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« Le Salaire de la peine » : soigner la souffrance au travail

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La psychologue du travail et consultante Sylvaine Perragin publie chez Seuil un essai sur la souffrance au travail. Elle revient sur tout ce qui peut miner le travailleur moderne – manque de considération et de moyens, éthique remise en cause, injonctions contradictoires, burn-out… – et passe en revue quelques notions désormais consacrées qu’elle envisage sous leur angle le plus toxique – lean management, coaching, mobilité…

Il n’y a pas de situation archétypale ni de tableau unique. Le monde du travail renferme une pluralité de réalités qui coexistent sans s’exclure. Ici, vous avez un employé subalterne dont la société a été restructurée, le contraignant à une mobilité chronophage et le privant à la fois de la diversité des tâches qu’il affectionnait tant et des relations humaines nouées avec son patron, ses collègues ou quelques clients fidélisés. Là, vous faites la rencontre d’un cadre censé répondre aux doléances contradictoires de sa direction et des salariés qu’il dirige, incapable de déconnecter (y compris en période de vacances), surchargé de travail et conditionné par des objectifs chaque année revus à la hausse. Sylvaine Perragin revient, exemples à l’appui, sur une multitude de situations transformées en ambassadrices de la souffrance au travail. C’est limpide et franchement glaçant.

Psychopraticienne depuis vingt ans, l’essayiste a auparavant travaillé durant quinze années dans différentes entreprises. C’est de ce bagage théorique et pratique qu’elle puise de quoi rendre compte de l’état de désespoir et de souffrance de certains travailleurs. Le thème a longtemps été absent du débat public, jusqu’aux travaux de Christophe Dejours et de Marie-France Hirigoyen, mais surtout jusqu’aux vagues de suicides chez Renault, PSA, La Poste ou France Télécom. L’un des premiers écueils pointés par l’auteure concerne le traitement spécieux de cette souffrance professionnelle. Vous êtes sous pression ? On vous apprend à gérer votre stress. Vous êtes débordé ? On vous inscrit à une formation pour mieux organiser votre temps. Vous êtes fatigué ? Un coach vous apprend à vous ménager tout en restant productif. Car là est le maître-mot : productivité, donc rentabilité, peu importe le coût humain. Les glissements sémantiques de l’entreprise s’inscrivent dans le même cadre de pensée. Un « plan de sauvegarde de l’emploi » est un plan de licenciement collectif. La précarité se nomme désormais « flexibilité ». Une « optimisation de la gestion du personnel » débouche forcément sur des licenciements. L’employé doit être une « force de proposition », mais surtout ne pas trop s’écarter de la ligne officielle de l’entreprise…

Pendant que les services de ressources humaines, les coachs et les consultants pullulent, on continue d’enregistrer 30 000 burn-out par an, quelque trois millions de personnes en danger d’épuisement, 400 suicides dûs au stress professionnel, 4000 infarctus imputables au travail, etc. Combien d’entreprises paient des consultants rubis sur ongle pour ensuite ranger leurs rapports volumineux dans des placards fermés à double tour, prétextant un manque de moyens à allouer à l’organisation du travail tout en distribuant toujours plus de dividendes aux actionnaires ? Combien quittent des postes de cadre ou de manager pour faire du coaching, s’improvisant parfois psychologues et faisant finalement plus de mal que de bien ? Sylvaine Perragin se montre critique vis-à-vis de certaines pratiques pseudo-scientifiques ne faisant que cacher la souffrance derrière un paravent ludique – par exemple les lointains séminaires chèrement monnayés. Elle l’est tout autant quand elle démontre comment la responsabilité se dilue dans une hiérarchie ou pourquoi un employé peut être mal vu, c’est-à-dire considéré comme non corporate, lorsqu’il ose émettre une réserve ou une critique, fût-elle constructive.

Parfois, au-delà des pratiques héritées du toyotisme ou du taylorisme, c’est l’éthique du travail qui se voit mise en cause. C’est le cas lorsque les conditions de travail imposées par l’employeur empêchent ses salariés de réaliser correctement les tâches qui leur incombent. L’exemple de l’hôpital et du temps accordé aux patients est bien entendu emblématique – et cité par l’auteure. Le travail « un peu » bâclé ne gêne plus personne. L’essentiel est d’être rapide et rentable. La déconsidération ressentie par un travailleur, le déni de réalité des entreprises, le coworking, l’open space, les attaques contre le Code du Travail, les injonctions collectives, l’utilisation de l’informatique à des fins de contrôle et de surveillance, les évaluations subjectives : tout cela crée des drames humains dans le monde du travail. Malheureusement, ce ne sont pas les solutions « clé en main » des coachs qui pourront y apporter des réponses efficaces.

Le Salaire de la peine, Sylvaine Perragin
Seuil, avril 2019, 192 pages

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« Coyotes » (T01) : chasse sanglante

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Sean Lewis et Caitlin Yarsky s’associent pour créer Coyotes, un comics au sein duquel les femmes d’une ville-frontière du désert sont pourchassées par des loups-garous… Récit féministe, chronologie déstructurée, mise à mal des entreprises de l’armement, planches soignées : nombreux sont les atouts de ce premier volume.

Tout commence avec le transfert d’un policier, Frank, dans une ville-frontière du désert, appelée la Cité des filles perdues. Cette mutation d’abord inexpliquée est en fait une sanction : on apprendra plus tard qu’elle a été ordonnée à la suite de l’arrestation d’un chauffard employé par ADLIN, une entreprise active dans l’armement aussi puissante qu’opaque, participant à tous les conflits, ou presque, depuis la Première guerre mondiale. Ironiquement, Frank ne porte pas les animaux dans son cœur et peine même parfois à les distinguer. C’est pourtant lui qui aura la charge de seconder une équipe de femmes quand il s’agira de faire face à des loups-garous insatiables. Au risque d’ailleurs de perdre sa famille, qu’il voit de moins en moins, et qui lui reproche de plus en plus.

Après l’arrivée dans la Cité des filles perdues de ce policier puni pour son intégrité, le lecteur a droit à une première double page horrifique, mettant en scène un tas de cadavres déchiquetés. Voilà le nœud de l’intrigue, révélé par bribe : des « coyotes », sortes de loups-garous apparemment misogynes, attaquent et dévorent les femmes des environs. Une poche de résistance a toutefois investi la gare Victoria abandonnée, et c’est là que réside Red, une gamine de treize ans armée de katanas et mue par un sentiment de vengeance inexpiable. Sa sœur fut la victime des coyotes et sa meilleure amie Valeria, qu’elle méprisait auparavant, a perdu un œil en la sauvant de leurs griffes. La communauté de ces insoumises se trouve sous la coupe de la Duchesse, qui restera longtemps une figure mystérieuse et potentiellement duale.

Les thèmes abordés par Coyotes sont nombreux. Sean Lewis se contente d’en effleurer certains – la notion d’aide et d’empathie, la démission parentale avec Valeria, la vie sous menace « terroriste » via Red –, tandis que d’autres irriguent de part en part le récit, fait de multiples bonds temporels (que l’on distingue notamment par l’usage, ou non, de couleurs). On songe évidemment à la dénonciation du complexe militaro-industriel par le truchement d’ADLIN. Le chauffard responsable du transfert de Frank lui exhibe fièrement sa carte de visite après avoir commis un homicide involontaire. Les responsables d’ADLIN maintiennent en captivité un loup des temps anciens et se servent de sa peau pour créer des monstres à quatre pattes sanguinaires. Ils font des expériences sur des enfants et des prisonniers. La cupidité, l’opportunisme et l’inhumanité pourraient trôner au frontispice de leurs valeurs.

Il faut attendre la fin de ce volume pour rassembler toutes les pièces du puzzle narratif. Et avant de se dissiper (partiellement), le mystère s’épaissit en cours de lecture avec les étranges poupées de Glauqueville, les combattantes pionnières, les filles de Gaia, le passé trouble de la Duchesse, Seff le loup ancestral ou encore les expériences glaçantes du docteur Rothschild. Complexe dans sa narration, inventif dans ses intrigues, ce Coyotes premier du nom se caractérise aussi par des planches soignées et quelques références hypothétiques (l’ourson de Breaking Bad, les cous d’Amedeo Modigliani, une entreprise ADLIN rappelant à certains égards la Weyland-Yutani Corporation d’Alien, etc.).

Coyotes, Sean Lewis & Caitlin Starsky
HiComics, août 2019, 128 pages

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3.5

« Parlons géopolitique ! » : ce qui agite le monde

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Baptist Cornabas est essentiellement connu en tant que vidéaste amateur sur Youtube. Il y publie des vidéos didactiques sur sa chaîne intitulée Parlons Y-stoire. Il est aussi professeur et auteur. Son dernier ouvrage paraît aujourd’hui aux éditions Larousse et est consacré aux grands enjeux géopolitiques, qu’il vulgarise, simplifie quelque peu, mais surtout met en perspective avec une grande rigueur.

