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Festival Lumière 2017 : le déjanté William Friedkin !

A l’instar de Guillermo Del Toro, Tilda Swinton et Michael Mann avant lui, le mythique réalisateur de French Connection, William Friedkin, s’est prêté au jeu de la MasterClass. L’occasion de parler sans filtre sur sa (longue) carrière, émaillée de ça et là par quelques gros hits (parfois) à la genèse compliquée.

Sorcerer, L’Exorciste, Police Fédérale Los Angeles, La Chasse, Killer Joe… Autant de films qui ont fait de William Friedkin un réalisateur incontournable de la sphère cinéphile. Le voir donc s’avancer tout sourire, basket au pied et veste en cuir sur le dos, a quelque chose d’irréel. Et pourtant, passé la stupéfaction que de le voir ovationné sur la scène, un seul sentiment prédomine : l’honneur. De son coté, comme du nôtre (d’ailleurs). Un sentiment qu’il n’hésite pas à partager, rappelant au passage tout son amour pour l’événement :

Je vous remercie d’être là. Je suis vraiment honoré d’être ici avec vous aujourd’hui ; qui plus est au Festival Lumière. Ce Festival est incomparable. Il n’y a pas d’équivalent.

Insistant pour être debout (et ce malgré ses déjà 82 ans au compteur), Friedkin commence alors, sous l’impulsion du journaliste Samuel Blumenfeld (Le Monde), à se dévoiler. On apprend que le réalisateur de Bug, dans sa jeunesse, était aussi impertinent que maintenant :

Je ne suis jamais allé à l’université mais au moins, je suis allé au lycée. Là-bas, j’aimais foutre la merde. Je m’invitais, masqué, dans les salles de classe, jetais de la craie sur les tableaux et détalais ensuite en courant.

De plus, outre le fait de n’être jamais allé à l’université, Friedkin n’a jamais foulé le sol d’une école de cinéma. Une tare pour certains, mais en tout cas pas pour lui comme il aime à le rappeler en évoquant ses années lycée, qui ont été déterminantes dans sa découverte du média cinéma :

A l’époque, le cinéma était pour moi du divertissement. Mais quand j’ai eu 20 ans, un ami à qui je faisais pleinement confiance m’a convaincu d’aller voir Citizen Kane avec lui. Je me souviens avoir été sidéré par le film. A tel point que je suis entré dans le cinéma à 12h et en suis sorti à 22h, le temps pour moi de le voir 6 fois d’affilée.

Un véritable choc donc. Forcément, la question qui vient ensuite, c’est de savoir l’impact. En quoi ce film a été une révélation ? Que lui a-t-il appris ? Là encore, Friedkin a son mot à dire puisqu’il fait état d’une véritable révélation devant le travail d’Orson Welles :

Je me souviens qu’avant d’entrer dans la salle, je ne savais pas ce que je voulais faire. A la sortie, je ne savais pas ce que c’était, mais je savais que c’est ce que je voulais faire. J’en étais sûr car ce film m’avait tant appris. Que ça soit sur le storytelling, le montage, la mise en scène, les acteurs. Bref, TOUT. J’aimais surtout cette histoire parce qu’elle dépeint l’idée quasi biblique de l’homme qui gagne tout mais qui perd son âme en le faisant.

Pour autant, Citizen Kane n’est pas le seul film à avoir impressionné l’américain puisque deux autres longs métrages l’ont marqué (dont un venant de France) : 

Dans l’histoire du cinéma, il y a eu des films qui ont été des tournants. A mes yeux, outre Citizen Kane, on a La Naissance d’une Nation (de D.W. Griffith, 1915) et A Bout de Souffle (de Jean-Luc Godard, 1960). C’est d’ailleurs amusant car Godard a inspiré pas mal de monde outre-Atlantique par son style « jump-cut ». Ce que les gens ne savaient pas, c’est que ce n’était pas un style, mais juste la conséquence d’avoir de petites bobines de pellicule.

Un tournant symbolisé également par la carrière du cinéaste qui va connaître une nette progression avec son arrivée dans le milieu de la télévision :

Dans les années 60, la télévision était un milieu en plein boom. On y commençait petit, en tant que coursier, puis on gravissait les échelons. Un peu comme l’ont fait Sidney Lumet ou Robert Mulligan. J’ai appris là-bas une leçon qui, curieusement a continué de m’accompagner pendant ma carrière de cinéaste : la réalisation, c’est avant tout une collaboration. Il n’y a pas de dictateur sur un plateau.

