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« La Horde du Contrevent » : histoires éoliennes

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Deuxième livre de Damasio, La Horde du Contrevent revient sur le devant de la scène en 2019 à l’occasion de la sortie de Les Furtifs, le premier roman en quinze ans pour l’écrivain français. Ils sont vingt-trois, femmes et hommes, et n’ont qu’un objectif : rejoindre l’Extrême-Amont, et découvrir l’origine du vent.

Tout a été écrit et décrit sur le désormais classique d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent, pilier de la littérature fantastique qui semble s’être autant démarqué par son immense originalité que par les réactions extrêmes qu’il a su – année après année – déclencher chez ses lecteurs. Il faut dire qu’il n’y a rien d’évident dans son appréciation – La Horde est un objet complexe, étonnant, baroque, foutraque et entraînant. Ceux qui crient au chef-d’œuvre ont tout autant raison que ceux qui crient à l’esbroufe, et il ne semble y avoir, dans tout cela, qu’une seule vérité : le livre de Damasio a rejoint le panthéon de la littérature de l’imaginaire, et comme tout objet de culte, on a tenté d’en faire bien des choses. Alors pourquoi pas un film ? Parce que La Horde du Contrevent, c’est surtout et avant tout une musique.

C’est la caractéristique fondamentale de la plume de Damasio : sa musicalité dans tout ce qu’il peut proposer de variations de rythme, d’émotions et d’instruments. C’est même le point de départ de La Horde : passer de l’une à l’autre dans un cycle infini et infernal (celui de la vie), jouant en continu sur plusieurs instruments d’un orchestre, parfois dissonant, mais dont chaque membre est indispensable au point d’orgue de l’œuvre dans son entièreté. La Horde, au fond, c’est bien cela : le lien tissé entre l’individu et le groupe – c’est le moi au sein du nous, c’est le moi seul comme partie d’un ensemble.

Cette question d’un homme et des hommes configure toute l’architecture de La Horde du Contrevent : on a plus d’une vingtaine de points de vue (quasiment ceux de tous les membres de la Horde au moins une fois), chacun est empreint d’une personnalité (et d’une musicalité) propre, mais son histoire s’écrit dans un destin commun, fusionnel, global. Celui de ces vingt-trois hordiers, mais aussi celui de ce monde fictif dans son ensemble : le symbole de l’Extrême-Amont, c’est cette recherche de sens qui existe autant pour la Horde que pour n’importe quel quidam de la Bande de Contre (nda : l’univers connu où prend place l’action du récit).

Il y a à l’évidence quelque chose de religieux dans la mythologie qui entoure La Horde du Contrevent, avec son dogme, ses légendes, ses croyances, ses adorateurs et ses détracteurs – mais ce qui cristallise ces références, c’est finalement un sentiment des plus paradoxaux : celui du doute. Il est présent à chaque page de La Horde du Contrevent, en miroir de l’espoir quand il n’est pas une réponse humaine à l’odeur du danger. Le doute, c’est l’obstacle ultime, c’est aussi le moteur le plus énergique – y a-t-il vraiment quelque chose, là-bas tout au bout du monde, à l’origine du vent ? Est-ce vraiment le dessein de mon existence ?

La Horde du Contrevent est une musique, car il a en lui ce pouvoir lié aux histoires. Les histoires qu’on nous raconte, celles qu’on se raconte à soi-même, celles qu’on écrit, ensemble, sur un parchemin vierge – ou, au contraire, sur celui de nos pères. Comme un jazzman, Damasio improvise et laisse vivre ses personnages, dans leurs passions et dans leur intime folie. C’est aussi grâce à cela que ceux-ci semblent si tangibles : ils sont imprévisibles, comme portés par le vent de la tempête, et leur point de chute, c’est à chaque fois ce groupe en mosaïque, où chacun respire d’une profonde humanité derrière sa nature si héroïque. C’est peut-être là la note de fin de La Horde : chacun, au fond, peut être le héros de sa vie. Faut-il encore qu’on lui ait donné un sens de contre.

La Horde du contrevent, Alain Damasio
Folio, mars 2007, 736 pages

Note des lecteurs30 Notes
5

Les fous des pilotes #9 : Critique des séries Another Life et Pandora

Juillet, c’est le mois des vacances, y compris sur petit écran. Du coup, peu de nouvelles séries ont débuté leur diffusion en ce mois, mais nous avons quand même pu visionner deux pilotes qui vont nous entraîner dans le domaine de la science-fiction. Alors, accrochez-vous, nous partons dans le futur pour apprendre à contrer les menaces extra-terrestres (Pandora, sur CW) ou encore tenter d’entrer en contact avec un mystérieux artefact (Another Life, diffusé sur Netflix).

Pandora, un navet spatial

En 2199, Jax, une jeune fille qui a assisté à l’assassinat de ses parents pour une raison inconnue, intègre une université terrienne où elle compte apprendre à défendre la planète des menaces extra-terrestres. Si ce synopsis n’annonce rien de négatif et, non plus, de révolutionnaire, il suffit de visionner le pilote pour comprendre ce à quoi l’on a affaire. Pas grand-chose. Vraiment pas grand-chose.
L’ouverture de l’épisode, sensée nous faire comprendre le désespoir de la protagoniste qui assiste à la mort de ses parents, est en réalité hilarante, tant la mise en scène et le jeu des acteurs sont ridicules. Les qualifier de générique aurait été gratifiant. A partir de ce moment, on comprend qu’il va être difficile de tenir devant la totalité de l’épisode. Et l’on n’est pas au bout de ses peines.
Un rythme engourdi, des dialogues vides, des personnages clichés, une intrigue banale… Pandora est une série B et l’originalité questionnable de son titre en atteste.

Bercé d’une bande son ridicule digne d’un dessin animé Gulli, ce monde futuriste s’avère très peu crédible. Des aliens, que l’on différencie uniquement des humains grâce au maquillage qu’ils ont sur le visage, des effets spéciaux rudimentaires, des décors vides et amateurs qui privent la série de toute identité. Et pourtant il y a bien une direction artistique créditée au générique.
On comprend que le manque de budget est en cause mais cette série, qui semble beaucoup trop inspirée de Star Trek et Starship Troopers sans pourtant refléter la moindre des qualités de ces deux œuvres, n’a aucune raison d’être.

1

Thomas Gallon

Another Life : dans l’espace, personne ne vous entend bâiller

Le problème majeur d’une partie non négligeable des films et séries de science-fiction actuellement est son manque flagrant d’idée, qui l’entraîne bien souvent à simplement plagier les succès du genre.

Le pilote d’Another Life en est un bel exemple.

Un objet volant manifestement extraterrestre, qui prend la forme d’un immense anneau de Moebius tournant sur lui-même, se pose sur Terre et envoie des signaux vers une lointaine planète, Pi Canis Majoris. L’action va alors se diviser en deux parties : sur Terre, où l’on va tenter d’entrer en contact avec la chose, et dans l’espace, où l’on a envoyé une mission vers la planète concernée.

Les scènes terrestres sont un parfait exemple de ce mélange de ridicule et de plagiat qui caractérise le pilote. Pour faire parler « l’artefact », on va le bombarder avec des sons divers et variés, allant jusqu’au langage… pigeon ! Et finalement, lorsque le contact se fait enfin, la communication s’établit à base de musique et de lumières colorées (toute ressemble avec un certain film de Spielberg serait-elle totalement hasardeuse ? On songe aussi, bien entendu, au très beau Premier Contact de Denis Villeneuve).

Dans l’espace, la scène commence avec… la sempiternelle scène, maintes fois vue et revue, du réveil prématuré des astronautes plongés en sommeil artificiel. Réveil dû à un problème inattendu qui se dévoile devant eux. On a droit à l’I.A. du vaisseau, au capitaine contesté par son équipage, à la jalousie du second qui s’estime mieux disposé à diriger cette expédition, à la mutinerie, etc. Des événements qui s’enchaînent et que l’on regarde de loin et avec un certain ennui, tant la mise en scène ne parvient pas à faire naître ni tension dramatique ni suspense. Les personnages sont des monolithes caricaturaux incapables de susciter le moindre intérêt. A part Katee Sackhoff, dont la présence ne sert qu’à rappeler sa gloire passée dans une des références du genre, le reste du casting est composé de beaux et belles gosses qui ne brillent pas par leur talent de comédiens.
Il faut environ un quart d’heure avant que ne surgissent la mutinerie de l’équipage et l’ennui du spectateur. Le reste est franchement pénible.

1.5

Hervé Aubert

Critique : Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi

À partir du 31 juillet 2019, l’amateur de cinéma est à la fête : 8 films de Kenji Mizoguchi sortent sur grand écran, en version restaurée ! On ne pouvait pas laisser passer l’occasion de s’attarder sur le plus célèbre d’entre eux : Les Contes de la lune vague après la pluie.

Synopsis : XVIe siècle. Deux villageois ambitieux partent à l’aventure : le potier Genjuro désire profiter de la guerre pour s’enrichir, le paysan Tobei rêve de devenir un grand samouraï. À la ville, Genjuro est entraîné par une belle et étrange princesse dans son manoir où il succombe à ses sortilèges… Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés.

Continent cinématographique à lui tout seul, le cinéma de Kenji Mizoguchi s’attarde généralement sur des personnages en rupture par rapport à la société dans laquelle ils évoluent, associant bien souvent un regard humaniste à un sous-texte politique. C’est ce que l’on retrouve aussi bien dans ses chroniques contemporaines (Une femme dont on parle, La rue de la honte…) que dans ses grandes fresques historiques (L’Impératrice Yang Kwei-Fei, La vie d’Oharu femme galante…). Grâce à ces histoires, en faisant résonner à travers le temps des thématiques communes (la fuite, l’humiliation des femmes, le bonheur entravé par une société prisonnière de ses codes), il réalise un portrait sévère de la société nippone, démontrant ainsi que la souffrance et l’ignominie ne sont pas l’apanage d’une époque.

Les Contes de la lune vague après la pluie ne déroge pas à la règle et synthétise à merveille l’incroyable richesse de son art. Le qualificatif de chef-d’œuvre, qui lui est habituellement destiné, est en ce sens amplement mérité. Attardons-nous un instant sur ce titre qui a tout de l’usine à fantasme. Contrairement à sa version française, certes poétique et intrigante, le titre original (Ugetsu monogatari) nous donne immédiatement des clés utiles à la compréhension de l’œuvre : Ugetsu, c’est la lune des pluies qui renvoie à la mousson, à la saison des épidémies, à la période au cours de laquelle le monde des vivants communique avec celui des morts. C’est moins une fresque historique qu’un conte intimiste que nous allons découvrir, le recours au fantastique facilitant l’introspection et l’étude des passions.

Pour ce faire, avec l’aide de Yoshikata Yoda, son fidèle scénariste, il s’intéresse à ces grands peintres du genre humain que sont Akinari Ueda et Maupassant, tirant la quintessence de leurs textes (Contes de pluie et de lune écrit par le premier, la nouvelle Décoré ! du second) pour rendre compte de la nature complexe des rapports entre les individus. Il en résulte surtout un paradoxe pour le moins fascinant : le désir fait perdre à l’homme sa raison, tout en lui donnant une raison d’exister. Quant à la passion, elle peut être aussi bien créatrice que destructrice, facilitant l’activité humaine (sur le plan affectif, économique…) tout en pouvant la mettre en péril.