L’Algérie, Hong Kong, le Venezuela, le Yémen, la Libye, le Soudan, le conflit indo-pakistanais, le Groenland, la Macédoine… Aucun doute : Parlons géopolitique ! comporte quelques chapitres sur les « dossiers » les plus chauds du moment. On y trouve aussi des sujets – la Chine ou la Corée, par exemple – déjà largement commentés sur la chaîne Parlons Y-stoire, sur laquelle œuvre Baptist Cornabas. Avec le rôle de l’ONU, l’élargissement européen ou les BRICS, des thèmes plus classiques, grands coutumiers des catalogues géopolitiques, se voient également passés en revue.

Trente-trois chapitres en tout, une dizaine de pages en moyenne. Osons une sélection subjective.

1/ Le tube de l’été : Hong Kong
8 juin 2019. Une manifestation rassemble un million de personnes à Hong Kong selon les organisateurs, 240 000 « seulement » si l’on en croit la police. Une semaine plus tard, ce ne sont pas moins de deux millions de personnes qui défilent dans les rues, soit plus d’un Hongkongais sur quatre ! Sur les antennes de France Culture, ces événements sont commentés par le menu. Courrier international en a même récemment fait sa une. Tout ça en raison d’un nouveau texte législatif censé faciliter l’extradition de certains criminels vers la Chine continentale ? Baptist Cornabas revient aux racines du mouvement de contestation et explique que les habitants de cette région administrative spéciale (RAS) cherchent avant tout à préserver – et même à renforcer – leur autonomie vis-à-vis du voisin chinois. Et pour cause : la colonisation britannique, résultant de la guerre de l’Opium et du traité de Nankin, dura 156 ans et aboutit à des spécificités royalement ignorées à quelques encablures de là, telles que la liberté d’expression, de réunion ou de la presse. Non seulement Hong Kong fut déjà échaudée en 2014 lors du mouvement des parapluies (la Chine essayait alors de mettre en place un comité de sélection des candidats aux élections), mais la RAS redoubla de vigilance cette année, considérant qu’une nouvelle loi d’extradition, bien que cachée derrière le paravent du pragmatisme, pourrait avant tout servir à Pékin dans sa traque obstinée des opposants politiques. Baptist Cornabas conclut son chapitre en arguant qu’Hong Kong n’appartient finalement qu’à… Hong Kong. « Mais jusqu’à quand ? »

2/ Le serpent de mer : l’ONU
Mêmes constats, mêmes vœux. À peu de choses près, les analyses sur l’ONU se succèdent et se ressemblent. Baptist Cornabas a le mérite de rappeler dans quel cadre historique s’est inscrite l’Organisation des Nations unies, de l’appel à la paix de l’abbé de Saint-Pierre à la Conférence de Yalta, en passant par les Quatorze Points du président Wilson ou les défaillances de la Société des Nations (SDN). Sont (évidemment) pointés du doigt : le Conseil de sécurité et ses droits de véto, le mode de désignation extrêmement balisé (et opaque) du Secrétaire général de l’ONU, quelques scandales (dont les viols perpétrés par des Casques bleus ou les cadres corrompus du programme « Pétrole contre nourriture »), les nombreux échecs dans le maintien de la paix (Rwanda, ex-Yougoslavie), la préservation du patrimoine (Bâmiyân en Afghanistan, Palmyre en Syrie) ou la prévention et le contrôle des maladies (sida). Pourtant, en dépit de toutes ces faiblesses, parfois conceptuelles, Baptist Cornabas prend le parti, comme tant d’autres observateurs, de plaider en faveur de l’ONU, rappelant ses succès dans l’éradication des CFC (responsables de la destruction de la couche d’ozone), son rôle dans la promotion des droits de l’homme à travers de multiples Conventions ou encore ses réussites dans les programmes humanitaires (Yémen) ou de maintien/construction de la paix (Mali, Darfour). Pas de surprises donc, mais un travail honnête – et relativement convenu – de vulgarisation. Une remarque qui pourrait pareillement s’appliquer aux chapitres sur la candidature turque pour l’UE, sur les BRICS ou sur le conflit israélo-palestinien.

3/ L’invité surprise : Nauru
Baptist Cornabas évoque le « paradis détruit » de l’« île agréable ». Disputée par les puissances coloniales, longtemps sous influence britannique et australienne, Nauru devient une République indépendante en 1968. Dans les années 1970, l’île, qui doit pourtant tout importer, devient le deuxième pays le plus riche au monde, derrière l’Arabie saoudite ! Le PIB par habitant est alors de 50 000 dollars américains (plus de 200 000 euros d’aujourd’hui). À quoi est due cette incroyable réussite économique ? Aux excréments accumulés des oiseaux migrateurs, transformés en phosphate pétrifié – une ressource très convoitée, dont Nauru dispose en grande quantité (et qualité). Les recettes de l’exploitation minière permettent à l’île de se moderniser à marche forcée : station de télécommunication satellite, aéroport international, compagnie aérienne et maritime, téléphone pour tous, routes, supermarchés et… impôt zéro ! Le hic, passé dans le langage courant sous l’expression de « maladie hollandaise », c’est que Nauru ne diversifie pas son économie, si ce n’est par quelques paris immobiliers hasardeux et infructueux… Résultat : le pays sort exsangue de l’exploitation du phosphate, avec un chômage à 90% (!), un taux d’obésité à 46% (!) et un retour au statut de pays en développement (!). Pour glaner quelques ressources, le pays se met alors à monnayer ses votes aux assemblées générales de l’ONU et se mue en paradis fiscal pour les multinationales et les banques… Son écosystème a quant à lui été irrémédiablement endommagé, puisque la surface de l’île a été creusée à plus de 90% pour trouver du phosphate et que la forêt tropicale a été entièrement détruite.

4/ L’absent omniprésent : l’aspiration à la démocratie et à la prospérité
Inégalités sociales et territoriales dans les pays émergents, Hong Kong cherchant à préserver ses acquis démocratiques contre une Chine hégémonique, la Turquie échouant à satisfaire aux critères d’entrée européens, des manifestations pour l’alternance et la démocratie en Algérie, un Soudan aux mains d’un dictateur et où l’inflation et le manque de biens de première nécessité mettent à mal les populations, une Syrie plongée dans le chaos parce que des terroristes y sévissent et que Bachar el-Assad s’accroche obstinément au pouvoir… Ce qui transparaît des écrits de Baptist Cornabas, c’est que la géopolitique est avant tout une affaire de droits de l’homme, de démocratie et de conditions de vie. Ils sous-tendent la majorité des sujets abordés dans cet ouvrage. Au Moyen-Orient, en Érythrée, au Venezuela, dans l’opposition entre les modèles nord-coréen et sud-coréen, il ressort à chaque fois que des dispositions lacunaires dans l’un ou plusieurs de ces domaines peuvent être l’étincelle qui met à feu un pays. Ces questions auraient peut-être mérité à elles seules un chapitre transversal. À défaut, Baptist Cornabas expose leur rôle moteur dans plusieurs des dossiers les plus médiatisés du moment.

Parlons géopolitique !, Baptist Cornabas
Larousse, août 2019, 352 pages

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Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris

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Primé à Angoulême en 2019, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est le premier livre d’Emil Ferris, premier volume magnifique d’un récit qui nous entraîne dans l’imaginaire d’une jeune fille américaine des années 60, entre enquête, passion pour la culture et description sociale.

Chicago, 1968. La jeune Karen Reyes, 10 ans, s’imagine en loup-garou. D’ailleurs, autour d’elle, elle ne voit quasiment que des monstres. Sa meilleure amie est un vampire, et son frère bien-aimé est un dragon.

« Sans les monstres, la vie serait bien fadasse »

Que l’on ne s’y trompe pas, il y a deux sortes de monstres dans ce livre.
D’un côté, il y a les personnages qui sont représentés avec une apparence monstrueuse, mais qui n’en sont pas moins d’une grande humanité. Les monstres ici font alors penser à ceux de Tim Burton ou Guillermo Del Toro. La monstruosité est l’extériorisation des fêlures humaines, des failles et des faiblesses de chacun. A travers cette monstruosité apparente, il est facile de voir l’humanité des personnages et la tendresse du regard jeté sur eux. L’exemple est frappant avec le personnage pourtant secondaire mais marquant de Franklin, jeune Noir au visage couturé de cicatrices et représenté comme une sorte de créature de Frankenstein, mais à travers lequel Karen voit « une belle, une éclatante sphère de lumière ».
Ces monstres n’existent, bien entendu, que dans le regard de Karen. Mais tout cet album magnifique et émouvant n’est basé que sur l’imaginaire d’une petite fille de dix ans, amatrice de films et de magazines d’horreur. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une plongée dans l’imaginaire de la demoiselle. Le livre se présente comme une sorte de carnet de croquis formant un journal intime dessiné dans lequel Karen expose sa vision du monde et des humains autour d’elle. Cette subjectivité, qui constitue le seul point de vue sur le monde, peut dérouter. Elle se présente dans les dessins, mais aussi dans la narration, qui a l’air de ne pas être organisée. Cette apparence est trompeuse : le récit de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est parfaitement structuré. Il reproduit avec talent le cheminement des pensées, des peurs, des émotions et des obsessions de la fillette.
Et, du coup, le livre embrasse toutes les préoccupations d’une gamine de 10 ans vivant dans un quartier populaire d’un Chicago de 1968. Elle parle, en priorité, de sa famille bien entendu. De sa maman malade, de son père disparu, et surtout de son frère Deeze (D.Z., diminutif de Diego Zapata, en hommage d’un côté au peintre Diego Rivera, d’un autre au révolutionnaire Emiliano Zapata). Un grand frère protecteur mais parfois violent, tendre et séducteur, et constamment sous la menace d’un départ prochain au Vietnam. Un personnage complexe et attachant, comme beaucoup de ceux que côtoie Karen.
Car c’est toute une humanité qui est présentée ici. Il y a les habitants de l’immeuble, comme le marionnettiste ayant un œil de verre, ou la voisine du dessus, dont le mari est en prison et qui fait du chantage à Deeze pour obtenir des faveurs sexuelles. Et surtout, il y a Anka.
Anka, c’est la seule voisine à se soucier de Karen. Tous les matins, elle lui donne un goûter au moment où la jeune fille part à l’école. Oui, mais voilà : Anka est retrouvée morte, et la thèse du suicide est évoquée. Karen, qui y croit peu, va revêtir l’équipement du détective privé et mener une enquête avec le veuf d’Anka. C’est en écoutant des enregistrements qu’elle va découvrir la vie de sa voisine, et connaître l’existence d’autres monstres.

