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Coffret Brisseau : Trois films majeurs du cinéaste en DVD/Blu-ray

Bénéficiant d’une nouvelle restauration 2K, trois films emblématiques de Jean-Jacques Brisseau sortent pour la première fois en éditions Blu-ray, chez Carlotta. C’est l’occasion rêvée de nous replonger dans l’œuvre de l’un des cinéastes les plus singuliers du cinéma français.

Un Jeu Brutal (1982) : ce film annonce avec éclat ce que sera l’œuvre de Jean-Claude Brisseau. On retrouve son univers cinématographique pour le moins atypique, faisant la part belle à l’émotion, à la souffrance et au mysticisme, ainsi que la singularité de ce style associant l’âpreté à la délicatesse, le minimalisme à une attention exacerbée pour les lumières et les corps. 

Synopsis : Près d’un grand ensemble, pendant l’été, une jeune fille est assassinée. Le professeur Tessier, biologiste connu pour ses recherches, abandonne celles-ci pour se retirer en province. Au chevet de sa mère, il se voit arracher la promesse de s’occuper de sa fille Isabelle, paralysée des membres inférieurs. Mais les retrouvailles entre le père et la fille sont rudes, Isabelle refusant de se réfugier derrière sa condition d’infirme…

Sans morale, on ne peut distinguer le bien du mal, la beauté de la laideur, on ne peut déchiffrer le monde et mener à bien son existence. Si le propos, tel qu’il est, peut faire craindre un film affreusement moraliste, Brisseau a au moins le mérite de ne pas s’enfermer dans la posture du donneur de leçons : il donne de la variété à ses effets de mise en scène, à son approche cinématographique, afin de tendre vers une finesse bienvenue.    

On s’en rend compte notamment lorsqu’il potentialise les possibilités du médium cinématographique, en jouant notamment sur les ruptures de ton et les codes cinématographiques (passage du thriller au mélodrame, de la violence des meurtres à une poésie contemplative). Il travaille astucieusement la notion du regard (regard que l’on porte sur soi, sur l’autre ou sur la nature environnante) pour charger ses images d’une véritable dimension symbolique : on perçoit les corps et leur langage de vérité, on entraperçoit la nature et la force qui l’anime. À travers l’œil de la caméra, notre regard gagne soudainement en lucidité. C’est ce que nous dit l’apparition fantomatique qui vient clore le film : en troublant notre représentation du réel par du fantastique, il nous fait accéder aux vérités et aux beautés cachées. Le déchiffrage du monde est en cours…    

Bande annonce :

Suppléments : LEÇONS DE CRUAUTÉ (20 mn) : Le cinéaste Jean-Claude Brisseau se remémore le tournage de Un jeu brutal, sur l’itinéraire croisé d’un père et de sa fille, et évoque le travail d’observation et de simplification qu’impliquent l’écriture et la mise en scène d’un film

Caractéristiques : BD 50 – MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • 4/3 – Couleurs • Durée du Film : 91 mn

De Bruit et de Fureur (1987) : avec ce film, Jean-Claude Brisseau est le premier à s’intéresser au malaise des banlieues, et son approche est purement cinématographique !

Synopsis : Bruno a 14 ans. À la mort de sa grand-mère, il revient vivre à Bagnolet chez une mère totalement absente. Dans une classe où tous ont les mêmes difficultés scolaires, il fait la rencontre de Jean-Roger, terreur du C.E.S. C’est par lui que le jeune garçon va être mis en contact avec les membres pervers et violents de la bande de Mina…

Brisseau préfère, en effet, interpeller son spectateur en détournant son film du sérail dans lequel on l’attendait : il ne s’agit pas de reproduire fidèlement le réel, et de s’inscrire dans un registre purement documentaire, mais bien d’utiliser les possibilités du médium cinématographique pour développer une réflexion plus existentielle. Il se réapproprie ainsi les codes du western et de la tragédie (la citation de Shakespeare, mise en exergue, suggère même une dimension mythique) pour aborder différemment le rapport à la loi et à la morale : la cité, à l’instar d’une ville du far west, est un endroit dépourvu d’autorité (parent absent, Etat impuissant…) où l’enfant est libre de ses choix moraux. Il n’y a pas de déterminisme social ou de fatalité, il peut tout aussi bien suivre le chemin de la voyoucratie que de l’honnêteté. Mais pour goûter au bonheur, il lui faudra sans doute partir : la cité étant, comme l’affirme le père de Jean-Roger, un lieu perpétuellement en “guerre”.

Car le cinéaste demeure très pessimiste sur le sujet : il faudrait un véritable miracle pour que les choses changent. C’est d’ailleurs ce “miracle” que l’enfant demande constamment au fantôme qu’il aperçoit, un miracle qui n’arrivera jamais car la violence du réel finit toujours par rattraper les doux rêveurs. Le recours au fantastique permet, en tout cas, d’aborder finement la question du sens que l’on veut donner à son existence. L’apparition spectrale de cette femme évoque évidemment cette mère qui manque cruellement dans la vie de Bruno, dont la présence se limite à des post-it collés sur le mur. Et sans repères, nous dit Brisseau, il faut presque un “miracle” pour voir où se trouve la porte qui mène au fameux “ascenseur social”. Un miracle qui devient sans doute réalité, à la fin, puisque Jean-Roger semble prendre conscience des efforts à fournir pour pouvoir s’en sortir. Un miracle toutefois au goût bien amer, puisqu’il survient seulement après les larmes et le sang. La souffrance était peut-être le tribut à payer pour gagner en clairvoyance…

Bande Annonce :

https://www.dailymotion.com/video/xwl0rf

Suppléments :  . LA CHUTE ET L’ENVOL (25 mn) : Ancien professeur dans un C.E.S à Bagnolet, le cinéaste Jean-Claude Brisseau revient sur son expérience passée et sur la représentation de la violence à l’écran, et justifie son refus de traiter un tel sujet sous le seul angle naturaliste.

. MORCEAUX CHOISIS (27 mn) : Télécommande à la main, Jean-Claude Brisseau commente les scènes d’ouverture de son film De bruit et de fureur.

Caractéristiques : BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • Couleurs • Durée du Film : 95 mn

Noce Blanche (1989) : Il s’agit, en quelque sorte, du film « grand public » de Brisseau, celui qui fit de Vanessa Paradis une vedette du grand écran.  Mais c’est surtout un film qui reste fidèle au style de son auteur, en confrontant la réalité avec les idéaux, l’identité sociale (vie en province, milieu scolaire…) avec celle que l’on mûrit à l’intérieur de soi (fantasme, intérêt mystique, quête existentielle).  

Synopsis : François, 49 ans, marié, est professeur de philosophie dans un lycée de Saint-Étienne. Mathilde, 17 ans, est l’une de ses élèves, un personnage solitaire et énigmatique. Ses absences répétées ont conduit les enseignants à ne plus l’accepter en cours. François s’intéresse à la jeune fille et accepte de lui donner des cours particuliers. Le professeur et son élève vont bientôt tomber follement amoureux l’un de l’autre…

Comme à son habitude, Brisseau va opposer la vérité mystique à la vacuité du réel, afin de nous interroger sur le sens que l’on veut donner à l’existence. Mais contrairement à ce qu’il a pu faire précédemment (Un Jeu Brutal, De bruit et de fureur), il ne se laisse pas aller à l’onirisme ou au fantastique, donnant à Noce Blanche l’allure d’un film un peu plus “classique”. Tout réside en fait dans la manière de filmer Mathilde ou les moments amoureux : alors que l’essentiel du film se déroule dans un réalisme social des plus désenchantés, l’image va soudainement s’illuminer à l’approche de l’amour. Ainsi, la nature va devenir idyllique lorsqu’une balade se fera romantique, les corps vont échapper à la pesanteur du milieu lorsque les sentiments vont apparaître.  

Même si, parfois, Brisseau se montre trop didactique, il parvient à délivrer subtilement son propos en laissant parler ses images (isolement des corps dans l’espace ou dans le cadre, pour exprimer la scission avec le reste du monde…) ou en multipliant les bonnes idées scénaristiques (le parallèle fait entre la philosophe Simone Weil et le personnage interprétée par Vanessa Paradis). La seule défaillance notable sera le changement de registre qui s’opère à mi-parcours, quand la romance va s’effacer au profit d’un thriller aussi impromptu que peu convaincant. Fort heureusement le final va de nouveau privilégier le pouvoir évocateur de l’image, en conjuguant superbement la passion à la mélancolie. 