Comme nous l’indique le carton introductif, annonçant un film au style nouveau, Les Contes de la lune vague se distingue des habituels films d’époque par son approche esthétique : l’image et la mise en scène se chargent de symbolique, rendant perceptible l’invisible. C’est grâce à ses expérimentations esthétiques que Kenji Mizoguchi nous fait traverser le miroir vers l’intériorité de l’individu, faisant de l’antagonisme entre réalité et fantasme le sujet même de son film. Toute l’élégance de son cinéma sera de l’exprimer par la seule force de l’image : celle-ci sera toujours ambivalente, ou complexe, montrant le factuel tout en traduisant la réalité sensible de l’être.

C’est ainsi que la première séquence nous place immédiatement sur le terrain de la subjectivité : le panoramique fait du conflit externe (les tambours s’élèvent, une guerre s’annonce) un conflit interne en s’attardant sur le couple formé par Genjuro et Miyagi. Si le potier voit dans la guerre l’occasion de se soustraire à la misère, son épouse souffre de cette situation et se laisse envahir par le malaise. Un ressenti que Mizoguchi va nous faire comprendre fort habilement, en utilisant le principe du couple miroir : le couple Tobei/Ohama sera l’image inversée du premier, les mots d’Ohama serviront à verbaliser le malaise de Miyagi. C’est grâce notamment à ce procédé, répété de nombreuses fois tout au long du récit, que nous avons accès à l’indicible, à la vie intérieure des personnages.

Une vie intérieure que le cinéaste explore également en ayant recours au fantastique, ou à un onirisme délicat que l’élément aqueux introduit parfaitement : c’est lors de la traversée du lac que le basculement se fait. La brume inquiète et annonce le danger ; la barque préfigure le destin des personnages ; quant à la surface de l’eau, elle est le reflet de leur subconscient. Comme nous l’indique ce plan sur Ohama se tenant au-dessus de l’eau scintillante : elle n’est plus qu’un corps, une femme-objet soumise au désir masculin.

Assez poétiquement, alors, Mizoguchi se fait une nouvelle fois défenseur de la femme en stigmatisant cette domination masculine qui conduit le monde à la dérive : les hommes sont prisonniers de leur fantasme et de leur illusion de toute-puissance (les plaisirs solitaires de Genjuro, la gloriole de Tobei) ; tandis que les femmes voient leur identité être diluée par le désir masculin (le kimono qui transforme Miyagi en objet érotique, la prostitution qui marchandise le corps d’Ohama). En toile de fond, on devine la présence d’un sous-texte politique, condamnant notamment le culte de l’argent qui corrompt les cœurs et les valeurs. Mais c’est surtout l’usage du fantastique, à travers la figure spectrale, qui permet de donner sa pleine puissance au discours critique de Mizoguchi : dame Wakasa est la représentation de la femme parfaite pour Genjuro, elle est la chimère qui le détourne de son bonheur (son foyer, sa famille).

Si nous sommes prisonniers de nos désirs et des apparences, notre salut peut passer par l’art, et le cinéma notamment. À condition, seulement, que l’art soit mis au service d’une communion avec le monde. C’est-ce que symbolise très bien le destin de Genjuro, le potier : en faisant des poteries purement décoratives, il ne fait que satisfaire son plaisir narcissique. Par contre, en mettant son art au service des autres (en fabriquant des poteries fonctionnelles), il va soudainement donner du sens à sa vie !

Un message que Mizoguchi nous délivre également à travers l’esthétisme du film, établissant par la même occasion un hommage discret au septième des arts : l’image est trompeuse à partir du moment où la forme n’épouse pas le fond. C’est ce que l’on constate lors des scènes “fantastiques” où la dysharmonie prédomine (la beauté picturale s’opposant à la noirceur humaine). Par contre, l’image est vraie lorsqu’elle véhicule l’harmonie, comme lors de ce plan final où l’homme communie enfin avec la nature environnante.

Rétrospective Kenji Mizoguchi : bande-annonce

Les Contes de la lune vague après la pluie : fiche technique

Réalisation : Kenji Mizoguchi
Scénario : Yoshikata Yoda, Matsutarō Kawaguchi, Kenji Mizoguchi
Adaptation : d’après deux récits des Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari et d’une nouvelle de Guy de Maupassant
Interprètes : Machiko Kyō (Wakasa), Kinuyo Tanaka (Miyagi), Mitsuko Mito (Omaha), Masayuki Mori (Genjuro), Eitaro Ozawa (Tobei)
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka, Tamekichi Mochizuki et Ichirō Saitō
Montage : Mitsuzō Myiata
Production : Masaichi Nagata
Distribution : Capricci
Programmation : Les Bookmakers
Genre : film historique
Date de sortie : 18 mars 1959 (France)
Durée : 97 minutes

Date de sortie en version restaurée : 31 juillet 2019 chez Capricci

Japon – 1953

 

Note des lecteurs1 Note
5

Orange Is The New Black saison 7 : Une fin douce-amère

En 7 saisons, Orange Is The New Black aura rendu la prison de Litchfield le théâtre de larmes, de rires et de sueurs froides. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et il est temps de dire adieu à nos héroïnes en tenue orange préférées. Retour sur le final d’une série Netflix devenue culte. (Attention, spoilers !)

Previously in Litchfield

La saison 6 se terminait avec la fin de l’émeute organisée par les détenues.  Une prise d’otage qui a fait son lot de victimes et dont les conséquences sont pour certaines des plus terribles. Taystee (Danielle Brooks), accusée à tort d’avoir tué le garde Piscatella se voit condamnée à perpétuée. Red (Kate Mulgrew), enfermée dans le trou, perd sa crinière rouge mais également la boule. Daya (Dasha Polanco) quant à elle devient la nouvelle caïd et gère le trafic de drogue de la prison…

De manière plus positive, Piper, fraîchement mariée à Alex, est enfin sortie de prison. Nouvelle chance, nouvelle vie mais aussi nouvelles règles pour elle. Etre en période de probation n’est pas si simple, et l’étiquette d’ex-taularde lui vaut les regards et jugements des autres au quotidien. De plus, sa relation à distance avec Alex risque de ne pas faire long feu lorsqu’une belle rousse prénommée Zelda (Alicia Witt) commence à lui tourner autour…

Du côté des gardiens et de l’administration, c’est une vrai partie de chaises musicales. Fig se fait virer et c’est miraculeusement Tamika Ward qui reprend les commandes de la prison, pleine de nouvelles idées progressistes. Ses espoirs de rendre la vie des détenues plus appréciables va se confronter à la dure réalité du capitalisme. Rien de nouveau non plus du côté des gardiens les plus corrompus, qui continuent leurs trafics sans conséquences…

« Crazy Eyes » au cœur du récit

Sans Piper, c’est Suzanne qui devient la nouvelle héroïne au regard naïf de la prison. Dès ce début de saison, elle remet en question la légitimité de sa place à Litchfield au milieu de véritables criminelles. Pennsatucky (Taryn Manning) devient aussi un personnage principal dans sa quête d’obtenir un diplôme, grâce au nouveau programme de scolarisation mis en place par la directrice Ward. On notera que cette saison, les personnages secondaires prennent plus de place mais au détriment également de certaines détenues.

Nos femmes emblématiques ont disparu de l’écran au fur et à mesure des saisons et c’est avec déception que certains personnages comme Big Boo (Lea DeLaria), Sophia (Laverne Cox) et d’autres ne font l’objet que d’une apparition brève dans les derniers épisodes.

Orange n’est plus le nouveau Noir

Cette série chorale était unique en son genre, en mettant en scène une diversité de personnages féminins jamais égalés. Blanches, Noires, Asiatiques, jeunes, âgées, hétéros, lesbiennes, bi, transgenre, chrétiennes, juives, musulmanes ou athées… Un kaléidoscope de femmes où chacune devient une héroïne le temps d’un épisode. Pourtant cette dernière saison souffrait d’un manque de cohérence de certains de ses personnages comme le revirement de Daya dans le trafic de drogue, la perte de l’enfant de Lorna (Yael Stone) ou la fin tragique de Pennsatucky … À croire que les scénaristes ne savaient plus trop quoi faire pour rendre intéressante toute sa palette de personnages. Un sentiment qui malheureusement se ressentait déjà dans les saisons précédentes, avec la mort de Poussey.

Toujours aussi politique et bavarde

Comme à son habitude, la série se fait politique et parle de sujets d’actualité aux États Unis. Par exemple, on revient sur le phénomène #MeToo dans l’épisode « Me As Well » avec une ancienne gardienne qui accuse Joe Caputo de l’avoir virée après qu’elle ait refusé ses avances. Cette fois, on se place du côté de l’accusée pour mettre en lumière que le harcèlement au travail a tellement été accepté qu’il est difficile de déceler où se place la limite. Caputo y voit en premier lieu une injustice et se place en victime d’un complot. Mais c’est en acceptant la réalité vécue par sa victime, en la comprenant et écoutant son récit qu’il finit par admettre ses fautes. Il devient alors le modèle d’homme responsable, à l’image des détenues, qui veulent devenir une personne meilleure en présentant ses excuses.

Cette saison se penche aussi sur la situation des femmes dans les centres d’immigrés. Entrées illégalement aux États Unis, Ces femmes sont traitées inhumainement, pire qu’à Litchfield. On y retrouve Bianca dont la carte verte a été annulée après avoir participé à l’émeute. Un nouveau terrain de combat pour les femmes incarcérées et déracinées qui craignent chaque jour d’être renvoyées comme du vulgaire bétail dans leur pays d’origine.

Le mot de la fin

Au final, une dernière saison douce-amère. Alors que dans les premières saisons, la série nous faisait fortement vibrer : à la fois sulfureuse et novatrice, à percer des sujets percutants toujours avec un ton juste et comique. Les aventures de ces dernières saisons devenaient plus fades et les sujets s’épuisaient. Il était grand temps pour Orange is the New Black de tirer sa révérence. Avec une fin assez ouverte, où les plus chanceuses comme Gloria parviennent à retourner à leur vie d’avant, et d’autres comme Nicky reprennent le flambeau de Red, ou continuent à survivre derrières les barreaux. Piper, notre héroïne du début, a aussi bien évolué aux cotés d’Alex et de toutes ses femmes exceptionnelles durant 7 ans.

La série s’achève sur un générique de fin assez émotionnel pour les actrices de la série, qui nous donnerait envie de tout revoir. Merci à Jenji Kohan et Netflix pour cette série culte qui a montré que le genre des années 70 « femmes en prisons » ne tournait pas (que) autour des scènes de douches.

Orange Is The New Black : bande annonce saison 7

Une fin un peu décevante
La série aurait sincèrement pu se clôturer quelques saisons auparavant. Un sentiment de tourner en rond dans les intrigues pour se terminer avec une fin très ouverte pour nos héroïnes.
Note des lecteurs18 Notes
3.5

Midsommar de Ari Aster, secte de la vie conjugale

Après avoir fait parler de lui l’été dernier avec le choc Hérédité, Ari Aster ne s’est pas fait attendre très longtemps pour transformer l’essai avec son deuxième film, Midsommar. Au programme : des rituels païens, un soleil sans fin, et un couple sur le bord de l’implosion.