Il y a donc deux catégories de « monstres » dans ce livre. Il y a ceux qui sont physiquement « particuliers », uniques, mais dont Karen se sent proche (c’est une autre famille). Et il y a ceux qui ont l’air d’être des humains normaux, mais qui sont monstrueux par leur comportement. Et plus nous allons avancer dans la lecture du livre, plus nous serons confrontés à cette seconde catégorie, dans laquelle se placent les camarades qui humilient Karen (et l’agressent même), les auteurs de l’assassinat de Martin Luther King ou encore les nazis. Car même si l’histoire est passée à travers le filtre de l’imaginaire de la jeune Karen, nous nous retrouvons plus d’une fois face au Mal, celui qui détruit des individus, qui sépare des familles, qui tue des personnes, qui fait du mal aux enfants ou qui s’attaque à des communautés. De fait, bien des scènes du livre seraient insupportables si la narratrice ne se transcrivait pas à travers le biais de son imagination fertile.
Et c’est bien là une des plus grandes réussites de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres : Emil Ferris parvient à créer un monde à la fois réaliste et transcendé par l’art. Pour cela, l’auteur convoque aussi bien l’esthétique des films fantastiques américains des années 50 (ceux de Jack Arnold par exemple) que celle des tableaux que Karen va voir dans les musées et dans lesquels elle se plonge littéralement, faisant vivre les personnages. Ces esthétiques se combinent sans jamais faire perdre l’unité du livre, mais en lui donnant une teinte particulière, une impression visuelle unique. Comme dans tous les grands livres, ouvrir Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, c’est plonger dans un monde unique, tenu par la vision d’une grande artiste. Le résultat est à la fois beau, passionnant et émouvant.
Mais si l’histoire s’intéresse en grande partie au cercle proche de Karen, le livre dresse aussi un portrait sensible de l’Amérique de son temps. Une Amérique de la fin des années 60, avec ses hippies, les quartiers populaires des grandes villes qui s’enflamment rapidement, etc. Elle décrit magnifiquement bien l’ambiance qui régnait alors, la grande tristesse puis la révolte qui se sont abattues sur la communauté noire après l’assassinat de Martin Luther King, le brassage de population, etc.
Primé à Angoulême en 2019, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un livre remarquable, un roman graphique qui prend la forme d’un carnet de croquis ou d’un journal intime dessiné au stylo et qui nous permet de plonger dans l’imaginaire foisonnant d’une petite fille fan de monstres et découvrant que ceux-ci existent réellement. C’est tout simplement beau.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris
Monsieur Toussaint Louverture, août 2018, 416 pages

Morveuse : Rebecca Rosen traite du mal-être chronique

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Pour aborder des sujets tout sauf enthousiasmants, Rebecca Rosen prend le risque de flirter avec le mauvais goût (choix de couleurs et des situations de tendresse filiale détournées méchamment). Ça passe ou ça casse !

Si, au début, on peut qualifier Julia de morveuse parce qu’elle est encore bien jeune, on réalise que cette façon de la désigner correspond ensuite, par extension, à ce qui la caractérise : elle a constamment le nez écorché à force de démangeaisons. Peut-être un signe indiquant qu’elle a mal vécu son passage à l’adolescence.

Telle mère, telle fille

Julia grandit en tête-à-tête avec sa mère (père absent, voire inconnu), dans une ambiance assez cafardeuse, car sa mère traîne une dépression chronique. Physiquement vieillie avant l’âge (des kilos en trop, un peu voûtée), n’hésitant pas à se droguer, visage éternellement marqué par la fatigue (un peu bouffi), elle se sent abandonnée quand Julia part s’installer à Bruxelles pour ses études. Mais le vrai choc pour Julia sera d’apprendre que sa mère a choisi un peu plus tard, la mort médicalement assistée (le suicide médical, autorisé en Belgique). Se sentant inutile et inintéressante, sa mère lui a juste légué un peu d’argent, sans imaginer que Julia aurait besoin de rentrées supplémentaires pour cause de redoublement d’une année.

L’art comme révélateur

Cette BD pas bien épaisse (80 pages non numérotées), divisée en quatre chapitres à la chronologie éclatée, montre qu’on n’échappe pas à ses origines (ce qu’on peut appeler du déterminisme social), car Julia traîne inévitablement un passif important, conséquence de ses années de confrontation avec sa mère. Artiste en herbe, tout cela ressort dans ses œuvres et dans son subconscient. Dans des rêveries (cauchemars, fantasmes), elle superpose les figures de son professeur de dessin et l’exécuteur testamentaire (l’exécuteur, un terme on ne peut plus révélateur ici), le juriste lui ayant expliqué la fin de sa mère (dont elle reçoit les cendres dans une urne). Surtout, Julia utilise une technique personnelle de dessin (façon carte à gratter, pour laquelle elle utilise un objet bien particulier en forme de petit crochet), qui lui permet de réaliser une série d’œuvres toutes dans le même style (son prof lui reproche de ne pas chercher à évoluer), où elle détourne de façon très noire (dessins en noir et blanc), des situations de tendresse maternelle. De ces dessins (pleine page et même quatre doubles) qui ponctuent l’album, on hésite sur deux des derniers, à observer un effort pour positiver.

Influences

Outre le fait qu’elle hérite du physique assez peu gracieux (féminité peu marquée, un visage dont on cherche vainement l’attractivité, une allure qui virera rapidement vers un aspect naturellement avachi), Julia se révèle assez influençable. Si elle avait facilement le dessus avec sa mère, c’est loin d’être le cas à Bruxelles où une copine l’entraîne aisément à un concert où la dessinatrice fait très bien sentir l’abrutissement par le bruit (2 planches particulièrement moches). On se souvient alors de ce que Rebecca Rosen annonce sur la page de garde « Ce livre est dédié aux Liliths, et à toutes celles qui s’enflamment. » On est donc ici dans une réflexion très féminine qui montre ce qui peut arriver à toutes celles qui agissent ou réagissent au coup de cœur.

Esthétique du malaise

En moins de deux, Julia se retrouve dans un groupe de femmes revendicatrices. Sollicitée par ces femmes avec qui elle cohabite dans un squatt, Julia perd un peu les pédales et tout s’entrechoque dans sa tête. La dessinatrice (et scénariste) rend cela de façon personnelle, avec un dessin dont le trait bien net évite l’accumulation de détails (les décors sont assez limités), mais plutôt une recherche dans la forme. Le tout est mis en valeur par ses choix de couleurs. A ce titre, on peut dire que l’illustration de couverture est à la fois réussie et révélatrice du contenu de l’album. Le dessin, soigné, montre sa capacité à faire sentir beaucoup de points rapidement : un air désabusé accentué par la clope au bec, les yeux (fenêtres de l’âme) cachés par le titre (pas franchement exaltant, d’où cette façon de se cacher derrière), et une belle architecture au-dessus à la place du cerveau (une silhouette, probablement celle de la mère, faisant signe sur un échafaudage), pour signaler l’envie de bien faire et un potentiel gâchés par tout ce qui encombre la tête de Julia. L’ensemble ne manque pas d’attirer l’attention par des couleurs vives qui construisent une esthétique paradoxale.

Si la BD se lit assez rapidement, elle crée un sentiment de malaise certainement voulu. Le groupe activiste auquel Julia s’intègre lui apporte, au moins en théorie, des raisons de se battre et donc un regain d’énergie. Malheureusement, après tout ce qu’elle a vécu et qu’elle traîne encore dans son inconscient, on peut dire qu’elle n’est pas prête. Encore une fois, elle subit.

Conclusion

Un album original, du genre coup de poing. On ne le lit pas spécialement par plaisir, même si le style sort vraiment de l’ordinaire. Pour son premier récit BD, Rebecca Rosen ne recherche absolument pas la facilité. Une BD d’abord publiée en anglais chez Conudrum Press (2018), qui a certainement fait son effet pour lui valoir cette sortie en français chez L’Employé du mois, un éditeur peu connu qui croit au potentiel de la dessinatrice.