Pour autant, et bien que comme ses pairs, il a fait ses armes à la télévision, c’est le cinéma qui a développé son apprentissage :

Tous les films que j’ai vu dans ma vie m’ont appris quelque chose.

Un propos humble qui sert d’ailleurs d’entame à l’un des morceaux les plus intéressants de la discussion : ses vrais débuts dans le métier précipités au gré d’une curieuse rencontre avec un homme d’église

A l’époque, avec mon job à la télévision, j’étais souvent invité aux soirées qu’organisait une femme très riche de Chicago. D’habitude, je n’y allais pas car je déteste les soirées et les discussions superficielles qui sont monnaie courante là-bas. Mais un soir, j’ai décidé d’y aller. Sitôt arrivé, je me souviens avoir été mal à l’aise. J’étais entouré de gens reconnus, des recteurs d’universités, des rédacteurs en chef, des philosophes. Et moi, je faisais quoi ? Je me cachais dans un coin… jusqu’à ce que je tombe sur un prêtre.

Une rencontre pour le moins improbable qui va toutefois accélérer le début de sa carrière. L’homme d’église ayant une anecdote peu commune qui va travailler l’américain

Le prêtre n’avait pas d’Église mais officiait à la paroisse de la prison et bossait notamment dans les couloirs de la mort. Je me souviens alors avoir été confus. Qu’est-ce que je pouvais dire après ça ? J’ai fini par lui demander s’il avait rencontré des gens innocents. Et il m’a répondu qu’un détenu, emprisonné depuis 9 ans dans « le couloir de la mort » était selon lui innocent.

Abasourdi et (presque) gêné, Friedkin ajoute que ces paroles l’ont hanté. Et ce, pendant plusieurs jours. Des jours décisifs qui vont sceller sa destinée de réalisateur :

J’y ai pensé tout le week-end. J’ai fini par appeler le prêtre et je lui ai demandé si je pouvais voir cet homme. Par la suite, j’ai pu le rencontrer. Il s’appelait Paul Crump et sa déposition avait été « forcée » puisqu’il était afro-américain.

Une rencontre qui va finalement l’inspirer pour le premier projet d’envergure de sa carrière :

Je ne savais pas comment faire un film mais j’ai voulu faire un documentaire pour le sauver (ndlr : The People vs Paul Crump – 1962). Je me souviens qu’après l’avoir fait, je l’ai montré au gouverneur de l’Illinois, qui était le dernier homme apte à faire quelque chose. Ce dernier m’a alors écrit un mot disant que mon film l’avait fait douter et que c’est ce doute qui l’avait convaincu de gracier le prisonnier.

Un petit miracle qui va donner une drôle d’idée au réalisateur :

Je me souviens m’être dit après coup que le cinéma était un outil puissant. J’avais réussi à libérer quelqu’un par mon travail. Je me sentais invincible. Puis… je suis allé à Hollywood.

A l’entendre, un choix qui l’amuse encore aujourd’hui mais qui n’a en rien entaché la puissance de son cinéma : celle de proposer des œuvres qui divertissent mais surtout instruisent le spectateur. Une vérité qu’il prend la peine de défendre en rappelant qu’il a justement agi de la sorte sur son fameux documentaire :

J’ai toujours aimé ça. Même dans mon documentaire, j’ai osé cette approche en montrant le fonctionnement d’une chaise électrique. Je sais comment cet engin fonctionne car figurez-vous que j’ai vu l’exécution d’un prisonnier. Je continue d’y penser chaque jour. Je me souviens de cette chaise, manufacturée, ce bruit métallique, les gémissements du prisonnier à travers la vitre, les gardes anxieux, les décharges électriques assénées à 3 reprises, mais surtout les muscles de son cou, qui sous le coup de l’électricité, ont gonflés et sont devenus rouges. Mais ce dont je me souviens, c’est des témoins qui vomissaient dans le box. Ensuite, je suis sorti dehors. Il était 00h et pourtant, j’étais entouré de voitures. Tout le monde voulait voir les lumières de la prison vaciller quand on ferait marcher la chaise. J’ai fini par voir au loin la mère venue réclamer le cadavre. Et c’est à ce moment là que j’ai compris que l’État s’adonnait au meurtre légal. Je n’arrivais pas y croire.