Comme dans son précédent film, Hérédité, Ari Aster utilise un deuil familial comme catharsis de son histoire. Sauf qu’au contraire d’Hérédité, où la scène choc arrivait après une trentaine de minutes, cette dernière ouvre Midsommar. Il s’agit d’ailleurs d’une des rares séquences nocturnes du film. Dès cette introduction, Ari Aster place toutes les thématiques qui vont être exploitées dans Midsommar et arrive à parfaitement présenter la situation conjugale entre ses deux protagonistes, Dani et Christian. Un couple qui bat de l’aile depuis quelques temps, et la situation familiale compliquée de Dani n’arrange pas son état psychologique. Alors qu’au cours d’une conversation téléphonique, on entend Dani s’effondrer en larmes et hurlements, la caméra d’Ari Aster se déplace lentement dans la maison des parents de Dani pour nous faire découvrir avec horreur la vision cauchemardesque des corps de la famille asphyxiée par des gaz d’échappements dans un suicide collectif. Un choc rude pour Dani qui se referme encore plus sur elle-même. Pris d’une certaine culpabilité, ayant l’intention de la quitter avant cette tragédie, Christian se décide donc à inviter sa petite amie à un voyage en Suède organisé avec des amis anthropologues dans le but d’assister aux festivités du Midsommar.

Loin de s’aventurer dans les terrains balisés de l’horreur à base de petite cahute dans les bois et d’ambiance nocturne constante, Midsommar en prend même le contre-pied total. Ayant lieu pendant le solstice d’été dans une petite communauté à 4 heures au nord de Stockholm, le soleil en devient l’invité permanent, brillant près de 22 heures sur 24. À cela est couplée une ambiance champêtre, où fleurs, fresques colorées, et habitants aux airs hippies viennent compléter le décorum. Mais ce n’est pas pour autant que ce cher Ari Aster ne va s’empêcher d’instaurer une atmosphère des plus pesantes contrastant en tout point avec l’imagerie pastorale qu’il nous offre. Très vite les festivités vont prendre une tournure beaucoup plus angoissante quand Dani et ses amis vont assister au premier rituel sacré de cette colonie. Une séquence choc qu’Ari Aster va nous montrer de la manière la plus frontale qui soit avant de s’intéresser plutôt aux réactions épidermiques qu’elle entraîne sur ses personnages. De cette façon, ce climat oppressant ne va jamais quitter les festivités. Le moindre petit détail est annonciateur, qu’il s’agisse d’un travelling le long d’une fresque racontant la confection peu ragoutante d’un philtre d’amour ou même la présentation d’un temple interdit d’accès.

Par son sens du cadre et de la mise en scène que l’on avait déjà pu observer dans Hérédité, Ari Aster nous émerveille en retranscrivant avec une minutie de tous les instants les festivités du Midsommar. Le soin qu’il apporte nous transporte directement dans ce monde aux allures de conte de fées morbide. C’est toute cette opposition entre la beauté des images que filme Aster et le climat anxiogène qu’elles suscitent qui fait la force de Midsommar. Il faut dire qu’Aster peut s’appuyer sur une bande-son vertigineuse capable à elle seule de nous faire hérisser les poils. À côté de ça, le cinéaste n’hésite pas non plus à nous faire rire, parfois nerveusement devant le malaise suscité par les actions incrédules de ses personnages ou même de façon plus heureuse en disséminant des pointes d’humour ici et là, notamment au travers du personnage de Will Poulter. Tout cela contribue encore et toujours à l’étrangeté de Midsommar. Même dans ces séquences plus angoissantes, Aster emprunte différents chemins. Il peut s’agir de trips hallucinogènes où il expérimente avec la distorsion des éléments ou plonger tête la première dans un grotesque païen marchant sur la ligne raide avec le ridicule sans jamais y tomber. La durée colossale du film (presque 2h30) est nécessaire à la démarche entreprise par Aster et contribue pleinement au caractère pesant du long-métrage.

Alors qu’il questionnait la cellule familiale dans Hérédité, Ari Aster s’intéresse ici plus particulièrement au couple. Tandis que ce dernier est au bord de la rupture, ce voyage à l’autre bout du monde aurait pu jouer le rôle d’une thérapie de couple pour Dani et Christian. Finalement, les choses ne vont pas se passer sous les meilleurs auspices. Au côté de l’avancée des festivités, le délitement du couple va être le moteur du film. Chaque action ou parole échangée entre Dani et Christian contribue à détériorer le climat environnant. De cette façon, Ari Aster a également qualifié son film d’anti-comédie romantique. Il faut alors saluer la performance absolument remarquable de Florence Pugh qui avait déjà su faire parler d’elle avec The Young Lady. L’interprète de Dani est ici criante de vérité, et offre une complexité fascinante à son personnage en deuil dont le trauma récent va se réveiller au contact des coutumes de cette secte si particulière. D’une étrange façon et au travers d’une séance de danse à la limite de la transe, Dani va se voir offrir une certaine émancipation, lui permettant de s’échapper de l’emprise de Christian qui sera quant à lui utilisé à des fins purement reproductrices dans un séquence d’accouplement des plus inconfortable. De manière générale, les personnages masculins n’offrent pas des portraits très reluisants, étant soit obnubilés par le sexe (Mark) ou en train de s’écharper pour un sujet de thèse (Josh et Christian).

Après la surprise Hérédité, Midsommar marque donc définitivement la consécration d’Ari Aster en tant qu’auteur. Il livre un film d’horreur sortant des carcans, misant énormément sur son ambiance suffocante, sa mise en scène pointilleuse, et la psychologie de ses personnages. De cette façon, il convoque tout autant Robin Hardy pour le côté horreur païenne que Bergman pour son autopsie du couple. Midsommar est un film âpre et exigeant, mais qui ravira les cinéphiles à la recherche d’un nouveau frisson.

Midsommar – Bande Annonce

Midsommar – Fiche Technique

Réalisateur : Ari Aster
Scénario : Ari Aster
Interprétation : Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter, William Jackson Porter, Vilhelm Blomgren…
Photographie : Pawel Pogorzelski
Montage : Lucian Johnston
Musique : The Haxan Cloak
Producteurs : Patrick Andresson, Lars Knudsen
Maisons de production : B-Reel Films
Distribution : A24
Durée : 150 min.
Genre : Horreur, drame
Date de sortie : 31 Juillet 2019
Etats- Unis– 2019

Note des lecteurs2 Notes
5
5

Mon Frère de Julien Abraham : une plongée au coeur des centres éducatifs fermés

Après La Cité Rose, Julien Abraham poursuit son travail sur la jeunesse avec Mon Frère, et nous emmène au cœur de la violence des Centres Éducatifs Fermés. Un film qui lorgne entre réalisme pur et fiction pour un résultat aussi puissant que maladroit.

Le point de départ c’est Teddy, jeune réservé et sans histoire, qui débarque dans un monde violent dont il ne maîtrise ni les codes, ni les règles. Ce monde est celui des CEF – Centres Éducatifs Fermés – structures créées en 2002, comme une alternative à l’incarcération pour mineurs ayant commis des actes délictueux ou criminels.

« Sur le principe, on ne peut qu’être d’accord avec une institution qui permet d’éviter la prison pour les mineurs. Dans la réalité, c’est évidemment plus compliqué, et il est bien difficile d’enrayer la spirale de violence dans laquelle nombre de ces jeunes se débattent. C’est cette complexité qui m’intéresse : le sentiment de fatalité, bien sûr, mais aussi la liberté que chacun conserve de refuser la violence. » Julien Abraham

Vous l’aurez compris, Mon Frère est dans la droite lignée des drames sociaux institutionnels avec pour trame la violence d’une société – comme c’était déjà le cas de Consequences de Darko Stante, sorti fin juin. Le tout réside alors dans la recherche d’un cinéma-vérité, d’aller puiser dans le réel afin d’y donner une authenticité. C’est tout l’enjeu et la réussite du second film de Julien Abraham. Au travers des scènes d’une véritable justesse, le film dépeint la violence brutale animant ces jeunes : la défiance de l’autorité mais aussi les codes, les règles et les coutumes régissant ces milieux.

Des séquences éloquentes qui mettent en lumière la complexité de la gestion de ces institutions, le travail délicat des éducateurs et démontre avec son propos que toute violence est le fruit de traumatismes enfouis. C’est notamment grâce à un travail de documentation de trois ans et demi, que le film tend vers ce réalisme mais aussi au casting qui s’appuie sur des jeunes venant de structures socio-éducatives, tous très bien dirigés. Pour le reste on retrouve en rôle principal le rappeur MHD ainsi que Jalil Lespert, Aissa Maïga ou encore Matthieu Longatte (aka Bonjour Tristesse).

L’occasion aussi pour le film d’aborder la psychoboxe, une discipline inventée par des psychologues pour déclencher la parole grâce à la boxe. C’est d’ailleurs de là qu’est parti le projet : « Il fallait qu’on comprenne que le but de la psychoboxe est de faire parler le corps, et ainsi de libérer la parole. La violence que subit le patient – même si les coups ne sont pas portés- provoque chez lui des souvenirs. Il y a souvent, par exemple, une perte de mémoire dans le cas de parricides, parce que c’est le choc le plus violent qui puisse arriver à un enfant » souligne le réalisateur.

Des qualités naturalistes intrinsèques au projet qui sont malheureusement ampoulées par l’injection, souvent un peu grossière et appuyée, d’une trame fictionnelle. La mise en scène un peu lourde n’aide pas avec ses multiples flash-back, pas toujours bien sentis, où l’on flirte par moments avec le pathos. Le long métrage quitte alors un naturalisme de circonstance pour une fiction trop surlignée nous amenant sur une conclusion bâclée.

Il n’en demeure pas moins que Mon Frère aborde des questions sensibles sur le cheminement de la violence, ses causes et ses conséquences bien qu’il aurait mérité un traitement plus profond de ses thématiques en restant très proche d’un réalisme qui se suffisait à lui-même.

Mon Frère – Bande Annonce

Mon Frère – FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Julien Abraham
Interprétations : MHD, Darren Muselet, Aïssa Maïga, Jalil Lespert, Matthieu Longatte
Scénario : Julien Abraham, Jimmy Laporal-Trésor, Almamy Kanoute
Composteur : Quentin Sirjacq
Production : Sadia Diawara, Nicolas Blanc, Thibault Abraham
Directeur photographie : Julien Meurice
Durée : 1h36
Genre : Drame
Date de sortie : 31 juillet 2019
Distributeur : BAC Films France 

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Lieux et cinéma: le pont de Brooklyn, un new-yorkais très célèbre

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« Ici on construit des ponts, pas des murs » Vous vous rappelez cette punchline de London Breed, président du conseil de San Francisco, en réponse aux premiers actes de la politique migratoire du grand blond ? Les ponts marquent le territoire et l’espace en tendant les bras, quand on ne tiendrait pas dix minutes en le faisant: aux États-Unis les grands câblés se font même rouler sur le dos depuis plus d’un siècle. Retour sur la vie cinématographique d’un des plus connus d’entre eux, le pont de Brooklyn.

