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The Rookie saison 1 : Nathan Fillion prend l’uniforme

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Après le succès de la série Castle, Nathan Fillion, son acteur principal, voulait surfer sur la vague de la série policière peu originale mais dotée d’un fort capital sympathie. Et cela va donner The Rookie.

Comme l’indique son titre, la série va s’intéresser à des « bleus », de nouvelles recrues de la LAPD, la police de Los Angeles. Il y a la première de la classe, Lucy Chen (interprétée par Melissa O’Neil, que l’on avait déjà vue dans la série Dark Matter), le « fils-à-papa » Jackson West (Titus Makin) et surtout l’improbable quarantenaire en reconversion, John Nolan (Nathan Fillion). The Rookie nous propose donc de suivre, pratiquement au quotidien, la formation sur le terrain de ces trois apprentis-policiers. A chacun d’entre eux est affecté un formateur. La série va donc prendre la forme d’un récit choral, suivant pas moins de six personnages principaux et une panoplie de personnages secondaires qui vont tous, au fil des épisodes, prendre de l’épaisseur.

Parmi les réussites de The Rookie, il y a le personnage de Tim Bradford (Eric Winter), le formateur de Lucy Chen. Personnage sévère et exigeant, il emploie une méthode de formation qui peut paraître brutale mais s’avère souvent payante. Petit à petit, on découvre en lui une autre facette, plus personnelle et émouvante. Le personnage se révèle plus humain, tiraillé par une douleur morale liée à son mariage. Il paraît aussi de plus en plus comme un homme de confiance, très engagé dans son travail, dont il a vraiment une conception humaine.

C’est d’ailleurs là un des credo de la série : montrer comment le travail de flic a un impact sur la vie quotidienne des policiers, et inversement. Dans cette série, les policiers sont des êtres humains comme les autres, avec leurs soucis qu’ils ne peuvent pas toujours laisser derrière eux. Talia Bishop (Afton Williamson), la formatrice de Nolan, en fait l’expérience avec un problème familial (pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres). Il en va de même pour l’intraitable sergent Grey.

L’une des qualités de The Rookie réside aussi dans sa volonté de montrer le fonctionnement de la police dans les actes les plus quotidiens. Les personnages principaux étant en formation, nous découvrons avec eux l’ensemble des règlements qui régissent l’action policière. Depuis les tonnes de paperasses à remplir jusqu’aux conditions encadrant les courses-poursuites, tout y passe. Y compris les cas les plus complexes, lorsqu’un policier tue un suspect, ou qu’un contrat est lancé dans le milieu criminel pour abattre un flic (ce qui, heureusement, ne doit pas arriver tous les jours).

Les policiers sont aussi confrontés à des excentriques et des marginaux de tout ordre. Et la série ne nous cache pas les limites des interventions policières, les agents étant parfois obligés d’agir à contrecœur pour participer à l’expulsion d’une mère de famille. L’application de la loi n’empêche pas d’éprouver un sentiment d’injustice qui pousse à se questionner sur ces mêmes lois et leurs intentions.

L’un des intérêts de la série est aussi de multiplier les situations : de la simple infraction au code de la route jusqu’à l’évasion de plusieurs prisonniers, en passant par le bioterrorisme ou les problèmes de voisinage, tout y passe, du plus grave au plus anecdotique.

Action, humour, drame et une certaine volonté (certes limitée) d’authenticité : tout cela contribue à faire de The Rookie une série sympathique et un honnête divertissement, à défaut d’être follement originale. Et si les audiences ne sont pas au niveau des espérances, la série est quand même renouvelée pour une deuxième saison (qui se fera sans une des actrices principales, Afton Williamson, qui interprète Talia Bishop).

The Rookie : bande annonce

The Rookie : fiche technique

Créateur : Alexi Hawley
Réalisation : Michael Goi, Greg Beeman…
Scénario : Inda Craig-Galvan, Frederick Kotto…
Interprètes : Nathan Fillion (John Nolan), Titus Makin Jr (Jackson West), Melissa O’Neil (Lucy Chen), Alyssa Diaz (Angela Lopez), Afton Williamson (Talia Bishop), Eric Winter (Tim Bradford), Richard T. Jones (Sergent Grey), Mercedes Mason (Capitaine Andersen).
Musique : Jordan Gagne
Photographie : Alan Caso, Doug Emmett
Montage : Charissa Sanjarernsuithikul, Robert Ivison
Production : P. Todd Coe, Patrick McKee, llewellyn Wells, Michele Greco
Sociétés de production : eOne television, Perfectmon Pictures, ABC Studios
Société de distribution : ABC
Genre : policier
Nombre d’épisodes dans la saison 1 : 20
Durée d’un épisode : 42 minutes

Etats-Unis- 2018

Rencontre avec les comédiens de Tu mérites un amour : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani

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Pour la sortie de Tu mérites un amour, Le Mag du Ciné est parti à la rencontre de son casting et de son trio d’acteurs principaux : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani. Très différents dans leur personnage, les trois comédiens gardent un souvenir immense de ce tournage et font chacun leur tour, une vraie déclaration d’amour à leur réalisatrice, Hafsia Herzi.

Bravo à tous les 3 pour la spontanéité avec laquelle vous jouez dans ce film. À vous trois, vous interprétez chacun un des visages de l’amour, comment vous vous êtes préparés chacun à vos rôles, qu’est ce qui vous a plu dans vos personnages ? 

Jérémie Laheurte – Moi je sais qu’Hafsia a commencé à me parler du scénario en me demandant aussi mes expériences en ce qui concerne les relations amoureuses, les chagrins d’amour donc ça a commencé par des discussions. C’était intéressant parce qu’en fonction de ce qu’on a vécu, c’est bien de jouer l’autre partie. On a tous vécu une situation voire plusieurs dans ce film et du coup après on peut se positionner dans la victime ou l’agresseur.

Anthony Bajon – Ce qui m’a plu dans mon personnage c’est que j’ai pu m’identifier très très vite à lui, parce que c’est quelqu’un de très romantique, c’est une boule de sensibilité.

J.L. – À la fin de l’année on a prévu de lui faire tatouer cette expression (rires)

A.B. – C’est sûr que c’était beaucoup plus facile pour moi parce c’était facile de m’identifier à ça, c’était agréable pour moi de jouer un personnage comme ça qui recherche juste une relation platonique, qui ne recherche rien de spécial, pas de sexe plutôt qu’un des autres personnages de cette nombreuses galerie qui veut juste du sexe, un truc de consommation.

Parce que par exemple jouer le personnage que joue Jérémie aurait été beaucoup plus compliqué ?

A.B. – Non non pas plus, lui est exactement comme moi, c’est un grand romantique aussi. Puis c’est aussi pour ça qu’on fait ce métier, on aime bien rentrer dans la peau de personnages qui nous ressemblent pas, de traits de caractère qui sont pas les nôtres. Mais du coup par rapport à ce personnage, j’étais content de pouvoir faire ça, quelque chose qui me ressemble à moi, et donc pouvoir le défendre d’autant plus.

Djanis Bouzyani – Mon personnage à moi m’a beaucoup plu parce que c’était une facette de l’amour beaucoup plus poétique mais pas poétique, niaise, limite un peu agressive. Il avait une sorte de romantisme que je n’avais jamais vu a cinéma, qu’il avait ce franc-parler, cette liberté, c’était un personnage très touchant pour moi. On voit pas ce genre de personnages, gay, maghrébin et qui a cette liberté, qui ne souffre pas, qui n’est pas dans la complainte, qui n’est pas en train de se cacher et vit pleinement sa vie. Il ne s’excuse pas d’être là et je trouve que c’est très beau à interpréter.

J.L. – Je dis souvent que je recherche la complexité d’un personnage dans les rôles que je veux faire et là c’est l’oppresseur mais la manière dont j’ai perçu le rôle c’est aussi lui qui souffre à la base. Il n’arrive pas à savoir ce qu’il veut, même quand il le sait, il n’arrive pas à s’y tenir et il fait de sa vie un fiasco après. Il ne veut pas juste la torturer, il se dit que lui aussi il a merdé mais n’arrive pas être en accord avec lui même. C’est cette complexité qui est intéressante.

Justement, l’amour c’est un sujet dont on parle tout le temps, qu’on montre partout, qu’on a vu et revu au cinéma. Qu’est ce que ce film apporte de plus pour vous ?

J.L.  – Le film n’essaie pas de traiter la blessure en fait, au contraire, c’est un film sur la guérison et c’est aussi une acceptation de se dire un truc un peu tabou quand on se fait quitter par quelqu’un « ah mais ça va passer, il n’y a pas mort d’hommes parce qu’il n’y a a pas maladie etc » mais en fait, si. C’est une maladie qui s’installe et qu’il faut traiter et tant qu’on a pas réussi à sortir ça de soir, ça peut nous pourrir le cœur et le cerveau durant des années. C’est un film sur ce processus de guérison avec beaucoup de lumière c’est aussi une manière de montrer aux gens que ça arrive à tout le monde et quand on a un cas de figure où on se dit « comment je me suis retrouvé là dedans, c’est pas possible, pourquoi je souffre autant, personne ne peut me comprendre », de voir que c’est une problématique universelle, on croit plus en la guérison et je trouve que c’est un bon aspect thérapeutique de ce film finalement. Pour le personnage de Djanis par exemple, je trouve que ces moments où vous savez on est en fin de guérison un peu et on fait des veillées avec nos amis qui restent avec toi pour que t’ailles mieux et je trouve que dans ce film là, t’as presque pas envie que ça s’arrête parce que finalement quand t’es soigné, tes potes ils retournent dans leur vie de tous les jours et toi tu reprends ta vie. Il y a un esprit de bande qui fait que t’as envie de rester dans cette zone là et c’est vraiment une réalité.

A.B. – Il y a aussi un truc au delà de l’aspect de la guérison etc, c’est aussi le portrait d’une jeune fille qui essaie de nager dans une jungle qui est celle de notre génération dans la manière d’avoir de l’amour, de l’appréhender, il y a aussi ça. Moi c’est ça le premier truc que je remarque qui est très juste et très abouti, c’est que c’est le portrait d’une génération, d’une jeune fille d’aujourd’hui avec la manière de consommer l’amour aujourd’hui, et je n’ai pas le souvenir qu’on ait vu ça au cinéma de manière aussi juste et sincère quoi.

D.B. – Je trouve que la manière de pourquoi c’est différent des autres films sur l’amour et la rupture c’est qu’elle l’a fait d’une manière où il n’y a pas de fausse pudeur. Tout est là, tout est déposé, toutes les étapes. Elle souffre mais elle n’est pas abattue parce qu’elle continue de vivre et elle est dans la recherche justement d’une certaine résilience et elle traverse plein d’étapes avec notamment le personnage d’Anthony. Après elle revient à ses travers avec le personnage de Jérémie et après il y a les moments qu’elle passe avec mon personnage qui donne aussi un autre aspect au film, qui le rend moins comme on a déjà vu où c’est que la dépression, que le mal et la fille reste chez elle, elle mange, elle grossit. Là, c’est pas ça, la vie continue et c’est ça qui est intéressant, ce film c’est la vie quoi. On dirait qu’il n’y avait pas de caméra, qu’on a juste mis là en train de vivre une situation. J’ai l’impression que si j’avais vu ce film en tant que spectateur, je ne me serai pas senti spectateur mais dans le film et c’est l’impression que j’ai eu quand je l’ai vu à Cannes la première fois : c’est une tranche de vie qui a été captée.

J.L. – D’ailleurs c’est ça qui me touche dans le film car les passions au cinéma c’est pas ce qui est le plus difficile de montrer mais les petits subtilités de la vie de tous les jours, les sentiments, ça c’est très difficile à faire et je trouve qu’elle a réussi ça avec brio.

De ce point de vue là, les conditions de tournage assez peu conventionnelles ont ajouté quelque chose en plus dans votre manière de jouer, vous avez senti un changement, ou c’était pareil ? 

A.B. – A chaque fois je dis la même chose mais dans la manière de faire le film, de le mettre en scène et pour nous, de le jouer, c’est très organique, il y a ce truc viscéral et de manière brute et authentique parce qu’effectivement les conditions de tournage étaient peu conventionnelles  et tout allait très vite donc il n’y avait pas le temps de faire de la psychologie ou d’intellectualiser quoique ce soit. Il fallait juste y aller, se jeter de la falaise, suivre Hafsia sans se poser de questions et le résultat montre que peut être on peut s’en sortir pour faire un bon film très loin de cette bourgeoisie du cinéma. C’est très kechichien aussi.

J.L. – De toute façon, oui, Hafsia ne cherche pas à intellectualiser le processus de jeu, de tournage, et c’est ce qui me plait aussi, c’est très instinctif et en fait, on sait où on doit aller. C’est un truc qui passe limite plus par le corps et c’est une concentration et une connexion entre les acteurs. Alors qu’au final, ça fait des films assez intellos.

D.B. – Il y a beaucoup de psychologie dans ce film alors qu’étrangement quand on était sur le tournage, c’était très instinctif, il n’y avait pas de place à beaucoup de psychologie. Un peu avant qu’on tourne je pense, je sais qu’elle m’a demandé de voir quelques films mais quand on tournait, c’était très rapide, très fluide. Elle cherchait à ce que ça reste frais et sincère et elle avait peur qu’en refaisant trop de fois, on perde un coté justement de la vie de tous les jours. A chaque fois, avant de dire « Action », je l’entendais jamais pratiquement parce qu’on parlait d’un truc juste avant et elle me pinçait discrètement dans le lit et ça c’était mon signal pour commencer à faire ma scène alors que 5 minutes avant elle m’avait parlé de quelles courses j’avais fait la veille. Elle pouvait me laisser parler pendant 10 minutes sur des choses qui n’avaient rien à voir avec le film, elle, elle savait que la technique était prête, ils avaient peut être un signal, moi je le savais pas et d’un coup dans le lit, elle me faisait un petit geste et je devais commencer. Ça m’a beaucoup aidé à ne pas stresser avant la scène, ne rien oublier.