Bande annonce

Suppléments : . ENTRETIEN AVEC LUDMILA MIKAËL (23 mn) : L’actrice Ludmila Mikaël revient sur sa rencontre avec Jean-Claude Brisseau et sur l’importance de ce film dans sa carrière.

. ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE BRISSEAU (54 mn) : Le cinéaste parle de la genèse et du tournage de Noce blanche, et revient sur sa méthode de travail.

. SCÈNES COMMENTÉES PAR BRUNO CREMER (39 mn) : L’acteur Bruno Cremer commente le début du film Noce blanche.

. SCÈNES INÉDITES (15 mn)

Caractéristiques : BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • Couleurs • Durée du Film : 92 mn

Date de sortie en version restaurée 2K : 04 septembre 2019 chez Carlotta 

 

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Enfance Au Cinéma : « Paper Moon », Tatum O’Neal dans sa plus tendre engeance

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En ce mois de septembre, Le Mag du Ciné se penche sur la représentation de l’enfance au cinéma. Comment ne pas rendre hommage, en cette occasion, à Tatum O’Neal, plus jeune actrice jamais oscarisée pour un second rôle (second, vraiment ?), ainsi qu’à Paper Moon, le chef-d’œuvre intemporel façonné par Peter Bogdanovich ? L’enfance y est portraiturée avec tendresse et à-propos, sans paternalisme ni fausses évidences.

D’abord, la crainte. « Elle ne voudra pas de moi. »
Quand Moses Pray quitte l’enterrement de son ancienne maîtresse, il est chargé d’accompagner Addie, neuf ans, chez une tante depuis longtemps perdue de vue. Les liens du sang induisent-ils par nature des rapports d’affection et d’entraide ? La fillette en doute et semble tout sauf ravie à l’idée d’échouer dans un foyer inconnu du Missouri.
Ensuite, l’espoir, fragile. « Tu es mon père ? »
Addie voit en chaque homme, ou presque, un père putatif. Il faut dire que ces messieurs se montrent particulièrement avenants vis-à-vis d’elle. Ils lui décochent leur plus beau sourire et font œuvre de complicité, probablement dans l’espoir inavoué de charmer sa mère, hautement désirée. Mais Moses a quelque chose que les autres ne peuvent feindre : une mâchoire semblable à la sienne. Parce qu’elle a envie d’y croire, Addie va s’accrocher à ce détail physionomique pour se convaincre d’hypothétiques liens filiaux l’unissant à cet escroc à la petite semaine.

Les liens filiaux, justement, caractérisent de manière évidente l’enfance. Au même titre d’ailleurs que la dépendance, avec laquelle ils vont souvent de pair. Dans Paper Moon, ces deux sujets significatifs sont abordés frontalement, mais dérivent toutefois vers des voies quelque peu inattendues.
On l’a vu, Addie est une orpheline entourée de pères putatifs. Moses, qui se décrit lui-même comme un « représentant en Bibles », n’est que le dernier nom d’une longue liste de mâles envisagés sous l’angle de la paternité. Mais le road-movie proposé par Peter Bogdanovich finit par opérer une distinction nette entre les liens d’affection et de sang : tandis que sa tante ne reconnaît même pas Addie quand cette dernière se présente à sa porte, Moses la prend sous son aile, s’ouvre à elle et l’initie à toutes sortes d’escroqueries censées les rendre riches. Sur le plan de la dépendance, tôt exprimée en plongée/contreplongée, il ne fait aucun doute que les deux personnages rivalisent de constance. Addie est esseulée, désormais sans attache, soumise au bon vouloir de Moses. Et ça tombe plutôt bien : cet escroc sans envergure n’a ni famille ni attributs apparents de sédentarité. Il réalise ses meilleurs coups avec la fillette et, comme on pouvait s’y attendre, ne consent pas vraiment à s’en séparer.

L’enfance est facétieuse, forcément. Au moins depuis Mark Twain. Tatum O’Neal, qui glana en son temps l’Oscar du meilleur second rôle féminin, n’a que dix ans au moment de tourner Paper Moon. On la voit pourtant fumer une cigarette, la première d’une longue série, au bout de quinze minutes de péloche. À d’autres moments, elle prendra un air boudeur, courroucé ou éploré, manipulera les victimes de ses multiples escroqueries, ou grimacera sur la banquette arrière quand une « danseuse » assise à l’avant de sa voiture s’attirera les faveurs de Moses.
Toute cette arche narrative traduit d’ailleurs à merveille l’insubordination d’Addie, mais aussi sa capacité de résilience – voire de nuisance. Pour se débarrasser d’une « rivale » jugée encombrante, elle va la pousser dans les bras d’un réceptionniste d’hôtel, à coups de lettre trafiquée, de mensonges concertés et d’une marchandisation du sexe menée clandestinement – c’est-à-dire à l’insu du client !
Cela peut surprendre, mais Addie est profondément duale.
Elle contraint Moses à offrir une bible à une famille désargentée, mais n’hésite pas à arnaquer éhontément une veuve présentant des signes extérieurs de richesse ou à faire passer pour malhonnête une vendeuse mystifiée par une combine à quatre mains.
Elle arbore encore un physique de garçonne – une commerçante, puis un coiffeur ne parviennent pas à se prononcer sur son genre –, mais tient, avec une autre gamine, une conversation hallucinante sur la prostitution.
– Elle se fait sauter beaucoup ?
– Elle, c’est comme une machine : quand tu mets une pièce dedans, ça se met en marche.
– Combien c’est, son tarif ?
– Beaucoup… si on lui donne. Mais elle demande généralement cinq dollars.
Facétieuses, les jeunes années. Et vite déniaisées.

Paper Moon comporte peut-être le portrait d’enfance le plus juste jamais filmé. Du premier plan immortalisant Addie de près dans un décor désertique du Kansas à l’arnaque au bootlegger consistant à lui voler des caisses de whisky pour ensuite les lui revendre, du plan sublime où Moses et Addie se regardent en chiens de faïence dans un café-restaurant à un chapelet de tirades cruelles (« Je ne cède pas ma place à un veau », « Elle a une vessie de la taille d’un pruneau »), la manière dont Peter Bogdanovich figure l’enfance se leste d’ambiguïtés et d’à-propos.
Addie est un être pensant, attachant, actif, doué de raison, pourvu d’attentes. Elle possède une intelligence supérieure – elle améliore sans cesse les combines de Moses, elle planque très opportunément l’argent de la contrebande dans son couvre-chef. Elle affiche quelques vices – la cigarette, la jalousie. Et elle brille de valeurs qui filtrent çà et là – elle veille sur les intérêts de son ami/père potentiel, elle donne aux nécessiteux et cite même Franklin Roosevelt pour justifier ses gestes de compassion.
Mais Addie reste une enfant. Comment le nier en la voyant prendre la pose devant un miroir, ou se parfumer abondamment ? Comment expliquer autrement ses moues contrariées ou sa volonté, une fois sans le sou, de se refaire en vendant des bibles ou en arnaquant des commerçants, comme s’il était possible de vivoter éternellement d’escroqueries mineures ?
Finalement, l’enfance, c’est une évasion improvisée dans un commissariat de police. C’est la spontanéité, l’opportunisme, l’insouciance face à des lendemains parfois douloureux. C’est le bonheur à portée de main, avec juste ce qu’il faut de tendresse et de compréhension mutuelle.
Et c’est ce qui rend Paper Moon universel, et peut-être éternel.

Bande-annonce : Paper Moon (La Barbe à papa)

https://www.youtube.com/watch?v=A67HXDbMs0A

Dora ! Dora ! Dora !

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Le 14 août dernier une petite latino sortait de sa jungle et de son dessin animé pour débarquer sur les écrans français en version vivante. Longtemps ignoré, Dora et la Cité d’or perdue, faisait pourtant depuis de longs mois l’objet de railleries des cinéphiles décomplexés de la planète entière. C’est vrai que nous étions tous heureux de nous venger de nos dernières déceptions en salle en exécutant de temps à autre un projet aussi dingue. Mais là, on ne joue plus, la bête est sortie de sa tanière. Alors, que nous dévoile l’adaptation d’une œuvre éducative pour les moins de 6 ans à l’intention des plus de 6 ?