Morveuse, Rebecca Rosen
L’Employé du mois, 80 pages, septembre 2019

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La Chasse sauvage du roi Stakh, film gothique soviétique

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Sorti à la fin des années 70, La Chasse sauvage du roi Stakh vient combler un vide dans le cinéma soviétique, celui du thriller jouant sur la frontière du fantastique. Sa réalisation sait procurer ces frissons que l’on ressent face à l’étrangeté, au bizarre.

Dès le début, le film lorgne du côté du fantastique gothique en reprenant une situation classique du genre : celle du voyageur surpris par la tempête et qui se réfugie dans un manoir isolé. Le monsieur est le Comte Beloretski, un ethnologue de la capitale (Saint Pétersbourg à l’époque où se déroule La Chasse sauvage du roi Stakh) venu étudier les contes et légendes de la campagne biélorusse. Bien entendu, le manoir est inquiétant : dépourvu de meuble, il est la propriété d’une jeune femme, Nadejda Yanovskaya, qui apparaît dès le début comme affaiblie et maladive. Ses habits noirs font même ressortir son extrême pâleur et font d’elle, quasiment, un cadavre ambulant. Son absence d’expression renforce encore cette impression.
D’ailleurs, la frontière entre la vie et la mort semble floue ici. Bien des personnages sont plus morts que vivants, et tout le monde semble porter le deuil. Même la campagne, constamment nimbée de brume, paraît figée, et les cadavres sont à moitié plantés dans le sol, comme s’ils poussaient de la terre.
Tout cela rend logique l’avertissement reçu par Beloretski à la fin du film :

« Allez vers ceux qui sont en vie, ceux qui ont faim et qui rient ».

Toute vie a quitté les personnages. Certains en accusent la maison elle-même, qui aurait « absorbé la vie » de ses habitants.
Et il y a cette cavalcade de la mort. La famille de Nadejda est victime, depuis des siècles, d’une malédiction : elle est poursuivie par une armée fantôme chevauchant à travers la plaine. Les morts violentes et mystérieuses se succèdent dans une lande marécageuse digne du Chien des Baskerville (que l’on pourrait éventuellement citer comme référence au film). Au loin passent d’énigmatiques et inquiétants chevaux montés par des formes indistinctes…

La grande force de La Chasse sauvage du roi Stakh vient d’une réalisation qui sait implanter une atmosphère inquiétante où tout devient possible. Les décors, qu’ils soient naturels ou non, sont très bien exploités. Se promenant dans le château, le protagoniste est témoin de visions étranges : Nadejda ensevelie sous des plumes blanches, un escalier qui descend dans l’eau, un spectacle macabre de marionnettes… Certaines images font penser à l’onirisme cauchemardesque d’un Lynch qui aurait fait un film pour la Hammer.
La bande son a un grand rôle aussi dans l’instauration d’une atmosphère. Bruits de cavalcades, récitations qui ressemblent à des incantations, musique angoissante… Rien n’est laissé au hasard.
Un autre détail a son importance : ce n’est que dans les ultimes secondes du film que nous savons à quelle période se déroule l’action. L’aspect intemporel renforce le côté légendaire de l’histoire. Et lorsque l’on connaît enfin la date, c’est pour se rendre compte qu’elle est hautement symbolique. Symbole du passage d’une époque à l’autre, d’une ère à l’autre. L’action se situe entre deux époques, comme il se situe entre deux mondes, entre la réalité et la légende.
Si le rythme peut paraître lent, l’ensemble donne un film énigmatique et surprenant, une œuvre qui propose un nouvel aperçu du cinéma soviétique. Une curiosité, mais aussi un bon film fantastique.

Synopsis : surpris par une tempête, un universitaire se réfugie dans une maison perdue au milieu des marécages de la plaine biélorusse. Là, il découvre un univers étrange et inquiétant.

La Chasse sauvage du roi Stakh : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=gyNfsUFsELw

La Chasse sauvage du roi Stakh : fiche technique

Titre original : Дикая охота короля Стаха (Dikaya okhota korolya Stakha)
Réalisateur : Valeri Roubintchik
Scénario : Valeri Roubintchik, Vladimir Korotkevitch
Interprètes : Boris Plotnikov (Andréï Beloretski), Elena Dimitrova (Nadejda Yanoskaya)
Photographie : Tatiana Loguinova
Musique : Evguenii Glebov
Société de production : Belarusfilm
Société de distribution : International Film Exchange
Durée : 105 minutes / 124 minutes (version longue)
Genre : fantastique
URSS – 1980

Interview : Céline Sciamma « Ils ne savent pas voler, elles, elles savent. »

À l’occasion du Festival du Film Francophone d’Angoulême, Le MagduCiné a rencontré la cinéaste française Céline Sciamma, l’occasion de parler d’amour, de souvenirs, de femmes, de cinéma et donc de son dernier chef d’oeuvre qui sort le 18 septembre, Portrait de la jeune fille en feu.

Jardins du Mercure, 22 août 2019.

On sent l’évolution de votre cinéma, Naissance des pieuvres, Bande de filles, Tomboy c’étaient des films sur l’adolescence, l’enfance, la construction de soi dans une époque vraiment contemporaine, là vous passez à l’âge adulte dans une époque différente, ancienne. Qu’est-ce que ça dit de vous et de votre évolution en tant que réalisatrice ?

Il y avait vraiment le désir de faire un film avec justement des personnages qui auraient 30 ans et donc des actrices professionnelles, parce que c’est ça la vraie différence, et de parler d’un amour vécu, de dédier un film même à la question d’une histoire d’amour. Une histoire d’amour adulte, vécue, dialoguée, et c’est vraiment ça pour moi qui démarque le film des précédents plus que le fait qu’il soit situé dans une autre époque ou du film dit en costume parce que sinon je n’ai pas trouvé que ce soit un travail si différent que ça. Les enjeux de nouveauté c’est vraiment, mise à part des nouvelles collaborations, des enjeux d’écriture qui étaient plutôt nouveaux avec un film plus dialogué, une double temporalité dans le film et puis l’intimité de personnages adultes, oui ça c’était le quai sur lequel le bateau du film naviguait.

C’est un choix qu’on trouve magnifique mais pourquoi avoir remplacé le carton titre traditionnel par la prononciation du titre de la part du personnage de Marianne ?

De toute façon, l’idée n’a jamais été un carton titre traditionnel. Normalement, il était écrit qu’elle s’avançait vers le tableau, qu’elle disait « Retournez le », qu’elle retournait le tableau, et derrière il y avait une petite étiquette qui était le titre du film. Donc dès le départ j’avais envie d’intégrer le titre à l’histoire et puis il y avait cette idée de retour qui parcourt le film même si je ne veux pas divulgâcher. Et puis en fait, une semaine avant le tournage de cette séquence qui est intervenue vraiment à la fin du tournage, quasiment dans les derniers jours, j’ai eu cette envie qu’elle le dise. J’essaie de faire confiance à mes excitations, c’est d’ailleurs plutôt le conseil que j’essaie de donner à des jeunes scénaristes ou réalisateurs.rices, c’est de faire confiance aussi à ça, à ce qui vous emballe un peu. Cette idée je la trouvais nouvelle et déjà ça, c’est une bonne sensation. Je l’ai même mis dans la bande annonce.

Il y a la notion d’éternité qui traverse le film. Comment on dirige les actrices pour leur faire comprendre que chaque geste, chaque phrase doit sonner éternellement ? Qu’est ce qu’on dit à ses actrices pour qu’elles arrivent à sortir ça, bien qu’on doute pas de leur talent mais la direction d’actrices est aussi essentielle.

C’est vrai que dans le cinéma, quand on fait des films, il y a ce sentiment de pur présent, d’être soumis beaucoup à la météo au sens large, effectivement la vraie météo mais aussi l’humeur, l’atmosphère, la fatigue, c’est très très matériel le cinéma. C’est du collectif donc c’est soumis à beaucoup d’aléas et en même temps, il y a ce rapport à l’éternité, c’est à dire à quelque chose qui a un moment, qui va rester. C’est une tension dont on a conscience, c’est pas une tension que j’agite dans la collaboration avec les actrices, c’est pas une pression que je mets, celle de ce qui va rester. Le film parle de ce qu’il reste mais c’est plus d’une éternité vivante c’est à dire qu’est-ce qu’on va en faire. Et ça, ça peut avoir plusieurs visages dans le temps et je crois que les films peuvent avoir ces plusieurs visages, on compte beaucoup là-dessus parce qu’on n’est pas toujours entendues ou comprises sur le moment. En tout cas, c’est pas une tension du jeu pour moi, c’est plus une tension de l’écriture, de la cohérence du projet. On cherche et donc même si on a des idées très précises de ce que l’on cherche, ça reste très vivant sur le moment.

On est dans des architectures de pensées, comment deux architectures de pensées se rencontrent et finissent par créer une langue et c’est la langue du film.