J.L. – Puis elle nourrit énormément notre inconscient, on se parle beaucoup, on se parle des choses qu’on a vécues, elle nous fait part de ses expériences, on discute autour de ça. On a pas d’impression de préparer le rôle mais on est censés se nourrir d’histoires et tout mais après quand on en revient à la scène qu’on doit jouer, l’énergie qu’on a reçue, on la régurgite sans filtre.

C’est pas dangereux, vous n’avez pas eu peur de vous oublier un peu dans vos personnages et ne plus être dans le jeu mais de trop donner de vous même ?

J.L. – Non justement, c’est les joies de travailler avec une réalisatrice qui est si douée avec les acteurs et en qui on a autant confiance, parce que, pourtant moi je doute beaucoup de tout. Mais quand elle disait qu’on avait le plan, il y avait cette confiance qui faisait qu’on avait pas l’impression de se juger nous-mêmes en fait.

A.B. – Parce qu’elle est tellement précise, elle donne un cadre, elle le délimite de manière vraiment très disciplinaire et après, elle nous laisse une entière liberté là dedans ce qui fait que nous, on sait où on peut aller. On a des limites, on les définit mais en même temps, on se lâche à l’intérieur de ça. C’est hyper bizarre dit comme ça mais c’est super agréable pour nous, les acteurs.

J.L. – Toutes les petites paranos d’acteurs, on n’a pas le temps en fait. Dès qu’elles commencent à naître, on enchaîne la scène d’après et l’énergie reste. Elle nous parle en permanence.

D.B. – On n’a pas le temps d’être dans l’inquiétude ou l’analyse.

J.L. – Si elle voit qu’il y a une inquiétude qui ne va pas servir à la scène en fait, elle nous bascule dans une autre énergie sans qu’on s’en rende compte et d’être constamment manipulé comme ça, je trouve ça incroyable. Il y a très peu de metteurs en scène qui ont cette petite différence là et c’est de là que naît la confiance.

D.B. – Même ce qu’elle faisait avec l’équipe, c’est très surprenant parce que je n’ai plus de souvenir de l’équipe, où elle était placée, les caméras etc. Sur d’autres tournages, j’ai des souvenirs de la mise en place et tout, là, j’ai zéro souvenir.

J.L. – C’est vrai ce que tu dis parce qu’elle adapte la technique aux acteurs, ce qui n’est pas toujours le cas. Elle va dire à sa technique de se fondre dans le décor, même quand on a tourné chez elle un moment où c’était très petit, on n’avait pas de place et c’est pour ça aussi que pendant la scène on est montés si vite avec Anthony car on était vraiment les uns sur les autres. Elle arrive vraiment à fondre sa technique en leur disant de ne pas nous bloquer. Si à un moment par exemple, on n’entend pas très bien, jamais un ingé son va venir et nous dire de parler plus fort. Elle ne veut pas qu’on pense à ça, elle adapte tout autour et c’est incroyable.

A.B. – Après c’est une actrice qui devient metteur en scène donc elle connaît les contraintes avec les marques au sol, le niveau sonore, elle sait les galères que c’est sur un plateau et elle ne veut surtout pas ça pour ses acteurs. L’acteur sur ses tournages a une place prépondérante.

D.B. – Ce qu’on ressentait aussi quand on en parlait c’est que toute l’équipe technique était trop contente d’être là, très motivée, excitée à chaque scène. Je me souviens même quand on faisait les scènes dans la chambre et qu’elle disait qu’elle avait ce qu’elle voulait, ils étaient déçus que ça ne dure pas plus longtemps.

J.L. – Oui parce que c’est vraiment un terrain d’expérience où tout le monde peut tester des choses et on n’a pas envie que ça s’arrête. On aurait pu m’appeler trois jours par semaine comme ça pendant un an, j’aurais accepté.

D.B. – C’est un laboratoire. Ça me fait trop penser à Andy Warhol parce qu’il avait sa factory et il faisait des petits films et c’était limite comme ça parce qu’on a tourné chez lui (Jérémie Laheurte ; ndlr) , on a tourné chez Hafsia, on a tourné chez moi et c’était comme ça. On était entre nous, c’était des potes avec juste une caméra, mais je m’en souviens même pas. Et on testait des choses, tout en ayant le texte précis mais des manières de faire différentes. Elle a un truc fort aussi, c’est qu’elle ne va jamais diriger Anthony comme elle va me diriger ou Jérémie et ça je l’ai vu quand on a tourné avec Jérémie des scènes qui ne sont pas dans le film, elle avait des manières très différentes d’agir entre nous deux.

A.B. – Ce qu’il manque de dire aussi c’est qu’elle fonctionne différemment parce qu’elle n’a pas la même relation avec tout le monde. Elle le connait depuis tout petit donc forcément…

D.B. – Certes mais elle s’adapte quoi. Je pense qu’il y en a qui ont besoin de se sentir aimé pour sortir le meilleur, d’autres ont besoin d’être bousculé. Moi j’ai besoin qu’on me dise c’est ça ou rien et après ça me galvanise.

Et quand vous jouiez avec elle, vous arriviez à oublier que c’était son film ? 

D.B. – Bien sûr. J’ai vu beaucoup de films avec elle et je trouve que c’est l’un des films où elle joue le mieux, c’est impressionnant parce qu’elle n’avait aucun recul sur elle-même. Pour moi, c’est une leçon.

J.L – C’est ça, je me rappelle quand on tournait chez elle avec Anthony. Un moment, elle a toute une gestuelle avec ses cheveux, et à un moment donné, elle a fait sa scène, selon elle, elle pouvait faire mieux, elle a mal bougé ses cheveux et on est en train de jouer, d’un coup elle dit « attends je suis pas dedans, on recommence » Et en fait je me dis qu’elle arrive à se juger sans se mettre une parano d’acteurs, à diriger, à voir, c’est impressionnant.

A.B. – C’est la première fois que sur un film, je pense pas à comment il va sortir, à la pression. C’est la première fois que j’y vais limite en claquettes en me disant que de toute façon on va tourner, ça va être cool après on va manger un morceau ensemble, on va rigoler. Alors que souvent sur les tournages on arrive la boule au ventre parce qu’on a envie de bien faire. Là aussi mais il y a vraiment un truc en plus qu’amène Hafsia et c’est marrant parce qu’elle a appelé sa boîte de production Les films de la bonne mère et en fait, c’est totalement symptomatique. C’est ça quoi elle est bienveillante et elle porte tout le monde.

D.B. – Je ne sais pas si c’est prétentieux de dire ça mais moi à aucun moment je me disais que les scènes n’allaient pas être bien parce que je savais qu’elle, à partir du moment où elle disait c’est bon, j’étais tellement rassuré.

J.L. – En fait, les projets qui naissent comme ça, il faut avoir une confiance et qu’elle soit basée sur juste un ressenti ou quelque chose de concret, il faut avoir une confiance pour s’engager comme ça et j’ai l’impression que tous, on ne savait pas l’issue de ce film mais on y est allés quoi. Tous on a eu la même réaction un peu quand on a su qu’on allait à Cannes, on était hyper fiers mais en même temps je me disais pas « oh c’est incroyable » parce que je pense que quand Hafsia m’a appelé et que j’ai accepté de faire le film, je me suis dit qu’elle allait aller loin. Je croyais en elle depuis le début.

D.B. – Moi aussi je croyais mais parfois je me disais des choses, elle me disait de redescendre. Je disais « ah trop cool, peut être qu’on va partir à Cannes et tout », elle me disait « écoute déjà si je le monte et qu’il sort un jour, c’est déjà bien. » Moi j’étais dans l’extase.

A.B. – C’est ça, ça correspond aussi à la manière dont a été fait le film c’est à dire l’incertitude. Elle savait pas vraiment où elle allait mais elle a essayé de le faire le mieux possible, elle savait pas si elle allait pouvoir le monter, trouver un distributeur, le faire financer. C’était très compliqué.

D.B. – C’est ça qui est impressionnant parce que sans ça, elle l’a fait alors qu’il y en a qui ont 2 millions et qui rechignent. Et tu sais, quand on est allés à Cannes, on était surtout contents pour elle parce qu’on avait vu tout ce qu’elle avait fait et on était tellement émus et heureux pour elle.

A.B. – C’est son succès, oui.

J.L. – Il y a des gens, quand t’es actrice, réalisatrice, qui disent « ah j’aimerais voir plus de films » mais en fait, le processus de la naissance d’un acteur et encore plus d’un metteur en scène, se fait sur des années et moi j’ai la certitude qu’on finit par être à l’endroit où on doit être et quand on pense comme ça, c’est une réalisatrice qui est très jeune et elle a déjà une autre carrière en parallèle et il faut le temps au temps pour arriver à des projets comme ça.

 

Enfance au cinéma : Pourquoi le cinéma d’animation n’est pas réservé aux enfants

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Certains clichés ont la vie dure. Malgré sa diversité folle, le cinéma d’animation reste pour beaucoup cantonné à servir un public d’enfants. Des préjugés persistants, contradictoires avec la réalité du milieu, qui se sont construits au-fur-et-à-mesure de l’histoire du 7ème art. Dans le cadre de notre cycle sur l’enfance, Le Mag du Ciné s’interroge sur ces idées-préconçues. Mais surtout, au-delà, entre Le Voyage de Chihiro, Les Tortues Ninja et Kirikou et la sorcière, qu’est-ce que cela raconte de nous ? Les adultes savent-ils encore rêver ?

« Non mais tu regardes des dessins-animés ? T’es un gamin ! ». Encore aujourd’hui, le cinéma d’animation souffre de remarques ridicules de la part de ses détracteurs et d’une déconsidération injustifiée. A la cérémonie des Césars, les récompenses pour les courts-métrages et longs-métrages sont donnés en même temps dans un temps très limité.. Les films d’animation ne seraient pas des films comme les autres.  Réservés uniquement aux enfants et ne seraient pas appropriés à regarder une fois le corps plus flétri. Avec cette attitude, un mépris d’un pan entier du 7ème art, de ses créateurs, et ses spectateurs. Alors posons-nous calmement : Dit-on des tableaux qu’ils sont pour les enfants ? Les tapisseries sont-elle juste pour les moins de 8 ans ? Pourquoi l’art du dessin en mouvement serait soudainement réservé à une partie du public ? Ce serait bien trop facile de taper sur les doigts des opposants et d’ignorer que ces préjugés ont une histoire. Petit bond dans le temps.

Du dessin qui devient animé

30 000 années auparavant, les premiers hommes dessinaient sur les parois rocheuses les animaux qu’ils chassaient et dont ils pouvaient avoir peur. La représentation à travers le dessin par l’homme de son environnement est intrinsèque à sa nature. Avant le cinéma d’animation, il y avait surtout les séries d’animation. Les premières, à destination d’un public familial, étaient inspirées des comic strips. Dès 1923, Walt Disney produit les Alice Comedies, aventures d’une jeune fille qui se retrouve dans un monde cartoonesque. Cette œuvre marquera la fondation du studio d’animation Disney, avant même la création de Mickey en 1928. Depuis, aux côtés de la Warner et des fameux Looney Tunes, le studio consacre une très grande partie de sa production d’animation à destination des enfants. Cependant, l’ensemble de la production d’animation du cinéma muet ne visait pas particulièrement les plus jeunes. A la même époque, plusieurs courts-métrages d’animation faisaient régulièrement référence à la violence, au sexe, aux drogues et à un vocabulaire injurieux. L’icône Betty Boop était même mise en image dans des scènes de nudité. C’est en 1933 que le code Hays, vient changer la donne. Code américain de censure, ce texte limitera fortement ce que les œuvres américaines seront capables de raconter. Par exemple, l’adultère n’avait pas le droit d’être justifié, les baisers de plus de trente secondes ne pouvaient être représentés à l’image. Les dessins animés seront les premiers à souffrir de cette censure. Ils resteront très longtemps cantonnés à diffuser des programmes consensuels, et donc plus à destination d’une audience infantile et familiale.