Enfant de la télé

Dora, enfant de la télé est née à l’été 2000 sur la chaîne Nickelodeon. Depuis 1979 le petit network new-yorkais propose depuis ses premiers pas des programmes éducatifs pour les tranches d’enfants de 2 à 8 ans et de 8 à 16. De Bob l’éponge aux lapins crétins, c’est en devenant un vrai Netflix pour les petits que « Nick » est un grand maintenant, créant ses propres chaînes locales et s’ouvrant à de nouveaux marchés. En 1996, l’Amérique latine et le Brésil sont conquises par l’autre N, bien avant que ses troupes ne débarquent en 2005 sur les plages françaises. Avec près de 100 millions de foyers connectés rien qu’aux États-Unis ce qui devait arriver arriva : les enfants ont grandi et sont devenus ados. Et les ados, ils n’ont pas oublié Dora. Ou alors, on n’a pas voulu qu’ils l’oublient. Bon, dans tous les cas, un film est né et nous, les adultes non-consentants, les cinéphiles, les critiques, les fans, les autres, nous devons vivre désormais dans un monde où ce film Dora a pu voir le jour. On n’avait rien demandé pourtant, et ce n’était pas notre guerre. Mais on va quand même affronter la bête, pour nos gosses, pour nos familles. Pourquoi le regarder, nous demande-t-on seulement… « Parce qu’il est là », répondrons-nous, comme Sir Edmund Hillary. Bon, ok, il parlait de l’Everest. Rendez-vous dans la jungle.

Dora et sa fiche de poste

17 ans et toutes ses dents, c’est l’âge retenu pour cette version 2.0 de la jeune exploratrice. Sur la fiche de poste de sa version jeunesse, Dora doit « s’adresser au très jeune public en lui faisant apprendre l’anglais, le français et l’espagnol, tout en amusant et en faisant rire ». Après une première introduction en mode rétro dans une jungle numérique aux couleurs d’un marais poitevin sous acides, l’ado Dora se dévoile sous ses nouveaux traits et rit de toutes ses dents, court partout et ne se fatigue pas. L’effort de transition est là pour les non-initiés, et on remercie chaudement les scénaristes d’avoir imaginé un tel procédé digne d’une cellule de crise. Mettre en scène une très jeune Dora, de l’âge du personnage animé, jouant mal, pour ensuite mettre en scène une Dora plus âgée, jouant mal aussi, a de quoi nous ménager. SPOILER: En fait non.

Une actrice en détresse

Dora est dans la place. Son sac à dos parlant est toujours là, le singe, parlant aussi, et le renard chapardeur. En fait, environ tout ce qui ne doit pas parler parle dans ce film. Et en plus, elle chante à des moments impromptus, parfois quand quelqu’un se trouve en plein désarroi : c’est assez déroutant. Isabela Moner incarne l’aventurière à frange, après quelques rôles de jeunesse sur les chaînes Disney, une courte apparition dans la suite du Sicario de Denis Villeneuve et surtout un rôle d’ado difficile dans le film Apprentis parents. Ajoutez à cela un film Transformers et vous avez de quoi rester pantois. La critique facile est d’exécuter ce film en se demandant ce que font toutes ces personnes dans cette galère ; pêle-mêle Michael Pena, Eva Longoria,D Trejo, tous les figurants latinos sur les listes des studios. Dès les premières minutes en effet, au-delà des vannes, il est perceptible pour tous, enfants et adultes, que toutes les cibles sont manquées. Trop enfantin pour les parents soupirant de s’être laissés traîner, en regrettant presque d’être parents l’espace d’une seconde, trop adulte pour les plus jeunes regrettant eux d’avoir craqué sur cette affiche devant le ciné.

Un personnage gênant

L’ado hyperactive est si naïve, enthousiaste, pleine d’énergie qu’elle en perd quasi-instantanément toute humanité. Qu’elle apprenne sa mise à l’écart par ses parents d’une expédition rêvée depuis toujours, qu’elle sorte de sa jungle ou entre au lycée sans palier de décompression sa joie à outrance devient tout de suite terriblement crispante. Le visage d’Isabela Moner se transforme en usine à émoticônes « joie » prompt à rendre jaloux tout mème de Nicholas Cage, et le film monte très rapidement tout en haut de toutes les échelles internationales mesurant ce sentiment puissant qui s’appelle la gêne.

Alors à qui pense t-on ? A son actrice principale, tout d’abord, qui pourrait avoir un jeu tout aussi semblable dans une production dystopique comme Blade Runner, si elle jouait un cyborg. Ce serait sincèrement excellent. Mais le manque total d’ego de son personnage ne cache pas un Forrest Gump, non, juste un pauvre film d’aventures stéréotypé faisant passer un petit Benjamin Gates pour un très bon Indiana Jones. Des décors aux musiques, nous passerons sur les costumes, l’ensemble du projet interpelle sur notre propre contexte de production. Les enfants peuvent-ils regarder des mauvais films, puisqu’ils ne s’en souviendront pas plus qu’ils ne se souviennent de leurs pots de confiture Banane/Cassoulet de chez Bledina dont on nourrit les bébés innocents ?

Une production qui interpelle

A l’heure où une héroïne sort de ses films éducatifs pour entrer dans une œuvre revendiquée pop en ayant l’air d’en avoir consommé, c’est toute notre époque qui peut être passée au crible avec le ton du « c’était mieux avant ». Du producteur aux scénaristes, aucune levée de boucliers n’est venu donc réorienter ce projet. A l’heure de l’hyper rationalisme des productions américaines où même Disney compte ses sous comme Harpagon, chaque projection test évite de plus en plus les prises de risques, limite l’inventivité, mais évite aussi les accidents industriels. Avec un nombre de copies assez conséquent, Dora et la cité perdue traîne la patte, avec moins de 500 000 entrées en deux semaines d’exploitation. Pourtant Dora n’a rien de cela : trop pauvre pour sortir des ornières des films d’aventures orientalistes des années 50, si peu inventif que sa seule séquence surprenante consiste à singer temporairement ses personnages en créatures de dessins animés, pas assez boudé pour être l’immense échec retentissant qui lui ramènerait de la lumière.

En route pour l’aventure

A vue de nez, tout est pourtant présent pour que cette œuvre mérite un gadin monumental critique et public. Mais il mérite pourtant d’être rajouté sur la liste de ces productions qui, un jour j’espère, intéresseront les historiens et les universitaires du 7ème art pour choisir les films icônes d’une époque où on ne raconte plus grand chose. Au delà de la nostalgie des années 60, 70, 80 hyper stylisées, Dora et la cité perdue est aussi le film d’années 2010 très fades pour le cinéma d’aventure grand public. L’Amazonie brûle, bientôt faute de singes parlants nous n’aurons même plus de singes à filmer, même pour le national geographic, et pour ce film-là les nouvelles terres à explorer se résument aux chiffres sans âmes des études de marchés.

Cette Dora est un symbole de ce monde-là, souriant mais un peu sinistre. Bon, au moins le film n’est pas sorti la veille de la rentrée des classes…

Dora et la cité perdue: bande-annonce

Fiche technique : Dora et la Cité perdue

Titre original : Dora and the Lost City of Gold
Titre québécois : Dora et la Cité d’or perdue
Réalisation : James Bobin
Scénario : Matthew Robinson et Nicholas Stoller, d’après la série d’animation Dora l’exploratrice créée par Valerie Walsh, Eric Weiner et Chris Gifford
Direction artistique : Dan Hennah
Décors : Richard Hobbs
Costumes : Rahel Afiley
Photographie : Javier Aguirresarobe
Montage : Mark Everson
Musique : John Debney et Germaine Franco
Production : Kristin Burr
Producteurs délégués : Eugenio Derbez, Julia Pistor et John G. Scotti
Productrice associée : Tamazin Simmonds
Sociétés de production : Burr! Productions ; Paramount Players, Walden Media et Nickelodeon Movies (coproductions), avec la participation de Screen Queensland
Société de distribution : Paramount Pictures (États-Unis, France, Québec1)
Budget :49 Millions $
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby Atmos
Genre : aventure
Durée : 102 minutes
Dates de sortie4 :
Brésil : 1er août 2019 (avant-première mondiale)
États-Unis, Québec : 9 août 20191
France : 14 août 2019

Distribution

Isabela Moner (VF : Cerise Calixte) : Dora
Jeffrey Wahlberg (VF : Oscar Douieb) : Diego, le cousin de Dora
Eugenio Derbez (VF : Mark Lesser) : Alejandro Gutierrez
Madeline Madden (VF : Camille Timmerman) : Sammy
Nicholas Coombe (VF : Gabriel Bismuth-Bienaimé) : Randy
Michael Peña (VF : Thierry Wermuth) : Cole, le père de Dora
Eva Longoria (VF : Odile Schmitt ; VQ : Pascale Montreuil) : Elena, la mère de Dora

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Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, de Haruki Murakami : Impressions

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Il y a des œuvres qui marquent, d’autres qui touchent et enfin certaines qui font réfléchir. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, de Haruki Murakami, réunit tout cela à la fois.