Brooklyn, ça sonne pour un touriste dans la grande pomme. On va le faire souvent parmi les premiers spots, pour les premières photos, pour marcher là où des personnages ont marché. Le quartier, devenu aujourd’hui DUMBO, jusqu’au Manhattan Bridge est devenu très bobo mais était en 1867 une vraie banlieue prolo qui terrorisait les New-yorkais. Nombreux venaient se plaindre de l’afflux de brigands fraîchement immigrés, ou dans leur esprit d’immigrés fraîchement brigands, si cette folie venait à être érigée. Manque de bol, John Augustus Roebling va au bout de ses idées, pas du chantier (il meurt avant l’inauguration de 1883, alerte biopic) et après un premier échec 20 ans plus tôt il lance la construction d’un futur décor de cinéma à ciel ouvert en 1867. Gangs of New York (M. Scorsese, 2003) c’est l’époque où dans le cahier des charges de chaque chantier est tacitement inclus un nombre de morts à ne pas dépasser. 27 pour un gros amas d’acier où passent 1800 voitures et 150 000 personnes par jour, selon cet article c’est tout de même quelque chose.

Marqueur historique incontournable, il est l’équivalent des Twin Towers du premier âge New-yorkais. Il était une fois l’Amérique (S. Leone, 1984) puis Scorsese le sacralisent comme pilier de la construction de la nation, quand le cinéma indépendant arty le place dans le décor. Brookyn village, Brooklyn Yiddish, Brooklyn tout ce vous voulez, la structure décore de ses brins d’acier les arrières-plans, c’est un géant de fer tapis dans l’ombre. Si aujourd’hui vous pouvez déguster des cafés latte et des burgers veggies sous la grosse bête, c’est aussi parce sous les rivets, une ville respire et que tous veulent passer ici, pour flâner, drapés dans une mélancolie contemplative, comme dans Manhattan (W. Allen, 1979). Regarder les voitures, les cyclistes râleurs (et très rapides) passer tambour battant d’un bord à l’autre, c’est accepter avec plaisir d’être mis de côté, d’être quelqu’un qui refuse d’être acteur pour mieux se laisser porter et contaminer par l’énergie de ceux qui sont au-dessus des ponts et les traversent. Faites gaffe, c’est souvent bouchonné et attaqué par des dragons géants. Godzilla (R. Emmerich, 1998) s’emmêle dans ses câbles, alors que dans Cloverfield, le nouveau-né de 150m de haut le détruit irrémédiablement.

Les super-héros y font des tournées promo, c’est sûr, de Batman aux Avengers en passant par Spider-Man, le local de l’étape. Pour lui, il y a toujours une occasion de le défendre, quand dans le monde parallèle de Gotham, la chauve-souris masquée doit affronter sa destruction. Bane coupe littéralement les ponts dans le dernier Batman de Nolan, et c’est une image très forte construisant un des plus puissants antagonistes d’un héros à cape.

Traversé par les migrants fuyant les famines, les guerres et la misère, squatté par les héros intellos méditant entre deux âges en se penchant dans le vide, détruit encore dans Je suis une légende (F. Lawrence, 2007), dans une scène très coûteuse et pompeuse pour apporter du corps à un film post-apo un peu vide, le pont de Brooklyn, c’est juste un pont et tous les ponts à la fois. C’est un lieu de pèlerinage, percé de rivets rappelant qu’il est plus vieux que le Titanic, mais pas encore assez pour arrêter ces conneries. Il sera encore sur pas mal d’affiches, dans des tonnes de scènes et acceptera vos selfies quand vous viendrez à votre tour lui taper sur l’épaule, parce que, « tu sais mec, tu me rappelles tel film… » Proche par l’écran, loin par la géographie, qui reste assez premier degré sur les kilomètres à parcourir, il restera légendaire tant qu’il ne deviendra pas un pont trop loin. Mais ça, c’est une autre histoire.

Lieux et Cinéma : les capitales au cinéma

Comment ne pas parler des villes lorsque l’on parle de lieux au cinéma ? Et quel meilleur moyen de revenir sur celles sublimées par la caméra que de s’attarder sur les capitales, villes de pouvoir et d’Histoire ? Le Mag du Ciné vous emmène dans son journal de bord et vous fait découvrir tous les recoins cachés, ou non, des capitales de cinéma.

Seoul, ville plurielle

Séoul est architecturalement pluriel, socialement disparate, cinématographiquement fascinant. Cette année, le Festival de Cannes a couronné Parasite, lequel investit deux Séoul antinomiques : la ville des classes populaires, parfois misérable, et celle des classes supérieures, nantie de villas luxueuses et de quartiers embourgeoisés. Dans The Host, du même Bong Joon-ho, c’est le fleuve Han qui se voit mis à l’honneur à travers l’avènement d’un monstre, tandis que Dernier train pour Busan plante sa caméra dans la salle des pas perdus de la gare de la capitale. Déjà dans les années 1930, la ville faisait l’objet de tous les fantasmes : dans Fisherman’s Fire (1939), d’Ahn Chul-yeong, l’exploitation des femmes provinciales et la prostitution s’inscrivent en toile de fond. La ville apparaît alors à la fois comme une menace et une opportunité. Plus tard adviennent des films d’espionnage – Séoul n’est qu’à quarante kilomètres de la Corée du Nord – et des œuvres telles que Madame Freedom (1956) ou Les Fleurs de l’enfer (1957), où les  femmes au foyer soumises, mais aspirant à l’émancipation, tiennent lieu d’héroïnes . Les mutations urbaines ensemenceront quant à elles les années 1960-1980, avec des films tels que The Insect Woman (1972).

De prime abord, Séoul se manifeste à l’esprit comme une ville de béton et d’acier, par ses gratte-ciels titanesques, son absence d’horizon, son centre urbain tentaculaire, ses ponts imposants et ses échangeurs routiers inextricablement enlacés. La représentation mentale ne fait pas un pli : Séoul, c’est le quartier animé de Jongno-gu, ni plus ni moins. On en oublierait presque les villes-satellites de Uijeongbu (Oasis, Délinquant juvénile) ou de Paju (Old Boy). Mais aussi le village traditionnel de Bukchon Hanok (Hill of Freedom, The Day He Arrives), les temples bouddhistes, le canal de Cheonggyecheon ou encore le marché de Myeong-dong. Ville de contrastes, Séoul possède une identité multiple, fait cohabiter modernité et tradition, riches et pauvres, joies et douleurs. Des buildings de Gangnam aux habitats modestes de Ssangmun en passant par le cosmopolite Itaewon, des ensembles paupérisés de Barking Dog Never Bite au Séoul labyrinthique de Na Hong-jin, la capitale sud-coréenne arbore une pluralité de visages et une plasticité (décors, tonalités, situations) qui n’ont d’égal que la richesse d’« Hallyuwood ». Et si la période récente a vu Séoul s’imposer comme une métropole du polar, de la vengeance et de l’action, personne ne sait de quoi ses lendemains cinématographiques seront faits.

Paris, lumières d’une ville éternelle

Chacun a son Paris. Mettez-y dix visiteurs curieux, et vous en ressortirez avec dix récits différents de la ville. Berceau du romantisme, ville folle de par sa vie nocturne, territoire de musée et de culture, repaire d’emmerdeurs, Paris est tout à la fois. Alors il était logique que quand le cinéma s’en empare, Paris ne soit jamais la même ville. Rappelons qu’il s’agit de la ville la plus filmée au monde et que l’histoire même du cinéma est intimement liée à la vieille Lutèce. La première projection cinématographique publique était réalisée à Paris en 1895. En 2013, par exemple, la ville accueillait 113 longs-métrages, 116 fictions télévisées, 145 courts-métrages, 60 documentaires, 200 spots publicitaires et 170 films d’école. Le Paris carte postale, celui qui fait ruer les touristes, a été exporté à l’international par Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet qui sublimait les petites ruelles de Montmartre. Woody Allen utilisait la capitale dans son Midnight in Paris pour raconter la nostalgie et le romantisme à travers des balades dans le temps et sur les ponts de la ville. Moulin Rouge de Baz Luhrmann en prenait le lieu emblématique pour en faire un spectacle anachronique rythmé par les mouvements du french cancan. Mission Impossible : Fallout filmait le Paris qui n’avait jamais été autorisé à ses locaux pour en pousser les limites de l’adrénaline à travers une virée en moto mémorable. Si la Tour Eiffel est à la fenêtre de tous les appartements dans le cinéma étranger, dans notre 7ème art hexagonal l’évocation touristique de Paris se fait plus discrète. La plupart du temps, les appartements hausmanniens ne servent que de décor à un cinéma qui a oublié de se délocaliser et de raconter autre chose que sa capitale. Sa dimension historique n’est cependant pas oubliée, dans La Traversée de Paris de 1956, Autan-Lara délivrait un récit sur l’occupation dans la capitale (même si tout était quasiment tourné en studio). Divines de Houda Benyamina et La Haine de Matthieu Kassovitz sortaient un peu de la ville pour placer leur récit en banlieue et raconter une certaine misère sociale. Car Paris est tout à la fois, on peut tout raconter avec Paris. Un grand complot international dans Da Vinci Code, un drame choral dans Paris de Cédric Klapisch, la lutte entre les polices dans 36 quai des Orfèvres. Ce que finit par représenter Paris, c’est la force de l’évocation d’une ville. D’un lieu où chacun a su y terrer des souvenirs, de par les voyages, les films ou les cartes postales de Montmartre et des Champs-Elysées. Une ville où tout peut se raconter vu que tout s’y passe. Avec des si, on mettrait Paris en bouteille disait Jean-François Alata. On a fini par la mettre sur l’écran pour l’éternité.

Rome, ville de cinéma

Paris n’a pas le monopole du romantisme, Rome est aussi ancrée dans cette représentation. Pour saisir chaque recoin secret d’une ville, rien ne vaut les déambulations hasardeuses et les rencontres heureuses avec des lieux historiques par leur beauté ou leur passé. Benigni fait vagabonder son taxi dans Night on Earth de Jim Jarmush, Audrey Hepburn déambule à bord d’un Vespa dans Vacanze Romane, et Vittorio de Sica y fait se déplacer Antonio à vélo dans Le Voleur de Bicyclette. Errer dans les rues, en découvrir les places et les fontaines, autant de chemins et de directions que l’on serait prêt à prendre l’avion dès demain après avoir contemplé les allers et venues des personnages dans les rues de la capitale italienne. Comme toute grande ville, Rome a ses monuments et le cinéma le lui rend bien. Nanni Moretti s’empare du Vatican, lieu si à part de cette cité, dans Habemus Papam et fait partir Michel Piccoli à nouveau dans les ruelles romaines où l’on retrouve encore ce gout de l’errance, et de la découverte des lieux. Plus récemment, The Young Pope avait également occupé le lieu sacré le temps d’une série portée par Jude Law. La fontaine de Trévi, lieu emblématique de la capitale italienne y verra quant à elle les amoureux de Fellini se désirer dans La dolce vita dans une scène devenue mythique grâce à la baignade interdite et sensuelle d’Anita Ekberg. Mais des promenades entre les grands monuments, il ne ressort parfois que l’envie de rester cultiver son amour dans une chambre et de sentir l’air sensuel italien jusqu’à travers les draps. Dans Room in Rome, la sensualité débordante en ferait presque oublier le cadre merveilleux qu’est Rome autour de ces deux femmes auxquelles la ville éternelle ajoute un peu de romantisme. Dans To Rome with love, l’amour croise les murs extérieurs de la ville pour conquérir un peu d’éternité à travers des histoires pourtant parfois éphémères.