Rien qu’après le premier visionnage, il y a des phrases qu’on connaissait déjà par cœur, c’est quand même très rare surtout que c’est un langage assez soutenu…

C’était le plaisir d’écrire des dialogues et pour ça, le vouvoiement, qu’on soit dans une langue du passé même si finalement elle est assez peu ornementale, assez peu littéraire, elle ne surjoue pas ça, c’est quand même une langue qui reste assez droite. Il y a peu de séduction dans la langue c’est plus de la séduction dans l’échange et j’avais vraiment à cœur de les mettre au centre d’un échange intellectuel où il n’y aurait pas de domination de l’une par l’autre et donc une forme de surprise possible permanente. Je crois que c’est ce qu’il va se passer pour le spectateur et ce sont ces conditions-là aussi qui font qu’il y a une empreinte du dialogue parce que c’est un vrai dialogue, ça se répond, on n’est pas dans de la punchline. On est dans des architectures de pensées, comment deux architectures de pensées se rencontrent et finissent par créer une langue et c’est la langue du film ; finalement le spectateur se met de plus en plus à parler la langue du film. Quand je dis la langue du film ce sont les dialogues, mais c’est aussi le montage, le rythme, les échos, les rituels parce que c’est un film qui se passe quasiment dans une seule pièce, on revisite des situations et une montée en puissance du rapport entre les deux personnages qui, j’espère, est impactant. Le film est vraiment conçu comme une expérience et il a la volonté de regarder ses personnages comme des sujets, toujours, jamais comme des objets et aussi de créer un spectateur actif. Puis on partage l’expérience de femmes, c’est extrêmement rare aussi et c’est la rareté de ça qui peut être bouleversante parce qu’à la fois on est comblées et puis on réalise aussi ce qui nous manque, ce qui nous a manqué. Le film est vraiment conçu aussi pour combler des images manquantes, des sensations manquantes qui sont nôtres.

Par rapport au mythe d’Eurydice, le film a été construit pour l’illustrer ou c’est l’inverse et vous avez ajouté le mythe au film ensuite ?  Le passage qu’Adèle lit, ce n’est pas vous qui l’avez écrit, c’est le mythe original ? 

C’est l’une des traductions d’Ovide, c’est le mythe d’Orphée, j’aime que vous disiez le mythe d’Eurydice parce que de fait, c’est son point de vue mais non non c’est vraiment le texte d’Ovide. Le mythe est venu très tardivement dans l’écriture, c’est même la dernière chose que j’ai conçue et qui, d’un coup, est devenue un peu transversale mais c’était ma dernière passe d’écriture sur le film et c’est sans doute d’ailleurs pour ça que j’ai pensé qu’il était achevé dans sa forme scénaristique. Parce que le mythe permettait de créer la fusion, la contagion entre les deux temporalités du film : la chronique d’un amour au présent qui naît, et puis le souvenir d’un amour. La contagion, le fantôme, tout ça s’est appuyé sur le mythe, ça permettait de boucler, de trouver la fin du film.

Un autre motif très important dans le film, c’est celui du regard. Qu’est-ce que ça représente pour vous parce que c’est à la fois partie intégrante du film et partie intégrante de la façon dont le spectateur voit le film ? C’est aussi la base du récit et de cette relation.

C’est un film sur le regard au sens où l’enjeu dramaturgique c’est de regarder quelqu’un d’autre, l’enjeu scénaristique c’est le regard. La tension du pitch c’est même « vous allez devoir regarder et peindre quelqu’un en secret » ensuite ça devient officiel et donc ça devient un enjeu amoureux. Aimer c’est regarder et être regardé et puis c’est l’enjeu d’une politique du regard. Le film est un manifeste du female gaze et il interroge notre regard à nous spectateurs et aussi notre culture du regard. Tous mes films sont un peu l’histoire de quelqu’un qui regarde, mes personnages principaux sont toujours des observatrices et en plus il y a le regard de Noémie Merlant qui est une qualité, un talent. Il y a mon regard bien sûr aussi et celui de ma cheffe opératrice Claire Mathon. Quand à Cannes, j’ai été distinguée, c’est surtout ça dont j’avais envie de parler, cette ronde de regards, ce relais très joueur, très méta par moments où on ne savait plus qui regardait qui. Noémie regardait Adèle, Noémie me regardait la regardant, elle pouvait s’appuyer sur mes regards comme des indications de ce que c’est que de regarder une actrice, un modèle. On s’est beaucoup amusées avec ça aussi et fait confiance.

Nos amours perdus sont la condition de nos futurs amours, de nos futures curiosités

L’autre motif, on en parlait tout à l’heure, c’est les souvenirs, la sensation d’éternité parce que le film dure même après sa fin. La page 28 c’est purement du souvenir et quel rapport vous avez avec le fait même de se souvenir ? Des amours passés, de ce qu’on a vécu.

De mettre le souvenir dans une question de dynamique et c’est vrai que la fiction s’autorise ça. Le film raconte une ambition, une politique de l’amour, du souvenir, de l’empreinte. En disant que les amours achevés sont des amours vécus donc des amours reçus donc dans la place que ça fait, dans l’empreinte qu’il y a. Dans l’absence il y a de l’empreinte et cette absence, elle va se remplir d’autres choses, nos amours perdus sont la condition de nos futurs amours, de nos futures curiosités. C’est l’idée que dans le cœur qui se brise, il y a un cœur qui s’ouvre. C’est un poème de de Mary Oliver que je vous conseille vivement de lire et qui dit ça et je trouve que ça parle bien du film. Un cœur qui s’ouvre pour le reste du monde.

Ce qui est très intéressant aussi et très fort c’est que dès le départ, on sait qu’elles ne finiront pas ensemble mais ça demeure une rencontre éternelle qui est délimitée dans le temps. Même si elle n’est pas délimitée dans le souvenir que ça représente. 

Exactement. C’est l’idée d’un amour qui émancipe, c’est l’idée de Titanic en fait. Je le dis pas comme une anecdote mais c’est le film d’amour qui a fait le plus d’entrées dans l’histoire du cinéma, et donc c’est cette philosophie là aussi qui touchait les gens. L’idée que cet amour positionné dans le temps, dans un huis clos, un bateau comme une île, il va émanciper cette femme. C’était je crois le truc très très singulier du film déjà à l’époque. Même si évidemment il y a la tragédie et qu’on est tous à discuter s’il y avait suffisamment de place sur cette porte, l’émancipation elle est individuelle. En tout cas pour moi c’était quelque chose qui comptait.

Quand vous avez reçu votre Prix du scénario à Cannes, bon c’était quand même un scandale que vous n’ayez pas eu plus (rires), vous avez dit que vous ne vouliez plus écrire mais enfin pourquoi ? (rires)

J’ai dit que je mettais fin à ma carrière de scénariste plutôt comme une boutade, en fait c’est plutôt à ma carrière de co-scénariste. J’ai évidemment envie d’écrire toute ma vie mais c’est vrai que ça fait un certain temps que je n’ai pas écrit pour les autres et je ne compte pas le refaire. J’ai mis 5 ans entre mes deux films, c’était 5 ans où j’ai aussi travaillé pour les autres et c’était passionnant. Mais j’ai toujours très envie d’écrire oui oui, attendez en plus là on m’a donné confiance (rires), je vais pas m’arrêter là.

Ce qui est fou aussi c’est l’unité qui se dégage du film. Quand on a vu le film à Cannes, c’était clairement la Palme d’or partagée entre vous 3. On voyait pas la chose autrement, même s’il n’y avait eu que l’interprétation, on se serait dit mais et Céline Sciamma, et réciproquement. C’est fou d’avoir créé une unité pareille. 

Tant mieux, c’est en tout cas totalement comme ça qu’on l’a vécu. Je crois que de toute façon les films transmettent aussi la façon dont ils ont été pensés, faits, vécus. Le plaisir qu’on a pris à les faire, l’épanouissement qu’il y a dans les collaborations, c’est l’avantage de vieillir, on est toujours plus au cœur des autres, prêts à accueillir, recevoir, collaborer toujours plus fort. Et le film est assez exemplaire de ça.

Il y a une question qu’on n’a pas pu poser à Noémie et Adèle mais la scène du baiser est un moment clé du film, presque charnière de deux tons assez différents. Est-ce que quand vous avez pensé l’histoire du film, le noyau central était cette scène ? On sent clairement un avant /après dans le film, y-a-t-il eu ces deux phases aussi dans votre écriture ?

En tout cas, c’est une scène de baiser qui intervient très tardivement, on est à 1h20 du film. C’est complètement pensé comme une tension et puis finalement c’est vrai qu’après le film cavale. C’est un point de bascule ensuite dans le rythme où il y a quelque chose d’implacable et puis aussi un vide qui se fait. Même au son, on est dans une espèce de silence d’un coup. Il y avait la volonté de créer une écoute, qu’il y ait une très grande tension. Donc oui je pense que c’est un point de bascule dans le film, aussi parce que c’est un point de bascule spectaculaire, il y a cette scène avec le feu, les chants, le chœur des femmes qui les accompagne dans ce mouvement. Rien ne sera plus jamais comme avant ensuite. Le film bascule dans une radicalité du temps.

Et puis ce n’est pas que ce moment central, c’est l’enchaînement de ces scènes là. Les bras, le feu… 

C’est vrai que c’était conçu, pensé, dès le départ. Ça a toujours été à l’écriture ce point là, c’est pas une chose qui s’écrivait au montage, il y a vraiment l’envie sur cette scène de faire cet effet. En plus c’était étrange parce que globalement le film s’est vraiment conçu comme une chose qui en devient une autre et la scène de baiser c’est la seule qui n’est pas comme ça, qui existe dans la tension d’une colure, qui est dédiée à ça. C’est vrai qu’elle est très différente. En plus il y a un travail au son, quand elle entre dans la caverne, on est dans les souffles, on a fait battre un cœur dans cette caverne qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’un engloutissement.