C’est une histoire pourtant très simple en apparence : celle d’Hajime, qui, pendant son enfance, entretient une relation très proche avec sa voisine Shimamoto-san. Avec elle, il découvre aussi bien la musique que ses premiers émois amoureux… jusqu’à ce qu’il déménage et finalement la perde de vue. Il s’agit donc de suivre la vie et les errances de ce personnage tourmenté, au travers de sa première copine, jusqu’à son mariage avec sa femme bien -aimée. Cependant, voilà, la passion qui l’animait quand il était petit ne s’étant jamais vraiment éteinte, elle renaîtra suite aux retrouvailles avec son amie d’enfance.

L’amour et la confusion des sentiments est un thème universellement utilisé en littérature, mais il atteint son paroxysme ici. Murakami arrive, grâce à un style d’une beauté simple mais précise à relater les réflexions et la passion qui animent son personnage principal. L’histoire d’Hajime est touchante, car elle reflète des faits que nous pouvons tous vivre : ceux de la folie amoureuse qui peut toucher n’importe qui. D’autant plus qu’Hajime semble humain (trop humain ?). En effet, comme d’habitude, Haruki Murakami n’essaie pas de créer un personnage qui soit un héros au sens premier du terme. Non, il cherche, à la manière d’un artiste, à le peindre avec le plus de banalité possible. Hajime n’est pas particulièrement brave, ni gentil, il se laisse guider par son désir, ce qui le pousse à heurter profondément Izumi, sa première copine. Ses actes ont des conséquences, et au nom de ses sentiments il serait prêt à abandonner femme et enfants afin de se consacrer à son amour d’enfance retrouvé. C’est un tourbillon qui bouleverse le monde autour de lui, sans le vouloir.

– Oui, je les aime. Je les aime énormément. Et ils comptent beaucoup pour moi. Tu as raison. Mais je sais que ça ne me suffit pas. J’ai une famille, un travail intéressant, je n’ai aucune insatisfaction dans ma vie. Tout a fonctionné parfaitement jusqu’à présent. Je pense même pouvoir dire dire que j’étais heureux. Mais ça ne me suffit pas. Ça, je le sais. Depuis que je t’ai retrouvée voilà près d’un an, je m’en suis bien rendu compte. Tu vois, Shimamoto-san, le principal problème, c’est qu’il me manque quelque chose. Il y a un grand vide dans ma vie. Et je suis toujours assoiffé, affamé, de cette part que j’ai perdue. Ni ma femme ni mes enfants ne peuvent combler ce manque. Tu es la seule personne au monde qui puisse le faire. Quand tu es près de moi, je sens ce vide se remplir. Et c’est comme ça que j’ai réalisé à quel point j’avais été assoiffé et affamé pendant des années. Je ne peux plus retourner dans ce monde d’avant.

Les personnages sont fouillés et excellemment écrits, bien que l’auteur leur laisse des zones d’ombre (surtout à propos de Shimamoto-san), incitant ainsi le lecteur à chercher ses propres réponses. Ceci permet de le garder attentif jusqu’à la déchirure finale. Encore une fois, Murakami arrive à créer un mystère autour des personnages féminins, et bien que la fin reste en suspens, on ne peut que s’imaginer le parcours qu’elles ont eu et auront dans la continuité de l’histoire. Ce mystère accentue la profondeur de leurs caractères et de ce qui leur arrive. Les thèmes centraux et cruciaux de cette œuvre et points sur lesquels insiste beaucoup l’auteur sont les sentiments ressentis, l’amour en point d’orgue bien entendu, mais aussi les conséquences de la perte de cet amour, surtout lorsqu’il est empreint de passion. Chacun pourra s’identifier au vécu d’Hajime qui n’arrive plus à vivre normalement après que son âme sœur ait disparu de sa vie. Sans plus d’explications et de la plus cruelle des façons : sans crier gare.

Pour conclure, citons des vers du poète Paul Eluard qui correspondent parfaitement à ce que ressent Hajime pour Shimamoto-san:

Je te cherche par-delà l’attente
Par delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, Haruki Murakami
10 X 18, août 2011, 264 pages

« Les Yeux rouges » : l’engrenage du cyber-harcèlement

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Dans un récit partiellement autobiographique, la journaliste et auteure belge Myriam Leroy expose la mise en place progressive des mécanismes de cyber-harcèlement. Et fait graviter autour de cette question toute une série de sujets connexes, dont la fachosphère, les postures victimaires mouvantes ou les réponses judiciaires lacunaires apportées aux « raids » en ligne.

Les Yeux rouges se distingue d’abord par son récit et les formes y étant associées. La narratrice du roman est une journaliste radiophonique à la popularité croissante, bientôt victime d’une rencontre virtuelle des plus fâcheuses. Son histoire est narrée de manière singulière, par le truchement de correspondances avec des avocats, de publications et commentaires en ligne, de smileys ou de la restitution indirecte des propos de proches. L’intrigue prend corps à mesure que les faits s’amoncellent (éveil, insistance, déception, rancœur, harcèlement) et ces derniers ne se trouvent éventés que par des conversations rapportées, les réactions suscitées par l’une ou l’autre rencontre, etc. Cela donne l’impression d’une mise à nu sans filtre et renforce la dimension horrifiante du cyber-harcèlement.

Les agissements du harceleur permettent à Myriam Leroy plusieurs descriptions impitoyables : sur les internautes vampirisés par l’orgueil, sur les raids en ligne, sur la fachosphère, sur le discrédit frappant les journalistes, sur un monde virtuel qui en vient, sans prévenir, à phagocyter la vie réelle. Denis est un modeste employé administratif dans l’industrie pharmaceutique. S’il lui arrive de faire une sieste au bureau et s’il regrette le manque de cérébralité de son travail, cela ne l’empêche pas d’avoir son heure de gloire quand il décroche une interview du cinéaste Robert Rodriguez. Car l’homme est passionné de cinéma, écrit régulièrement sur un blog, mêlant (pense-t-il) pertinence et impertinence, ce qui lui vaut l’estime d’une cour virtuelle fidèle et manipulable.

Jusque-là, rien de bien méchant. Comme beaucoup, Denis a des capacités sous-employées, ressent une certaine lassitude vis-à-vis de sa vie professionnelle, mais relativise au regard d’une confortable rémunération. C’est plutôt dans le champ des idées que le bât blesse. Il méprise la « Pravda », c’est-à-dire un journalisme qu’il imagine corporatiste, aux ordres et outrageusement subventionné. Il n’a pas de mots assez durs contre les médias, les droits de l’homme, l’écologie, les minorités, la gauche, mais voue en revanche un culte à Vladimir Poutine, à la realpolitik et à la droite décomplexée de type illibérale. Le refus du « vivre-ensemble », la croyance en un « grand remplacement » contribuent à caractériser un personnage, ainsi que son public, tout droit sortis des cercles renaud-camusiens. C’est lui qui, après avoir été poliment éconduit par l’héroïne du roman, va s’employer à rendre son existence insupportable.

Sur France Inter, alors qu’elle participait à « L’invité de 7h50 », Myriam Leroy évoquait le 14 août dernier les « comportements de prédation » décrits dans son roman, mais aussi l’autosatisfaction du harceleur, se gargarisant d’échapper à la pensée unique, ou le caractère partiellement autobiographique de l’histoire qu’elle conte. La journaliste et romancière belge a effectivement quitté elle-même (dans la douleur, confesse-t-elle) Twitter et Facebook. Elle fut la victime de raids en ligne, recevant des milliers de messages d’insultes et de menaces, et a même un temps vécu sous protection policière. Pourtant, et cela transparaît clairement dans Les Yeux rouges, l’attitude des proches et les réponses apportées par les institutions dans les cas de cyber-harcèlement sont à déplorer et certainement pas de nature à apaiser les victimes : les premiers cherchent à minorer le harcèlement, quand il n’en viennent pas à susurrer qu’« il n’y a pas de fumée sans feu » ; les secondes semblent démunies quand il s’agit de faire face à des situations de ce type, au point d’ignorer ce qu’il faut juridiquement plaider !