Rome est aussi marquée par son histoire. De l’époque antique caractérisée par les gladiateurs dont le Colisée devient le théâtre dans le film de Ridley Scott au nazisme de la Seconde Guerre Mondiale dans Rome, ville ouverte ou encore La Ciociara, Rome a, comme beaucoup de capitales, une histoire qu’elle porte chaque jour et dont le paysage actuel en est encore empreint avec les vestiges notamment du forum romain et du si célèbre Colisée. Rome est ville de cinéma et mériterait bien davantage de références pour saisir toute la richesse de sa représentation au cinéma mais l’on s’arrêtera sur une image notable qui liera à jamais la ville à cet art : la Cinecitta montré dans Le Mépris annonçant les difficultés rencontrées par le cinéma italien, dont on gardera pourtant les plus grands chefs d’oeuvre du septième art.

Berlin, le défilé de l’Histoire

Dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders, lorsque Peter Falk songe à Berlin, il évoque « Emil Jannings, von Stauffenberg et Kennedy ». Trois personnalités qui ont marqué des époques successives de l’histoire de la capitale allemande. L’identité cinématographique de Berlin se dessine surtout en fonction des époques historiques représentées.
Emil Jannings était un des acteurs les plus célèbres de la période muette du cinéma allemand. Il représente l’Allemagne d’avant le IIIème Reich, celle de la République de Weimar, en particulier avec le chef d’œuvre de Murnau, Le Dernier des hommes. En incarnant un fier portier d’hôtel qui se retrouve relégué aux toilettes, il figure toute une partie de la population allemande de son temps qui est confrontée à la pauvreté, à l’hyper-inflation et au chômage. Berlin est alors une ville symbole d’une fracture sociale et de criminalité. C’est une plongée dans cette ville souterraine que l’on retrouve dans la série Berlin Alexanderplatz, adaptation du roman d’Alfred Döblin, réalisée par Rainer Werner Fassbinder en 1980.
Claus von Stauffenberg est l’officier de la Wehrmacht qui s’est retrouvé au centre de la tentative d’attentat contre Hitler connu sous le nom d’opération Walkyrie, et que l’on voit incarné par Tom Cruise dans le film Walkyrie de Bryan Singer ou Gérard Buhr dans La Nuit des généraux d’Anatole Litvak. Cela donne une autre image de Berlin : la capitale du IIIème Reich, la ville des Jeux Olympiques de 1936 (montrés dans Les Dieux du Stade, de Leni Riefenstahl), celle aussi de La Chute.
Enfin, le président américain Kennedy, auteur d’un fameux discours devant la Porte de Brandebourg, représente l’époque de la Guerre Froide et du fameux mur qui divisa la ville. Un mur souvent représenté, que ce soit de façon comique dans Un deux trois, de Billy Wilder, ou avec la poésie de Wenders : c’est devant le mur de Berlin que l’ange des Ailes du désir va perdre ses ailes et devenir humain. Certains iront même jusqu’à reproduire le monde communiste de Berlin Est pour que la chute du mur ne choque pas leur mère (Good Bye Lenin !).

Tokyo, le calme et la tempête

Tokyo est une mégalopole aux multiples facettes, une ville que l’on pense connaitre mais qui dissimule un nombre incalculable de secrets, où il faut parfois savoir se faufiler entre une flore apaisante et ancestrale (le temple du Maneki-Neko) et une modernisation urbaine étouffante (Akihabara). Et c’est tout le plaisir de ce lieu où l’on peut divaguer dans la joie impérissable de quartiers sucrés comme Shimo-Kitazawa ou alors s’évader dans le brouhaha hypnotique de Shibuya ou Odaiba. Il est parfois aisé de s’appesantir dans les petites ruelles verdoyantes de Tokyo comme si l’on était dans un film de Naomi Kawase, qui en plus de nous promener dans les joyeusetés enfantines de la ville, nous fait aussi découvrir les saveurs culinaires des dorayakis, pâtisseries d’une Cité aux nombreuses odeurs (Les Délices de Tokyo). Une ville « monde » où il est parfois grisant de se sentir isolé autour de cette immensité et de se voir englouti par la foule, puis de se laisser porter par cette atmosphère presque « shoegaze » (Lost in Translation de Sofia Coppola).

Mais Tokyo n’est pas un simple lieu de pèlerinage ou de calme, même s’il est réellement confortable de s’y sentir léger, heureux, seul ou en famille : là où des cinéastes comme Ozu et Kore Eda aspirent à capter la douceur intrinsèque des petits lotissements d’une immense ville, tout en se confrontant aux questionnements sociaux et à l’énergie parfois destructrice d’une ville et d’un pays en perpétuels mutation. Une ville parfois rigide, occupée par ses règles et son conformisme qui en oublie une partie de sa jeunesse (Kids Return de Takeshi Kitano). Car derrière ces lueurs du soleil, cette magie, cette sérénité, et cet aigre goût de la vie, Tokyo surprend par son versant monstrueux, incandescent, sa noirceur presque nihiliste, d’un point de vue démographique mais aussi matérialiste ;  idée représentée par les Salarymen d’oeuvres comme Tetsuo ou Tokyo Fist de Shinya Tsukamoto. Une ville où le travail et la compétition sont des objectifs de vie. C’est alors que cette mosaïque de couleurs se ternit et devient une structure organique et déshumanisée, prête à tout dévorer sur son passage.

Petit à petit, le soleil se couche, le labeur et les longues journées de travail s’amenuisent et font place à la nuit nippone, ses salles d’arcade, ses bars et ses boites de strip tease et ce n’est pas les tournoiements incessants et fluorescents d’Enter The Void de Gaspar Noé qui vous diront le contraire : une ville aux mille visages mais aussi et surtout aux mille excès. Un lieu où les hommes et femmes s’affranchissent de leurs moeurs et ne se donnent aucune limite, quitte à sombrer dans le néant et la débauche féminicide comme en atteste Guilty of Romance de Sono Sion ou même The Brutal Hopelessness of love de Takashi Ishii. Même les yakusas les plus aguerris perdent pieds très rapidement (Ichi the Killer). Oui ,Tokyo est une ville rebelle, le genre de ville où il faut avoir le coeur bien accroché pour s’y frotter. Mais le voyage ne sera pas vain. Loin de là. 

https://www.youtube.com/watch?v=hwTmc8L8TaA

Bonjour, de Yasujirō Ozu : Autant en emporte le vent…

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Joyeusement sarcastique, délicieusement insolent, Bonjour sort en version restaurée 2K le 31 juillet 2019.

C’est parce qu’il s’était laissé aller à l’impudeur deux ans auparavant, avec un Crépuscule à Tokyo sombre et méchamment désabusé, que Yasujiro Ozu se sent obligé de revenir à une forme de légèreté, au sautillant et au burlesque de ses débuts, afin d’étayer son propos et d’affirmer une sérénité revendiquée : si on ne peut rien face à l’avancée du monde, on peut toujours privilégier l’honnêteté à l’hypocrisie, les valeurs humaines à celles purement pécuniaires. C’est ce que nous indique en substance Bonjour, relecture habile de Gosses de Tokyo, où une grève de la parole, déclenchée par des enfants espérant d’obtenir une télévision, se transforme en acte militant contre les conventions hypocrites et les dangers d’une société déshumanisante : les mots vains, répétés machinalement, et les positions égoïstes sont soudainement remplacés par une posture rebelle, faite de jeu de main et d’acte de pets, pour une communion nouvelle, une authenticité retrouvée.

Tout l’art d’Ozu réside dans sa capacité à trouver la bonne distance, la juste position, pour scruter l’individu, la société, ou le monde, faisant de son cinéma celui de la vérité et de l’authenticité. Pour ce faire, il adapte minutieusement sa mise en scène (recours au champ/contrechamp et au plan tatami pour être à hauteur d’Homme ; mise à distance pudique des sentiments humains en filmant à travers l’embrasure d’une porte ou un objet placé au premier plan…), et utilise bien souvent le regard de l’enfant pour percevoir ce chaos que tout le monde fait mine d’ignorer. Personnage essentiel, qu’il soit premier ou second rôle, l’enfant est le trublion qui perturbe un monde trop sage, il est le désinvolte qui renvoie l’adulte à ses propres contradictions, il est celui à travers lequel la disharmonie se révèle : en se murant dans le silence par caprice, les sales gosses de Bonjour ne se contentent pas de remettre en cause l’autorité parentale, ils interrogent l’adulte sur sa soumission au diktat social ! Dans Gosses de Tokyo, si on se souvient bien, c’était la résignation du père à n’être qu’un sous-fifre qui était stigmatisée. Cette fois-ci, Ozu affine son propos et pointe du doigt l’effacement de l’individu derrière les conventions sociales : à force de tourner en boucle, les paroles n’ont plus sens tout comme les relations humaines, à force de jouer constamment un rôle (social), l’humain tend à ne plus exister…

Ainsi, comme les temps ont changé, Bonjour délaisse le Chaplin (ou le cinéma muet classique) perceptible dans Gosse de Tokyo pour lorgner du côté de Tati et son sens de la satire sociale. Ce n’est plus une famille qui est au centre de toutes les attentions, mais bel et bien un quartier populaire dont la vie ou le fonctionnement ordinaire évoque bien sûr celui du pays tout entier.

Ozu en profite pour prouver sa maîtrise d’un cinéma moderne qu’il a longtemps repoussé, en réalisant un travail remarquable sur les sonorités, les couleurs, le rapport à l’espace et la géométrie des lieux : parfaitement segmenté, quadrillé, avec ces maisons invariablement identiques, ces ruelles étroites qui font communiquer irrémédiablement les foyers entre eux, le quartier devient un véritable théâtre populaire où la promiscuité est grande et l’intimité incertaine, où chaque plan prend l’aspect d’une scène sur laquelle se jouent inlassablement les mêmes numéros, avec les mêmes personnages robotisés, avec les mêmes discours maintes fois rebattus, avec la même existence morne et sans intérêt.

Le ton railleur et ironique fait rapidement son effet : on se délecte de cette vie sociale qui tourne au ridicule, avec cette théâtralisation des échanges qui se caractérise par un ballet incessant des corps (gestes mécaniques, valse des personnages qui se succèdent au centre de la piste…) et des mots (avec ces ragots qui se propagent de maison en maison). Mais surtout, on apprécie la justesse d’un trait qui met finement en exergue une réalité sociale qui n’a rien de joyeuse, puisqu’on y parle de précarité, du sort réservé aux aînés, des fantasmes du consumérisme ou encore de l’américanisation grandissante. Sous des dehors légers et badins, Bonjour n’évoque rien d’autre que le Japon post-Hiroshima qui se reconstruit sur les dollars et l’individualisme.

