« Le Salaire de la peine » : soigner la souffrance au travail

La psychologue du travail et consultante Sylvaine Perragin publie chez Seuil un essai sur la souffrance au travail. Elle revient sur tout ce qui peut miner le travailleur moderne – manque de considération et de moyens, éthique remise en cause, injonctions contradictoires, burn-out… – et passe en revue quelques notions désormais consacrées qu’elle envisage sous leur angle le plus toxique – lean management, coaching, mobilité…

Il n’y a pas de situation archétypale ni de tableau unique. Le monde du travail renferme une pluralité de réalités qui coexistent sans s’exclure. Ici, vous avez un employé subalterne dont la société a été restructurée, le contraignant à une mobilité chronophage et le privant à la fois de la diversité des tâches qu’il affectionnait tant et des relations humaines nouées avec son patron, ses collègues ou quelques clients fidélisés. Là, vous faites la rencontre d’un cadre censé répondre aux doléances contradictoires de sa direction et des salariés qu’il dirige, incapable de déconnecter (y compris en période de vacances), surchargé de travail et conditionné par des objectifs chaque année revus à la hausse. Sylvaine Perragin revient, exemples à l’appui, sur une multitude de situations transformées en ambassadrices de la souffrance au travail. C’est limpide et franchement glaçant.

Psychopraticienne depuis vingt ans, l’essayiste a auparavant travaillé durant quinze années dans différentes entreprises. C’est de ce bagage théorique et pratique qu’elle puise de quoi rendre compte de l’état de désespoir et de souffrance de certains travailleurs. Le thème a longtemps été absent du débat public, jusqu’aux travaux de Christophe Dejours et de Marie-France Hirigoyen, mais surtout jusqu’aux vagues de suicides chez Renault, PSA, La Poste ou France Télécom. L’un des premiers écueils pointés par l’auteure concerne le traitement spécieux de cette souffrance professionnelle. Vous êtes sous pression ? On vous apprend à gérer votre stress. Vous êtes débordé ? On vous inscrit à une formation pour mieux organiser votre temps. Vous êtes fatigué ? Un coach vous apprend à vous ménager tout en restant productif. Car là est le maître-mot : productivité, donc rentabilité, peu importe le coût humain. Les glissements sémantiques de l’entreprise s’inscrivent dans le même cadre de pensée. Un « plan de sauvegarde de l’emploi » est un plan de licenciement collectif. La précarité se nomme désormais « flexibilité ». Une « optimisation de la gestion du personnel » débouche forcément sur des licenciements. L’employé doit être une « force de proposition », mais surtout ne pas trop s’écarter de la ligne officielle de l’entreprise…

Pendant que les services de ressources humaines, les coachs et les consultants pullulent, on continue d’enregistrer 30 000 burn-out par an, quelque trois millions de personnes en danger d’épuisement, 400 suicides dûs au stress professionnel, 4000 infarctus imputables au travail, etc. Combien d’entreprises paient des consultants rubis sur ongle pour ensuite ranger leurs rapports volumineux dans des placards fermés à double tour, prétextant un manque de moyens à allouer à l’organisation du travail tout en distribuant toujours plus de dividendes aux actionnaires ? Combien quittent des postes de cadre ou de manager pour faire du coaching, s’improvisant parfois psychologues et faisant finalement plus de mal que de bien ? Sylvaine Perragin se montre critique vis-à-vis de certaines pratiques pseudo-scientifiques ne faisant que cacher la souffrance derrière un paravent ludique – par exemple les lointains séminaires chèrement monnayés. Elle l’est tout autant quand elle démontre comment la responsabilité se dilue dans une hiérarchie ou pourquoi un employé peut être mal vu, c’est-à-dire considéré comme non corporate, lorsqu’il ose émettre une réserve ou une critique, fût-elle constructive.

Parfois, au-delà des pratiques héritées du toyotisme ou du taylorisme, c’est l’éthique du travail qui se voit mise en cause. C’est le cas lorsque les conditions de travail imposées par l’employeur empêchent ses salariés de réaliser correctement les tâches qui leur incombent. L’exemple de l’hôpital et du temps accordé aux patients est bien entendu emblématique – et cité par l’auteure. Le travail « un peu » bâclé ne gêne plus personne. L’essentiel est d’être rapide et rentable. La déconsidération ressentie par un travailleur, le déni de réalité des entreprises, le coworking, l’open space, les attaques contre le Code du Travail, les injonctions collectives, l’utilisation de l’informatique à des fins de contrôle et de surveillance, les évaluations subjectives : tout cela crée des drames humains dans le monde du travail. Malheureusement, ce ne sont pas les solutions « clé en main » des coachs qui pourront y apporter des réponses efficaces.

Le Salaire de la peine, Sylvaine Perragin
Seuil, avril 2019, 192 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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