Les Yeux rouges comporte donc une mise en abîme assez glaçante. Cette dernière est même décuplée par la nouvelle autobiographique que rédige l’héroïne du roman. En racontant ses mésaventures, elle semble « boucler la boucle » qui la relie à Myriam Leroy. Echevelé, le roman se veut en outre relativement dense : il interroge la prétendue responsabilité des femmes dans le processus de harcèlement (s’il y en a une, elle consiste à avoir intériorisé un état d’infériorité qui pousse la victime à répondre poliment à son agresseur) ; il raille certaines pratiques médicales, dont la kinésiologie ou l’homéopathie (l’extrait de Mur de Berlin pour les individus se sentant divisés) ; il soupèse les affects induits par le cyber-harcèlement et les verbalise à travers une vie de couple empoisonnée, un manque d’empathie vis-à-vis des autres, voire une impression de nombrilisme n’ayant pourtant rien de commun avec de l’égocentrisme…

L’actualité du propos, l’urgence avec laquelle il est narré, les sujets secondaires qui s’y greffent rendent cette lecture – ce témoignage ? – très appréciable.

Les Yeux rouges, Myriam Leroy
Seuil, août 2019, 192 pages

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3.5

Que retenir de « Spike Lee, un cinéaste controversé » ?

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Régis Dubois est un spécialiste du cinéma afro-américain. Il lui a consacré plusieurs ouvrages, dont l’un des plus récents portait sur les films dits « noirs » durant les années Obama. Cette fois, il publie chez LettMotif une monographie consacrée à Spike Lee.

« C’était un peu comme le coup de fouet que donnait le maître à un esclave… mais avec lui c’était le contraire, c’était l’esclave qui donnait le coup de fouet au maître. » Dans sa préface, Jean-Claude Barny décrit en quelques lignes l’étoffe dont se pare le cinéma de Spike Lee. Ce dernier a été l’un des premiers à se mettre au niveau de la communauté afro-américaine et des banlieusards, sans condescendance ni paternalisme. C’est par ses films que des générations de Blancs ont pu enfin s’identifier aux Noirs. Surtout, le cinéaste le plus indigné d’Hollywood apparaît comme « un leader contre l’hégémonie du Blanc dans le cinéma ». Les livres en langue française consacrés à Spike Lee étant plutôt rares, l’ouvrage de Régis Dubois est d’autant plus précieux quand il s’agit de soupeser chacune de ces assertions.

Disons-le d’emblée : Spike Lee n’a pas que des amis à Hollywood. S’il a permis à nombre de techniciens et de comédiens issus des minorités de se faire un nom dans l’industrie cinématographique, il a aussi été la victime de multiples polémiques, quand il ne s’est pas frontalement opposé à certains de ses pairs. « Le Noir le plus en colère d’Amérique » (son surnom à l’époque de Malcolm X) reproche ainsi à Quentin Tarantino d’abuser du mot nègre, s’en prend à Wim Wenders qu’il suspecte de l’avoir privé de la Palme d’or à Cannes en 1989 ou envoie dans les cordes le conservateur Clint Eastwood, dont l’évocation d’Iwo Jima manquerait un peu de couleurs – c’est-à-dire de soldats noirs. Spike Lee compare Hollywood à une « plantation » et l’accuse de promouvoir une image négative des Afro-américains – des doléances semblables s’appliquant par ailleurs aux humoristes noirs. À ses yeux, on ne peut plus dessillés, Naissance d’une nation ou Autant en emporte le vent sont les coupables tout désignés, non exclusifs, du discrédit tenace dont souffrent les Noirs. L’homme a quelque chose de Martin Scorsese et Woody Allen dans sa manière d’aborder sa communauté et la ville de New York dans ses films, mais aussi beaucoup d’Oliver Stone si l’on considère la prévalence des sujets fiévreux dans son œuvre.

Programmé pour s’indigner ?

D’où peuvent lui venir ses obsessions et cette propension, désormais notoire, à défendre la cause des Noirs au cinéma ? Son père, musicien de jazz, l’initia tôt à la musique et lui apprit l’intégrité artistique. Sa mère enseignante lui fit lire les auteurs noirs, l’emmena au théâtre, au musée et au cinéma. Sa grand-mère maternelle le sensibilisa à l’histoire et la culture de ses ancêtres. En 1965, il a huit ans quand Malcolm X est assassiné à Harlem. En 1968, il en a onze lorsqu’un tueur raciste abat Martin Luther King à Memphis. Son éducation dans un foyer cultivé de la classe moyenne new-yorkaise et les événements marquants de la destinée politique des Noirs aux États-Unis ne sont pas étrangers à la formation de sa personnalité de cinéaste, même si cette dernière s’est affirmée sur le tard, puisque Spike Lee a longtemps privilégié une carrière dans le sport. Au départ, il n’imagine même pas qu’il puisse y avoir des gens derrière les films tant la magie du cinéma reste pour lui à démythifier. Ce n’est qu’après avoir vu Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino que germe en lui l’idée de devenir réalisateur.

Une carrière controversée et en dents de scie

La patte de Spike Lee est singulière : travellings embarqués, mouvements de caméra fous, angles de prise de vue insolites, images anamorphosées, photographie très contrastée ou surexposée, musique pop pensée comme un élément à part entière du métrage… Son style, il l’a façonné touche par touche, à travers une filmographie peu commune que Régis Dubois passe en revue. Un premier film financé grâce à des bourses, des dons de proches et des fonds personnels, avec – déjà – la volonté de renouveler la représentation des Noirs au cinéma et une première polémique avec les féministes. School Daze ensuite, qui dresse un état des lieux désemparé du racisme et de la vie sur les campus noirs (nouvelle polémique avec les féministes). Do The Right Thing, premier grand film « hip-hop », qui relate les tensions entre les différentes communautés, mais aussi le racisme et les bavures policières, et qui manque de peu la Palme d’Or à Cannes (polémique cette fois parce que certains n’y voient qu’un appel à la haine raciale et à l’émeute). Mo’ Better Blues, qui semble répondre au Bird déprimant de Clint Eastwood (polémique au sujet de la représentation des Juifs). C’est alors que Spike Lee devient peu à peu l’invité vindicatif des émissions télévisées. Un ambassadeur de sa communauté, un peu à son corps défendant, même s’il en jouera quelquefois. Ses relations avec Nation of Islam, qui assure la sécurité lors de ses tournages dans les ghettos noirs, et avec Public Enemy (l’affaire Professor Griff) apportent toutefois (de manière spécieuse) de l’eau au moulin de ceux qui l’accusent d’antisémitisme.

Régis Dubois continue de survoler la filmographie de Spike Lee : Jungle Fever et les relations interraciales ; l’ambitieux Malcolm X, financé par Michael Jordan, Bill Cosby, Prince ou Oprah Winfrey et attaqué par l’aile gauche des Afro-centristes, au sujet duquel il déclarera : « Je suis né pour faire ce film » ; Summer of Sam qui met en scène des Blancs et raconte l’épopée d’un tueur en série, ainsi que le black-out de 1977 ; La 25e heure et un nouveau recours aux comédiens blancs ; She Hate Me qui horripile certaines organisations homosexuelles ; un Inside Man mainstream, avec Denzel Washington, Jodie Foster et Clive Owen, plus impersonnel que ses précédents films, mais qui récolte pas moins de 184 millions de dollars de recettes dans le monde ; ensuite une seconde traversée du désert, marquée notamment par un remake totalement vain d’Old Boy et un relatif désamour public au moment où d’autres cinéastes noirs émergent, avant un retour en grâce avec BlacKkKlansman, un film-somme représentatif de toute la filmographie de Spike Lee (racisme, années 1970, culture afro-américaine, institutions…).

Au bout d’une redécouverte de ce réalisateur si emblématique, une chose semble certaine : Spike Lee a toujours offert un point de vue original sur l’Amérique. Il n’a jamais tu ses fractures, il a toujours été au bout de ses idées, quitte à s’attirer les foudres de détracteurs hystérisés, et il s’est dressé contre le système hollywoodien quand il le jugeait nécessaire. Une démarche courageuse, entière, intègre, que Régis Dubois raconte avec passion.

