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Lieux et Cinéma : le vertige de la voiture

Pendant ce cycle mensuel qu’organise Le Magducine sur les lieux au cinéma, la rédaction s’est posé la question de savoir comment était représentée la voiture dans la sphère cinématographique. Instrument de mort, fascination technique, objectivisation de la virilité, machine à remonter le temps ou fantasme de vitesse, le bolide qu’est la voiture entretient tout un tas de paradoxes. Nos rédacteurs se sont penchés sur le sujet à travers dix films marquants.

Drive de Nicolas Winding Refn

Sur le son magnétique de « Nightcall » (Kavinsky), Ryan Gosling déambule dans les rues d’un Los Angeles aussi attirant que menaçant. Au volant de sa Chevrolet Malibu de 1973, le jeune driver fait corps jour et nuit avec cette voiture mythique qui le définit à part entière. Cascadeur en journée, chauffeur tout terrain pour le crime organisé après le crépuscule, son véhicule est pourtant loin de constituer un simple instrument de travail. Il personnifie surtout un conducteur impassible, solitaire, mystérieux et déterminé. La voiture devient ainsi une source d’évasion, de fuite de la réalité quotidienne. Seul ou accompagné de sa voisine qu’il tente de secourir, le conducteur infatigable aux mains gantées sillonne un Los Angeles mafieux en quête de paix et d’amour. « Film de voiture » sombre et envoutant, Drive offre également une splendide séquence de course poursuite entre la Ford Mustang dirigée par le driver et une Chrysler 300 C. Grâce à ce chef d’œuvre signé Nicolas Winding Refn, Ryan Gosling et sa Chevrolet sont entrés au panthéon des icônes du septième art.   Ariane L. Emmanuelle

Duel de Steven Spielberg

Dans Duel, le premier long-métrage de Steven Spielberg, les monstres sont d’acier. Le film suit la course-poursuite entre David, un conducteur lambda, qui se retrouve chassé par un énorme camion. Ne cherchez pas, nous ne saurons jamais la raison de cette traque, ou l’identité du chauffeur menaçant. L’horreur vient donc s’immiscer assez rapidement. Quoi de plus terrifiant qu’une traque irraisonnée d’une personne dont on ne sait rien ? Dans les grandes plaines désertiques californiennes, les machines se substituent aux hommes et se livrent un défi effréné. Dans un récit presque muet, la masse impersonnelle du véhicule devient une créature anonyme dont il faut se débarrasser. Dans un registre fantastique, il pourrait s’agir d’un dragon, ici c’est un camion citerne. Qu’importe l’identité du conducteur, la menace roule et ne s’arrête jamais. Le véhicule en est presque possédé à l’instar de Christine, la voiture démoniaque du roman éponyme de Stephen King. Le plus petit face au plus grand, la caisse banale de David contre le poids lourd de ce conducteur anonyme, David contre Goliath, le duel qui se déroule devant nos yeux est celui de toutes les histoires : l’éternel pot de terre contre pot de fer.  Roberto Garçon 

Retour vers le futur de Robert Zemeckis

« If you’re gonna build a time machine into a car, why not do it with some style ! » s’exclamait le docteur Emett Brown. Car que cela soit une voiture, un grille-pain, une cabine téléphonique ou même un jacuzzi, lorsque l’on parle de voyage dans le temps au cinéma, il y a toujours une machine. Et c’est alors un choix ingénieux, de la part de Robert Zemeckis, de choisir comme modèle la DeLorean DMC 12, échec le plus retentissant de l’histoire de l’automobile. Son design futuriste et pourtant ringard dès 1985, année de sortie du film, faisait alors le parfait lien entre les différentes décennies que les protagonistes allaient visiter. Vue comme un réel vaisseau extra-terrestre par des fermiers de 1955, méprise pour un tas de ferraille en 2015, la DeLorean, Macguffin central et indissociable à l’intrigue, peut bien être considéré comme l’un des initiateurs du succès de cette saga. Près de 40 ans après son échec commercial, ce modèle est d’ailleurs devenu un objet culte, rare et extrêmement convoité par tout collectionneur, dépassant les frontières même du cinéma. La DeLorean n’est plus ringarde. Elle est désormais indémodable, intemporelle. Son voyage dans le temps s’est avéré réel.   Thomas Gallon