Un cinéma qui retrouve sa maturité

Chef d’œuvre technique de 1988 qui allie animation et prise de vues réelles, Qui veut la peau de Roger Rabbit sera un véritable pied de nez à cette censure. Adapté du roman Qui a censuré Roger Rabbit ? de Gari K.Wolf, le film raconte un monde où les Toons, personnages chers à nos dessins animés préférés, sont en réalité des personnes réelles et des acteurs. Un policier humain va devoir mener son enquête dans ce drôle de monde. En reprenant l’imagerie et les personnages des grands studios d’animation, le long-métrage de Robert Zemeckis oppose la violence et la sexualité à la folie cartoonesque de l’univers, normalement pieux des mondes animés. Jessica Rabbit, diva animée aux formes irréalistes, vient incarner un fantasme pour le héros. L’animation redevient un lieu de tous les possibles, prêt à s’adapter à l’imaginaire et aux rêves de ses spectateurs. Akira, film d’animation japonais, sorti la même année plongeait les spectateurs dans un monde violent où le chaos règne sur Tokyo. Mais alors pourquoi les préjugés ont la vie si dure qu’encore aujourd’hui les œuvres animées ne semblent destinées qu’aux enfants ? La grande partie des dessins animés qu’on a consommés plus jeunes devant la télé y sont pour quelque chose. Les Tortues Ninja, Transformers, Cosmocats. Toutes ces productions des années 80 partageaient un seul but : vendre des jouets. Sur le papier des comics books de Eastman et Laird dont ils sont tirés, les Tortues Ninja étaient bien plus sanglants qu’à l’écran. Dans une vidéo consacrée à toutes les productions Tortues Ninja, le vidéaste américain Nostalgia Critic part en quête du sens de la saga qu’il a tant aimée enfant. In fine, il réalise que sa quête n’a pas de sens et que l’ensemble des dessins animés Tortues Ninja ne répondaient qu’à un intérêt mercantile. Si les dessins animés peuvent rapporter des millions, l’industrie du jouet dérivé en rapporte des milliards. De plus, des chaînes françaises de divertissement comme Gulli ou Canal J à destination des enfants ont rempli leurs grilles de programme de dessins animés, souvent de qualité comme Oggy et les cafards, mais surtout moins chers que des productions en prise de vue réelle. Cette massive production de dessins animés qui a envahi nos écrans pendant des décennies a fortement invisibilisé la sortie d’œuvres d’animation plus singulières. Par-dessus tout, elle a surtout rendu encore plus implacable l’association entre enfance et animation.

De l’essor du contradictoire

L’émancipation de ces clichés commence drastiquement dans les années 90 à travers des dessins animés américains provocateurs et outranciers, notamment issus de MTV, comme South Park ou Beavis et Butthead. En 2000, South Park le film rentre dans le Guinness des records comme le film d’animation le plus obscène jamais réalisé avec plus de 221 actes de violence et 399 jurons. Qui peut dire que ces œuvres sont à destination des enfants ? Récemment en France, l’hilarante série Peepoodo, produit par Blackpills, pastichait les dessins animés pour enfants à travers une représentation extrêmement crue de la sexualité tout en conservant les mêmes codes esthétiques et graphiques que les productions pour plus jeunes. D’ailleurs South Park a usé de la même idée en reproduisant l’animation en volume, propre au collage d’enfants, grâce à un logiciel de synthèse. Reprendre des codes pour mieux les pervertir. L’animation est un moyen et non une fin en soi. « On regarde quoi, un policier ou un film d’animation ? » De fait, il n’y pas de choix à faire entre vouloir voir un film policier et un film d’animation. L’animation est un procédé, qui peut être mis au service de toutes les histoires. La science-fiction avec Paprika, l’aventure avec Là-Haut,  la comédie mélancolique avec Bojack Horseman, le genre super-héroïque avec la fable politique chez Pisconautas, Spiderman : into the spiderverse... La liste est longue. Le premier Kill Bill comporte une séquence entièrement animée sur la jeunesse de Cottonmouth, seulement car Tarantino pensait que c’était la bonne manière de raconter cette histoire. Mais si les remarques désobligeantes continuent, c’est qu’elles soulèvent un problème plus profond. Prenons la construction culturelle d’un individu. On arrête de regarder des dessins animés en grandissant pour se tourner vers du contenu à prise de vue réelle, comme si l’imaginaire débordant devait disparaître au profit de « la vraie vie pure et dure ». De là, est pointée du doigt une problématique sociétale, qui va bien au-delà du cinéma d’animation. En grandissant, nous devrions abandonner tout ce qui nous constituait en tant qu’enfant. Le cantonnement du cinéma d’animation à un public enfantin représente le rejet que font les adultes de leur jeunesse. Parce que les œuvres d’animation catalysent beaucoup de ce qui fait le sel d’un enfant : un imaginaire sans limite, des images dessinées pour aborder son environnement, la complexité du vécu derrière des traits de crayon, la poésie et la folie de rêves que des adultes ne font plus.

Le drame animé La jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach nous faisait suivre le périple onirique d’une jeune femme à mesure que les pointe de crayons dessinaient le récit sur l’écran. Film peint, La Passion Van Gogh a su mieux raconter l’artiste que n’importe quel documentaire ou film en « live action ». Pour comprendre le cinéma d’animation, il n’est pas bon de dissocier enfance et monde adulte. Dans sa sève même, cette forme d’art emprunte autant à la réalité fantasque des enfants qu’à la complexité des adultes. Et si l’animation appartenait à tous et pouvait concilier ces deux mondes qui n’auraient jamais dû être distincts ? Et si à l’image des Toons qui cohabitent avec les humains, l’animation n’était plus considérée comme antinomique à un cinéma mature ? Plus que n’importe quelle autre forme de cinéma, l’animation permet la force du double sens. En regardant Kirikou et la sorcière, l’enfant découvrira un sublime conte sur la bienveillance et le partage comme solution. L’adulte comprendra à travers l’histoire de Karaba, la métaphore d’un viol collectif et traumatique. Le récit prend alors un tout autre sens.

A chaque visionnage du Voyage de Chihiro, on découvre une nouvelle couche de complexité du génie de Miyazaki. En grandissant, l’œuvre prend de plus en plus de sens et s’enrichit. Elle qui était pourtant déjà sous nos yeux à 8 ans. En cela, l’animation est le genre qui vieillit le mieux. C’est nous qui vieillissons mal.

Donne-moi des ailes de Nicolas Vanier : un conte écologique funambule

A l’heure où s’étale sur grand écran une énième Fête de famille à la française, Nicolas Vanier revient avec les thèmes qui lui sont chers et offre à la nature la part qu’elle mérite au cinéma. Face à l’urgence écologique, l’engagement du réalisateur et ses belles images d’oies sauvages en plein vol valent le détour par les salles obscures.

Vol au-dessus d’une terre en danger

Il faut bien le confesser, se moquer de Nicolas Vanier et de ses petits films d’enfance à la Belle et Sébastien (1, 2 et 3) ou encore L’Ecole buissonnière, était un véritable plaisir. La naïveté apparente des projets servait de prétexte à une critique acerbe de produits bien trop calibrés pour être cinématographiquement intéressants. Or, aujourd’hui avec Donne-moi des ailes, même si l’ambition cinématographique n’est pas énorme, Nicolas Vanier offre un film aérien, sensible, bien que pétri de bons sentiments. Par chance, les personnages qui semblent très figés au départ évoluent et prennent, grâce à leurs interprètes, une véritable dimension. Pas tous, bien entendu, il ne faut pas trop pousser. Cependant, la manière dont Nicolas Vanier tente d’aborder la relation père-fils est plus complexe qu’il n’y paraît. La place de la mère s’écrit également au fur et à mesure et elle ne restera pas passive, à l’inverse de l’image que semblait nous offrir la bande annonce. Nicolas Vanier parle aussi d’enfance, puisque l’adolescent n’existe pas dans l’histoire vraie que raconte le film. Pour lui il s’agissait de parler de transmission et de s’indigner de la place prépondérante que prennent aujourd’hui les écrans dans la vie des plus jeunes. On peut s’émerveiller autrement nous dit Nicolas Vanier.

Rien ne surprend vraiment dans Donne-moi des ailes, mais ce qui compte c’est que tout est propice à la beauté. Passés les premiers obstacles, desquels le jeune Thomas (Louis Vazquez qui n’en fait jamais trop) va faire fi, le film se transforme en un long voyage aérien et léger où les oies sont maîtresses du ciel et de la caméra. L’expérience assez folle que mènent un père et son fils, soit sauver une espèce d’oies en voie de disparition à l’aide d’un ULM qui redessine leur parcours migratoire, valait bien un film. Le choix de montrer ce parcours en étant au plus proche des animaux, de leur capacité à s’adapter (même avec l’aide de l’humain qui les force à s’adapter quoi qu’il en soit en modifiant leurs modes de vie), à se battre contre leur propre fin, est passionnant.

L’avenir

Nicolas Vanier dit également quelque chose de l’enfance, de sa capacité à nous surprendre. Ainsi, ici Thomas transcende le combat de son père alors qu’il est présenté au départ comme un simple ado fan de jeux vidéos. Vanier tente d’aller au-delà des clichés, même si ça n’est pas complètement réussi. Il offre cependant une voix à une jeunesse capable de se passionner pour la terre qui l’entoure, pour son avenir et qui ne baisse pas les bras. En effet, plus d’un tiers des oiseaux européens a disparu, et Nicolas Vanier ne cesse de le rappeler chaque fois qu’il se présente à une avant-première. Car au-delà de l’acte artistique, filmer le vol des oiseaux au plus près, un projet fou mené lui aussi avec force par le réalisateur*, Donne-moi des ailes est aussi un acte militant.

De nombreuses voies existent pour le cinéma, il est une terre d’expérimentation, d’envies, de constructions. Nicolas Vanier l’a bien compris et il s’en sert pour tenter de délivrer des messages, mais sans les asséner à longueur de plans. Certes son film est un petit objet, mais c’est un objet funambule, élégant quand il vogue au plus près de la nature. Il l’offre dans un écrin, la sublime et tente de nous la faire sentir fragile, mais battante. Pas prête, du moins on l’espère, à déclarer forfait. Et l’enfance y est filmée de la même façon, comme un geste fou qui va jusqu’à l’épuisement. Mais un épuisement qui n’annonce que de nouveaux combats à venir, quand on se relève pour repartir à l’assaut.


*« Les conditions climatiques entrent en ligne de compte. Pas simplement le vent, mais aussi la pression. Les oiseaux ne volent pas à n’importe quelle heure de la journée. C’est le matin et le soir. Ce n’est pas nécessairement le meilleur moment pour nous. Le fait de voler dans des zones comme la Norvège est aussi plus difficile, parce qu’il y a énormément de courant et de contre-courant. À cela s’ajoute le fait qu’on avait un matériel assez lourd pour filmer sur les ULM. On ne pouvait pas fixer une caméra. On avait des problèmes stroboscopiques. Et on a une histoire à raconter, des raccords de lumière. C’est de loin le film le plus compliqué que j’ai réalisé, même si j’en ai tourné un à moins 55°C en Sibérie. », extrait d’une interview donnée à Paris-Normandie.


Petite aparté

Le film est inspiré de la vie et de l’expérience menée par Christian Moullec depuis 1995. Un autre film, célèbre, raconte l’histoire d’une jeune adolescente volant avec des oies, il s’agit de l’Envolée sauvage, sorti en 1996. Les deux films content donc une histoire similaire. Cependant, Nicolas Vanier adapte son propre livre, éponyme, sorti en 2019.


Donne-moi des ailes : Bande annonce

Donne-moi des ailes : Fiche technique

Réalisateur : Nicolas Vanier
Scénario : Mathieu Petit et Christian Moullec, adaptation de Nicolas Vanier et Lilou Fogli
Interprètes : Jean-Paul Rouve, Mélanie Doutez, Louis Vazquez, Dominique Pinon, Lilou Fogli
Photographie : Eric Guichard, Laurent Charbonnier
Montage : Raphaëlle Urtin
Sociétés de production : SND,  Radar Films, Canopée Production
Distributeur : SND Groupe M6
Durée : 113 minutes
Date de sortie : 9 octobre 2019

France – 2019

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Interview Hafsia Herzi : « un artiste doit être à l’écoute pour capturer des moments. »

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Hafsia Herzi a fait ses preuves en tant que réalisatrice en mai dernier sur la Croisette alors que Tu mérites un amour était présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique. Le film sort en salles aujourd’hui et Le Mag du Ciné l’a rencontrée pour parler du talent dont elle a fait preuve dans ce premier film.

J’imagine que vous en avez marre de l’entendre mais on pense beaucoup à Kechiche devant votre film, dans le naturel et la spontanéité qui en ressort et justement, c’est la première fois que vous dirigez des acteurs sur un long métrage, est ce que vous vous êtes inspirée de collaborations précédentes pour établir votre relation avec les acteurs ? 

J’en n’ai pas marre, c’est une bonne référence. (rires) Alors j’avais fait un court métrage il y a dix ans, et à l’époque, leur jeu avait été bien salué. Je pense que je me suis inspirée oui, je n’ai pas fait d’école de cinéma donc c’est vraiment toutes les expériences que j’ai pu avoir en tant qu’actrice qui m’ont inspirée. Et après en tant qu’actrice, on se connaît donc on sait comment on veut être dirigée donc c’est plus simple.

C’est marrant parce que justement les garçons (Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani : ndlr) disaient que votre métier d’actrice faisait que vous arriviez à être très attentionnée sur le tournage, à faire oublier l’équipe technique, à vous mettre à leur place… 

C’est ça, à les comprendre, à les mettre en confiance. Un acteur s’il n’est pas en confiance, il arrivera pas à s’abandonner. Là en plus, c’est beaucoup de jeunes dont c’est la première fois. Il y en a qui débutent et même pour ceux qui ont déjà un peu d’expérience, c’est important de se sentir en confiance.

Et comment vous avez fait pour arriver à jouer comme ça sans direction d’acteurs du coup ?

L’expérience. Ça aurait été il y a dix ans, franchement je n’aurais pas pu. Puis la technique, le fait de se connaître aussi, de savoir à quel moment je me suis sentie sincère ou pas, d’essayer de ressentir, voir quand c’est fabriqué ou pas. Après j’ai écrit le rôle donc je savais comment j’avais envie qu’il soit joué.

