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Morveuse : Rebecca Rosen traite du mal-être chronique

Pour aborder des sujets tout sauf enthousiasmants, Rebecca Rosen prend le risque de flirter avec le mauvais goût (choix de couleurs et des situations de tendresse filiale détournées méchamment). Ça passe ou ça casse !

Si, au début, on peut qualifier Julia de morveuse parce qu’elle est encore bien jeune, on réalise que cette façon de la désigner correspond ensuite, par extension, à ce qui la caractérise : elle a constamment le nez écorché à force de démangeaisons. Peut-être un signe indiquant qu’elle a mal vécu son passage à l’adolescence.

Telle mère, telle fille

Julia grandit en tête-à-tête avec sa mère (père absent, voire inconnu), dans une ambiance assez cafardeuse, car sa mère traîne une dépression chronique. Physiquement vieillie avant l’âge (des kilos en trop, un peu voûtée), n’hésitant pas à se droguer, visage éternellement marqué par la fatigue (un peu bouffi), elle se sent abandonnée quand Julia part s’installer à Bruxelles pour ses études. Mais le vrai choc pour Julia sera d’apprendre que sa mère a choisi un peu plus tard, la mort médicalement assistée (le suicide médical, autorisé en Belgique). Se sentant inutile et inintéressante, sa mère lui a juste légué un peu d’argent, sans imaginer que Julia aurait besoin de rentrées supplémentaires pour cause de redoublement d’une année.

L’art comme révélateur

Cette BD pas bien épaisse (80 pages non numérotées), divisée en quatre chapitres à la chronologie éclatée, montre qu’on n’échappe pas à ses origines (ce qu’on peut appeler du déterminisme social), car Julia traîne inévitablement un passif important, conséquence de ses années de confrontation avec sa mère. Artiste en herbe, tout cela ressort dans ses œuvres et dans son subconscient. Dans des rêveries (cauchemars, fantasmes), elle superpose les figures de son professeur de dessin et l’exécuteur testamentaire (l’exécuteur, un terme on ne peut plus révélateur ici), le juriste lui ayant expliqué la fin de sa mère (dont elle reçoit les cendres dans une urne). Surtout, Julia utilise une technique personnelle de dessin (façon carte à gratter, pour laquelle elle utilise un objet bien particulier en forme de petit crochet), qui lui permet de réaliser une série d’œuvres toutes dans le même style (son prof lui reproche de ne pas chercher à évoluer), où elle détourne de façon très noire (dessins en noir et blanc), des situations de tendresse maternelle. De ces dessins (pleine page et même quatre doubles) qui ponctuent l’album, on hésite sur deux des derniers, à observer un effort pour positiver.

Influences

Outre le fait qu’elle hérite du physique assez peu gracieux (féminité peu marquée, un visage dont on cherche vainement l’attractivité, une allure qui virera rapidement vers un aspect naturellement avachi), Julia se révèle assez influençable. Si elle avait facilement le dessus avec sa mère, c’est loin d’être le cas à Bruxelles où une copine l’entraîne aisément à un concert où la dessinatrice fait très bien sentir l’abrutissement par le bruit (2 planches particulièrement moches). On se souvient alors de ce que Rebecca Rosen annonce sur la page de garde « Ce livre est dédié aux Liliths, et à toutes celles qui s’enflamment. » On est donc ici dans une réflexion très féminine qui montre ce qui peut arriver à toutes celles qui agissent ou réagissent au coup de cœur.

Esthétique du malaise

En moins de deux, Julia se retrouve dans un groupe de femmes revendicatrices. Sollicitée par ces femmes avec qui elle cohabite dans un squatt, Julia perd un peu les pédales et tout s’entrechoque dans sa tête. La dessinatrice (et scénariste) rend cela de façon personnelle, avec un dessin dont le trait bien net évite l’accumulation de détails (les décors sont assez limités), mais plutôt une recherche dans la forme. Le tout est mis en valeur par ses choix de couleurs. A ce titre, on peut dire que l’illustration de couverture est à la fois réussie et révélatrice du contenu de l’album. Le dessin, soigné, montre sa capacité à faire sentir beaucoup de points rapidement : un air désabusé accentué par la clope au bec, les yeux (fenêtres de l’âme) cachés par le titre (pas franchement exaltant, d’où cette façon de se cacher derrière), et une belle architecture au-dessus à la place du cerveau (une silhouette, probablement celle de la mère, faisant signe sur un échafaudage), pour signaler l’envie de bien faire et un potentiel gâchés par tout ce qui encombre la tête de Julia. L’ensemble ne manque pas d’attirer l’attention par des couleurs vives qui construisent une esthétique paradoxale.

Si la BD se lit assez rapidement, elle crée un sentiment de malaise certainement voulu. Le groupe activiste auquel Julia s’intègre lui apporte, au moins en théorie, des raisons de se battre et donc un regain d’énergie. Malheureusement, après tout ce qu’elle a vécu et qu’elle traîne encore dans son inconscient, on peut dire qu’elle n’est pas prête. Encore une fois, elle subit.

Conclusion

Un album original, du genre coup de poing. On ne le lit pas spécialement par plaisir, même si le style sort vraiment de l’ordinaire. Pour son premier récit BD, Rebecca Rosen ne recherche absolument pas la facilité. Une BD d’abord publiée en anglais chez Conudrum Press (2018), qui a certainement fait son effet pour lui valoir cette sortie en français chez L’Employé du mois, un éditeur peu connu qui croit au potentiel de la dessinatrice.

Morveuse, Rebecca Rosen
L’Employé du mois, 80 pages, septembre 2019

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