Mad Max de George Miller

Au fin fond de l’outback australien, le bruit tonitruant de bolides lancés à vive allure résonne à des kilomètres. Sur l’écran, une poursuite entre un chauffard nommé Nightrider et un policier au volant de la mythique Interceptor. Son nom : Max Rockatansky. Les véhicules, et notamment les voitures font partie intégrante de la saga dystopique issue de l’esprit de George Miller. Alors qu’elles servent à pourchasser les criminels sur les longues routes désertiques dans le premier film, elles deviennent de véritables destriers mécaniques dans la suite de la saga. Dans un monde où les ressources en essence se font de plus en plus rares, les survivants se battent pour le précieux or noir en faisant vrombir leurs mécaniques aux formes toutes plus ou moins loufoques. Que cela soit les sbires du terrible Humungus dans Road Warrior ou les War Boys d’Immortan Joe dans Fury Road, chacun rivalise d’ingéniosité pour donner naissance à de véritables monstres mécaniques armés de pare-chocs menaçants et de moteurs rutilants. Tout se résout alors sur le bitume lors de courses poursuites anthologiques telles des joutes entre chevaliers où Max le guerrier de la route affronte ces durs en cuirs aux tenues SM au rythme de la tôle froissée, des cris de guerre et des riffs d’un guitariste enflammé.   Maxime Thiss

Boulevard de la mort de Quentin Tarantino

Au volant de sa Chevrolet Nova, Stuntman Mike, ancien cascadeur psychopathe sillonne les routes américaines dans le but sadique de poursuivre des femmes et les tuer, tout en se ventant de posséder une voiture défiant la mort (« Death Proof »).

Dans « Boulevard de la mort », la Chevrolet n’a plus juste fonction de véhicule, mais d’arme redoutable, provocant de terribles et morbides accidents, dont les femmes deviennent inéluctablement victimes. C’est en seconde partie du film, qu’avec une Dodge Ranger, Mike devient à son tour victime de sa propre machine à tuer. Abernathy, Kim, Lee et Zoe, quatre femmes fatales, s’apprêtent à devenir les prochaines victimes du bolide de la mort. Mais ces dernières n’ont pas froid aux yeux. Elles-mêmes cascadeuses et pro de la mécanique, elles aussi aiment les sensations fortes que leur procurent les bagnoles.

Dans un genre à connotation masculine, « Boulevard de la mort » offre une nouvelle perspective du rôle des femmes dans l’univers du road-trip. Si dans « Thelma et Louise », la voiture est signe d’émancipation, « Boulevard de la mort » pousse encore plus loin la symbolique d’affirmation du pouvoir masculin. Au même titre qu’un revolver, la voiture, de par son aspect phallique, représente l’arme ultime de vengeance pour ces femmes d’abord agressées, puis agresseurs. Alors que Mike s’attaque à elles, celles-ci ne se laissent pas faire. Elles redoublent de violence et maitrisent la danse mortelle contre notre psychopathe du volant. Elles surenchérissent même, en blessant mortellement d’une balle à l’épaule notre agresseur jusqu’à ce qu’il batte en retraite.

Mais le coup final est encore asséné par les femmes, quand elles finissent par achever Mike en le rouant de coup. La belle Dodge, devient alors un cercueil de métal pour notre ancien cascadeur. La voiture dans Boulevard de la mort est alors à la fois une arme, un pouvoir d’émancipation et de vengeance, investi par les femmes.  LeCiné Calorix

Collateral de Michael Mann

Dans Collateral, le personnage joué par Jamie Foxx se sert de son taxi comme refuge. Lui qui est un peu paumé, rêve d’un ailleurs. Son quotidien monotone va être chamboulé par l’arrivée d’un client pas comme les autres. Le taxi va servir de lieu où la tension se joue, et finalement cet objet quotidien va se transformer en une passerelle vers la mort. C’est lui qui sert de navette entre les différents clients que Vincent doit rencontrer. Mais, désormais ce lieu si familier n’est plus sûr, et même si précédemment c’était ce qui le rattachait au monde, il n’aura d’autre choix que de s’en débarrasser volontairement pour s’extraire de sa délicate situation. Tout compte fait, ce petit taxi dans lequel il était confiné se révèle aussi être son salut.  Flora Sarrey

Point Limite Zéro de Richard C. Sarafian

Vanishing Point, Point Limite Zéro : « Et la challenger est toujours pourchassée, par la bande de lâches » Super Soul, un animateur de radio libre commente la course folle de Kowalski, un héros improbable prêt à défier toutes les forces de police pour gagner un pari dingue : traverser le pays en moins de 15 heures. Que ce soir une Ford Mustang, une 4 L ou ici une Dodge Challenger, les premiers rapports de la voiture au cinéma sont avec le temps et l’espace. 15 heures, Denver-San Francisco à faire dans un moteur qui ronfle tendrement au-delà des limitations de vitesse, la voiture blanche est ici un objet pop transgressif. Dans l’histoire, il faut faire plus vite que la police, mais aussi dans son propre avenir, quand les cinéphiles rajoutent une autre couche de marginalité à ces objets filmiques que sont les monsters cars des seventies, un cauchemar de prévention routière.
Reprise, singée, citée dans Mad max, chez Tarantino et Sam Peckinpah, la Dodge de Kowalski est un témoin méconnu et mésestimé des courses-poursuites au cinéma. Des pellicules d’une autre époque, celles du Vietnam, du Watergate, de territoires pas encore réduits à leurs portions congrues par un web artificiel. Il fallait les arpenter avec de bons destriers.   Romaric Jouan 