Et qu’est ce que ça crée sur le plateau quand vous jouez avec les acteurs ? Est ce que vous oubliez que c’est votre film, vous êtes juste en partenaire de jeu ou alors en même temps vous êtes en évaluation permanente de ce qui est en train de se passer ? 

Finalement, à partir du moment où je passais le cadre et je disais « action », c’est comme s’il n’y avait plus de réalisatrice et je devenais le personnage. C’est comme s’il n’y avait plus de caméra et je voyais en direct. Ça a été super de jouer en fait car c’était mieux qu’un retour, j’étais face à la personne, je voyais la sincérité.

La caméra n’est quasiment jamais fixe dans le film, c’est à cause des conditions de tournage sans autorisation ou c’était une vraie volonté ?

Non pas du tout, c’est un choix artistique parce que le personnage est dans l’urgence d’aller mieux. Et j’avais envie que la caméra soit dans la même émotion. C’était vraiment un choix, je n’aime pas trop quand c’est fixe, enfin ça dépend des plans. Mais là pour l’histoire, il fallait que ce soit nerveux.

Le poème de Frida Kahlo, qui est juste sublime, c’est la base du film ? Vous l’avez écrit avec le poème en tête ou c’est l’inverse et vous avez eu envie d’insérer le poème dans le film ? 

Je savais que je voulais écrire le film et ça a été la confirmation, quand j’ai découvert le poème, pour moi qu’il fallait l’écrire et aller au bout. Ça m’a encore confirmé que l’amour est un problème qui existe depuis la nuit des temps et là je crois qu’elle aurait eu un peu plus de cent ans et qu’elle était déjà confrontée à ce questionnement, à tout ça. Je l’ai trouvé tellement magnifique et il va très bien avec le film.

Justement l’amour c’est un sujet qu’on voit partout, comment on fait pour faire un film qui ajoute encore quelque chose à ce sentiment là ? 

C’est vrai qu’il y a beaucoup de films d’amour mais il me semble qu’il y en a peu qui parlent du chagrin d’amour de cette manière là en le montrant vraiment comme un deuil. Parce que c’est un deuil quand on est quitté, quand on est trahi, on comprend qu’il faut accepter le deuil et que cette personne, on ne la reverra plus, on ne partagera plus de moments avec elle et que c’est terminé. Le film parle de ça. Quand il lui dit le poème justement, c’est là où elle comprend qu’il faut accepter le deuil alors qu’avant, elle est encore dans le déni. Je n’ai pas le souvenir de film qui ont traité ce sujet : le chagrin d’amour, la reconstruction. Et le sentiment d’échec, l’égo et l’humiliation aussi comme la première scène, elle s’humilie plus qu’autre chose en allant en bas, en demandant des explications.

Ce qui est intéressant dans le film, c’est que justement dans ces trois personnages, ils balayent cette manière de voir l’amour. Ce sont trois visages de voir le sentiment assez différemment et donc comment est venue cette idée de tout brasser en un film ? Pas tout, parce qu’on ne peut jamais tout saisir mais comment vous avez rapproché ces acteurs-là à ces rôles-là ?

Alors pour Anthony Bajon qui joue le photographe, je l’ai découvert dans La prière de Cédric Kahn et après je l’ai rencontré au Festival de Cabourg, on a échangé un petit peu et puis c’était une évidence. Je trouve qu’il dégage beaucoup de tendresse, une générosité, une belle âme en fait et même si c’est pas le plus grand, le plus fort, il est rassurant. Jérémie Laheurte, c’est complètement l’opposé de son personnage mais ce que j’aimais c’était son visage angélique. Justement, quand on est amoureux de quelqu’un, et que cette personne n’est pas très claire, on a souvent l’impression qu’elle est parfaite, que c’est un ange, que c’est le plus beau. Il a ça, mais il a surtout quelque chose de sincère et je voulais que le personnage de Rémi soit perdu. Il a très vite compris la psychologie du personnage, d’ailleurs quand je lui en ai parlé, c’était très étrange. Je lui disais « donc voilà le personnage, il est comme ci, comme ça » et il me répondait toujours « oui oui j’ai compris, il est comme ça ». Il a compris tout de suite pourquoi le personnage réagissait ainsi donc encore une fois, une évidence. Pour Djanis, c’était important pour moi d’avoir un acteur qui n’ait pas peur des mots, qui n’ait pas peur d’assumer le personnage parce que si ce n’est pas le cas, ça se voit à l’image donc il me fallait un garçon courageux. Ils sont tous courageux de toute façon, vraiment, Jérémie d’interpréter un rôle comme ça, c’est le non aimé quoi.

Dans L’amour des hommes, c’est vous qui photographiez les hommes, dans Mektoub, my love dans lequel vous jouez, il y a aussi une relation entre un photographe et une modèle et là vous remettez encore une fois cette relation. C’est ça pour vous le désir ? C’était essentiel et évident pour vous de mettre cette relation-là dans le film ?

Ça passe par la photo parce que j’aime la photo, j’aime le regard d’un artiste sur sa muse et vice-versa. C’était important que ça passe par l’art en fait, qu’elle réapprenne à avoir confiance en elle par l’art. Il la regarde différemment, il l’écoute et un artiste, ça doit être à l’écoute pour capturer des choses et des moments donc c’était important que ça passe par cette douceur-là.

Il y a pas eu de trajet avec ces précédents films ?

Pas du tout non, c’était vraiment le hasard. D’ailleurs, quand on a fait Mektoub, j’avais déjà écrit le scénario. L’amour des hommes, aussi, c’était totalement le hasard. C’est des petits clins d’œil aussi aux cinéastes qui m’ont forgée. Abdellatif Kechiche n’avait pas vu le film mais Mehdi (Mehdi Ben Attia, réalisateur de L’amour des hommes : ndlr) oui, il avait vu une version du montage et je lui avais dit qu’il y avait un petit clin d’œil. (les réalisateurs sont dans les remerciements du film : ndlr)

90’s : l’étonnante virée intimiste de Jonah Hill disponible en DVD/Blu-Ray

Si l’on connait maintenant assez bien sa verve comique (21/22 Jump Street, Supergrave), force est d’admettre que l’on ignorait les talents de cinéaste de Jonah Hill, qui pour son premier essai derrière la caméra accouche de 90’s, essai très sundancien dans l’âme relatant l’éveil à la vie d’un jeune ado qui lors d’un été à L.A va découvrir le skate-board. Un drame simple mais éminemment touchant qui révèle une nouvelle facette du trublion de la comédie US. 

Synopsis : À Los Angeles, au milieu des années 1990, Stevie, âgé de 13 ans, peine à trouver sa place dans sa famille, entre une mère absente et un grand frère caractériel. Aussi, quand une bande de skateurs le prend sous son aile, il va vivre l’été de sa vie.

Une jolie tranche de vie…

A l’heure où de plus en plus d’actrices et acteurs solidement enracinés dans le décorum hollywoodien passent derrière la caméra (Bradley Cooper avec A Star is Born, Joseph Gordon-Levitt avec Don Jon, Kristen Stewart avec Come Swim), en voir un rejoindre les rangs de ceux à plusieurs casquettes n’a a priori plus rien d’étonnant. Reste que ce fut bien de la surprise que de voir Jonah Hill, comique invétéré se rachetant depuis plusieurs années maintenant une carrière dramatique (True Story, Le Loup de Wall Street, Le Stratège) passer à son tour derrière le moniteur, qui plus est, pour conter un sujet à priori à des années-lumières de sa sensibilité : celle de l’éveil à la vie d’une jeune génération. En résulte 90’s, tourné en catimini, en format 4/3 (classique pour des œuvres fragiles) et qui relate le quotidien mouvementé de Stevie, un jeune garçon de 13 ans, engoncé entre une mère transparente (Katherine Waterston) et un frère brutal et égoïste (Lucas Hedges). Un décorum familial pesant qu’il va réussir à troquer au gré d’un loisir étonnant : le skate-board. Puisqu’ici, tout n’est pas qu’une question de planches, mais aussi de rencontres car il va tomber sur un groupe de jeunes qui vont le former mais aussi lui apprendre deux-trois trucs sur la vie, sur lui et sur comment mener sa barque dans un environnement ô combien hostile. Voilà pour ce qui est de l’histoire. Une trame simple que d’aucuns qualifieront de simpliste, qui pourtant permet au néo-réalisateur Jonah Hill de se concentrer sur la mise en scène. Précise, appliquée et en même temps, détachée, fluette, fluide, la mise en scène étonne ;  un peu comme si la maturité de l’acteur, glanée après des années de carrière, se manifestait à l’écran, et permettait ainsi d’éviter les écueils des premiers films, souvent taxés de maladroits ou irréguliers. Ici, rien de tout cela, tant Hill s’attache à dépeindre une tranche de vie (un été) mâtiné de quelques « péripéties » avec pour seule ligne directrice, de coller au vrai. D’être sincère autrement dit. Et autant dire que la mission s’avère réussie haut la main, tant à l’issue de ces 80 minutes très resserrées, on a bien assisté à la captation d’une époque, d’idéaux et d’aspirations aujourd’hui révolues. De tout cela, on en ressort ainsi nostalgique, ému, convaincu d’avoir vu un premier film très prometteur et qui ne laisse augurer que du bon pour la suite.

Des bonus bien maigres…

Vu la nature éminemment fragile du long-métrage, on se doutait que le film n’aurait pas beaucoup à donner du point de vue des bonus. Et on a eu raison, puisqu’à l’exception de quelques scènes coupées (au demeurant drôles, mais qu’on imagine mal se greffer à l’ensemble) et un commentaire audio effectué par le réalisateur et le chef-opérateur, on n’aura rien à se mettre sous la dent. Peut-être est-ce voulu de la part de Hill, peut-être que non… Toujours est-il qu’on aurait vraiment aimé pouvoir comprendre les origines d’un tel projet, l’appétence de Hill pour le skate, etc.

90’s : Caractéristiques techniques du DVD/Blu-Ray

DVD : 1h21 / 1.33 – 16/9 compatible 4/3 /Couleur/ Anglais sous-titré français / Stéréo 5.1

Blu-Ray : 1h24/ 1.33 – 16/9 compatible 4/3 /Couleur/ Anglais sous-titré français / Stéréo 5.1

90’s : Bande annonce du film estampillé A24 & disponible depuis le 3 Septembre

L’Intelligence Artificielle au cinéma : 2001 l’Odyssée de l’espace, Terminator, Matrix…

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Hollywood a raison de trembler face à l’Intelligence Artificielle (AI) : c’est désormais elle qui s’invite aux castings, choisit les scripts et analyse les succès passés pour tenter de prévoir les prochains. Mais bien avant d’être bousculée par cette technologie, la ville du cinéma s’intéressait déjà à l’AI avec une fascination empreinte de peur. Star WarsTerminator, Blade Runner, 2001 l’Odyssée de l’espace, Matrix ou Interstellar ont marqué des générations de spectateurs, dont la plupart se demande encore si l’IA est notre allié ou notre ennemi.

L’Intelligence Artificielle fait désormais partie intégrante de notre vie, sans que l’on sache définir ce qu’elle comprend. Alors même que la notion d’intelligence semble antinomique avec celle de robot, l’Intelligence Artificielle (IA) est un ensemble de méthodes développées par l’Homme permettant aux ordinateurs de simuler l’intelligence humaine. Les machines s’appuient sur de grands ensembles de données pour prédire, anticiper et réagir à des événements futurs. Si aujourd’hui celles-ci semblent être capables d' »avancer seules » c’est en réalité l’homme qui les programme pour qu’elles apprennent à affiner leurs prédictions en mettant en corrélation des images, des sons ou des données (machine learning).

Entre fascination et crainte, l’être humain se complaît à se faire peur en s’imaginant dominé par les machines dans un futur proche, tout en admettant devenir de plus en plus dépendant des algorithmes qui rythment désormais notre quotidien, nos achats et nos modes de consommation.

Depuis une dizaine d’années des expériences artistiques sont menées pour que l’IA crée des tableaux, des morceaux de musique, des textes, qui s’apparentent à ceux des surréalistes lorsqu’ils s’adonnaient à des essais aléatoires. A chaque fois ces « œuvres » sont présentées comme un exploit de l’IA et une avancée des machines sur l’homme. Si ces expériences sont pionnières, elles restent dominées par l’homme, qui guide la machine dans l’exploration des voies artistiques ou la composition d’un morceau à partir de milliers d’exemples. Avec les progrès technologiques l’IA proposera plus fréquemment des « œuvres » à partir de ses propres observations, en ayant de moins en moins besoin de l’apport humain.

Face à la généralisation de l’IA, le cinéma ne pouvait que s’emparer du sujet, pour illustrer les fantasmes humains et pour imaginer les mondes dystopiques les plus inquiétants à grands renforts d’effets spéciaux et de réalité augmentée.

Tout commence avec les « trois lois de la robotique » élaborées par l’écrivain Isaac Asimov lorsqu’il écrivait des nouvelles de science-fiction, en 1942. Partant du constat que la science-fiction des années 1930 suit ce qu’il appelle le « complexe de Frankenstein » (les robots détruisent leur créateur), il imagine les trois lois de la robotique censées éviter les conflits entre l’homme et la machine et surtout limiter la liberté de décision des machines. Une sorte de version moderne du commandement de Dieu à Moïse : « Tu ne tueras point ».

Loi n° 1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.

Loi n° 2 : Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.