Il y a aussi un autre thème dont on parle pas beaucoup, c’est le destin parce qu’il me semble que les paroles du cœur de femmes ça signifie « Je ne peux pas fuir », c’est ça ? 

Alors oui mais c’est un pluriel, c’est ils normalement. C’est pas « je ne peux pas fuir » c’est « ils ne savent pas voler ». Ça parle des ils, c’est elles qui chantent. Elles, elles savent voler. S’envoler. Donc oui le lien avec la scène de drogue ensuite, l’évocation des sorcières, c’est une forme d’élévation et puis cette idée d’un envol symbolique ou même sensuel. Je ne donne pas toutes les clés sur ces paroles mais je vois que tout le monde traduit ça, tous les soirs en débat il y a la ou le latiniste dans la salle qui dit c’est « je ne peux pas m’enfuir », c’est comme ça que les gens l’entendent.

Entretien réalisé par Gwennaëlle Masle et Chris Valette.

Portrait de la jeune fille en feu : sortie le 18 septembre.

 

L’Étrange Festival 2019 : au programme Shadow, un film somptueux, et l’horreur avec Monos et Vivarium

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L’Étrange Festival 2019 s’impose toujours plus par sa diversité des genres et des points de vue avec au programme un film d’art martiaux historique avec Shadow, un drame intense sur les enfants terroristes en Amérique du Sud pour Monos et un film d’horreur en pleine banlieue américaine avec Vivarium.

Shadow, Zhang Yimou, 2018 : en compétition internationale

Réalisateur des cultes Hero et Le secret des poignards volants, Zhang Yimou reste dans la continuité de son cinéma avec cette fresque historique aux allures shakespeariennes qui s’impose par son récit trouble et complexe. Par moments peut-être même trop tant le film a tendance à se disperser et multiplier les rebondissements à une vitesse presque ridicule. Notamment dans un dernier tiers un peu trop envahissant dans son exubérance.

Shadow est souvent caractérisé par un too much propre au cinéma asiatique mais dans ses élans de tragédie il a tendance à aller trop loin sans vraiment avoir le temps de s’intéresser aux enjeux dramatiques de tous ses personnages. Sa tension finit donc par tomber un peu à l’eau car on voit toujours où celui-ci veut en venir. Néanmoins de par son intensité et son refus du manichéisme, il arrive à brosser quelques beaux portraits de personnages et s’impose par sa dextérité esthétique. Shadow est sublime, sa photographie monochrome capte à merveille les mouvements lors d’impressionnantes chorégraphies de combats tout comme elle donne des allures fantasmagoriques aux environnements à travers ses sublimes jeux d’ombres et de lumières. Zhang Yimou à tendance à imposer des scènes d’actions invraisemblables mais toujours divertissantes même s’il berce son film dans un faux rythme déstabilisant. Soit il en fait trop, soit pas assez ce qui fait que Shadow ne semble jamais trouver le bon dosage ce qui en fait une œuvre particulièrement imparfaite mais par moments assez grandiose.

Monos, Alejandro Landes, 2019 : en compétition internationale

Avec son sujet compliqué et sensible, Alejandro Landes aurait très facilement pu tomber dans un récit moralisateur ou bien trop embourbé dans le pathos. Heureusement, en misant sur l’abstraction, il signe un récit initiatique troublant avec Monos qui nous place habilement au même niveau que ses protagonistes.

Comme eux, on est perdu dans ce conflit qui reste en toile de fond manipulé par ce que l’on voit et ce qu’on nous dit jusqu’à l’aliénation. Lorsque le film montre l’impact de cette violence sur une jeunesse insouciante, il touche du doigt une saisissante tragédie. On s’attache à ces jeunes tout comme on réprime la violence qui les entoure et les pousse à la folie dans un scénario par moments trop éclaté qui finit par tourner en rond. En jouant la carte de l’abstraction jusqu’au bout, Monos en devient aussi courageux que bien trop froid, empêchant le récit de dépasser le simple exercice de style. Le casting est parfait tout comme la somptueuse réalisation d’Alejandro Landes mais Monos s’embourbe dans ses longueurs et finit par se perdre dans la jungle dans sa deuxième partie stérile et bien trop longue. Monos aurait fait un audacieux et brillant court métrage, mais à force de s’étirer il perd de son impact et nous laisse avec un sentiment plutôt mitigé.

Vivarium, Lorcan Finnegan, 2019 : en compétition internationale

Tenu par deux acteurs talentueux, Imogen Poots et Jesse Eisenberg à l’alchimie évidente, Vivarium est un film d’horreur étonnant et déstabilisant qui hante tel un cauchemar inévitable. Partant d’un concept astucieux, Lorcan Finnegan use habilement de stéréotypes attendus pour raconter une histoire insidieuse sur l’Amérique et l’institution familiale.

Véritable métaphore sur la place de la famille dans une Amérique avilissante et érigée sur des préceptes archaïques, Vivarium est le genre de film à vous soigner de l’envie d’être parent tant la tâche est présentée comme une prison dont on ne s’échappe pas et qui auto-alimente une société carnassière. On travaille, on mange, on dort, on se reproduit dans un cycle infini qui ne mène qu’à la mort et qui enchaîne les générations. De ce constat simple mais terrifiant, Lorcan Finnegan signe un film intelligent et sans concession qui impose un univers factice et oppressant avec une dextérité impressionnante. Son utilisation des parallélismes et des lignes de fuite montre un sens aigu de la mise en scène qui évite les effets trop tapageurs pour une efficacité constante. Vivarium arrive pourtant à imposer un microcosme dont on ne saisit jamais vraiment les rouages mais qui arrive à donner une imagerie assez forte qui marque la rétine. Finnegan éloigne consciencieusement toute explication pour conserver le glauque de son mystère même si parfois il n’évite pas une narration prévisible. Néanmoins, il parvient de partir de stéréotypes et de codes datés pour au final raconter une histoire originale et inventive qui souffle un joli vent de fraîcheur. Surtout que Lorcan Finnegan offre enfin un rôle à la mesure du talent d’Imogen Poots tant elle tient le film sur ses épaules et livre une performance bluffante. Un très beau tour de force.

Et voilà c’est terminé pour le deuxième jour de l’Étrange Festival, Shadow repassera au Forum des Images le 8 septembre à 16h30 tandis que Monos sera de retour le 9 septembre à 17h et Vivarium le 12 septembre à 16h30. 

L’Étrange Festival 2019 : Une ouverture prestigieuse pour ce 25e anniversaire

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Pour son 25e anniversaire l’Étrange Festival, qui se déroule du 4 au 15 septembre au Forum des Images, s’entoure d’une de ses programmations les plus riches et ambitieuses offrant moult premières françaises ainsi que pas moins de 25 cartes blanches laissées à des invités de renom. Ici le focus sera mis sur une compétition internationale alléchante qui démarre avec Nekrotonic, une invasion démoniaque totalement barrée et Bliss, une œuvre sur l’errance psycho-trash d’une artiste en quête d’inspiration.

Cette année L’Étrange Festival s’ouvre de la plus belle des manières en rendant un touchant hommage à Rosto, un artiste visionnaire qui nous a malheureusement quittés en mars dernier, et en s’offrant même la présence d’une Monica Bellucci radieuse qui vient présenter son nouveau film en ouverture. Elle qui sera encore là le vendredi 6 septembre pour présenter avec Gaspar Noé un nouveau montage du culte Irréversible. De quoi se lancer dans la programmation du festival de la meilleure manière qui soit.

Reruns, Rosto, 2018 :

Tout commence avec Reruns, le dernier film de Rosto. Un saisissant court métrage qui conclut la Thee Wreckers Tetralogy, une série de court métrages basés sur le groupe musical de l’artiste, et prend l’allure d’un rêve aussi fascinant que morbide où se mêle une étonnante réflexion sur la mort. Rosto ne se sachant pas malade lors de sa création, l’ensemble prend étrangement la forme d’une œuvre testamentaire où l’artiste confronte ses peurs dans un ensemble où s’entremêlent ses souvenirs comme un témoin impuissant de sa vie qui se déroule devant ses yeux. Le tout est surtout mis en scène de manière formidable par des explorations techniques proches de ce que l’on voit habituellement dans les clips, qui imposent une forme éclatée et virtuose qui transpire d’idées plus originales les unes que les autres. Un voyage de l’esprit poétique, somptueux et sombre.

Nekrotonic, Kiah Roache-Turner, 2019 :

Premier film de la compétition internationale, Nekrotonic est un délire XXL à base de démons et d’applications de téléphones qui servent de moyens de possessions. Se retrouve mêlé à tout ça un chasseur de démons amateur et un peu crétin qui pourrait bien être l’Élu capable d’empêcher les démons d’anéantir le monde. Tout un programme pour film qui jongle entre la dérision volontaire et la stupidité imprévue, ce qui en fait un spectacle étonnamment divertissant.