Spike Lee, un cinéaste controversé, Régis Dubois
LettMotif, août 2019, 180 pages

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3.5

« Main basse sur nos forêts » : la malforestation et ses alternatives

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Elle couvre 31% du territoire français. Associée à la nature et à l’air pur, elle est considérée comme un refuge contre la concentration urbaine. Pourtant, la forêt va mal, et les hommes qui y travaillent aussi. Gaspard d’Allens, journaliste chez Reporterre, fait l’état des lieux et le tour des alternatives dans Main basse sur nos forêts.

Désireux de fuir la ville, son bruit, ses odeurs, ses îlots de chaleur, je retourne parfois à la campagne prendre un bon bol d’air pur. Enfilant une solide paire de chaussures, je pars dans les bois avec l’air béat du citadin en manque de verdure. Il y a quelques années, j’avais certes remarqué, au cours de mes pérégrinations, des changements de paysages aussi soudains que radicaux. Avançant paisiblement au milieu d’un bois de feuillus, je me retrouvais sans comprendre comment dans un bois de résineux tellement obscur que je devais en retirer mes lunettes de soleil. Je trouvais bien cela étrange mais c’est ainsi que la nature fonctionne… pensais-je. Et puis, l’air y était toujours plus pur qu’en plein centre-ville.

J’en serais resté là si, plus récemment, je n’étais tombé sur une parcelle de forêt ayant subi une coupe rase, loin des habitations, loin des routes, loin du regard. Un paysage de désolation qui me semblait beaucoup moins « naturel ». Pas seulement d’origine « humaine », mais carrément industriel. Perplexe, je me demandai ce qu’il se passait de si louche là où je pensais qu’il ne se passait pas grand-chose.

L’industrialisation des forêts

L’enquête de Gaspard d’Allens, journaliste au média écolo Reporterre, nous fournit nombre de réponses. Comme l’auteur le souligne dans sa conclusion, l’industrialisation « ne prospère que là où règnent le désert et l’ignorance ». Ce livre, qui a pour vocation d’ouvrir notre regard sur les transformations de la forêt tout en repoussant les visions fantasmées des citadins, fait office de session de rattrapage. Il nous confirme malheureusement que les plantations de pins douglas en rangs d’oignons ne sont que l’arbre cachant la forêt.

L’ouvrage se concentre sur la forêt française, point par chauvinisme, mais en remède à notre émotion « à géographie variable ». Cette remarque sonne amèrement à l’heure où ces lignes sont écrites et où l’Amazonie brûle comme un fétu de paille ; on s’offusque à juste titre des conséquences de la déforestation au Brésil, mais on ignore souvent ce qui se passe dans nos propres bois. A des échelles différentes, il s’agit pourtant d’une même politique considérant la forêt comme une ressource à exploiter et une source de profit.

Ainsi, on découvre que le pin douglas atteint les 40 centimètres de diamètre en 35 ans (le chêne met 120 ans pour en faire de même), que « la forêt représente le troisième portefeuille des investisseurs », qu’il n’existe ni réglementation, ni norme, ni études sanitaires sur l’utilisation du glyphosate dans les forêts (et les chiffres, concernant la forêt privée, sont difficiles à obtenir). On apprend que nos forêts sont majoritairement composées de feuillus, mais qu’on découpe essentiellement du résineux et qu’environ un quart des feuillus découpés partent pour la Chine, d’où il nous reviennent sous formes de meubles low-cost. La forêt n’est bien sûr pas la seule maltraitée dans l’histoire : les bûcherons héritent des tâches ingrates que leur laissent les machines, sont épuisés à 52 ans, meurent à 62, et se suicident par dizaines à l’ONF, où (comme ailleurs) on embauche des contractuels en CDD plutôt que des fonctionnaires. Tout ça pour une affaire qui n’est même pas rentable puisque la France importe quatre fois plus de meubles qu’elle n’en exporte.

Bien sûr, tout ça n’est pas le fruit du hasard, mais de nombreuses décisions politiques qui remontent pour certaines au XIXème siècle comme le Code forestier de 1827 ou la décision de Napoléon III en 1857 de planter une forêt de pins dans les Landes. Pour le reste, il s’agit de la même logique industrielle qui est à l’œuvre pour l’agro-alimentaire : produire vite des arbres standardisés, pour produire du bois de qualité médiocre qu’on vendra peu cher, mais en grande quantité.

Les choses n’allaient peut-être pourtant pas de soi. Gaspard d’Allens ne le cite pas dans son ouvrage, mais il n’est pas inutile de revenir vers le forestier Aldo Leopold (1887-1948), considéré comme un des pionniers de l’écologie moderne (lire « L’Éthique de la Terre », réédité chez Payot et Rivages en 2019). Leopold distinguait deux groupes abstraits : A, qui « considère la terre comme un sol, et sa fonction comme une capacité de production » et B, pour qui « la terre est un biote, et sa fonction a quelque chose de plus large », B jugeant « la foresterie foncièrement différente de l’agronomie parce qu’elle emploie des espèces naturelles, et gère un environnement naturel au lieu de créer un milieu artificiel ». A méditer.

Paroles, paroles…

Un moment d’inattention dans notre quête d’informations (c’est si vite arrivé) pourrait nous faire croire aux beaux discours des politiques et des entreprises. D’Allens en décortique quelques exemples pour en démontrer le caractère illusoire. Grâce à la start-up Reforest Action, de vertueuses entreprises telles que Enedis, Quick, Axa, Boulanger ou Carrefour compensent leurs émissions de GES en choisissant de « planter des résineux à la queue leu leu comme des Shadoks ». D’Allens souligne par ailleurs que « les plantations financées par les entreprises s’inscrivent souvent dans des cycles courts ». Or, il s’avère que les deux tiers du carbone stocké en forêt le sont dans le sol, lequel n’est pas au meilleur de sa forme dans des plantations gérées industriellement. La loi LAAF de 2014 a peut-être le mérite de révéler plus ouvertement l’hypocrisie des pollueurs, puisqu’ils ont désormais la possibilité de « compenser la destruction des forêts en contrepartie d’une somme financière ».

Dans le même ordre d’idées, il existe un label PEFC chargé de certifier la gestion durable des ressources forestières. Reste à savoir ce qu’on entend faire « durer » : monocultures et coupes rases en pente sont autorisées, tandis que les engrais chimiques sont déconseillés mais pas interdits. Le taux de contrôle de 0,78% et l’auto-organisation desdits contrôles ont de quoi laisser sceptiques.

Quant à l’électricité produite par la biomasse, la France veut en doubler sa production d’ici à 2030 tandis qu’elle devrait représenter les deux tiers des 32% d’énergies renouvelables visées par l’UE la même année. D’Allens rappelle que l’usine de Drax, en Angleterre, consomme l’équivalent d’un bois de Vincennes par jour pour tourner et que celle de Gardanne (Bouches-du-Rhône) dépendra à 55% de bois canadien. Cerise sur le gâteau : la combustion de la biomasse, contrairement à l’idée reçue, produit plus de gaz à effet de serre que le charbon. Renouvelable, peut-être bien ; écolo, pas vraiment.

Se réapproprier les bois

Après avoir fait le tour des nombreux projets inutiles qui massacrent les forêts françaises, Gaspard d’Allens se charge de rappeler à son lecteur que, si dramatiques soient-ils, ces chamboulements sont récents et non inéluctables. Ainsi, d’anciens zadistes créant une épicerie bio / bar associatif après avoir empêché la réalisation d’un projet de « wood valley » dans le Morvan, aux résistants qui optent pour la sylviculture douce, les futaies irrégulières, le débardage à cheval ou la charpente traditionnelle, en passant par l’existence de réseaux alternatifs (telles les Amap Bois Bûches), les graines d’une forêt non soumise aux impératifs de l’industrie sont semées un peu partout en France. En guise d’arrosage, il faudra repolitiser ces territoires : le collectif SOS Forêt, regroupant syndicalistes de l’ONF et associations environnementales, s’y attelle.