Loi n° 3 : Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Depuis 80 ans ces lois restent indétrônées et servent de références à ceux qui souhaiteraient qu’un code éthique soit mis en place par rapport aux robots. Le grand public en a pris connaissance en 2004 grâce au film I, Robot, d’Alex Proyas qui met en scène des robots humanoïdes se rebellant involontairement alors même qu’ils sont contrôlés par les lois de la robotique. Dix ans auparavant ces lois étaient indirectement évoquées dans Terminator, du réalisateur James Cameron (1984) film dans lequel les robots se rebellent, volontairement cette fois. 

La crainte récurrente dans les productions cinématographiques des 50 dernières années est de voir les robots supplanter l’Homme, voire de le faire disparaître. A partir de ce constat, nous pouvons distinguer trois types de films traitant de l’IA : les films dans lesquels l’IA est destructrice, ceux dans lesquels l’IA est aliénante et manipulatrice, et enfin ceux dans lesquels l’IA est au service de l’humain.

Avant de découvrir les films dans lesquels l’IA joue un rôle important, citons un film hors-catégorie, Metropolis. L’incontournable film de Fritz Lang (1927) imagine un monde dans lequel un savant fou, Rotwang, cherche à ressusciter sa fille Hel en créant un androïde femme qui incite les ouvriers à se rebeller contre le maître de la cité. Ce film, inscrit aux « Mémoires du monde » de l’Unesco a pourtant été vu par seulement 15.000 berlinois lors de sa sortie, quasiment provoqué la faillite de UFA (société de production allemande) et été mal accueilli. Il est la source d’inspiration d’origine de Ridley Scott dans Blade Runner, du Cinquième Elément de Luc Besson ou des frères Wachowski dans Matrix. Il aborde avant l’heure la problématique de l’IA créée à l’image de l’homme mais qui échappe à son contrôle.

Bande-annonce : Métropolis

Une IA destructrice

Dans les films où l’IA est destructrice, celle-ci apparaît généralement comme une force à combattre tout au long de l’histoire. Les humains font front contre l’IA et cherchent à éviter la destruction de l’humanité par les robots. Ce sont des films qui connaissent les plus grands succès commerciaux, en raison de leur caractère apocalyptique, leurs grands budgets et leurs effets spéciaux.

Terminator de James Cameron est devenu un film culte des années 1980. On y découvre la terrifiante IA, Skynet, créée par l’armée américaine, prendre le contrôle nucléaire et détruire la planète, laissant de rares humains en vie dans un futur proche (2029). Skynet – et son armée de Terminators – est devenu le symbole de la rébellion des IA, notamment parce qu’il a pris conscience de sa propre existence et décidé d’utiliser la puissance militaire qui lui avait été confiée. Le film a tellement marqué les cinéphiles du monde entier que l’on parle parfois de « syndrôme Terminator ». Dans l’inconscient collectif l’une des premières images qui vient à l’esprit lorsque l’on pense aux robots-tueurs est celle des Terminators, à commencer par celui incarné par Arnold Swarzenegger. 

Extrait : Terminator

Autre film marquant des années 1980, Blade Runner de Ridley Scott (1982). On y découvre des robots humanoïdes appelés les « Replicants » créés par Tyrell Corporation, qui n’ont pas toujours conscience de leur statut et dont la durée de vie est limitée à 4 ans pour éviter qu’ils ne s’humanisent. Lorsque la frontière entre l’humain et la machine devient ténue, des questions éthiques se posent. Notamment celle du statut social de ces êtres artificiels conçus par biologie de synthèse se pose dans le film, incitant à un questionnement pionnier en ce début d’années 1980, alors que de nos jours les questions de l’IA et de la biologie de synthèse font partie intégrante de nos préoccupations.

Bande-annonce : Blade Runner

Dans l’incontournable I Robot d’Alex Proyas (2004) qui s’inspire librement d’un roman d’Isaac Asimov, le pape des romans de science-fiction, l’IA VIKI décide de prendre le contrôle global des êtres humains en partant du principe qu’ils doivent être défendus d’eux-mêmes comme s’ils représentaient une menace pour leur propre espèce. En utilisant les nouveaux robots pour instaurer un couvre-feu VIKI va même jusqu’à s’attaquer aux hommes pour faire respecter sa loi. VIKI enfreint donc la première loi (voir les trois lois d’Asimov), ce qui a des conséquences dramatiques.

Bande-annonce : I, Robot

Autre époque, autre style. Matrix des frères Wachowski (1999) a marqué toute une génération grâce à son côté novateur – dans la manière de filmer certaines scènes d’action, de par son intrigue à tiroirs. C’est aussi un film qui présente un monde où les hommes sont emprisonnés dans le cyberespace et dans lequel un algorithme décide de tout. Neo apparaît comme un héros moderne, se rebellant contre les machines, avec l’aide d’autres personnes libérées comme lui des pièges technologiques et du monde virtuel.

Bande-annonce : The Matrix

Encore un film qui propose un scénario dans lequel une IA veut détruire l’humanité : Avengers : l’ère d’Ultron de Joss Whedon (2015). L’AI Ultron pense que la paix sur Terre ne revendra que si les êtres humains sont éradiqués. Créé par le docteur Hank Pym selon son propre schéma cérébral, Ultron a été détruit plusieurs fois mais a toujours réussi à revenir, plus fort, dans un nouveau corps. Conçu pour sauver le monde Ultron se retourne contre son créateur et souhaite l’extinction des humains, mais c’est sans compter sur Iron Man, Thor, Hulk, Captain America, Hawkeye et Black Widow qui allient leurs forces pour combattre l’AI. 

Une IA aliénante, manipulatrice

Dans certains cas l’IA cherche à manipuler l’Homme et à orienter son comportement. La pression s’installe dans le film, les personnages sont oppressés par des machines qui finissent par prendre le contrôle.

Le film incontournable dans ce registre reste 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968). L’IA HAL 9000 est un personnage à part entière, qui assassine les cosmonautes endormis, violant ainsi la première loi d’Asimov. A la fin des années 1960 lorsque Kubrick et Clarke imaginent cette machine, ils sont persuadés que celle-ci existera en 2001. Cette année-là, Marvin Minsky, fondateur du Laboratoire d’IA du Massachusetts Institute of Technology (MIT) se demandait d’ailleurs « Pourquoi n’avons pas eu notre HAL en 2001? » à laquelle il répondit que trop de chercheurs se concentrent sur des applications commerciales et pas assez sur le bon sens. 

Bande-annonce de 2001 : L’Odyssée de l’espace

Plus récent, intéressant du fait de la multiplication des assistants vocaux à domicile, Her de Spike Jonze (2013) illustre comment l’AI envahit le quotidien de Theodore, qui va même jusqu’à donner un nom au logiciel qui l’assiste en permanence : Samantha. Il tombe amoureux de l’IA et entretient de vraies conversations avec « elle ». Le film interroge sur l’avenir et l’avenir de l’interaction homme-machine.

Bande-annonce : Her

Deux ans plus tard, en 2015 le réalisateur Alex Garland propose le film Ex machina dont le titre est un clin d’œil à l’expression latine Deus Ex machina, « Dieu issu de la machine ». Caleb, un expert en IA tombe amoureux d’Ava, une « femme robot » et participe à une expérience pour tester son « humanité ». Dans une narration lente, avec des dialogues incitant à la réflexion et des plans réussis, le film propose un questionnement sur la peur de l’IA – voire la peur des femmes puisque le robot a une identité sexuelle. Cette peur est fondée sur le doute instillé par l’AI Ava, qui suggère à Caleb de se méfier de son patron Nathan. Caleb est naturellement en proie au doute, ne sachant s’il doit avoir confiance en ses paris humains ou s’il doit se fier à l’IA. Et nous doutons avec lui. 

Bande-annonce : Ex Machina

Si vous avez un peu de temps regardez Transcendance de Wally Pfister (2014), un film inégal qui pose une question de fond sur le transhumanisme, sujet d’actualité s’il en est. L’IA est abordée de manière plus originale puisque le scénario s’intéresse à l’esprit « informatisé » d’un chercheur récemment décédé. Son épouse Evelyn, également chercheuse, se retrouve dépassée face à l’esprit de Will son défunt mari, qui une fois téléchargé dans la machine s’avère incontrôlable. Elle s’interroge, tout comme le spectateur, sur son mari : s’agit-il de son esprit ou de celui de la machine ? En découlent des réflexions plus profondes : en intégrant un être humain à la machine obtient-t-on une autre entité ? L’esprit survit-il au corps ?

Autant d’interrogations que le réalisateur – qui avait été le directeur de la photographie de Christopher Nolan pour Insomnia, Inception et Dark Knight – traite dans une atmosphère glaciale et avec une photographie soignée. Si le film ne tient pas ses promesses avec ses incohérences et ses acteurs de poids sous-utilisés, la problématique, telle qu’elle est posée reste particulièrement intéressante. 

Bande-annonce : Transcendance

Les séries télévisées apportent aussi leur pierre à l’édifice. Dans Westworld l’IA d’abord ludique et favorisant tous les fantasmes et les excentricités dans un parc d’attractions pour adultes devient vite inquiétante, violente et incontrôlable. Dans Black Mirror, la série primée et acclamée par le public présente des univers sombres, dans lesquels l’Humain évolue en permanence dominé par la technologie, à la merci des décisions de l’IA. Ils sont un marqueur de la manière dont notre société se voit et se projette. Dans Humans le robot « Synth » est le premier androïde conçu pour un usage familial. L’ordre semble régner mais lorsque certains Synth commencent à agir étrangement le quotidien vire au cauchemar et les humains ont du mal à accepter l’existence de ces machines qui leur ressemblent tant.

Bande-annonce : Westworld

Une IA au service de l’humain

Dans d’autres films les réalisateurs font le choix de présenter une IA complétant l’action humaine et lui venant en aide. Les longs-métrages ayant lieu dans l’espace ou traitant de la conquête spatiale semblent friands d’IA au service de l’Homme. 

Dès 1977 dans Star Wars IV, de George Lucas, l’androïde R2D2 est un personnage emblématique. Il apparaît d’ailleurs dans neuf des dix films de la saga. Blessé par Dark Vador il est réparé et honoré pour continuer à servir fidèlement les humains. Toujours relégué au second rôle, il est cependant toujours présent, aux côtés d’un autre androïde, C-3PO, dévoué et disponible.

Bande-annonce : Star Wars

Souvent cité en exemple par des scientifiques pour la qualité de certaines scènes – voyage dans le trou noir, illustration de ce que peuvent être la multi-dimension, etc – Interstellar de Christophe Nolan (2014) propose une IA, Tars, un robot dévoué et bienveillant, qui se sacrifie pour l’humanité, comme le stipulent les trois lois de la robotique. Sous des aspects qui peuvent sembler humains – l’humour, la franchise – il est fidèle à l’homme et se met à son service.

Bande-annonce : Interstellar

Parmi les films inattendus, l’on peut citer L’homme bicentenaire de Chris Colombus (1999), du fait qu’il allie science-fiction et émotion, ce qui n’est pas fréquent. Un robot, Andrew, souhaite devenir un humain. Créatif, il apprend au contact des humains et connaît un moment improbable : l’épreuve de la mort alors que lui-même est immortel. Malgré des longueurs et quelques scènes dégoulinant de bons sentiments le film met en scène une IA consciente d’elle-même et positive au contact de l’Homme. Il anticipe aussi l’avenir dans lequel l’IA n’aurait plus besoin de l’humain pour progresser car il apprendra lui-même par l’observation (machine learning). 

Bande-annonce : Bicentennial Man

https://www.youtube.com/watch?v=wVANbG_PLKU

En associant un enfant avec l’IA, Steven Spielberg, sur une idée de Stanley Kubrick, propose A.I. Intelligence Artificielle (2001). Comme dans Pinocchio, l’idée centrale est que le petit garçon robot veut devenir un « vrai garçon ». Dans un univers de fin du monde, peuplé de robots assurant les tâches quotidiennes, le professeur Hobby crée David, un androïde enfant, via sa société Cybertronics. Sa particularité est d’avoir la capacité d’avoir des émotions et des souvenirs. Il est envoyé dans un foyer où le jeune fils gravement malade a été cryogénisé en attendant la découverte d’un remède miracle. Abandonné par sa famille adoptive il part à la recherche de son identité, s’humanise et rêve. S’il devait au départ être au service de l’humain, l’enfant robot se trouve cette fois en contact avec des humains qui lui apportent beaucoup et qui par effet de miroir lui apprennent à s’humaniser.

Bande-annonce : A.I. Artificial Intelligence

L’IA a pour vocation d’augmenter l’humain et non à le remplacer.

Le cinéma ne fait que projeter nos peurs archaïques et notre fascination pour la toute-puissance dans cette technologie destinée à nous servir. Les dires d’Elon Musk en 2017 devant l’Association nationale des gouverneurs américains ne font que conforter cette peur généralisée puisqu’il affirma alors « L’IA est le plus grand risque qui nous menace en tant que civilisation. » Il n’a pas fini d’inspirer Hollywood.

L’Étrange Festival 2019 : Le périple continue avec le thriller marin The Boat, l’home invasion Furie et le film d’horreur The Wretched

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On continue donc à s’enfoncer un peu plus dans la compétition officielle de l’Étrange Festival avec 3 œuvres, The Boat, Furie et The Wretched. Des films de genre aux styles radicalement différents, mais qui sont nourris par ce même amour du cinéma et de l’envie de sortir des codes établis.