Passé cet interlude mortifère, qui a l’air de l’affecter, le journaliste qui anime le débat croit bon de raviver le souvenir de l’un de ses plus grands films : French Connection. L’occasion pour Friedkin de revenir sur la genèse très compliqué du projet et paradoxalement, la chance qui l’a accompagné :

Je suis persuadé que j’ai un dieu (du cinéma) qui veille sur moi. Et il s’est surtout manifesté sur le tournage de French Connection puisqu’il m’a donné Gene Hackman et Fernando Rey.

Et pourtant, le tournage n’a pas été de tout repos à cause d’un problème de casting d’entrée de jeu sur le personnage clé du film : Popeye

Je n’avais jamais envisagé Gene Hackman. Je voulais Pete Boyle mais il n’a pas voulu parce qu’il avait tourné juste avant un rôle assez sombre. Mais j’ai fini par rencontrer Hackman. Je me souviens m’être dit que c’était sans doute le mec le plus chiant que j’avais jamais vu ; à tel point que j’avais dit aux producteurs qu’il ne pourrait jamais jouer le rôle de Popeye. Mais à l’époque, la FOX était dans la merde et ils devaient sortir mon film. Le studio n’avait que ça sous la main.

Une mésaventure qui ne sera hélas pas la seule, puisqu’à l’instar de Gene Hackman, Friedkin va rencontrer quelques difficultés avec un autre membre important du casting, Fernando Rey ; initialement recalé car ne ressemblant pas du tout à la vision qu’avait Friedkin du personnage :

Je me souviens avoir vu Belle de Jour (de Luis Buñuel) et là, j’avais trouvé mon Alain Charnier (ndlr : nom d’un personnage du film). J’ai appris qu’il s’appelait Fernando Rey et j’ai dit aux producteurs de l’embaucher. Je suis donc allé à l’aéroport de JFK le chercher mais là, c’était pas le même homme. Je voulais un acteur pouvant se faire passer pour un gangster corse et j’avais en face de moi le roi d’Espagne. En le ramenant à l’hôtel, je me souviens qu’il m’a dit qu’il avait tourné pour Buñuel mais pas dans Belle de Jour.

Amusé, Friedkin, ajoute :

J’ai alors appelé mon directeur de casting. J’étais furieux et j’ai pas hésité à l’insulter. Je lui ai dit de le virer car ce n’était manifestement pas le bon gars. Et j’avais raison, je pensais en fait à Francisco Rabal. Problème, il n’était pas disponible à ce moment là. Du coup, je me suis retourné vers Fernando Rey et il a eu le rôle. Quand je vous dis que j’ai un dieu du cinéma qui veille sur moi…

Sous le bruit d’une foule en délire et littéralement hilare, une question parvient finalement aux oreilles de Friedkin. Elle concerne la scène de course-poursuite finale dans French Connection. Comment a-t-il fait ? Là encore, Friedkin répond, non sans citer avant un film qui l’a inspiré :

On me demande souvent de parler de cette course-poursuite. Et à chaque fois, j’en rigole. Pourquoi ? Car à l’époque, on n’avait pas de scripts, pas d’idées. Et inutile de dire qu’une course-poursuite, c’est du cinéma à l’état pur. Cela convoque l’image, le son, le montage. C’était donc un gros challenge. En plus, on voulait faire différemment de Bullit sorti il y a peu (1968 ndlr). Du coup, avec mon producteur, on est allé marcher dans New-York. On s’est dit qu’on avancerait et que tant qu’on n’avait pas d’idées, on ne ferait pas demi-tour. Résultat, on a marché sur 55 blocs jusqu’à ce que j’ai une idée en voyant le métro.

Le réalisateur développe alors son idée un brin casse-cou et ambitieuse :

J’ai pensé alors à une voiture qui poursuivrait un métro aérien. Et je trouvais ça intéressant car ils auraient commencé à pied. Mais j’ai vite compris qu’on allait avoir besoin d’autorisations de la part du métro new-yorkais. Je leur ai expliqué mes intentions et leur réponse ne s’est pas faite attendre : ils me trouvaient fou tout en clamant que c’était presque impossible à autoriser. Je me souviens alors avoir fait demi-tour et alors que je m’apprêtais à saisir la poignée de la porte, mon producteur (sicilien) m’a jeté un regard assez riche de sens.