Mais pour commencer, il faudrait tout d’abord remettre le nez dehors. Nous autres européens, rappelle d’Allens, passons 90% de notre temps entre quatre murs. Il s’agirait de ne pas devenir comme les Terriens du Cycle des Robots d’Isaac Asimov, vivant dans des « cavernes d’acier » souterraines et laissant les robots se charger de tout, à l’air libre, là où les humains ne sortent plus que contraints et forcés, terrifiés à l’idée d’être en contact direct avec les éléments…

Main basse sur nos forêts, Gaspard d’Allens
Seuil/Reporterre, avril 2019, 176 pages

N.B. : Quelques heures après la publication de cet article, Reforest’Action, par la voie de son responsable de la communication, M. Nicolas Blain, nous interpellait quant aux assertions que nous y rapportions (et qui, rappelons-le, n’appartiennent qu’à Gaspard d’Allens). Nous relayons à nos lecteurs, en guise de droit de réponse, un extrait de leur courriel : « Nous faisons de la diversité des essences d’arbres la pierre angulaire de nos projets de reforestation qui servent la multifonctionnalité de la forêt. Nous plaidons d’ailleurs pour la diversité forestière dans notre rapport Notre Avenir S’appelle Forêt paru en 2018. En outre, comme vous pourrez le lire dans notre rapport d’activité 2018-2019, nous plantons en moyenne en France 5 essences d’arbres différentes par projet. »

Full stop : pour ne pas oublier le génocide des Tutsi

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En 1994 (du 7 avril au 17 juillet), environ 800 000 Tutsi (estimation ONU) ont été massacrés au Rwanda. Un véritable génocide, car son objectif était l’élimination pure et simple des Tutsi pour laisser le champ libre aux Hutu dans ce pays.

On ne sait toujours pas exactement comment les événements se sont enchaînés, même si l’antagonisme Hutu/Tutsi était latent depuis de nombreuses années. La disparition du président Juvénal Habyarimana dans son avion pris pour cible par des missiles le 6 avril a mis le feu aux poudres. D’où venaient ces missiles ? 25 ans plus tard, le mystère demeure. Quels sont les responsables du génocide et à quel degré ?

Cette BD s’attache à montrer quelques personnes à la recherche de la vérité, dans un esprit de justice et non de vengeance. Les auteurs (Frédéric Debomy, scénariste et Emmanuel Prost, dessinateur) mettent en scène leur parcours pour reprendre une enquête ayant mené à des condamnations. Ils savent que la France a joué un rôle-clé au Rwanda.

Le génocide, 25 ans après

Pourquoi une BD sur cet imbroglio ? Pour faire en sorte que l’oubli ne retombe pas sur des actes ignobles et que de nouveaux moyens permettent de poursuivre la recherche de la vérité, si tant est que ce soit possible. Avec ce recul de 25 ans, la mémoire des acteurs et témoins peut déformer les souvenirs, les faire émerger de façon parcellaire ou bien en occulter une partie. Il faut tenir compte également de l’effet du discours de ceux qui parlent fort. A force de martèlement, même fausses, des affirmations peuvent s’imprimer dans les consciences et produire au moins l’effet du doute. Et qui peut affirmer avec certitude détenir toutes les informations permettant d’accuser telle ou telle personne ? Dans un tel cas, les bourreaux peuvent se cacher derrière un discours de déni très difficile à démonter.

Il faut donc prendre cette BD avec autant de précautions que possible. Il s’est passé tant d’événements importants dans le monde depuis 25 ans que le génocide des Tutsi n’est plus, dans la plupart des cerveaux, qu’un événement parmi d’autres. Les parties concernées sont les mieux à même d’en parler de manière à ce qu’on puisse y comprendre quelque chose. Mais comment faire la part des choses entre les témoignages de bonne foi et le discours de ceux qui déforment des faits pour se disculper ? Ce qui ressort de l’état d’esprit des auteurs, c’est l’ambition de faire émerger la réalité.

Le 13 avril 1994 à Kabarondo

La BD commence par une partie à tendance pédagogique qui permet de situer l’histoire du pays , l’évolution de l’antagonisme Hutu/Tutsi (qui ne sont pas deux ethnies différentes, mais des classes sociales) et l’approche du drame. On suit ensuite les protagonistes dans leur recherche de témoins. Sagement, la BD est centrée sur l’exploration d’un massacre bien précis, à Kabarondo le 13 avril 1994 (3 000 morts dans l’église). Ainsi, on découvre des témoignages qui permettent de se faire une idée de l’ambiance électrique ayant régné pendant 100 jours au Rwanda. Pendant cette période, l’opportunisme a été la règle, encouragé par l’impunité de certaines actions et l’incitation à la haine propagée par certains réseaux. Il semblerait que la situation ait alors échappé à tout contrôle. Sagement aussi, les auteurs explorent un fait isolé pour lequel les protagonistes ont déjà été jugés (jugement prononcé le 6 juillet 2016 à Paris), pour montrer comment la folie humaine peut entraîner des dégâts considérables. Quand il n’existe plus aucune limite, les actions peuvent aller très loin. La bassesse humaine se révèle également lors des enquêtes et procès, quand on réalise la différence monstrueuse entre les témoignages de victimes et la défense de certains bourreaux. Pour se faire une idée de ce qui s’est passé, il existe des témoignages disponibles sur Internet. Libre à celles et ceux qui veulent en savoir plus de faire leurs propres recherches.

Le travail graphique

La BD ne se contente pas de présenter des témoignages. Intelligemment, les auteurs proposent des plages de respiration (planches sans dialogue), montrant l’ambiance dans le pays en 2017. Le calme permet de se faire une idée de l’état d’esprit actuel ainsi que de l’état du pays. Un calme qui justifie la BD, puisque tout apparaît comme s’il ne s’était rien passé il y a 25 ans. Le style graphique convient bien me semble-t-il, même s’il surprend au début. Le trait noir (qui ne recherche jamais la précision de la rectitude) dessine les formes, les visages, etc. La couleur est donnée à l’aquarelle (sauf la dernière planche, à la craie me semble-t-il), avec des nuances bienvenues. On sent essentiellement l’atmosphère de la ville (Kigali) et on devine les conditions de vie. L’ensemble est donc assez réussi et on peut saluer les éditions Cambourakis pour la publication de cette BD sur un sujet ultra-sensible qui peut créer le malaise. Sans tout expliquer, l’album fait œuvre de clarification et incite le public à explorer les pistes ouvertes pour se faire une idée plus complète d’un ensemble complexe. Et, en faisant ce travail d’enquête, la BD évoque des violences sans en montrer, ajoutant à l’effet libérateur de la parole.

Full stop. Le génocide des Tutsi du Rwanda, Frédéric Debomy & Emmanuel Prost
Cambourakis,  mars 2019, 80 pages

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3.5

Kobane Calling, de Zerocalcare : plongée dans l’humanité du Kurdistan

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En ce mois de septembre, les éditions Cambourakis sortent une version intégrale de Kobane Calling, roman graphique de l’auteur italien Zerocalcare sorti une première fois en 2016 et qui  nous plonge au sein du Kurdistan, à la rencontre de personnages inoubliables.

Kobané est une ville du Kurdistan syrien, au nord du pays, à la frontière turco-syrienne. Située dans le Rojava kurde, la ville faisait l’expérience d’un gouvernement autonome basé sur les principes d’une stricte égalité hommes-femmes et du partage des richesses (entre autres). Depuis 2014, Kobané fait l’objet d’attaques par Daech jusqu’à ce qu’en janvier 2015 les forces kurdes chassent l’organisation terroriste et libèrent une ville en ruines.
L’auteur de bandes dessinées italien Zerocalcare va effectuer deux voyages dans le Kurdistan. Le premier se déroulera en 2014, et l’auteur, avec les membres d’un groupe d’aide qui veulent distribuer des médicaments, va se retrouver en Turquie, à quelques dizaines de mètres de Kobané mais de l’autre côté de la frontière. Le second voyage aura lieu un an plus tard, et Zerocalcare passera par l’Irak, du côté d’Erbil, seul moyen possible pour rejoindre le Nord de la Syrie.
De ces voyages sortira Kobane calling, roman graphique passionnant qui revient dans les bacs dans une version intégrale, avec deux suppléments, Imbroglio et Catastrophes.
Très vite, ce qui attire l’attention, c’est la sincérité de Zerocalcare. L’auteur n’hésite pas à interroger ses véritables motivations dans ces voyages forcément dangereux. Il y a bien entendu l’aspect humanitaire : distribuer des médicaments et des sacs de provisions dans les camps de réfugiés. Il y a aussi un coté informatif : Zerocalcare n’a qu’une confiance très relative dans les médias occidentaux et leur façon de présenter le conflit au Kurdistan, aussi il va chercher des informations de première main. Le résultat est plus que probant : Zerocalcare nous présente le conflit en le situant dans l’histoire de la région, mais aussi dans une histoire plus vaste, celle du combat contre les totalitarismes (avec, entre autres, un parallèle avec la résistance italienne contre l’avancée des fascistes en 1922). Il nous parle aussi de la géopolitique de cette guerre, de façon succincte (et en réussissant à y intégrer de l’humour et de l’autodérision, qui seront présents dans tout l’album) mais claire et efficace. Le but n’est pas de faire un cours, mais que le lecteur en sache suffisamment pour comprendre les enjeux de l’album.
Et l’enjeu principal, c’est de montrer le côté humain du conflit. Kobane Calling est un livre d’une grande, d’une profonde humanité. Son sous-titre, « Visages, mots et griffonnages de Rebibbia à la frontière turco-syrienne », met en avant ces visages, ces êtres humains inoubliables que l’auteur va rencontrer chez lui, à Rebibbia (un quartier de Rome) mais surtout là-bas. De fait, Kobane Calling est peuplé de personnages secondaires magnifiques, depuis cet homme qui distribue gratuitement du tchaï (sorte de thé et objet d’un running gag qui jalonnera l’album) jusqu’à la guide Ezel qui dort avec un tee-shirt enroulé autour du visage, en passant par Necim et sa crème de lentilles. Parfois le récit s’arrête pour deux ou trois pages, le temps de s’attarder sur le portrait d’un de ces personnages, portrait qui, à chaque fois, augmente encore la dimension humaine de l’album tout en montrant d’autres facettes qui éclairent le conflit actuel.