The Boat, Winston Azzopardi, 2018 : Co-écrit par les frères Azzopardi, Winston et Joe, qui signent leur premier film, The Boat est intégralement porté par la volonté des deux hommes. Ils en sont les producteurs et tandis que Winston le réalisera, Joe lui sera le seul acteur présent à l’écran. Racontant l’histoire d’un homme qui trouve un bateau à l’abandon au milieu d’une brume aux allures étranges, il sera ensuite comme prisonnier de ce dernier.

Le postulat est assez simple et somme tout ce qu’il y a de plus classique. Les films de survie en milieu hostile on en voit souvent sur nos écrans comme dernièrement avec le Arctic de Joe Penna. Mais ici le twist de The Boat c’est que le milieu hostile n’est pas l’océan mais bel et bien le bateau qui semble mû par sa propre conscience dans une sorte de mix improbable en All Is Lost et Christine. L’idée est plutôt originale et apporte un vent de fraîcheur au genre du survival avec cette fantastique qui englobe le film. Mais on reste assez vite à la surface des choses car l’ensemble n’est qu’un prétexte pour enchaîner les péripéties qui deviennent vite répétitives. Le film évite minutieusement de donner la moindre forme de réponse tout comme il ne nous aide jamais vraiment à connaître son protagoniste ce qui fait qu’on reste bien trop déconnecté de ses enjeux. The Boat s’essouffle très vite et malgré un acteur principal convaincant et des idées de mise en scène assez chouettes, le film des frères Azzopardi dérive pour n’aller nulle part. La proposition était intrigante mais l’exécution laisse à désirer. Dommage.

Furie, Olivier Abbou, 2019 : Pendant longtemps en France, le cinéma de genre était presque perçu comme un gros mot. Quelque chose qu’on ne pouvait pas prendre au sérieux. Mais même s’il n’a pas encore la reconnaissance qu’il mérite, il faut reconnaître qu’il y a une nette progression des mentalités à son sujet. Même, on peut dire que le cinéma de genre en France aujourd’hui se porte plutôt bien, et Furie en est une nouvelle preuve.

Avec ce nouveau film, Olivier Abbou n’a pas ménagé ses ambitions, au contraire il les a totalement laissées s’exprimer. S’inspirant d’un fait réel, il va construire un habile thriller à charge partant du micro pour arriver au macro. Dépossédé de sa maison, et se heurtant à une administration impuissante, une famille se retrouve à la rue et bloquée dans une situation qui semble sans issue et va mener le père vers une voie particulièrement sombre. Dans sa première partie concentrée sur le cauchemar administratif, le réalisateur va brosser un portrait social saisissant lorsque le père de famille s’interroge sur le fait d’être un homme noir domestiqué par le Blanc, celui-ci parvenant encore à le déposséder de ses biens le laissant face à son impuissance. C’est avec finesse que Furie montre que les tensions sociales sont toujours enfouies et présentes, que des années d’humiliations ne s’envolent pas comme ça et peuvent resurgir à la moindre entourloupe. Que les droits à la propriété, la sécurité et la liberté sur lesquels s’est construite la société sont autant d’institutions fragiles et faillibles qui ne sont là que pour asservir l’individu. Furie en devient alors un film bien plus complexe et actuel qui arrive souvent à soulever les bonnes questions notamment lorsqu’il va se servir de tout cela pour parler de quelque chose de plus universel encore, le virilisme issu d’une masculinité toxique. Celle d’un homme qui ne se sent pas comme tel et qui vit dans la crainte de n’être pas assez fort et de finir en victime. Une quête de virilité où la virilité n’est qu’un mot pour dire violence, symbole de force, mais où les hommes ne sont victimes que de leurs propres névroses. La virilité n’étant qu’un symptôme de la fragilité masculine.

On regrettera juste que le film, dans un dernier tiers, cède à la violence mais pas de la manière dont il aurait dû, venant finalement briser son propos pour plonger dans un home invasion classique mais efficace. Il cède son intelligence au profit du divertissement. Ce qui offre un final certes satisfaisant mais un peu facile. Furie est aussi tenu par un casting impeccable mais surtout l’ensemble profite d’une mise en scène stylisée et une bande son enivrante qui en font un spectacle vraiment stimulant. Une réussite.

The Wretched, Brett Pierce et Drew T. Pierce, 2019 : les frères Pierce tentent de signer avec The Wretched un film d’horreur habile baigné dans un folklore proche d’un conte macabre et il faut reconnaître qu’ils arrivent à donner vie à une créature plutôt intéressante notamment dans son design particulièrement efficace. Dommage que tout cela prenne place dans un film terriblement générique.

On ne peut pas faire film d’horreur plus classique et attendu que ce The Wretched. L’ensemble n’est pas pour autant mauvais, les personnages sont plutôt attachants et même suffisamment intelligents pour qu’on y croit, peut-être même parfois trop. Le problème est que le récit s’embourbe dans une narration paresseuse et qui multiplie inutilement les effets de manche. Que ce soit dans son flash-back qui ouvre le film ou son twist final difficilement justifiable, tout apparaît comme une volonté d’être plus malin que son public mais surtout des cartes qui sortent littéralement de nulle part et ne servent au final à pas grand chose. De plus, la manière dont le protagoniste apprend qu’elle est la créature et comment s’en défendre passe par un tour sur Wikipédia, ce qui est le summum de la paresse narrative. La mise en scène n’est d’ailleurs pas en reste car elle multiplie souvent les jumpscares ratés et s’impose par son incapacité à créer la moindre idée horrifique, ce qui culmine dans un climax particulièrement pauvre. Il n’y a donc pas grand chose à dire sur ce The Wretched qui a donc plus l’envergure d’un téléfilm horrifique qu’on diffuse en deuxième partie de soirée. Il aura ici et là ces moments et on ne passe pas un moment désagréable mais on est très très loin de ce que devraient être des vrais frissons de cinéma.

https://www.youtube.com/watch?v=1dZpNTOnNMc

The Boat et Furie seront tous les deux rediffusés au Forum des images le 15 septembre à 15h30 et 16h45 tandis que The Wretched repassera le 12 septembre à 14h30 

Enfance et cinéma : L’enfant face au monde adulte, entre reflet, médiation et rédemption

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Le monde des enfants est, au cinéma, presque toujours mis en porte-à-faux avec celui des adultes. Et l’avantage du médium, pouvant alterner les points de vue d’un simple mouvement de caméra, permet au spectateur de passer d’une vision du monde à l’autre. Acteurs inconscients d’un âge supposé d’or, les enfants bouleversent sans le savoir les certitudes de leurs aînés, qui se perdent, se cherchent, et parfois se retrouvent dans leur regard. Mais est-ce sans conséquence ?

L’enfant, meilleur ami des marginaux

Dans de nombreux films, un personnage se voit rejeté par une communauté, voire par une société, pour sa différence ou son refus de suivre le mouvement. Ces marginaux trouvent souvent refuge dans les bras d’enfants, qui de par leur absence de jugements moraux, leur incompréhension des enjeux du monde adulte, ou encore leur honnêteté, sont autant source de soutien affectif que de conseils étonnamment avisés – car presque irréfléchis, intuitifs. Dans le Frankenstein de James Whale, une petite fille, sans qu’elle ne soupçonne aucun danger, vient offrir une fleur à la créature monstrueuse que tous répugnent, mais qui l’intrigue plus qu’elle ne semble l’effrayer. Dans La Mascotte du régiment de John Ford, la toute jeune Shirley Temple s’avère être la seule amie d’un sergent solitaire, grand dadais un peu benêt (incarné par l’inimitable Victor MacLaglen) avec qui elle joue en attendant la guerre. Dans Le Kid de Charlie Chaplin, l’enfant recueilli par le vitrier stimule son instinct paternel, faisant de son éducation le nouvel objectif d’une vie solitaire et monotone. C’est aussi le cas dans la récente Palme d’Or Une Affaire de famille, où un groupe de marginaux recueille un enfant qui se révélera moteur d’espoir et de rapprochements entre eux.

Ces enfants redonnent donc du sens à la vie de laissés pour compte, qui entrevoient parfois la rédemption, ou bien d’adultes désabusés qui ont tout abandonné ou qui cherchent en vain des réponses qu’ils ne peuvent trouver. L’adulte fait de l’enfant un trésor fragile à protéger (Logan, Taxi Driver), ou un simple compagnon de route duquel apprendre à nouveau à vivre (L’Été de Kikujiro). Dans Hugo Cabret de Martin Scorsese, l’enfant, par la portée qu’une passion débordante peut avoir sur le moral d’un vieil homme, tire Méliès de son désespoir et empêche presque le cinéma tout entier d’être tué dans l’œuf. De l’éternel affrontement des générations, l’enfant sort souvent vainqueur. Parce que le cinéma a toujours cultivé cette vérité plus ou moins fantasmée de l’adulte aveuglé et désenchanté, face à l’enfant innocent et plein de vitalité.

L’enfance, frontière entre deux mondes

Cette dichotomie fut de nombreuses fois exploitée, notamment par Disney. Dans Mary Poppins, comme dans Peter Pan, l’enfance incarne l’ouverture d’un champ des possibles infini : les pouvoirs de Mary Poppins ou le pays imaginaire auxquels ne croient pas – ou plus – les parents, mais qui ne font aucun doute pour les enfants. Et à la fin, c’est la vision de ces derniers qui triomphe, ou du moins la possibilité que leur vision ne soit pas qu’une imagination naïve, mais une réalité oubliée. L’espoir d’un monde encore enchanté est donc possible, sans pour autant nier le fait qu’il soit peu probable, ou difficilement concevable une fois franchies les portes du monde adulte. Cette magie inexplicable, c’est « l’électricité » dont parle Billy Elliot, qui l’anime lorsqu’il danse et qui finalement réconcilie son père, son frère et sa professeure de danse, à défaut de régler les problèmes d’un pays tout entier secoué par les luttes ouvrières. Cette magie inexplicable, c’est celle qui émane des yeux du jeune Huw Morgan dans Qu’elle était verte ma vallée, et qui a elle seule permet à une famille de mineurs de tenir le coup, de supporter les échecs, les sacrifices, et d’entrevoir des joies brèves mais vitales. Là aussi, dans un contexte social difficile où le quotidien est rude, et où la vision optimiste de l’enfant semble capable de tout adoucir.

Seulement parfois, cette utopisme innocent ne suffit plus, et l’enfant est pris à parti. Il devient dès lors victime de la violence d’une réalité qu’il n’est pas encore prêt à affronter seul.

L’enfant, victime et sauveur de la folie des hommes

L’enfant représente l’avenir, le futur de l’humanité. Il peut potentiellement tout accomplir, devenir qui il veut. Il est encore un potentiel brut, un être en puissance, un morceau de marbre intact dans lequel toutes les statues sont encore envisageables. Il représente un matériau malléable et précieux, parce qu’il est le fondement du monde. C’est ce que Monstres & Cie semble vouloir nous dire, en fin de compte : toute société est à l’image du traitement que l’on réserve aux enfants, et de leur éducation. Faites-leur peur, élevez-les dans un environnement dangereux (comme c’est le cas au début du film), et vous ne cultiverez que la peur et le danger. Mais faites-les rire, amusez-les, chérissez-les, et vous entrouvrez la porte à un avenir plus gai et tolérant. De monstre le plus terrifiant, Sully devient le plus drôle et affectueux ; les pleurs laissent place aux éclats de rires, et la compagnie génère plus d’énergie que jamais. La clé est là : l’enfant est le reflet d’une société.

Prenons La Guerre des boutons d’Yves Robert ou Los Olvidados de Louis Buñuel. Dans ces deux films, les adultes sont quasiment absents : tout tourne autour d’une ou plusieurs bandes d’enfants. Et pourtant, il n’y a qu’à les regarder vivre, les écouter parler, pour ressentir toute la complexité sociale dans laquelle ils se trouvent. Les affrontements entre groupes d’amis comme pour rejouer des guerres qui appartiennent à l’histoire de leurs parents, le refus de l’autorité et le besoin de trouver des moyens de s’évader. Dans Les Enfants de la crise, la jeunesse fuit la misère physiquement, passagère clandestine de trains de marchandises qu’ils espèrent les mener vers un Eldorado chimérique. Dans Dodes’kaden d’Akira Kurosawa, c’est l’imagination qui permet aux enfants des bidonvilles de fuir la pauvreté, à l’image de ce jeune garçon déchirant qui mime le passage d’un train invisible dont il s’est lui-même fait le conducteur. Citons également Fanny et Alexandre, d’Ingmar Bergman, qui fait des enfants les marionnettes de l’hypocrisie des grandes personnes, que ce soit pour servir des intérêts familiaux ou religieux. Les deux personnages éponymes n’ont plus que l’imagination et leur vidéo-projecteur pour s’échapper, superposant leurs propres images à celles que leurs parents souhaitent leur imposer.

Mais s’échapper n’est pas toujours possible. Tarkovski, dans L’Enfance d’Ivan, met en scène les pérégrinations d’un enfant soldat perdu au milieu du champ de bataille. Fait éclaireur de l’armée russe après l’assassinat de ses parents par les nazis, il est jeté au milieu d’une guerre qui n’est certainement pas la sienne, mais dont il est la première victime, tel un rat de laboratoire tournant inexorablement dans sa cage. Et comment ne pas parler du Tombeau des lucioles, sommet de tristesse en la matière, qui dépeint la tragédie que vécurent les civils, et avant tout les plus jeunes, lors des bombardements au Japon.