Crash de David Cronenberg

Sur les longues autoroutes, la vitesse est souvent l’ennemi de l’humain. Mais un simple accident, de larges meurtrissures et des cicatrices béantes, vont réveiller le monstre dévorant qui est en chacun de nous. C’est ça, l’essence même du moteur de Crash. Son carburant, c’est la mort et ses spasmes orgasmiques. La voiture est un objet de désir, celui qui nous rapproche du néant et du trop plein de vide. Elle n’est pas abordée comme étant un simple outil de puissance sexuelle, virile et machiste, au contraire, mais comme un instrument permettant de transcender sa surenchère, un objet qui prolonge les corps, qui confronte l’humanité à sa propre destinée: celle de choisir entre vivre et mourir ; ou les deux en même temps.

Crash voit la naissance d’une addiction, où l’Homme dépasse sa propre condition. Crash, c’est ce capitalisme qui végète, qui voit de jeunes adultes, presque maitres du monde, s’ennuyer, essayant alors tant bien que mal de travestir leur quotidien, et accroitre leur sensibilité. David Cronenberg, nous délivre un film organique qui prolonge notre vertige face à la mort, qui parle d’un amour transgenre, au romantisme mortel, où la technologie créée par l’homme, entraine la mutation de notre existence matérielle, mais aussi des liens les plus douloureux entre les humains. Comme dans Cosmopolis, la voiture est le lieu de tous les fantasmes, de toutes les transgressions, un lieu de culte qui devient l’autel du désir et de la réhabilitation à la vie.   Sébastien Guilhermet

Taxi Driver de Martin Scorsese

Son taxi est en quelque sorte le prolongement artificiel de Travis Bickle : à l’instar du héros de Martin Scorsese, il erre sans but dans la ville New York, s’aventure dans ses bas-fonds, se fraie un chemin parmi la « vermine » et la « racaille ». C’est parce que Travis est insomniaque qu’il prend un poste de chauffeur de nuit. C’est au volant de son véhicule jaune, et à travers ses vitres révélatrices, qu’il observe, indigné, la faune nocturne qui investit les rues new-yorkaises une fois le soleil couché. Il y a naturellement le titre du film, Taxi Driver, les plans serrés incessants sur le visage de Robert De Niro, les tirades en voix off accompagnant chaque trajet du chauffeur asocial et bientôt sociopathe.

Mais si le taxi occupe une place si centrale dans le long métrage de Martin Scorsese, c’est surtout parce qu’il contribue à déterminer son conducteur : il est le témoin de sa solitude, il le nantit d’un motif de colère, le confronte à des situations qui le troublent peu à peu, l’initie à la ville et ses dévoiements, ordonne ses déplacements et ses temps libres… Si le cheval permet aux héros des westerns de traverser les plaines et de se projeter vers leurs ennemis, le taxi de Travis Bickle lui permet de sillonner la mégalopole, d’exposer ce qui l’horrifie, puis de le véhiculer jusqu’au théâtre d’un règlement de compte sanglant. Il est le shérif de la ville, son justicier, un purificateur. Et c’est précisément en cela que Taxi Driver peut être appréhendé comme un western urbain, psychologique et désenchanté.   Jonathan Fanara

Mulholland Drive de David Lynch

Sur un fond violet, des corps dansent. Ça swingue dans tous les sens, les gestes désarticulés se fondent dans la masse sur le bruit des tambours et des envolées jazzy. Fondu sur un oreiller, caméra embrumée, la respiration d’un réveil, puis l’obscurité. Une limousine déambule dans la nuit hollywoodienne sous la musique envoutante et inquiétante d’Angelo Badalamenti. Avec cet intrigant prologue, la voiture sert d’invitation au voyage pour David Lynch. Une introduction à cette étrangeté impalpable et bizarre qu’est le rêve, ou le cauchemar ; la frontière entre les deux étant toujours floue chez le cinéaste américain.

Ce sommet lynchéen qu’est Mulholland Drive – sorte d’accomplissement ultime – renvoie à la filmographie entière de David Lynch où la voiture a toujours une place particulière. C’est un appel : au voyage vénéneux (Sailor & Lula), à la mélancolie (Une histoire vraie), à la folie (Lost Highway).  C’est l’objet esthétique par excellence qui, lorsque Lynch le filme à la première personne, permet d’accentuer la perte de contrôle, la sensation de vitesse, l’adrénaline. La fuite vers l’obscurité.   Jonathan Rodriguez

 

 

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