Avec son ton volontairement décalé, Nekrotonic arrive à offrir quelques jolies tranches d’humour, surtout quand cela est emmené par une Monica Bellucci en roue libre et qui régale de par sa dérision. On ne peut finalement rien prendre au sérieux avec ce scénario qui n’arrive jamais à expliquer ou poser correctement son univers et aligne les séquences les plus invraisemblables les unes que les autres. Aucune règle ne semble animer le film de Kiah Roache-Turner qui part donc un peu trop dans un chaos excessif et vite éreintant. Certaines longueurs s’accumulent et on se retrouve face à un récit très classique qui ne surprendra guère les amateurs du cinéma bis et plus précisément des séries Z qui tâchent. C’est ce qu’est totalement Nekrotonic, qui ne dépassera jamais cela surtout avec sa production plutôt cheap et une réalisation tout ce qu’il y a de plus sommaire. De quoi rire un bon coup entre potes devant ce gentil nanar mais ce ne sera pas non plus le ténor en son genre.

Bliss, Joe Begos, 2019 :

Alors qu’elle est en pleine impasse créative, Dezzy va s’enfoncer dans les méandres de la nuit et du Bliss, une nouvelle drogue, pour retrouver son inspiration, et elle se précipitera dans une descente aux enfers destructrice. Très inspiré des films psychédéliques des années 70, Bliss est une expérience sensorielle audacieuse mais aussi un film qui ne parvient pas à s’extirper de ses codes.

Combien de films ont utilisé l’acte de création comme moyen de destruction de l’artiste ? Beaucoup trop, et ici Bliss ne parvient jamais à sortir des sentiers battus même s’il tente désespérément un virage plus fantastique dans sa deuxième partie. Le film perd finalement peu à peu en intérêt alors qu’il plonge dans la virée sanguinolente à la lisière du film de vampires, là où sa première demi-heure plus épurée et onirique offraient pourtant des explorations visuelles plus intéressantes notamment dans ses atours d’un érotisme électrisant. Malheureusement Joe Begos ne tient pas vraiment sa barque et son film glisse doucement vers l’inconséquence avant de s’y engouffrer totalement dans un final attendu. Reste que Bliss est superbement shooté avec sa photographie granuleuse permise par le sublime 16mm transporté par une mise en scène ingénieuse dans ses trouvailles esthétiques. Une somptueuse coquille qui sonne malheureusement un peu vide.

Nekrotonic et Bliss seront respectivement rediffusés le 11 septembre à 22h et le 14 septembre à 22h15 au Forum des Images et tandis que ce premier article touche à sa fin, l’Étrange Festival ne fait que commencer et nous continuerons à vous fournir nos avis sur le plus de films possibles présents dans cette sélection.

Corée, mon amour : les chefs-d’œuvre du cinéma coréen contemporain

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Retour sur un cinéma qui a entamé sa nouvelle vague depuis la fin des années quatre-vingt-dix et coup de projecteur sur les meilleurs films coréens de cette période.

Il aura fallu une palme d’or à Cannes cette année avec Parasite de Bong Joon-Ho pour que le cinéma coréen parvienne enfin à percer, pour notre plus grand plaisir, sur les écrans français.

Si Parasite n’est pas le meilleur film de Bong Joon-Ho, ni même le meilleur film présenté à Cannes au vu du génial Once upon a time in Hollywood de Tarantino (reparti bredouille alors qu’il aurait dû rafler tous les prix), il reste l’un des cinq meilleurs films de l’année et surtout l’opus qui aura permis au cinéma coréen de réussir au niveau mondial.

Depuis, le sympathique mélange de polar et de thriller Le Gangster, le Flic et l’Assassin démontre maintenant l’intérêt de nos distributeurs pour ce cinéma coréen qui, s’il est bien connu par les cinéphiles pour être l’un des meilleurs du moment, ne faisait que très rarement l’objet de sorties en salles jusqu’ici.

Un nouveau souffle

La nouvelle vague coréenne a commencé avec les premiers films de Park Chan-Wook, Kim Jee-Woon et Bong Joon-Ho pour ne citer qu’eux. Ayant ingéré et digéré ce qui c’était fait de mieux aux États-Unis et dans le reste du monde en matière de cinéma, ces auteurs ont su se démarquer de leurs influences en ayant un style propre et une approche inventive du médium.

J’ai rencontré le Diable (Kim Jee-woon 2010) :

Synopsis : Un agent secret coréen se lance aux trousses d’un tueur en série détraqué et va le filer pour se venger du meurtre de sa fiancé et l’empêcher de commettre de nouveaux méfaits en allant de plus en plus loin dans la torture.

Rare film coréen de ces dernières années à avoir eu les honneurs d’une sortie mondiale, le thriller de Kim Jee-Woon va au bout de son concept avec une énergie et une violence rarement vues sur un écran.

Dans l’étude de personnage, le moins qu’on puisse dire est que Kim ne fait pas dans la demi-mesure, si son tueur est complètement barré et ultra violent, le jeu auquel va se livrer l’agent à ses trousses va rapprocher le chasseur de sa proie jusqu’à brouiller les pistes à la façon d’un William Friedkin. Un film sous haute tension qui prend tous les codes du thriller pour les pousser encore plus loin.

Le film impressionne au niveau mondial et Arnold Schwarzenneger décide de confier les rênes de son grand retour au septième art, après sa période politique, au réalisateur coréen, le temps d’une évasion américaine de ce dernier (The last stand).

Mademoiselle (Park Chan-Wook 2016) :

Synopsis : Corée du Sud, sous la domination japonaise des années 30. Sook-Hee est engagée comme servante d’une riche japonaise, dame Hideko, laquelle vit recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Sook-Hee obéit aux ordres du comte Fujiwara, lequel en a après la fortune de dame Hideko.

Si Park Chan Wook a déjà quelques péloches bien timbrées au compteur (Old Boy, Thirst…), le réalisateur joue avec son spectateur lui faisant croire un temps à un drame en costume proche de l’univers littéraire des Liaisons dangereuses de Laclos, pour verser sur la fin dans une noirceur et un parfum d’interdit que Le marquis de Sade lui-même n’aurait pas renié. Des influences romanesques fiévreuses pour l’un des plus grands films de ces dernières années et le meilleur de son auteur.

https://www.youtube.com/watch?v=40E5pL73yvM

Memories of murder (Bong Joon-Ho 2003) :

Synopsis : En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d’autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n’a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d’actes commis par un serial killer grandit de jour en jour. Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande. Devant l’absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute…

Comme ses frères d’armes, Bong aime prendre un genre rabattu pour le mélanger aux autres. Son polar n’est donc pas qu’un simple polar, mais fait comme Kurosawa avant lui dans Entre le ciel et l’enfer et mêle drame et humour noir avec brio. Le meilleur thriller depuis Seven de David Fincher.

A taxi driver (Jang Hun 2017) :

Synopsis : En 1980, un journaliste allemand travaille au Japon pour une chaîne de télévision allemande. Au mois de mai de la même année a lieu, en Corée du Sud, le soulèvement de Gwangju. Ce mouvement, principalement étudiant et syndical, s’oppose à la dictature de Chun Doo-hwan, mise en place après l’assassinat de Park Chung-hee. Il décide alors de se rendre dans le pays. Il prend un taxi de Séoul à Gwangju et filme tout ce qu’il voit. Son retour jusqu’à Séoul sera éminemment compliqué puisqu’il leur faut échapper à la surveillance aérienne. De retour au Japon, il envoie son film en Allemagne.

Les œuvres qui tentent de raconter l’histoire d’une répression militaire sont souvent glaçantes mais, en privilégiant l’axe historique et militaire, s’avèrent aussi très distantes.

En choisissant l’histoire d’un reporter et surtout du chauffeur de taxi qui va le conduire sur les lieux, le réalisateur Jang Hun fait mouche sur tous les plans. L’histoire nous saute au yeux et nous prend aux tripes après une longue, mais très sympathique introduction, où l’on découvre ledit chauffeur, veuf élevant sa fille en faisant le taxi dans les rues de Séoul, loin du conflit naissant entre les universitaires réclamant la démocratisation du pays et les militaires prêts à contrer le mouvement et à l’étouffer pour que le feu ne prenne pas dans tout le pays.

Song Kang-Ho nous fait pressentir un bon mélange de comédie et de drame avec sa gouaille habituelle mais quand l’horreur éclate, l’acteur (qui refait des merveilles dans Parasite) parvient à toucher les glandes lacrymales sans tomber pour autant dans le mélo. La mise en scène est splendide comme souvent dans les bandes coréennes de ces dernières années et l’histoire passionnante. Comment un tel film peut être passé aussi discrètement dans le PAM (Paysage Audivisuel Mondial – si ça existe pas, maintenant c’est fait :-)), est un mystère !

https://www.youtube.com/watch?v=WZsT9QOh2HU

A bittersweet life (Kim Jee-Woon 2005) :

Synopsis : Un chef de gang suspecte sa petite amie d’avoir une liaison avec un homme. Il la fait suivre et ordonne de la tuer si elle est surprise accompagnée.

Kim Jee-Woon étant l’un des pionniers de la nouvelle vague coréenne, on pourrait citer la quasi totalité de son œuvre, mais avec son génial thriller J’ai rencontré le diable, A bittersweet life est certainement l’opus à voir si l’on veut se familiariser avec l’univers du Monsieur.