Bien sûr le propos reste plutôt modeste, concentré essentiellement sur la futilité et l’hypocrisie des rapports sociaux. Doucement caustique, Ozu se sert du « motus et bouche cousue » prôné par les deux frangins pour investir pleinement le registre burlesque et opposer ainsi le jeu social des adultes à celui bien plus naturel des enfants. Ça peut paraître un peu facile a priori mais ça fonctionne car Ozu s’en remet uniquement à la pertinence de l’image, et au talent de ses comédiens. Ainsi, alors que les adultes sont enfermés dans un rôle social bien défini (celui du père de famille, du professeur, etc.), les enfants transpirent de liberté et réinventent des rapports sociaux moins formatés et donc plus authentiques. Le running gag du pétomane est en cela très parlant, puisque les enfants élaborent un langage non verbal précis (un index pour libérer un vent, un pouce pour la parole…) et établissent de véritables règles sociales : l’échec condamne à l’exclusion, tandis que le pétomane est introduit au sein du cercle des amis : alors que la société adulte engendre la disharmonie, celle des enfants est harmonieuse car authentique.

Comme le dit le professeur d’anglais : « Ce sont les choses inutiles qui rendent la vie aimable ». Et si les formules toutes faites, tournées en ridicule par les enfants, peuvent paraître inutiles, elles favorisent quand même la vie en société. Ozu le sait très bien et invite simplement son spectateur à ne pas s’effacer totalement derrière les conventions. Ainsi, lorsque la télévision apparaît enfin au sein du foyer, on pourrait croire à une victoire des enfants et à une défaite de l’ordre social. Il n’en est rien, la vie ordinaire reprend ses droits avec des enfants qui s’amusent et vont à l’école, et des parents qui veillent au grain… Seulement, une chose a changé, c’est la nature des échanges qui est moins formatée et plus humaine, comme l’atteste ce sourire qui illumine le visage du père. Quant aux autres, ceux qui restent prisonniers des conventions, ils risquent de passer à côté de l’essentiel, comme ces deux amoureux qui se perdent en banalité au lieu de laisser parler le langage du cœur…

Synopsis : Dans une ville de la banlieue de Tokyo, la vie suit tranquillement son cours : les mères de famille s’occupent de leur intérieur tout en jalousant celui des autres, les pères se croisent au café du coin et s’inquiètent de leur retraite à venir, tandis que les fils passent leur temps à regarder la télévision chez un voisin jugé trop excentrique. Un soir, les jeunes Minaru et Isamu pressent leurs parents pour avoir leur propre poste de télévision, en vain : l’aîné se met alors en colère face à l’hypocrisie des adultes et décide de faire une « grève de la parole », aussitôt suivi par son jeune frère…

Rétrospective Yasujiro Ozu en 10 films : bande-annonce

Bonjour : fiche technique

Réalisation : Yasujiro OZU
Distribution : Koji Shidara, Masahiko Shimazu, Chishū Ryū, Kuniko Miyake
Scénario : Kogo NODA et Yasujiro OZU
Musique : Toshiro Mayuzumi
Directeur de la photographie : Yuharu Atsuta
Production : Shôchiku
Format : couleurs
Genre : Comédie
Durée : 94 minutes
Date de sortie en version restaurée : 31 juillet 2019 chez carlotta

Japon-1959

Bonjour, de Yasujirō Ozu : Autant en emporte le vent…
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Hommage à Julien Dugois

Il n’y a pas de bons mots pour dire au revoir ou adieu, juste des souvenirs et de la tendresse à partager une dernière fois. Hommage à Julien Dugois.

Pillier du site à sa création lorsqu’il s’appelait alors CinéSeriesMag, Julien a été l’un des éléments essentiels à la croissance de la rédaction. Passionné, connaisseur, leader, il avait su donner à la rubrique cinéma un visage particulier et rempli de contenus de qualité. Parti puis revenu, Julien aimait l’ambiance collective qui émanait de cette rédaction et l’avait poussé à revenir.  Il nous a quittés dans la nuit du jeudi 18 juillet, il était alors évident pour la rédaction de s’adresser une dernière fois à lui. Certains perdent un collègue, d’autres un ami, mais une chose est sûre, le cinéma perd l’un de ses plus grands admirateurs. La rédaction adresse ses chaleureuses pensées et son soutien à sa famille.

Quelques mots pour toi…

Roberto : Julien. Je ne réalise toujours pas. Lorsque j’ai fait ta connaissance, c’était à travers Internet, tu étais ce chef qui ponctuais toujours tes phrases et semblais sec. A la fin de chacune de mes critiques, tu me résumais ce que tu en avais pensé en une phrase. Puis peu à peu, nous nous sommes vus. Au festival de Cannes, à Paris. J’ai découvert que derrière ces points, il y avait cet homme tendre, balourd, si cultivé avec parfois des petits mots de trop. Ces mots de trop me manquent. Ces mots si justes quand tu parlais de cinéma. Et tous les autres. Tu respirais la gaieté, mais savais faire preuve de rigueur dès lors qu’on touchait au 7ème art. Tu nous seras éternel, chaque prochaine séance de cinéma sera pour toi, pour ce catalogue que tu tenais. Tu nous seras éternel.

Gwennaëlle : Tu riais fort, tu parlais fort, pas toujours au bon moment, mais si ta présence laissera un vide c’est justement parce que quand tu étais là, la Terre entière le savait. Le genre de bonhomme à hurler « Palme du Cœur » au milieu d’un Grand Théâtre Lumière en plein Festival de Cannes, le genre d’homme qui n’avait honte de rien et c’est peut être l’une des raisons pour laquelle ton personnage était fascinant. On était pas toujours d’accord, même assez rarement, on se disputait souvent et pourtant, il y a une chose sur laquelle on tombait toujours d’accord, c’était la puissance du cinéma et souvent, la beauté de l’Amour. Il y a des gens qui laissent des souvenirs impérissables, tu fais partie de ces bouts de ma vie que je ne pourrai jamais oublier. En même temps, comment oublier ces débats sans fin sur le dernier film de Kechiche, comment oublier tous ces échanges vifs sur le féminisme, comment oublier d’avoir monté les marches avec toi alors que tu portais des sandales et une chemise à fleurs, comment oublier ton goût farfelu pour la nourriture, tes visites surprises lorsque je travaillais, ta volonté d’aider sans cesse, ta générosité, et comment oublier ces séances de cinéma et cette dernière qu’on ne pourra jamais faire, Dead Man. Je pourrai faire la liste de tous les moments marquants que j’ai vécus en ta présence, la conférence de presse cannoise, des films, des grands films durant lesquels tu n’avais pas toujours les yeux ouverts mais que pourtant, tu semblais apprécier. « Tu me réveilles si je m’endors » tu disais à chaque séance cannoise, ton petit rôle de figuration, pour lequel tu avais été volontaire sans hésiter car quand il s’agit de rendre service, tu étais présent, lorsque je tournais un court métrage et qu’à chaque changement de plan, tu te retrouvais dans le cadre alors que tu t’étais endormi. Et l’on riait. Je retiens de toi toutes tes maladresses et ton envie de toujours bien faire, de ne jamais blesser ou de t’en vouloir dans la seconde, lorsque c’était le cas, je retiens de toi ta capacité à me consoler quand je sortais en larmes d’un film que pourtant, tu avais détesté. Je t’ai demandé un jour de me faire une liste de films et le lendemain elle était faite, il serait peut être temps que je la commence. Au revoir l’ami, je garde de toi des souvenirs heureux et des rires trop forts qui résonnent encore.

Kevin L. : J’ai rencontré Julien à Paris. Je ne me rappelle plus comment. Il était déjà dans la rédaction du site. Moi aussi à l’époque. On avait sans doute dû prendre un café ensemble. Ou peut-être que c’était à une projection presse ou à une avant-première. Mais au fond, c’est pas important. Ce qui est important, c’est la relation que j’ai entretenue avec Julien ces dernières années. A y repenser, passer des soirées à débattre cinéma avec une ardeur que je n’aurais jamais cru capable chez quelqu’un, c’était un délice. Julien était un sacré personnage. Il était bourru, sans gêne, haut en couleur, éminemment sympathique. Typiquement le genre de personnage fantasque qu’on ne croit trouver qu’au cinéma. Ça lui correspondait bien. Combien de fois me-suis-je retrouvé gêné devant des amis à moi, ou parfois même des inconnus. Il n’avait aucun filtre et c’était sa plus grande qualité. Au fond de moi, ces moments d’embarras m’amusaient au plus haut point. Je savais que peu importe la raison pour laquelle on allait se voir, ça allait être animé. Au fur et à mesure des années passées, il est progressivement devenu quelqu’un de proche, presque un ami. Ce genre d’amis à qui l’on ne dit pas grand chose sur sa vie, avec qui l’on garde une certaine distance entre notre espace privé et notre passion commune et prenante. Cet ami que l’on estime, que l’on apprécie et que l’on est toujours ravi de revoir. On a été ensemble au Festival de Cannes 2017 pour le compte de la rédaction. C’était tellement intense. Enchaîner les projections, aller en soirées, écrire toute la nuit, dormir trois heures et recommencer. Cannes est une parenthèse hors-norme dans la vie des cinéphiles et des professionnels du cinéma. Je suis content de l’avoir fait avec lui. Je me rappelle le regard que l’on s’est lancé à la fin de la projection de A Beautiful Day de Lynne Ramsay. Un regard approbateur et surexcité, on avait trouvé notre film de l’année. On a été dithyrambiques sur ce film. On en a parlé toute la nuit. Ressentir la frénésie et l’épuisement mental du Festival de Cannes nous a un peu plus rassemblés. Il y a des moments avec lui que je n’oublierai jamais. Je repense avec un large sourire à mon retour en France après un premier voyage en Australie. On avait assisté à la projection de The Room de Tommy Wiseau au Grand Rex. On s’était vêtus de la même manière que Tommy, soit en costumes débraillés bien trop larges pour nous. On s’est tellement marrés. Hors-cinéma, je me rappelle également de la demi-finale et de la finale de la coupe du monde 2018 que l’on avait regardée sur les écrans géants de Paris avant de défiler avec euphorie sur les Champs-Elysées. Julien s’en fichait du football. Mais il aimait la joie et l’enthousiasme fédérateur autour d’un tel événement. C’était surtout l’occasion pour lui de hurler à tue-tête, d’enlever son t-shirt et de taper dans les mains. On était fous. On était heureux ces soirées-là.

J’ai pris un café avec lui, la veille où il nous a quittés. Je venais de rentrer d’un an de voyage. Je ne l’avais pas revu depuis cette finale victorieuse. Il avait l’air d’aller bien. Apaisé, ravi d’arriver à la fin de son contrat professionnel. Il voulait prendre du repos et des vacances. On a évidemment très longuement parlé de cinéma. Il m’a longuement parlé de la critique qu’il avait rédigée du film Persona non grata de Roschdy Zem pour le compte de A voir A lire. Il l’avait détesté d’une haine qui me faisait mourir de rire. Il était animé, furieux contre ce film. On s’est quittés, en lui promettant que j’allais lire son papier. Je l’ai lu dans la nuit. Je lui ai envoyé un message : « J’ai lu ta critique de Persona non grata. C’était beau »
Il ne m’a jamais répondu. J’ai les yeux humides. Putain il va me manquer..