Un dernier regard à l’aune de ce qui est sans doute l’anecdote la plus drôle déployée par le cinéaste, puisqu’on y apprend que le clou du final de French Connection a été possible en contrepartie du versement d’un… pot de vin : 

J’avais entendu « impossible ». Mais mon producteur avait entendu « presque impossible ». Du coup, ce n’était plus la même chose. Je me souviens encore. Il s’est tourné vers le responsable et a demandé : Combien ? Et là, le responsable nous a dit : 40 000 $ et un aller-simple pour la Jamaïque. On était forcément surpris d’entendre aller-simple mais on a compris en fait que s’il venait à autoriser la scène, il serait viré. Du coup, il a accepté en sachant qu’il quitterait ensuite pour de bon les USA pour la Jamaïque. A ce jour, il est encore là-bas à ce que je sache.

Friedkin ajoute :

Résultat, on a eu la permission pour les scènes du métro, mais pas pour celles en voiture. Du coup, on a équipé une voiture de 3 caméras et on l’a fait remonter sur 26 blocs à plus de 130 km/h en grillant tous les feux rouges. On savait que c’était dangereux ; d’ailleurs Hackman a eu plusieurs accidents. Ce qui m’a embêté car aussi important soit le médium cinéma, il ne mérite pas selon moi de blesser ou mettre en danger n’importe qui.

Pressé par le temps (il doit se rendre à l’Institut présenter Sorcerer), le réalisateur finit par évoquer son plus gros succès : L’Exorciste

On me demande souvent comment je l’appréhende. Personnellement, je ne l’ai jamais vu comme un film d’horreur. Il est dérangeant certes, mais mon scénariste, l’auteur du roman initial et moi-même, n’avions pas l’intention de faire de l’horreur pour faire de l’horreur. On était juste… ouverts, curieux. Un peu comme ma femme en somme. Je me souviens que juste après notre mariage, celle-ci m’a dit croire aux enseignements de Jésus Christ… alors que nous étions tous les deux juifs. Du coup, j’ai fini par lire la Bible. 

Il enchaîne ensuite sur le calvaire que fut la phase de casting pour trouver celle qui allait être possédée, la jeune Regan Theresa McNeil :

J’avais déjà auditionné des milliers de jeunes filles. Mais je ne trouvais pas. A ce stade, je me souviens m’être dit qu’une jeune fille de 12 ans serait peut-être trop innocente pour le rôle. Je veux dire, on avait des scènes violentes et j’avais peur qu’elle ne soit pas assez mature. Donc j’ai fini par passer des auditions pour des jeunes filles de 15-16 ans ayant l’air plutôt jeune pour coller à ma vision initiale. Mais encore une fois, je ne trouvais pas LA fille dont j’avais besoin. Et un jour, alors que je suis à mon bureau de la Warner à New-York, mon assistante me prévient qu’une dame et sa fille demandent à me voir. 

Une rencontre impromptue qui va toutefois être décisive pour Friedkin qui tombe enfin sur celle qui hantera le film, Linda Blair : 

Assez dépité, j’ai dit à mon assistante de les faire entrer. Et quand la porte s’est ouverte, j’ai su. J’ai su que la jeune fille devant moi était la bonne. C’était elle. Mais je voulais quand même m’en assurer alors j’ai pris la peine de lui demander si elle savait de quoi le film allait parler. Et là, elle me répond en souriant qu’elle l’a lu. A 12 ans ! Elle renchérit même en me disant que ça parle d’une jeune fille possédée par le diable qui fait de vilaines choses. Autant vous dire que j’étais assez surpris. Et encore plus quand je voyais sa mère, qui était en train de sourire. 

Passé la surprise, Friedkin se prend alors à tester la jeune fille pour un résultat assez inattendu et plutôt comique quand on y pense : 

J’étais euphorique. J’avais mon actrice mais je voulais être sûr qu’elle comprenait ce que ça signifiait. Alors, je lui ai demandé de me dire ce que la fille faisait dans le roman. Histoire de savoir, vous voyez. Assez rapidement, elle m’a dit qu’elle giflait sa mère, qu’elle jetait un homme par la fenêtre et qu’elle se masturbait avec un crucifix. Et là, quand j’ai entendu masturber, j’ai eu le déclic. Je lui ai demandé si elle savait ce que ça voulait dire, pensant que vu son jeune âge, elle ne saurait pas. J’avais tort. Non seulement elle savait mais elle l’avait déjà fait.

La masterclass s’achève alors sur une salve d’applaudissement (mérité) pour l’américain, qui a du mal à dissimuler son bonheur. Quelques autographes signés par-ci par-là et finalement, le voilà reparti comme il est entré : simplement. Un grand monsieur de cinéma on vous dit.

Bande-annonce : Killer Joe (son dernier film, sorti en 2012)