Heureusement, le cinéma n’est pas la réalité, et permet aussi d’envisager des dénouements moins sombres. C’est en tout cas ce que l’on imagine à la fin de La Planète des singes : Suprématie, dernier volet d’une trilogie qui dissémine des réflexions similaires : face à la violence des combats entre hommes et singes, une jeune fille devient le lien entre les peuples que les armes ne faisaient qu’anéantir. Comme si une petite fille avait pu mettre fin à la guerre. Et pourtant… n’est-ce pas aussi ce que parvient à accomplir Nausicaä de la vallée du vent, mettant fin à l’extermination des bêtes sauvages par les coups de feu des armées humaines ? N’est-ce pas aussi ce à quoi parvient Kirikou, en délivrant du mal la sorcière Karaba et libérant le village de son joug ? N’est-ce pas, enfin, ce que permet le jeune Hogarth dans Le Géant de fer, faisant de son amitié avec un robot le remède aux maux de gouvernements embourbés dans la Guerre froide ?

Si ces histoires sont davantage des contes que des récits proprement « réalistes », leur morale n’est pas à négliger pour autant : c’est par un retour, non pas à l’enfance, mais à ce qu’elle symbolise, que la guerre pourra prendre fin : l’ouverture à l’autre, l’acceptation, la tolérance, l’absence de préjugés moraux et une vision optimiste, enchantée du monde. Le cinéma ne cesse de le répéter, de le montrer à travers tout un tas de déclinaisons. Si l’idée est belle, elle semble évidemment idéaliste et réservée aux rêveurs et autres utopistes. La réalité est plus froide, plus injuste, moins adaptée à la naïveté des enfants. Le cinéma n’est qu’une manière d’y croire encore un peu, ou d’imaginer qu’un monde sans guerre et sans violence est encore possible ; un monde où les enfants nous sauveraient du désespoir, nous relèveraient des échecs, et apporteraient de nouvelles couleurs à un horizon monochrome. Mais il n’y a qu’à revoir Le Garçon et le monde, film d’animation aussi sublime que terrible, pour synthétiser toutes les présentes réflexions : si l’enfant est un reflet hyperbolisant du monde des adultes, il est avant tout une victime par anticipation des choix de ces derniers, qui compromettent son avenir, détruisent son imaginaire et l’abandonnent à son sort dans une réalité dont ils sont les seuls responsables. Heureusement, le cinéma est là pour le rappeler – ou pour se donner bonne conscience…

Dark Crystal le temps de la résistance : de l’avenir, faisons table rase

Un été 1982 à Hollywood apportait il y a 37 ans un vent de créativité hors normes dans les scripts, les esprits et l’industrie hollywoodienne. Parmi les productions réinventant des genres ou créant des mondes dystopiques et fantastiques, l’une d’entre elle, Dark Crystal, de Jim Henson, gagnait l’estime certaine d’une belle communauté de fans l’érigeant au statut d’œuvre culte. Réalisée avec des maquettes, des marionnettes et un sens aigu de la minutie, elle fut le résultat de centaines d’heures de travail, de dix ans de préparation et d’un an et demi de tournage. Film solitaire perdu contre les grandes sagas de science-fiction, l’univers du créateur du Muppet Show s’est vu offert l’opportunité il y a trois ans de gagner en profondeur, avec la volonté de Netflix de développer une série. Un nouvel espoir certes, mais qu’en est-il de cette rencontre au sommet ?

Une production particulière : Netflix prend des cours

Si Netflix enrichit de plus en plus son catalogue avec des productions de qualité, de grands noms et quitte petit à petit la sphère de la série B, force est de constater que ces derniers mois avaient été plutôt chahutés pour les adaptations « à la grand N ». Un des derniers en date, le remake de Saint Seiya, dès la sortie de la bande-annonce provoquait une levée de boucliers méritée face aux choix autorisés pendant la phase de production. Un des personnages change de sexe, les héros combattent l’armée… Autant de surprises très peu au goût des fans gardiens du temple, un mauvais bourdonnement (bad buzz, you know) qui a eu de quoi également échauder les explorateurs.

La production la plus difficile de ma vie : Leterrier, Jin Henson

Louis Leterrier, à la réalisation, vient d’affirmer que Dark Crystal : le temps de la résistance était son projet le plus difficile. Après des super héros (Hulk), des films d’actions (Insaisissables) et des remakes remarqués (Le Choc des Titans), la remarque vaut son pesant d’or. Visuellement, elle prend tout son sens dès les premiers regards. Les choix de conserver l’esthétique des marionnettes, leur mobilité, sont déjà poignants. Mais le fait d’adopter les mêmes contraintes de découpage pour arriver à raconter cette histoire couronne le tout et reproduit les codes de l’œuvre originelle. Poupée de cire jouant à vivre comme nous tous, les personnages détonnent encore 37 ans plus tard, dans un univers toujours aussi anxiogène. Pour les premiers aficionados de 1982, à l’image de Taron Edgerton (la voix de Rian en VO), le nouveau héros, il paraît même évident que ces critères étaient l’alpha et l’omega d’une nouvelle production. Ajoutez à cela la mention très « John Carpenter » du titre, « Jim Menson’s The Dark Crystal » et vous rendez à César ce qui lui appartient, même si là il s’appelle Jim, ok.

Un préquel pour les gouverner tous

Le choix de raconter le préquel du film originel se comprend tout à fait quand on en connaît la chute finale, qui, sans dévoiler des éléments clés de l’intrigue, clôt l’histoire de Thra, cette planète foisonnante promise à un destin funeste. Le récit prend donc place bien en amont du film totem, et suit l’histoire de trois Gelfling, ces créatures humanoïdes, à cheval entre les elfes et les hobbits : Rian, Deet et Brea. Ils sont confrontés aus Skekses, ces condors maléfiques, toujours aussi cruels et outranciers, vivant d’orgies de nourriture, de cris et de verbiages. Le reste du bestiaire imaginé par Jim Henson est présent et permet très rapidement d’obtenir les points de repères nécessaires à un nouveau récit très efficace. Sur 10 épisodes, les enjeux sont posés dans un épisode pilote digne de ce nom : nos 3 héros doivent réussir à unifier les Gelfling contre leurs seigneurs, les Skekses, leur cachant leur odieuse supercherie : ces derniers survivent en puisant leur immortalité dans le cristal noir, ce qui provoque le dérèglement de tout l’écosystème de la planète. Épique, le récit gagne en profondeur en ajoutant à la confrontation binaire du film de 1982 des grilles de lecture, par un dispositif narratif posant aux yeux des Gelfling les Skekses comme une classe dirigeante éclairée. Les rebondissements la caractérisent tour à tour comme une noblesse digne de la révolution française, les orgiaques sénateurs de la fin de la république romaine et des pères noël indignes de régner sur une planète qu’ils ont prise en otage. Écolo, le discours résonne également bien avec les enjeux actuels au sein de notre société et nous nous prenons volontiers à tiquer devant la réplique de l’empereur des Skekses, cet usurpateur assumé, quand il affirme qu’il faut d’autant plus profiter d’une ressource sur le point de disparaître. Un fan de Trump.

Inventer et ressemeler

La frontière était ténue entre l’envie d’enrichir cet univers sans trop le dépoussiérer. Mais une des grandes réussites est de peupler cette planète qui sonnait creux à l’ouverture du film en 1982 : les peuples y étaient tout autant mourants que la planète. Dans la série, les Gelfling connaissent 7 tribus, très caractérisées, qui apportent à ce peuple une vraie histoire foisonnante, symbolisée par le personnage de la princesse Brea, vrai petit rat de bibliothèque. Et ceci justifie le ressort scénaristique de l’illusion : moins nombreux, les Skekses ont dû créer la légende de leur immortalité pour pouvoir régner. Visuellement, la planète Thra gagne des paysages complétant les territoires déjà explorés en 1982. Des montagnes, des grottes, un désert, qui à la mi-saison abrite une scène d’une poésie folle, où des créatures rejouent l’Histoire de leur peuple avec des marionnettes. Fantastique mise en abîme, le clin d’œil résume à lui seul le travail minutieux et passionné d’une troupe emballée par le projet. Les CGI sont tenus en laisse efficacement : ils sont par exemple utilisés pour animer les langues des Skekses ou effacer les marionnettistes sur le tournage. Autant de petites facilités réduisant les délais de production, mais sans effacer le plaisir de retourner dans son coffre à jouets.

2019 face à 1982 : la créativité en plein dans le bec

37 ans plus tard, il y une sorte de petit miracle à revoir produit presque à l’identique des images et une atmosphère qui, déjà, en 1982 avaient renversé le public dans une année cinéma pourtant très dense à Hollywood. Mais il y a peut-être autre chose. On peut commencer à regarder nos années numériques avec plus de recul, et de ce point de vue elles n’apparaissent plus comme celles d’excellents ressemeleurs. Les petites mains recréent, rendent hommage, singent et transforment les œuvres immémoriales du cinéma de genres, mais sans jamais ni le réinventer, ni créer de nouveaux univers. Dans ce sens, cette série Dark Crystal vient toucher du bec et des oreilles pointues ce qui devient pour nous une petite évidence. Loin de s’en plaindre, vivons heureux en attendant le prochain registre, la prochaine découverte scénaristique qui viendra reconstruire les anciens genres pour enfin mettre au monde autre chose que le found footage. Dark Crystal est l’œuvre de l’imaginaire, de la folie et de la féerie gardant tous ses suiveurs en enfance, le temps de scènes aussi fabuleuses que la toute dernière de l’épisode 1.

Allez hop, on y va, en route pour l’aventure.

Dark Crystal: le temps de la résistance, la bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=p-UMCSMcMVo

Fiche technique

Titre original : The Dark Crystal: Age of Resistance
Titre français : Dark Crystal : Le Temps de la résistance
Création : Jeffrey Addiss et Will Matthews, d’après les personnages créés par Jim Henson et Frank Oz
Réalisation : Louis Leterrier
Direction artistique : Phil Harvey, Patricia Johnson, Kevin Timon Hill, Chris Farmer
Décors : Richard Roberts
Photographie : Erik Wilson
Effets spéciaux : Jim Henson’s Creature Shop
Musique : Daniel Pemberton, Samuel Sim
Production : Lisa Henson, Halle Stanford
Sociétés de production : The Jim Henson Company, Netflix
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis, Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni
Langue originale : anglais
Genre : fantasy, aventure
Format : couleur – numérique (caméra RED Weapon 8K S35) – 16/9 – Dolby Digital 5.1
Durée : 60 minutes par épisode
Date de première diffusion : 30 août 2019 (Netflix)

Note des lecteurs4 Notes
4.5

Portrait de la Jeune Fille en Feu, de Céline Sciamma : Au bord du gouffre, les âmes s’étreignent enfin

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J’ai toujours été fascinée et bouleversée par les âmes en suspension. Ces êtres qui ne sont déjà plus vraiment là, mais dont la force des émotions les repousse brusquement vers le chemin de la terre en leur chuchotant que ressentir n’est pas la plus triste des faiblesses, mais la plus belle des maladresses. Il m’arrive justement de dire que je « rencontre » un film lorsque j’y retrouve ces êtres pour qui la mélancolie est un nom de famille. Par la même, je « rencontre » l’artiste qui les a mis sur pieds et leur a chuchoté inconsciemment de venir me chercher, de venir me sauver.

La capuche est tombée pour venir choir sur ses épaules, laissant entrevoir le chignon relâché qui la caractérisait. Tout chez elle était propice à l’observation la plus fine, à l’émotion inexplicable qu’ont le don de réveiller les êtres les plus secrets, que l’on penserait impénétrables. La falaise ne l’effrayait pas. Elle était au contraire cette enfant attirée par le danger et les frissons que lui seul peut procurer, cette enfant s’interrogeant sur la nature même de la mort et sa propension à mettre fin à la vie pour les raisons les plus étranges.

Elle, femme artiste se croyait libre de par son indépendance. Elle ne voyait pas que celle-ci était devenue solitude vaine et sans attache. Elle qui se dérobait minutieusement à toute forme de lien qui s’inscrirait dans le temps, a accosté sur l’îlot des désirs et des sentiments. Elle a appris à tremper son pinceau dans les couleurs nues de ses sentiments pour les laisser s’épanouir sur la toile en traçant les contours d’un portrait dont personne ne saurait jamais la clandestinité de l’énigme.

La collision de ces deux âmes s’effectua dans la douceur la plus complète comme dans la passion la plus ardente. Ce sont deux regards qui se plongent l’un dans l’autre, deux mains qui se tiennent avec la fermeté de la peur du lendemain et des chutes incontrôlées, c’est un baiser échangé sous le voile des apparences et des attentes inconsidérées. Au bord du gouffre, les âmes s’étreignent enfin. Elles sont plus étroitement serrées que les deux moitiés d’un ruban soigneusement noué, mais le tout dans une délicatesse sculpturale et apaisée. La fin de l’étreinte est déjà signée dans la temporalité physique, mais son immortalité, son éternité dans les effluves des souvenirs sera l’évidence qui nous marquera comme la plus belle des rencontres, nous détruira comme la plus grande des tragédies.

On nomme muse « l’inspiration poétique, souvent évoquée sous les traits d’une femme ». Céline Sciamma vit pour sa muse et le souvenir sublime dont elle revêt les traits. Elle seule sait aimer les femmes (personnages et actrices) à ce point, et nous transmettre cette passion avec tant de sincérité. « On écrit pour les autres » nous disait-elle, mais sait-elle seulement l’espoir et l’amour qu’elle a su réveiller chez une « enfant de 20 ans » qui passe son temps enfermée dans la cage dorée des fantômes de son passé et des regrets inavouables ?

