours de laquelle Norma Desmond, ancienne vedette hollywoodienne tombée en désuétude, imagine que les journalistes et photographes de la presse à scandale l’attendent… pour tourner un nouveau film. Dans les deux cas, il s’agit de séquences-phares apportant une indication essentielle sur les premiers personnages féminins : Phyllis n’est pas l’épouse aimante que l’on pourrait croire ; Norma, engoncée dans une gloire passée, n’a plus aucune prise avec la réalité.

De l’emploi des escaliers au cinéma

Le cinéphile pourra citer des séquences éparses, mémorables mais pas forcément représentatives de l’obsession d’un auteur pour le motif : la montée des marches dans Rocky, la caméra ultra-mobile de Quand passent les cigognes, la tronçonneuse d’American Psycho, l’escalier insolite d’Inception, un personnage diminué se traînant laborieusement dans Bienvenue à Gattaca, une fusillade dans Scarface, les violences conjugales dans Shining, Cendrillon perdant son soulier de verre ou le coït dans A History of Violence.

Il peut être vide ou peuplé, étriqué ou large, intérieur ou extérieur, en colimaçon ou non : l’escalier est partout, chez Max Ophüls comme chez François Truffaut, dans le Ran d’Akira Kurosawa ou dans le Citizen Kane d’Orson Welles, en bonne place dans des chefs-d’œuvre tels que M le maudit ou Il était une fois en Amérique. Même Tim Burton l’emploie pour souligner l’étrangeté d’Edward aux mains d’argent, comme si le décor devenait le prolongement naturel du personnage.

Pour quoi faire ?

L’escalier est un lieu de passage et de transition, un décor récurrent, un motif se prêtant aux mouvements de caméra, aux plongées/contreplongées, aux rencontres fortuites et succinctes. Il peut devenir ligne de fuite ou objet de symétrie, avoir une valeur scénique ou symbolique. Le retrouver à l’écran n’a rien de surprenant, mais certains réalisateurs ont su en tirer un parti judicieux : Quentin Tarantino dans Kill Bill pour muscler une séquence de baston, Abel Ferrara dans Bad Lieutenant pour restituer une ambiance malsaine, Robert Wiene dans Le Cabinet du docteur Caligari pour porter l’expressionnisme à incandescence ou William Friedkin dans L’Exorciste pour rehausser l’horreur, en clerc. Tous ces réalisateurs n’ont cependant rien inventé : songeons un instant au Philosophe en méditation de Rembrandt – datant de 1632. Le motif de l’escalier n’a pas attendu l’écran pour exprimer sa puissance suggestive et picturale.

Les escaliers chez Alfred Hitchcock

https://www.youtube.com/watch?v=IKan0JXa-6I

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus