Rétrospective Martin Scorsese : Aviator, critique

Si Aviator reste le premier et à ce jour l’unique biopic dans la longue filmographie de Martin Scorsese, il marque après Gangs of New York (2002) les retrouvailles du réalisateur avec Leonardo DiCaprio.

Au cours des années 2000, plusieurs projets cinématographiques sur la vie de l’aviateur Howard Hugues ont été envisagés, notamment par William Friedkin ou encore par Christopher Nolan qui prévoyait d’adapter la biographie Citizen Hughes de Michael Drosnin. Seul celui d’Aviator a pourtant vu le jour dans les salles obscures. Le film devait initialement être réalisé par Michael Mann, mais celui-ci, déjà auteur de deux films biographiques avec Révélations et Ali, décide de le confier à Martin Scorsese, tout en restant producteur. Aviator demeure encore aujourd’hui un des plus grands succès américain et mondial du réalisateur. Premier long-métrage dépassant les 100 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis, il a reçu de nombreuses récompenses : 5 Oscars pour les meilleurs décors, costumes, montage, photographie et actrice dans un second rôle, ainsi que 3 Golden Globes et 4 BAFTA Awards, dont celui du meilleur film.

Martin Scorsese a souvent montré sa fascination pour les personnages en quête d’argent et de pouvoir, ou d’élévation dans l’échelle sociale, en particulier au sein du monde mafieux. Son intérêt pour Howard Hugues (1905-1976), un des hommes les plus riches et les plus influents du XXème siècle aux Etats-Unis, n’est donc guère surprenant. A la fois inventeur, aviateur, homme d’affaires, réalisateur et producteur, Howard Hugues est reconnu pour ses constructions d’avions d’envergure, notamment le célèbre Hercules, ainsi que pour ses records de vitesse et sa direction de la compagnie Trans World Airlines.

Aviator débute avec le tournage des Ailes de l’enfer, sorti en 1930, qui reste le plus grand succès cinématographique d’Howard Hugues. Si cette première séquence permet d’emblée de présenter le caractère du personnage, elle présente surtout un impressionnant ballet aérien, où des dizaines d’avions filent à pleine vitesse dans le ciel à travers les nuages, sur le fond de la magnifique Fugue de Bach. Elle reste une des plus belles du film et constitue sans conteste en elle-même un grand moment de cinéma. Les autres scènes d’aviation, notamment les essais de records de vitesse et le décollage du monumental Hercules, sont toutes aussi réussies et époustouflantes.

Cependant, Martin Scorsese ne se contente pas d’offrir au public un film à grand spectacle. Il recrée tout d’abord, par le faste des soirées, le luxe, les décors, les costumes, le cadre de vie dans lequel évoluait Howard Hugues. Quelques personnalités de l’époque sont ainsi représentées à l’écran, par exemple Errol Flynn joué par Jude Law, Jean Harlow par Gwen Stefani, et surtout deux des multiples conquêtes féminines de l’aviateur, Katharine Hepburn interprétée par une Cate Blanchett particulièrement piquante, puis Ava Gardner par Kate Beckinsale. La reconstitution assez sublime de ces années 1930 à 1950 immerge ainsi le spectateur dans le milieu mondain de la première moitié du XXème siècle.

C’est au sein de cette société que Martin Scorsese déploie toute la complexité de son personnage principal, brillamment incarné par un Leonardo DiCaprio incroyablement habité. C’est en effet l’ambivalence de cet homme encore énigmatique qui constitue le véritable sujet du film. Qui était réellement ce génie de l’aviation ? Un passionné, un perfectionniste, un impulsif, un excentrique, un sociopathe, un maniaque ? Extérieurement, c’est un riche et jeune séducteur, plein d’ambition et d’idées révolutionnaires.

Martin Scorsese lève toutefois ce voile pour exposer l’envers du décor, l’obscurité latente puis de plus en plus apparente et dévorante de son héros. Le caractère maniaque d’Howard Hugues par rapport aux microbes et aux maladies, très tôt mis en valeur dans le scénario, s’accroit ainsi jusqu’à un point de non-retour. La demande de biscuits avec des pépites de taille moyenne et centrées, le refus de toucher une serviette ou une poignée de porte, le dégoût pour une veste sale, constituent des indices progressifs de sa maladie. La rupture amoureuse avec Katharine précipite ensuite le personnage dans la folie. L’aviateur s’enferme dans sa salle de projection, puis regarde des films, nu, urine dans des bouteilles de lait et tient des discours délirants. Cloitré et cherchant à vaincre sa maladie, il se met lui-même en quarantaine, mot que lui répétait sa mère également maniaque et qu’il utilise parfois pour se calmer.

On retrouve ici plusieurs des thèmes chers à Martin Scorsese, qui aime s’attarder sur les démons intérieurs, la ruine de ses personnages, en opposant l’ascension avant la chute, la grandeur avant le déclin. Mean Streets, les Affranchis et Casino présentent exactement ce même schéma pour des héros évoluant dans le milieu mafieux ou criminel. La même logique guide également Le Loup de Wall Street, cette fois dans le monde de la bourse et de la finance. Dans Aviator également, le film se divise en deux parties, d’abord la montée du succès, de l’influence d’Howard Hugues, grâce aux Ailes de l’enfer, aux essais et aux records de vitesse, puis à partir de la rupture avec Katharine, opérant comme un catalyseur, le début des attaques à son encontre, de sa chute et de sa folie. Le réalisateur admet d’ailleurs son intérêt pour ce basculement chez son héros : « Une des choses qui fascine le plus dans cette histoire est de voir ce jeune homme incroyablement séduisant, intelligent et plein de vie, se métamorphoser en un adulte hanté par ses failles et ses tares ».

L’expression de cette folie intérieure et dévorante s’effectue aussi, tout comme dans Mean Streets et les Affranchis, par l’utilisation du rouge, symbole de passion et de violence. Cette couleur apparait particulièrement lors de la séquence d’enfermement dans la salle de projection, où une lumière rouge clignotante met en valeur l’état maladif d’Howard Hugues.
On peut se demander comment le personnage réussit toutefois à paraitre en parfaite santé, excepté sa mauvaise audition notoire, et en pleine possession de ses moyens quelques jours plus tard lors de l’audience publique face au sénateur Owen Brewster. Il s’agit là d’une incohérence, ou d’une ellipse narrative, qui aurait mérité  d’être comblée. Quelques longueurs ralentissent également le rythme du film, mais on sait combien Martin Scorsese est adepte de longs-métrages très étirés, au moins depuis Casino et encore plus récemment avec Le Loup de Wall Street, qui frôlent tous deux les trois heures. Malgré ces petits défauts, Aviator demeure une des œuvres pionnières de Martin Scorsese, et sans doute la seule à nous proposer un aussi grand spectacle.

Synopsis : Aviator couvre près de vingt ans de la vie tumultueuse d’Howard Hugues, industriel, milliardaire, casse-cou, pionnier de l’aviation civile, inventeur, producteur, réalisateur, directeur de studio et séducteur insatiable. Cet excentrique et flamboyant aventurier devint un leader de l’industrie aéronautique en même temps qu’une figure mythique, auréolée de glamour et de mystère.

Aviator – Bande annonce

Aviator – Fiche technique

Titre original : the Aviator
Date de sortie : 26 janvier 2005 Nationalité : Etats-Unis
Réalisation : Martin Scorsese Scénario : John Logan Interprétation : Leonardo DiCaprio (Howard Hugues), Cate Blanchett (Katharine Hepburn), John C. Reilly (Noah Dietrich), Kate Beckinsale (Ava Gardner), Alec Baldwin (Juan Tripp), Danny Huston (Jack Frye)
Musique : Howard Shore Photographie : Robert Richardson Décors : Francesca LoSchiavo, Dante Ferretti
Montage : Thelma Schoonmaker
Production : Chris Brigham, Graham King, Michael Mann, Leonardo DiCaprio, Charles Evans Jr.
Sociétés de production: Warner Bros, Initial Entertainment Group, Miramax Films
Société de distribution : TFM Distribution Budget : NR
Genre : Historique, Drame
Durée : 2h45min

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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