Portrait de la Jeune Fille en Feu représente cette ode aux souvenirs que mon corps et mon esprit quémandaient dans la violence du silence. C’est un tableau aux couleurs pastel et éternelles, dont la toile s’enflamme sous les doigts à l’endroit de l’organe vital. C’est cette œuvre qui m’a fait suffoquer dans un premier temps, détruite dans un deuxième, et apaisée, enfin, dans un dernier… Ce sont des visages qui frôlent les nuques du dernier au revoir, ce sont les bouches qui se cherchent et des yeux qui refusent de se fermer pour ne laisser aucune image au néant, ce grand rien qui avale et dans lequel l’oubli est pièce maîtresse. C’est un destin voué à n’être plus que deux sans un, plus qu’un sans elle.

Dans ton cou je cherche une dernière fois ton parfum, ton goût et tes frissons de me savoir là. Sur la plage, je laisse le sable recouvrir doucement ces moments qui étaient nôtres sans toutefois jamais le laisser les y enterrer définitivement. Car, les stigmates de notre amour mon très cher vous, je les veux greffés sous ma peau, à l’abri des regards, au chaud de mes émotions. Les cendres de notre feu sont précieusement déposées dans la fiole de ma mélancolie magnifique et seule leur réminiscence me permet encore de continuer mon chemin sans vous. On nous apprend à ne pas nous retourner, pourtant, vous-même me l’avait demandé, et le secret est de savoir se retourner en laissant les larmes couler et le sourire percer. Le secret est de transformer la douleur du chagrin en raison de se lever le matin. Le secret est de laisser Eurydice devenir le souvenir qui persiste à hanter de façon magnifique le bord de la falaise. Car peu importe les vagues, tant que je sais que j’y ai un jour tenu ta main…

Interview Noémie Merlant et Adèle Haenel : « En tant que comédienne, en tant que femme, il y a beaucoup d’échos. »

Lors du Festival du Film Francophone d’Angoulême, Le MagDuCiné a eu la chance de rencontrer deux éclats de femmes dont la lueur étincelante brûle jusqu’au fond des yeux. Bien qu’ayant frôlé l’embrasement, nous avons pris le temps de retranscrire, avec une passion non dissimulée, cet entretien avec Noémie Merlant et Adèle Haenel, qui se partage l’affiche de cet objet rare qu’est Portrait de la Jeune Fille en feu, et qui rejoindra nos salles le 18 septembre

 

Entretien réalisé par Chris Valette et Gwennaëlle Masle

 

Dans le film, il paraît évident de dire que les corps ne font « que » se frôler, tandis qu’il s’opère une véritable fusion des âmes. En tant qu’actrice, comment appréhende-t-on cet équilibre entre les deux ?

Adèle Haenel : Je ne sais pas si je vais bien répondre à la question, mais je crois que c’est juste une question d’articulation au niveau du jeu. Enfin, là je parle pour moi et Noémie pourra aussi compléter avec son ressenti. Mais, il y a une forme de choc émotionnel de la rencontre et ce sentiment amoureux se déploie dans le temps. Du coup, par rapport à ça, se pose la question de « comment rencontre-t-on quelqu’un ? », « qu’est-ce que cela veut dire ? ». Et la plupart des comédies romantiques vont faire l’impasse sur ce truc là en disant « on tombe amoureux, c’est tout… » et on se demande alors « mais ça veut dire quoi de tomber amoureux de quelqu’un ? Quel type d’amour invente-t-on ?  ». C’est-à-dire que, dans chaque relation, dans chaque histoire d’amour, on invente l’amour finalement, presque en tant que sentiment… Ce n’est pas juste une fatalité, c’est quelque chose que l’on déploie. Et je pense que le film explore cela, donc j’ai essayé de construire un personnage dont le trajet serait un trajet de « réchauffement », ce qui implique des techniques de jeu un peu différentes. Au départ, on construit un personnage très retenu, froid, quasiment hiératique (pour cela, je me suis dit que c’était une phase un peu japonaise, avec cette idée des masques), puis on ramène, petit à petit, des fêlures, un rapport plus spontané à la pensée, des émotions plus intenses, etc… au fur et à mesure du film. Donc, comment ai-je abordé la chose en tant qu’actrice ? Je l’ai abordée en me demandant comment déployer une émotion dans le temps et je pense que cela passe par une forme de frustration et de ralenti au départ, pour ensuite monter en intensité. Et, au niveau du plaisir même du jeu, dans toutes les scènes dialoguées, il y avait quelque chose de quasiment sportif à essayer de surprendre l’autre dans une intention qui ne serait pas celle qu’on aurait immédiatement pensé avoir, et de voir comment l’autre réagit. C’est donc un mélange entre une structure plus globale et une façon individuelle d’aborder les scènes comme des matchs de boxe !

Noémie Merlant : Je reprends sur ce que tu dis à la fin, sur cette histoire d’amour qui est intense, mais malgré tout très sobre. On s’effleure et c’est justement jouer sur la frustration comme tu dis… Inventer cette histoire avec des rythmes différents qui se déploient, tandis que tout se base sur cette chose qui n’est pas consommée tout de suite justement. On joue sur la distorsion du temps. Et c’est ce qui est jouissif parce qu’elles deux jouent autant que nous, en tant qu’actrices, on joue aussi et on s’amuse avec tout ça.

Adèle Haenel : Oui ! Et aussi, vous dites que les corps ne font que s’effleurer, mais je crois que le film essaie également d’inventer un rapport différent, ou en tout cas d’explorer un érotisme qui lui serait particulier. On a souvent entendu (en interviews, etc…) qu’il n’y avait pas de sexe dans le film, alors que la question c’est juste « comment invente-t-on des images ? », « comment crée-t-on un érotisme qui n’est pas standardisé ? »…

Comment l’on suggère plutôt que l’on montre en fait ?

Noémie Merlant : Oui, voilà.

Adèle Haenel : Oui, en tout cas, on suggère, on invente… Et ce plaisir de l’imagination, ce plaisir presque farceur, presque ludique, de faire des choses qui seraient de « nouvelles images érotiques », ça fait partie de la sensualité du film.

Nous avons aussi une question par rapport à votre relation. Car, si ce sont deux personnages qui se frôlent, votre complicité à vous, en tant qu’êtres humains à part entière, a dû être assez impressionnante car ce sont des scènes qui demandent de donner énormément à l’autre…

Adèle Haenel : Je crois qu’en ça, je vois le moment du tournage comme un moment de vraie rencontre. C’est-à-dire qu’avec Noémie, on ne s’est jamais regardées dans les yeux en se disant, « tu sais, moi je suis comme ça, et comme ça… ». C’est juste qu’à un moment on se retrouve sur le plateau, dans l’action et qu’on découvre qui on est respectivement comme ça… Donc je dirais que ce n’est pas tant qu’on avait une complicité incroyable, on avait juste, je pense, beaucoup de respect. Ce n’est pas un mot très dynamique, mais il y avait quelque part une confiance mutuelle. Puis on vit quelque chose qui est vraiment un « jeu »…

Noémie Merlant : On était sur la même longueur d’onde par rapport au travail. Et justement le travail passait par une vraie concentration, un vrai don et en même temps, l’importance de s’amuser, d’oser s’emmener ailleurs, ou d’essayer du moins. Donc je pense que ça s’est fait assez simplement là-dessus…

Adèle Haenel : Oui et puis, en plus, le fait de se rencontrer comme ça, sur de l’improvisation, je trouve que c’est finalement une façon super juste de se rencontrer parce que ce n’est pas tant que l’on découvre l’autre, c’est aussi que l’on se découvre soi-même dans une nouvelle configuration, et du coup c’est exaltant ! Puisqu’on a une vision de soi-même assez dynamique et que, d’un coup, on est poussé à inventer parce que l’autre a « une forme » que l’on n’avait pas envisagée. C’est ça qui rend le truc exaltant, ce n’est pas juste la rencontre de l’autre, c’est aussi une version dynamique de soi.

Noémie, le film se base sur le point de vue de votre personnage (celui de Marianne) qui en dit d’ailleurs même le titre. Se prépare-t-on différemment à incarner un personnage dont l’histoire sera vue par ses yeux justement ?

Noémie Merlant : En fait, il y a eu une préparation un peu « technique », dans le sens où j’ai essayé de travailler le plus possible sur le peintre, sur ses gestes, sur son rythme, et surtout sur son regard. J’ai travaillé justement avec Hélène Delmaire (qui a réalisé les peintures du film) et ce qui m’a frappée, ce dont elle m’a parlé en premier, c’est le regard. La manière dont on regarde la personne qui est peinte. Elle a un regard qui traverse, qui transperce, et en même temps qui est complètement détaché, en distance… J’ai essayé de beaucoup travailler là-dessus mais après, on n’a pas eu de répétition. J’ai aussi justement beaucoup regardé le regard de Céline, la manière dont cette femme réalisatrice nous regarde, comment elle compose avec ses actrices, sa vision… Quand j’ai vu son regard intense, j’ai l’impression qu’elle avait beaucoup de réponses mais qu’elle allait en même temps chercher les réponses chez les autres ! Du coup, je me suis beaucoup inspirée de ça. Et j’ai créé le personnage au fur et à mesure de la rencontre. La rencontre avec Héloïse, la rencontre avec Adèle. Justement, comme tu le dis Adèle, souvent tu « m’envoyais une balle », et tu me l’envoyais à chaque fois d’une manière différente. Elle venait un peu me perturber justement dans le « côté Marianne » de cette peintre qui est très volontaire, très curieuse, qui se cherche et qui pense savoir qui elle est. Mais elle se rend compte avec Héloïse qu’elle ne le sait pas. Héloïse va beaucoup l’ébranler, et elle va se trouver en tant que femme, en tant qu’artiste grâce à elle. Et même moi, en tant que comédienne, en tant que femme, il y a beaucoup d’échos. Même sur mon jeu. Peut-être que j’ai un peu l’impression de tout savoir assez facilement et en fait, non ! C’est ça qui est bien, c’est ça qui est intéressant, c’est qu’on travaille avec d’autres personnes (Céline, Adèle…) et qu’on se rend compte qu’il faut aller plus dans la retenue par exemple… Je découvre d’autres choses en tant que comédienne et j’ai l’impression, petit à petit, d’avancer, de me rapprocher d’une « vérité »…

Puis, comme on le disait, non seulement vous jouez une artiste, mais vous-même en êtes une… Il y a cette idée, plus que « simplement jouer sa partition », de jouer un personnage qui lui-même crée à l’intérieur de l’œuvre, comme une forme de « double création »…

Noémie Merlant : Complétement, oui.

Adèle Haenel : Je voulais aussi rebondir sur un autre truc par rapport au personnage de Marianne. C’est un personnage que l’on peut considérer comme « chanceux » à l’origine. C’est-à-dire que, dans un monde où les femmes étaient quand même très rarement autorisées à vivre la vie qu’elle vivait (être célibataire, vivre de son art, etc…), elle, elle a la chance de l’être ! Sauf que, quelque part, comme elle a cette chance là, elle se sent quand même redevable de valider le système qui lui donne justement cette chance là… Ce qui veut dire qu’elle ne peut pas être dans une révolte pure face à un système patriarcal qui, pourtant, écrase majoritairement les femmes. Donc, cette position hybride, un peu transfuge, où elle est une femme tout en vivant une condition qui serait quasiment celle d’un peintre homme, à la fois, l’autorise à faire et à la fois l’aveugle puisqu’elle se sent obligée de protéger le système global et de ne pas l’attaquer directement vous voyez… Enfin, moi je trouve que c’est un chemin qui est complexe en tant que femme artiste par exemple. C’est difficile, il faut aussi admettre que le système qui nous permet de vivre est en même temps celui qui méprise absolument notre féminité, notre regard.

En fait, on a au départ l’impression qu’elle a une grande forme de liberté, puis l’on comprend vite que ses dessous révèlent en réalité une sorte de « cage dorée », un aspect très contraignant de cette liberté…

Adèle Haenel : Oui ! Oui, puis c’est aussi quelque part une façon de dompter… Enfin, ce n’est pas une façon de le dompter, c’est qu’il se trouve que le mode de vie de Marianne n’est pas une révolte. En tout cas, telle qu’elle arrive au début du film, elle n’a pas conscience de son oppression. C’est aussi une façon d’absorber la révolte possible des femmes. Et je trouve que dans le film, même si c’est juste abordé, moi j’ai tendance à politiser les choses parce que le film a vraiment un geste artistique… Mais ça ne le dissocie pas d’un contexte politique. Et je me dis qu’il y a quand même une grande partie des options pour les femmes qui sont abordées dans le film. Des options de révolte actives, pas passives, avec la position de Marianne comme je vous le disais, la position d’Héloïse, qui dit en quelque sorte : « Oui je contribue, mais je vous emmerde ! Vous ne saurez jamais qui est derrière le masque.», d’où ce côté hiératique au départ dont je vous parlais par rapport au jeu, ce qui était pour moi une façon de dire « je suis dans le système sans jamais que ma transcendance soit impliquée dans le système. Vous m’avez « chosifiée » ? Eh bien vous n’aurez jamais que l’objet, vous n’aurez pas la personne. », et puis, la troisième option, c’est carrément le suicide. C’est la version qu’on effleure en disant simplement que la sœur d’Héloïse s’est jetée du haut de la falaise alors qu’en fait c’est bien cette troisième option qui dit « Puisque ce monde veut de moi en tant qu’objet, et non de personne, et bien je le quitte… ».

 

Jardins du Mercure, 22 août 2019.