Béatrice : La dernière fois que je t’ai vu, Julien, c’était à ce festival parisien où j’étais membre du jury pour le compte de notre site. Et toi, tu étais là, comme certainement tu as dû participer à tous les festivals, toutes les rétrospectives, toutes les avant-premières.Ta passion du cinéma était viscérale, littéralement. Cette crise en 2016 je crois, en pleine séance de ciné ! Mais toujours tu partais à la conquête d’un nouveau film… Nous allions voir souvent les mêmes films. Je lisais systématiquement tes critiques, ici ou ailleurs, toujours j’aimais les lire. Tu lisais aussi les miennes, tu n’étais pas toujours d’accord, mais toujours tu étais respectueux de mes arguments. Tu vas laisser une place vide dans mon univers ciné. Repose en paix, mon ami.

Louis : Alors que je n’étais encore qu’un gamin, un minot, fougueux et surtout très borné, j’ai débarqué dans la grande famille Cinésérie-Mag. Quand j’étais en difficulté, Antoine Delassus, Sara Art venaient souvent à la rescousse et surtout toi, Julien. Malgré mon jeune âge, tu m’as toujours considéré comme un confrère à part entière, une plume singulière, ce dont je ne suis toujours pas persuadé. Tu as cru en moi, toujours, avec tes mots, tes conseils, tes phrases qui te ressemblaient et qui n’appartenaient qu’à toi. Jusqu’à enfin te rencontrer, lors de mon premier vrai Festival de Cannes en 2017. Un coup de téléphone, une bière partagée et cet internaute rigoureux, ferme mais juste s’est transformé en homme attachant, tendre, drôle et profondément gentil. Ta cinéphilie, rare par sa vigueur, va me manquer, tout comme tes petites phrases qui faisaient de toi cet être unique. Au revoir, camarade, je regrette de ne pas avoir été plus à tes côtés.

Zoran : Je me souviens de notre première rencontre comme si c’était hier. Et elle fut… étonnante. Nous étions tous les deux, sans le savoir, à l’avant première du biopic sur Steve Jobs réalisé pas Danny Boyle. Sans prétention aucune, et pour tuer le temps, je mets une photo sur le groupe Facebook de la rédaction. Quelques minutes passent et au milieu de l’assemblée un homme se lève et crie « Est ce qu’il y a un Zoran dans la salle ? ». Cet homme, c’était toi Julien. Sans le savoir, et rouge de honte, ne sachant pas à qui j’avais affaire, je glisse un peu plus dans mon fauteuil sans répondre. Tout cela pour qu’au final, je vienne te voir à la fin et que nous échangions quelques mots. Puis nous nous sommes recroisés de nombreuses fois, discutions cinéma, mais pas que. Étions d’accord parfois, en désaccord, souvent. Merci Julien d’avoir été un repère lorsque je vivais dans la capitale française, un point d’attache lorsque j’allais aux projos presse. Merci pour tes sages paroles et tes critiques acerbes. Merci pour la personne que tu étais. Une chose est sûre, tu vas nous manquer.

Kevin B. : J’ai commencé à CinéserieMag en Novembre 2015. Julien fut celui qui a corrigé ma première critique. En fonction de ses différentes remarques, mais aussi de nos discussions pour lesquelles on était rarement d’accord, j’ai beaucoup appris avec lui, bien que je n’aie pas eu la chance de le rencontrer. Tous les jours, je prenais plaisir à regarder son album de films visionnés sur Facebook afin d’avoir son ressenti. Sa mort est un choc !

Sara : Julien a été un pilier du site, nous avons eu une relation de passionnés, on s’est engueulés, on s’est marrés… Il tenait à ce site, et ça se voyait, j’étais partie faire des courses, un samedi, il ne me voit pas dans le groupe et sans aucun filtre il me dit qu’est ce que tu fous, il y a des articles à mettre en ligne, ça m’avait fait rire, me suis dit oh beh dis donc il ne blague pas avec les articles… Je voulais qu’il revienne car sa passion du cinéma est vraie, sincère et l’un des derniers gros souvenirs que j’ai avec lui concerne sa dernière accréditation cannoise, il m’a fait rire sur le coup…. Lui avait l’habitude de m’appeler pour dire qu’il était allé voir un film, ou encore qu’il était dans le métro tout simplement, et croyez moi ça va me manquer car ce gars je l’aimais il avait en lui un tel enthousiasme…

Sébastien : L’une de ses dernières lubies de rédacteur était de mettre au point son top 100 des films de la décennie. Son film numéro 1 aurait été Birdman, film qui représente bien le personnage qu’il était. Je me rappelle encore de son regard presque écœuré et rigolard lorsque je lui ai dit que le mien serait Under the Skin de Jonathan Glazer. Julien laissera une trace en chacun de nous et c’est peu de le dire. Sa prestance, son bagout, sa fougue. Parfois en colère, parfois trublion, parfois charmeur dans ses heures les plus glorieuses mais souvent drôle et avec un grand cœur sur la main. Le genre de rencontre qui ne laisse pas indifférent. Je pourrais raconter de nombreuses anecdotes sur son passage dans ma vie (sa bonhomie et son franc-parler assez dévastateur), mais ça serait trop long tellement il y a de choses à dire et tellement j’ai de souvenirs dans la tête. Nos délires à n’en plus finir sur le film Mektoub My Love (Ophélie Bau) ou le film Liberté d’Albert Serra  (« Qu’est ce que c’est que ce bras d’enfant ») en sont l’exemple type. Nos discussions au bord de plage, les débats cinéphiles dès le lever du soleil de la colocation ou autour d’un verre de Coca (il détestait le Pepsi) sont nombreuses. Le point d’orgue de notre amitié était les deux Festivals de Cannes que nous avions passés ensemble. Et le Festival de Cannes 2020 aura une saveur différente sans lui, surtout lorsqu’après deux séances du matin, nous allions à notre Kebab préféré juste à côté de la Croisette. Il était un homme bon avec une âme d’enfant, un cinéphile averti et un ami attentif. Le genre de personne avec qui vous pouviez rire pendant des heures de la même blague sans vous en lasser. Ses tongs et ses chemises à fleur vont nous manquer. Parfois « seul contre tous », comme le personnage de Philippe Nahon du film de Gaspar Noé (un de ses films préférés), il est maintenant à jamais dans nos coeurs. A bientôt mon Juju. 

Chris : Il n’y a pas que dans les films que l’on a l’occasion de rencontrer des personnages. Cela arrive parfois aussi dans sa propre vie, au détour d’un Palais des Festivals bondé et envahi par les costumes à nœuds papillon, déboule joyeusement Julien pour qui, sandales, chemise hawaïenne et bermuda constituent le meilleur attirail Cannois. Julien, c’est aussi le meilleur compagnon de route des mendiants du Festival qui, pancartes haut levées, traquent les invitations. En sa compagnie, on sait que la pancarte sera toujours soutenue par des phrases lancées (« donnez-lui une invitation svp, elle est vraiment gentille! ») avec le bagout qui le caractérise. Julien, je n’ai croisé ton chemin que le temps du Festival, mais lorsque l’on sait que nous, immenses passionnés, on l’attend autant que Noël ce Festival, on se rend compte que l’on s’est rencontrés de la meilleure des manières. Tu as passé la porte d’une nouvelle salle obscure qui t’était inconnue, puisse t’elle t’offrir les plus flamboyantes des péloches collègue, à bientôt.

Antoine : L’amitié, c’est un peu comme le Big Bang en somme. D’abord le néant puis ensuite, on ne sait par quel moyen, mais celle-ci perdure, grandit et on en vient à oublier qu’elle n’a pas toujours existé. Toi Julien, tu étais mon Big Bang. Je ne sais pas où je t’ai rencontré pour la première fois, ni ce que j’ai pu te dire, mais je sais que ça a crée quelque chose. Un tout petit rien, qui magie du cinéma aidant, s’est mué en une réelle amitié. Du genre de celle qu’on éprouve quotidiennement. Chez toi, ça passait par des appels qui relataient ta quasi boulimie cinéphile, ou tu t’improvisais autant critique assidu & passionné que psychologue, par des signes d’affection souvent maladroits mais toujours sincères. Et c’est sans doute ça qui me manquera le plus chez toi : ta sincérité. Car à l’heure où il est notoirement accepté d’enquiller les ronds de jambes pour se faire bien voir, toi tu n’en avais que faire de tout ça. Tu assumais tout. Que ça soit parler fort, manger beaucoup, se faire remarquer, peu importe, tu assumais qui tu étais et en ça, on ressentait la boule d’amour qui te servait de carcasse. Tu étais autant aimant qu’attendrissant, aussi drôle que désespérant (par moments, rassure-toi) et c’est peu dire que ce mélange atypique me manquera, car comme j’ai pu souvent te le dire, tu étais comme qui dirait un mentor pour moi. Tu m’apprenais la vie (du mieux que tu la connaissais), tu me parlais avec passion, avec envie de tous ces films dont je n’avais jamais entendu parler, tu m’invitais constamment à la Cinémathèque qui à t’entendre aurait mérité de te faire une chambre tellement tu y restais. Si bien que je retiens de toi, outre l’ami et le mentor, les contours d’une personne vraie. Le genre de personne qu’on aurait tous envie de côtoyer, tant ta désinvolture légendaire ne manquait pas d’amplifier ta bonhommie déjà king-size. Je pourrais continuer comme ça pendant des heures, à relayer anecdotes cocasses sur anecdotes cocasses, mais je sais aussi que de là-haut, tu serais hilare de voir le panégyrique que je te fais car aussi adorable sois-tu, tu étais aussi quelqu’un de très modeste donc je vais m’en arrêter là. Merci pour m’avoir aidé, soutenu, apprécié, toléré, bref tu comprendras que tu as eu une place importante pour moi et j’espère que depuis là-haut, les films sont biens. Adieu mon pote.

Jules : Julien. Notre rencontre était encore toute récente. C’était cette année, à Cannes, où nous allions passer deux semaines dans le même appartement, tels deux inconnus partageant leur petit déjeuner et qui allaient bientôt devenir amis. Car tu ne pouvais pas ne pas être attachant, avec ta petite voix, ton gros ventre, tes chemises à fleurs et tes sandales. Un personnage. Nous avons partagé de si bons moments, de cinéma bien sûr, lorsque nous discutions le long de la plage entre la Croisette et l’appartement, lorsque tu me narguais avec bienveillance en passant devant moi dans les files d’attente (la faute à ton badge press bleu, salaud) ; mais nous avons également partagé des moments plus simples qui m’auront tout autant marqué : fouiller un Carrefour Market à la recherche de cervelas, te voir couper tes rondelles de saucisson au réveil, ou bien engloutir des quantités gigantesques de tartare – toujours au réveil – ; et puis refuser un Pepsi dans un bar, plein de mépris pour ce serveur qui t’avait pourtant promis un Coca (les gens n’ont pas de parole, c’est dingue). Tu m’as fait rire, tu m’as inspiré, tu m’as même gêné parfois de par ton franc-parler et tes sorties publiques détonantes. Nous partagions une même chambre, une même passion, une même amitié. C’était seulement hier, pourtant j’ai l’impression que ça fait si longtemps, tant l’aventure fut intense et créatrice de liens profonds, avec Gwen, Seb et toi. L’an prochain, nous boirons un grand verre en ton nom, en même temps que nous célébrerons le cinéma. Car pour moi, tu fais finalement partie de l’âme du festival de Cannes. Je t’y ai rencontré, je t’y ai dit adieu. Et ne t’en fais pas, cette fois, je ferai en sorte d’avoir un véritable Coca Cola. Le goût n’est absolument pas le même, tu avais bien raison.

