Portrait : Kim Jee-Woon, le coréen fou et violent

Kim Jee-Woon : portrait d’un des plus grands auteurs de la nouvelle vague coréenne sans concession qui brasse les genres avec maestria et ambition depuis près de vingt ans.

A l’heure où les États-Unis nous servent la même formule à tour de bras et où notre vieille France ne voit que peu de films ambitieux sortir, la Corée du Sud est en plein essor. Parmi les très nombreux cinéastes intéressants à être arrivé ces dernières années, deux tiennent particulièrement le haut du podium : d’un côté Park Chan-Wook, dont la réputation depuis son Old Boy n’est plus à faire, renforcé l’année dernière par son magnifique Mademoiselle, et de l’autre, un électron libre passant avec aisance d’un genre à l’autre, mais marquant de son style chacune de ses claques filmiques, j’ai nommé, le bon, le brutal et cinglé Kim Jee-Woon.

A Quiet Family

Kim Jee-Woon débute sa carrière en 1998  avec la comédie déjantée The Quiet Family. Il enchaîne en variant les genres et en jouant de ses influences dans le drôle et touchant The Foul King racontant l’itinéraire d’un employé de banque malmené par son directeur désirant devenir catcheur. Changeant ensuite pour le film d’épouvante avec Deux sœurs, ce n’est vraiment que pour A bittersweet life en 2005 que notre ami KJW prend vraiment son envol.

« J’ai toujours aimé voir des films. J’ai commencé à en réaliser après avoir rompu avec ma copine. J’ai causé un accident de voiture, j’avais besoin d’argent. J’ai alors écrit un scénario. On l’a jugé tellement bizarre qu’on m’a proposé ensuite de le filmer moi-même. Aujourd’hui, le cinéma est aussi important pour moi que l’air que je respire. C’est comme un bouclier contre mon envie de me suicider. »

Débutant comme un drame tout ce qu’il y a de plus classique, A bittersweet life bifurque en cours de route vers le thriller dopé aux amphétamines avec punch-lines et coups de lattes dans tous les coins de l’écran. Le coréen affine sa maîtrise visuelle en enchaînant les cadrages soignés dans un montage rapide et lisible n’ayant rien à envier aux meilleurs films de Scorsese et de De Palma dont KJW est clairement l’héritier. L’élève se montre à la hauteur de ses ambitions folles et de ses références n’ayant pas à rougir non plus devant l’habileté du nouveau venu british Matthew Vaughn jouant sur le même terrain.

« Pour moi, un bon réalisateur cherche toujours les problèmes. C’est une façon de stimuler la créativité. »

De là, KJW s’essaye au western spaghetti (Qui a dit western-nem ?) façon Leone dans Le bon la brute et le cinglé. Si le métrage n’est pas exempt de quelques lourdeurs ou maladresses, le spectacle, lui, est complet.

Brassant aventures, actions, humour et rebondissements à gogo, Kim en fait des tonnes dans un pop-corn trépidant et délirant. Ce n’est pourtant que dans son film suivant qu’il devient célèbre un peu partout. En montrant le jeu du chat et de la souris entre un tueur en série en tout point monstrueux et le mari d’une de ses victimes, KJW repousse les limites de la violence sur grand écran. Refusant de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, il préfère montrer la descente aux enfers d’un jeune veuf rendu obsédé par la vengeance de celle qu’il a perdue. Duel au sommet entre Lee Byung-Hun (déjà présent dans les deux précédents films du cinéaste) et Choi Min-Sik (vu également dans A quiet Family) au meilleur de leur forme et hommage au personnage de forçat incarné par Robert De Niro dans Les nerfs à vifs via une chemise de bûcheron rouge à carreaux témoignant encore une fois, s’il en était, de l’amour du réalisateur pour le cinéma de Scorsese.

« J’ai rencontré le Diable existe en réaction aux films de vengeance qui, à mes yeux, ne vont pas jusqu’au bout de leur propos, freinés par la morale. Ici il n’y a aucun salut de l’âme, jusqu’à ce que le héros devienne lui-même un monstre. Sur J’ai rencontré le Diable, j’ai pensé aux propos de William Friedkin au sujet de L’Exorciste, sur sa volonté de faire un film où il serait impossible pour le spectateur de détourner les yeux de l’écran. »

Le film est un électrochoc et confirme KJW sur la scène mondiale. Repéré par l’ex-gouvernator Schwarzenegger himself, le coréen fou débarque aux States pour shooter le retour d’Arnold dans la peau d’un shérif vieillissant ayant à faire face à un taulard évadé devant passer la frontière mexicaine en traversant son bled paumé. Si le script de The Last Stand n’est pas des plus originaux, la mise en scène de Kim Jee-Woon fait une nouvelle fois fureur en enchaînant les plans séquences et les scènes d’action violentes et décomplexées. Pourtant public et critique boudent le film et KJW de repartir dans sa Corée natale.

Il faut attendre 2016 pour le voir revenir avec cette fois un film d’époque sur l’occupation japonaise face à la résistance coréenne dans The Age of Shadows. Kim Jee-Woon brouille encore les pistes avec ses personnages, multiplie les plans et montages rigoureux pour mieux nous perdre dans une toile fascinante. Le grand oublié de 2016, c’est bien lui, car entre le choc cannois mérité de Park Chan-Wook, les errements zombiesque rythmés, mais bien trop surestimés de Yeon Sang-ho (Dernier Train pour Busan) et l’ambitieux, beau, mais un peu brouillon The Strangers, le nouveau Kim Jee-Woon est passé presque inaperçu en  France squattant rapidement le Festival du Film Coréen à la fin octobre. Aux États-Unis, le film produit par la Warner Bros (premier film en coréen à être produit par la vieille enseigne) est nominé dans la catégorie du meilleur film étranger. Espérons que la sortie Blu-ray française ne se fera pas attendre comme les premiers films du réalisateur et prions que son prochain film ait enfin les honneurs d’une sortie en salles digne de ce nom.

« La Nouvelle Vague a débuté en 1998 et j’ai débuté au même moment. Je pense que ce qui se passe en ce moment dans le cinéma coréen est véritablement important pour le futur de cet art dans notre pays… Tout ceci n’est pas vraiment mon opinion personnelle, mais plutôt ce que je retrouve régulièrement dans la critique… C’est bien plus poli de le présenter comme ça que de dire que je suis effectivement l’un des réalisateurs les plus important de la nouvelles vague (rires). »

Filmographie Kim Jee-Woon

1998 : The Quiet Family (조용한 가족)
2000 : The Foul King (반칙왕)
2003 : Deux sœurs (장화, 홍련)
2005 : A Bittersweet Life (달콤한인생)
2008 : Le Bon, la Brute et le Cinglé (좋은 놈, 나쁜 놈, 이상한 놈)
2010 : J’ai rencontré le Diable (악마를 보았다)
2013 : Le Dernier Rempart (The Last Stand) (également directeur de la photographie)
2016 : The Age of Shadows (밀정)

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Olivier Pastorino
Olivier Pastorinohttps://www.lemagducine.fr/
Auteur du recueil de nouvelles "Nouvelles des Morts" aux éditions Edilivre et du livre de science fiction "Avant la Fin". Féru de Cinéma, de littérature et de Rock.

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