« La Horde du Contrevent » : histoires éoliennes

Deuxième livre de Damasio, La Horde du Contrevent revient sur le devant de la scène en 2019 à l’occasion de la sortie de Les Furtifs, le premier roman en quinze ans pour l’écrivain français. Ils sont vingt-trois, femmes et hommes, et n’ont qu’un objectif : rejoindre l’Extrême-Amont, et découvrir l’origine du vent.

Tout a été écrit et décrit sur le désormais classique d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent, pilier de la littérature fantastique qui semble s’être autant démarqué par son immense originalité que par les réactions extrêmes qu’il a su – année après année – déclencher chez ses lecteurs. Il faut dire qu’il n’y a rien d’évident dans son appréciation – La Horde est un objet complexe, étonnant, baroque, foutraque et entraînant. Ceux qui crient au chef-d’œuvre ont tout autant raison que ceux qui crient à l’esbroufe, et il ne semble y avoir, dans tout cela, qu’une seule vérité : le livre de Damasio a rejoint le panthéon de la littérature de l’imaginaire, et comme tout objet de culte, on a tenté d’en faire bien des choses. Alors pourquoi pas un film ? Parce que La Horde du Contrevent, c’est surtout et avant tout une musique.

C’est la caractéristique fondamentale de la plume de Damasio : sa musicalité dans tout ce qu’il peut proposer de variations de rythme, d’émotions et d’instruments. C’est même le point de départ de La Horde : passer de l’une à l’autre dans un cycle infini et infernal (celui de la vie), jouant en continu sur plusieurs instruments d’un orchestre, parfois dissonant, mais dont chaque membre est indispensable au point d’orgue de l’œuvre dans son entièreté. La Horde, au fond, c’est bien cela : le lien tissé entre l’individu et le groupe – c’est le moi au sein du nous, c’est le moi seul comme partie d’un ensemble.

Cette question d’un homme et des hommes configure toute l’architecture de La Horde du Contrevent : on a plus d’une vingtaine de points de vue (quasiment ceux de tous les membres de la Horde au moins une fois), chacun est empreint d’une personnalité (et d’une musicalité) propre, mais son histoire s’écrit dans un destin commun, fusionnel, global. Celui de ces vingt-trois hordiers, mais aussi celui de ce monde fictif dans son ensemble : le symbole de l’Extrême-Amont, c’est cette recherche de sens qui existe autant pour la Horde que pour n’importe quel quidam de la Bande de Contre (nda : l’univers connu où prend place l’action du récit).

Il y a à l’évidence quelque chose de religieux dans la mythologie qui entoure La Horde du Contrevent, avec son dogme, ses légendes, ses croyances, ses adorateurs et ses détracteurs – mais ce qui cristallise ces références, c’est finalement un sentiment des plus paradoxaux : celui du doute. Il est présent à chaque page de La Horde du Contrevent, en miroir de l’espoir quand il n’est pas une réponse humaine à l’odeur du danger. Le doute, c’est l’obstacle ultime, c’est aussi le moteur le plus énergique – y a-t-il vraiment quelque chose, là-bas tout au bout du monde, à l’origine du vent ? Est-ce vraiment le dessein de mon existence ?

La Horde du Contrevent est une musique, car il a en lui ce pouvoir lié aux histoires. Les histoires qu’on nous raconte, celles qu’on se raconte à soi-même, celles qu’on écrit, ensemble, sur un parchemin vierge – ou, au contraire, sur celui de nos pères. Comme un jazzman, Damasio improvise et laisse vivre ses personnages, dans leurs passions et dans leur intime folie. C’est aussi grâce à cela que ceux-ci semblent si tangibles : ils sont imprévisibles, comme portés par le vent de la tempête, et leur point de chute, c’est à chaque fois ce groupe en mosaïque, où chacun respire d’une profonde humanité derrière sa nature si héroïque. C’est peut-être là la note de fin de La Horde : chacun, au fond, peut être le héros de sa vie. Faut-il encore qu’on lui ait donné un sens de contre.

La Horde du contrevent, Alain Damasio
Folio, mars 2007, 736 pages

Note des lecteurs30 Notes
5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.