Kim mélange avec brio et maestria les influences passant de Scorsese à De Palma et Tarantino mais arrive à garder un style bien à lui.

Il nous embarque dans ce qui semble être une romance dramatique pour bifurquer sur un thriller d’action sur fond de vengeance. Les scènes sont incroyablement maîtrisées et déconstruisent habilement toute tentative d’anticipation. Kim nous surprend de scène en scène et fait monter violence et tension jusqu’à un final épique.

Une nouvelle vague qui continue de monter

A l’heure où le cinéma américain ne fait que se recycler et où le cinéma français continue de creuser sa tombe, le cinéma coréen, lui, brille de mille feux.

On aurait pu citer aussi The Age of shadows de Kim Jee-woon racontant l’histoire de l’occupation japonaise à la façon d’une fresque scorsesienne et qui n’aura pas connu de sortie française ; ou The Host de Bong Joon-Ho, mélange barré de film de monstre et de chronique familiale entre humour et drame ou Thirst le film de vampire de Park Chan-Wook…

La liste serait trop longue tant ce cinéma est riche et ressemble à un coureur à l’ouverture des jeux olympiques qui refuserait de poser la flamme. Vingt ans maintenant que les Sud-Coréens sont les meilleurs représentants de l’originalité, de l’efficacité et du jusqu’au-boutisme de films souvent passionnants. Espérons que nous aurons droit à de plus en plus de sorties coréennes en France et que leur originalité et leur efficacité dureront longtemps.

Fête de famille, ensemble et pourtant si loin

Fête de famille est un film aussi tendre que problématique, constamment en mouvement, il montre la famille comme on a peu l’habitude de la voir dans le cinéma français. Emmanuelle Bercot y est immense.

Quand la scène d’ouverture nous fait entrer dans ce jardin et cette propriété familiale, il faut dire qu’on ne s’attend pas tout de suite à ça, convaincu d’assister à une nouvelle comédie familiale quelque peu classique où la diversité des personnalités crée le comique de situation. Le film de Cédric Kahn va très vite changer son fusil d’épaule, érigeant pourtant chacun de ses personnages en archétype avec le frère un peu à l’ouest, l’autre qui a bien réussi et a de l’argent et la soeur totalement en décalage avec toute cette vie. La surprise semble loin. Pourtant, lorsque l’on rentre dans ces névroses familiales, c’est justement à partir de cela que tout l’intérêt du film va se libérer. Constamment en mouvement pour mieux capter les allées et venues des personnages, des rancœurs, des sentiments, la caméra ne s’arrête jamais, et le spectateur non plus, comme pour mieux saisir l’urgence avec laquelle les caractères se croisent et le feu qui irradie chacun.

Dans la manière dont il creuse l’intérieur des personnages, Kahn passionne davantage qu’il propose quelque chose d’original. Déjà parce que ce n’est pas foncièrement comique malgré les rires des spectateurs qui semblent passer à côté de la moitié du propos, mais aussi parce que c’est rare de parvenir à toucher la vérité d’aussi près avec un personnage aussi complexe que celui joué par Emmanuelle Bercot. Pourtant, cette réalité semble autant lui échapper par moments qu’il réussit à la saisir à d’autres, le film donne à penser que la psychologie de ses personnages le dépasse presque. Maladroit parfois, bancal, la première impression laissée par le film est celle d’une indécision.

La démarche est foncièrement intéressante car au delà du film de famille, le propos est très vite tourné vers ailleurs. C’est dans le personnage de la sœur qu’il aura très vite tout l’intérêt. La manière dont le réalisateur exploite la passion émotionnelle débordante de Claire est au début très convaincante car on y sent la sincérité, l’envie de rendre hommage à ces différences jamais comprises et puis très vite, le film s’y emmêle un peu. À l’image de la société finalement où bien trop souvent, c’est avec des mots comme « folle », « hystérique », « dérangée » qu’on définiera les personnes qui ressentent trop. Cédrick Kahn offre deux récits, deux visions de cette instabilité provoquée par les autres membres de la famille. Si par moments, on sent que les passages sont obligés car ils donnent à voir clairement une réalité sociétale dans la manière dont les gens voient et vivent ces états là sans les connaître, parfois, c’est à se demander si ce n’est pas seulement que le sujet n’est pas maîtrisé par son auteur. Une chose est sûre, Emmanuelle Bercot y trouve un rôle taillé pour elle avec lequel elle grandit le film durant toute sa durée. Il faut dire que le trio de femmes épate, Catherine Deneuve et Luàna Bajrami, dont le début de carrière est assez incroyable, y sont également d’une grande justesse. La tendresse de cette relation mère/fille entre Deneuve et Bercot transpire autant la sincérité que la relation réelle qui lie les deux femmes.

Fête de famille regorge de choses intéressantes en matière de cinéma et de psychologie mais restera ce film duquel on sort plein de doutes sur l’intention, le propos.

Fête de famille : Bande Annonce

Fête de famille : Fiche Technique

Réalisation : Cédric Kahn
Scénario : Cédric Kahn, Fanny Burdino et Samuel Doux
Interpètes : Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot, Vincent Macaigne, Cédric Kahn, Laetitia Colombani, Luàna Bajrami
Photographie : Yves Cape
Montage : Yann Dedet
Décors : Guillaume Deviercy
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon et Aude Cathelin
Sociétés de production : Les Films du Worso, co-produit avec France 2 Cinéma et Tropdebonheur Productions
Société de distribution : Le Pacte
Genre : comédie dramatique
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 4 septembre 2019

Enfance Au Cinéma : Morse, le miroir du fantastique

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L’enfance au cinéma est souvent un catalyseur de thèmes universels allant de l’innocence jusqu’à la violence du monde. Avec leur petite tête blonde, les enfants lèvent les yeux au ciel et observent avec candeur le monde dans lequel ils essayent de s’intégrer. Un monde créé, modelé, articulé ou détruit par un univers adulte qui n’échappe jamais à ses travers.

Le cinéma est une porte ouverte à toutes les imaginations et à toutes les permissions : l’enfance est un sujet qui a toujours fasciné ou façonné l’art cinématographique car cette période de la vie parle de l’essence même de ce qui nous construit et révèle par son angélisme cabossé, les répercussions des dérives humaines. Parfois réceptacles et premières victimes de l’âme humaine (Mysterious Skin ou A Beautiful Day pour les questions de pédophilie ; L’enfance d’Ivan, Le Tombeau des Lucioles ou Requiem pour un massacre pour les conséquences de la guerre ; Faute d’Amour ou Jusqu’à la garde pour l’absence et les violences parentales…), l’enfance a toujours su éveiller la conscience collective par le biais du 7ème art et toujours eu la possibilité de gratter une surface parfois bien sombre.

A défaut d’être naturaliste et de représenter la jeunesse dans ce qu’elle a de plus véridique et de plus documentariste – si l’on peut dire -, le cinéma de genre a souvent été un échappatoire et un miroir métaphorique aux marasmes de l’âge tendre, allant des phobies enfantines dans It ou dessinant le visage de la jeunesse comme deuil de l’apocalypse dans Akira. Outre la science-fiction ou le cinéma d’horreur, il y a également le genre vampirique qui s’inscrit dans cette thématique. Et c’est là que Morse place ses pions et se réapproprie à la fois le mythe du vampire et le thème difficile du harcèlement à l’école. Alors qu’Oskar est un jeune garçon timide, rêveur et presque torturé par certains de ses camarades de classe, il va faire la rencontre de la jeune Eli, petit être aux yeux délicats mais à la force sanguinaire surhumaine.

De là, une amitié – une fusion – va voir le jour. Avec un sens certain de la mise en scène et la froideur du décorum – la neige, la nuit, la banlieue périphérique, les classes d’école -, Morse est un petit bijou ténébreux, un conte sur la solitude et la violence du monde, sur la haine qui suinte en chacun de nous et cette injustice qui transpire par tous les pores ; un long métrage qui ne cesse de se questionner sur l’image de l’enfant et sa capacité à garder ou non son innocence. Au-delà d’être victime d’un système (les professeurs qui ne savent rien du harcèlement), l’enfant est également vu comme un coupable (les harceleurs d’Oskar), un tortionnaire sans une once de culpabilité. Victime, coupable, monstre : la jeunesse est disloquée avant même d’avoir grandi, elle est déjà jetée dans l’antre du monde et tuméfiée sans pouvoir se saisir de toutes les définitions du mode d’emploi de l’âge adulte.

Mais pendant que ce dernier se détériore par le biais de l’alcool et une misère abondante, Oskar et les autres sont voués à eux-mêmes. Dans une mélancolie stoïque mais non sans émotion, Tomas Alfredson arrive parfaitement à dévisager les rouages de l’enfance et sa traduction sensorielle. Qu’elle soit humaine ou surhumaine, la jeunesse prend des coups et reste toujours la proie d’un autre. A l’instar de Quelques minutes après minuit, l’enfance trouve son chemin de croix et fait son deuil grâce au fantastique. Pourtant au fond d’une piscine et d’un souffle d’air qui peine à venir, une main est toujours tendue. La fragilité s’éteint petit à petit pour faire naître le sourire de la vengeance mortifère. D’un regard ensanglanté, deux âmes savent au fond d’elles qu’elles ne seront plus jamais seules. Et pour la vie.