Give me Liberty de Kirill Mikhanovsky : Les joyeuses tribulations de l’autre Amérique

Le deuxième long métrage du Russo-Américain Kirill Mikhanovsky, Give me Liberty est un beau film résolument optimiste et joyeux sur fond d’une réalité pas toujours drôle.

Synopsis Vic, malchanceux jeune Américain d’origine russe, conduit un minibus pour personnes handicapées à Milwaukee. Alors que des manifestations éclatent dans la ville, il est déjà très en retard et sur le point d’être licencié. A contrecœur, il accepte cependant de conduire son grand-père sénile et ses vieux amis Russes à des funérailles. En chemin, Vic s’arrête dans un quartier afro-américain pour récupérer Tracy, une femme atteinte de la maladie de Lou Gehrig. C’est alors que la journée de Vic devient joyeusement incontrôlable…

Comédie exotique d’une nuit d’été

Le mois de juillet touche à sa fin, mais semaine après semaine, il s’installe une bonne sensation d’avoir échappé à l’habituel désert estival. Cette fois-ci, c’est Give me Liberty, le deuxième film de Kirill Mikhanovsky, qui nous a enchanté, petits défauts y compris.

Give me Liberty est un film qui ne laisse aucun répit, frénétique de bout en bout, à l’inverse de son stoïque protagoniste Vic (Chris Galust, lumineux débutant), au volant de son minibus. Il résume sur 110 minutes 24 heures de la vie d’un jeune homme charmant, serviable, foncièrement bon et aimable. Vic est une sorte d’ambulancier, chargé de transporter dans un van personnalisé mais fatigué, des personnes atteintes de handicaps multiples et variés. Les occupations de ces dernières sont à l’avenant. Quand certains vont à un entretien pour un job, l’interviewé aussi cabossé que son coach, un autre va à un concours de chant, tandis qu’un autre encore vitupère dans le vide et sans jamais s’arrêter pendant que Vic l’aide à vêtir son corps déformé par une obésité plus que morbide. Ces acteurs sont des non-professionnels, et la vérité qui se dégage d’eux, mais surtout le respect qui se dégage du regard du cinéaste suffiraient à remplir le panier d’émotions du film. Lui-même un Russe venu s’installer aux USA, à Milwaukee dans le Wisconsin comme son personnage, Kirill Mikhanovsky a exercé ce métier d’ambulancier au service de personnes handicapées avant de devenir cinéaste, et son regard bienveillant transperce le film.

Vic est fils et petit-fils d’immigrés russes, et sur la route de sa tournée, il fait un détour au détriment de ses clients, pour vérifier que son grand-père, un peu sénile, est prêt comme prévu pour l’enterrement d’une des leurs. Le film s’intéressera pour une large partie à une communauté de Russes vivant tous dans cet immeuble, dans une partie de la ville plutôt défavorisée. Ces immigrés d’un certain âge, qui ne se sont pas moulés entièrement à l’Amérique, feront l’objet de scènes truculentes dans le minibus de travail qu’une fois de plus Vic détourne de son trajet professionnel pour rendre service à son grand-père et ses amis russophones en les emmenant au fameux enterrement. Le film prend alors l’allure d’un documentaire émaillé de chants folkloriques et de bavardages incessants d’où émergent même des considérations pas vraiment méchantes mais tout de même teintées de racisme lorsque Tracy (formidable Lauren « Lolo » Spencer) , une Afro-Américaine atteinte de la maladie de Charcot (et une militante de cette cause dans la vraie vie) monte dans le bus. C’est cacophonique, mais comme dit un des personnages du film « c’est la vie, it is what it is »

Vic appuie fort  sur l’accélérateur, il est en retard partout à force de services rendus, et la force du film réside dans l’agencement de cette agitation, voire de ce vacarme, entre son patron qui ne cesse d’appeler pour savoir où il est, les Russes qui parlent , qui chantent , qui crient, la jeune handicapée mentale fan d’Elvis qui se prépare à tue-tête à son concours, et Tracy qui hurle à l’arrière du minibus, consternée par le retard qui s’accumule et les entretiens de son poulain qui deviennent inaccessibles les uns après les autres. C’est étourdissant parfois, et le cinéaste et sa coscénariste Alice Austen n’ont pas été avares de situations burlesques, mais in fine, l’énergie qui en émerge, qui n’est pas sans rappeler celle de Tangerine, l’excellent film de Sean Baker, est véritablement positive, communicative et joyeuse.

Rien n’est laissé au hasard dans le film de Kirill Mikhanovsky. Chaque moment de Give me Liberty est comme une pierre à l’édification d’un feel good movie, très émouvant et drôle en même temps, mais qui n’a pas oublié de mettre en avant des réalités sociales dures que peu de cinéastes sont enclins à montrer à l’écran, celle des personnes différentes, celle des communautés de migrants, et Milwaukee est une terre américaine de migration par excellence; celles des quartiers pauvres, de la violence policière et de tout ce qui fait aussi de l’Amérique ce qu’elle est. Give me Liberty est un bon film, un beau film qui n’hésite pas à expérimenter (incursion du noir et blanc, habileté de montage, etc.), porteur d’espoir en ces temps quelquefois troubles. Une belle comédie exotique d’une nuit d’été.

Give me Liberty – Bande annonce

Give me Liberty – Fiche technique

Titre original : Give me Liberty
Réalisateur : Kirill Mikhanovsky
Scénario : Kirill Mikhanovsk, Alice Austen
Interprétation : Lauren ‘Lolo’ Spencer (Tracy), Chris Galust (Vic), Maxim Stoyanov (Dima), Darya Ekamasova (Sasha), Zoya Makhlina (la mère de Vic),Dorothy Reynolds (la grand-mère de Tracy) , Sheryl Sims-Daniels (la mère de Tracy), Steve Wolski (Steve), Michelle Caspar (Michelle), Ben Derfel (Nate)
Photographie : Wyatt Garfield
Montage : Kirill Mikhanovsky
Producteurs : Walter S. Hall, Michael Manasseri, Kirill Mikhanovsky,Sergey Shtern, Val Abel, Alice Austen, George Rush, Coproducteurs : Lisa Alfelt, Boris Frumin
Maisons de production : Give me Liberty Productions
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 110 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 24 Juillet 2019
USA – 2019

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4

La casa de papel saison 3, aux armes !

Il est de ces séries dans lesquelles la simple présence de ses personnages suffit à nous enchanter, nous charmer. Nul doute que La casa de papel en fait partie car malgré la répétition d’un schéma narratif déjà présent dans les deux parties précédentes, elle parvient à entraîner dans son nouveau braquage qu’est cette saison 3.

La bande du Professeur a fait son grand retour sur Netflix le 19 juillet et peu de choses ont changé à l’exception près que l’amour a pris davantage de place au début de la saison et que ce deuxième braquage sera rythmé par les sentiments des personnages jusqu’alors amorcés.

Le processus est toujours le même et demeure efficace. On suit dans des flashbacks des morceaux de vie de nos braqueurs ou plutôt de ceux qui sont censés attirer le plus de public à savoir Tokyo, Rio, le Professeur et Raquel. Pour les autres, rien de plus ne sera véritablement dévoilé et ce malgré le final choisi pour le moins inattendu au vu de ce qui a été dévoilé avant. Forcément, cette saison 3 se fixe sur ces quatre personnages, ce n’est pas pour nous déplaire, bien au contraire, ils vont chacun leur tour, faire valser les émotions à travers leurs histoires, leurs déclarations, leurs retrouvailles et leurs adieux.

Mais ce qui ressort de cette série, c’est cette capacité à captiver malgré un scénario peu surprenant, évidemment les chutes font toujours leur effet et les rebondissements avec mais la formule n’évolue guère. Ce qui aurait pu lasser va finalement continuer d’entraîner, sans grande surprise mais avec toujours un savoir faire qui anime. Comme la bande de braqueurs captive la foule et influence la population espagnole, le public s’en retrouvera tout aussi envouté. Dans un système manichéen inversé où les supposés méchants font le bien et les supposés gentils se retrouvent être le mal, quelle est la valeur de cette influence ? Est-elle saine d’ailleurs ? La foule suit le groupe comme elle suivrait le gourou d’une secte ou un leader politique. Parce qu’après tout, la série est aussi romanesque que politique.

Des flashbacks similaires aux deux premières parties dans lesquels on plonge dans la préparation du braquage et dans les cours aussi philosophiques que pédagogiques du Professeur, au message même de la bande qui fait pleuvoir les billets, la réflexion est là. Que pouvons nous faire ? Quel est notre rôle ? Celui de réfléchir et d’agir pour changer la construction du monde dans lequel on évolue où le pouvoir est à l’argent. C’est en tout cas ce qu’Alex Pina souhaite montrer dans sa série, inspirée du mouvement des Indignés de la Puerta del Sol. C’est donc dans cette tendresse certaine envers les protagonistes et cette atmosphère politique que l’on apprend peu à peu à s’attacher à chacun des personnages dans lesquels chacun pourra s’identifier aisément pour finir poing levé cette saison 3 avec l’envie, alors, de sortir dans la rue crier notre mécontentement face au système. Mais comme la dernière réplique le dira le plus justement, jusqu’où faut-il vraiment aller pour ses idées ?

Ce n’est pas un braquage, ou un doigt d’honneur au système, c’est la guerre.

La Casa de Papel saison 3 : Bande Annonce

Fiche technique

Création : Álex Pina
Réalisation : Jesús Colmenar, Alex Rodrigo, Alejandro Bazzano, Miguel Ángel Vivas et Javier Quintas
Scénario : Esther Martínez Lobato, Javier Gómez Santander, Pablo Roa, Fernando Sancristóval, David Barrocal et Esther Morales
Avec Úrsula Corberó, Itziar Ituño, Álvaro Morte, Paco Tous, Pedro Alonso, Alba Flores, Miguel Herrán, Jaime Lorente, Esther Acebo, Enrique Arce
Costumes : Rosa Solano
Photographie : Miguel Ángel Amoedo
Montage : Luis Miguel González Bedmar, Verónica Callón, David Pelegrín, Regino Hernández, Raquel Marraco, Raúl Mora et Patricia Rubio
Effets spéciaux : Juan Antonio Gómez
Musique : Manel Santisteban et Iván Martínez Lacámara