La lucidité de Zérocalcare est flagrante. Il n’hésite pas à s’interroger lui-même pour savoir s’il n’est pas victime de ses illusions, de sa vision romantique du Rojava comme lieu de liberté et de fraternité. Mais sa vision nuancée saute aux yeux. Il montre bien les limites d’un projet confronté à la difficulté d’instaurer un « vivre-ensemble » dans une zone où les dirigeants ont toujours joué les communautés les unes contre les autres. La force des Kurdes rencontrés par l’auteur est d’essayer malgré tout, en gardant l’espoir d’un résultat futur. Et c’est cet espoir qui se dégage du livre, espoir né de la rencontre de ces personnes formidables qui peuplent l’album.
Finalement, la guerre et Daech sont très peu présents dans le livre. On les voit comme des menaces au loin et surtout on en voit les conséquences au quotidien, les gens obligés de quitter précipitamment leurs villages, les familles déchirées par le deuil, etc. La guerre est surtout présente par l’engagement des combattant(e)s kurdes rencontré(e)s. Un engagement sans retour possible, qui nécessite de tout quitter pour mener le combat. Un combat qui ne se limite pas à Daech, bien entendu. La répression en Turquie est aussi mise en avant. A titre d’exemple, Zerocalcare présente même l’histoire d’Abdullah Öcalan.

Avec un talent certain pour la narration, Zerocalcare fait alterner les émotions tout au long de son album. Dans Kobane Calling, il y a du drame bien entendu, et même des passages tragiques, mais aussi de l’humour et de la tendresse. C’est avec beaucoup d’autodérision que Zerocalcare parle de lui-même, et cela donne des scènes très drôles. Il s’amuse ainsi, assez fréquemment, à comparer ce qu’il imagine et la réalité.
La narration de Kobane Calling est marquée par l’imaginaire de son auteur. Il ramène souvent la réalité dont il est témoin ou celle qu’il imagine, à ses références culturelles. C’est ainsi que l’on retrouve les méchants de Ken le Survivant ou des personnages de Dragon Ball pour figurer ce qu’il ne peut représenter réellement. Ceux qui connaissent l’auteur le savent : il y a un « style » Zerocalcare, qui peut éventuellement dérouter par sa volonté de mélanger les genres, par ses flash-backs qui semblent casser le rythme mais qui, en réalité, permettent de donner plus de profondeur au récit, par son bestiaire. Il s’agit incontestablement d’un style personnel qui rend la lecture de Kobane Calling passionnante.
Au roman graphique publié il y a trois ans maintenant s’ajoutent donc Imbroglio et Catastrophes, deux suppléments qui ajoutent des portraits et surtout tentent de mettre à jour les informations concernant le Kurdistan et le combat des Kurdes (tout en disant ouvertement que les événements vont tellement vite qu’être à jour est totalement illusoire).
L’ensemble donne une fort belle œuvre, aussi humaine qu’intelligente. On ressort de Kobane Calling en ayant une meilleure connaissance des enjeux des conflits qui se déroulent dans ce « cœur du monde » mais aussi plus d’empathie pour ces combattants et pour toutes les victimes.

Kobane Calling, Zerocalcare
Cambourakis, septembre 2019, 320 pages

« Derniers jours d’un médecin de campagne » : un oasis d’empathie dans un désert médical

Derniers jours d’un médecin de campagne n’est pas qu’un témoignage poignant : c’est une réalité appelée à se faire jour dans la plupart des communes rurales de France (et de Belgique). Ce documentaire raconte les déserts médicaux par le truchement du docteur Patrick Laine, médecin généraliste candidat à la retraite, mais cependant incapable de trouver un successeur et d’abandonner ses patients.

Le docteur Patrick Laine, soixante-huit ans, arpente Saulnot, une petite commune de Haute-Saône, dans son SUV blanc. Il enchaîne les rendez-vous, fait une infiltration à une jeune patiente, revoit le traitement d’une dame plus âgée, répond aux questions et apaise les craintes de sa patientèle. Comme de nombreux confrères exerçant en milieu rural, il subit tous les contrecoups des déserts médicaux : un agenda surchargé, la nécessité de faire un peu de cardio ou de rhumato pour éviter des délais très longs en ville, une position inévitable d’auxiliaire du SAMU et de principal – voire unique – interlocuteur médical pour trois ou quatre générations d’une même famille. Et derrière la médecine, le lien social, l’empathie. « Le spécialiste soigne l’organe, nous on soigne l’humain. » C’est à ce titre que ce généraliste candidat à la pension reste en activité : il peine à trouver un successeur et refuse de laisser ses patients sans recours en cas de départ à la retraite. On le lui rend cependant bien, avoue-t-il. Et de fait, tout au long de ce documentaire, les patients ne cesseront de louer sa gentillesse et sa disponibilité.

Le docteur Laine pointe deux difficultés dans l’exercice quotidien de son métier : la gestion du temps et, corollaire obligé, l’impossibilité matérielle de satisfaire à toutes les demandes. Il a conscience d’être parfois la « seule visite mensuelle » de certains patients âgés. Il recueille leurs confidences, leur explique patiemment les synergies entre médicaments, les rassure et leur permet de maintenir un lien social avec l’extérieur. Lui-même, en tant que praticien, craint de perdre ce contact privilégié avec les autres. Ce n’est de toute façon pas à l’ordre du jour, puisqu’il n’y a aucun repreneur hypothétique pour le cabinet. Le docteur Laine a d’ailleurs fait le buzz en cherchant un successeur sur… Leboncoin ! Sans succès toutefois. Et quand il s’agit d’en désigner les responsables, il évoque le numerus clausus, la féminisation de la profession (avec les temps partiels), le manque d’attrait de la médecine libérale (couverture sociale réduite à sa portion congrue), la quantité limitée de maîtres de stage ou la volonté des jeunes médecins d’être salariés à l’hôpital, de mieux concilier vie privée et professionnelle ou de travailler en équipe dans des centres de santé.

À terme, un quart des généralistes de France pourraient disparaître. Le docteur Laine imagine un futur fait de « super-infirmiers », tandis que le médecin traitant serait plutôt un « trieur » envoyant les patients vers les différents spécialistes. En attendant que cette prophétie peu amène se réalise (ou pas), les infirmiers d’aujourd’hui craignent que le départ du docteur Laine ne les conduise à la mobilité forcée, puisqu’ils dépendent de ses prescriptions pour les remboursements de la sécurité sociale… Dans son documentaire, Olivier Ducray révèle l’extrême humanité d’un praticien en même temps qu’il conjugue toutes les peurs – celles du patient, du généraliste, des infirmiers, et celles induites par un modèle qui semble courir à sa perte. Le document est précieux, mais l’effort de réflexion va-t-il suivre ?

BONUS

« Un an plus tard ». Douze mois ont passé et le docteur Laine est toujours de service. Dans une longue interview, il revient sur sa médiatisation récente, ainsi que sur ses combats, annonce que la liberté de s’installer des nouveaux médecins doit être régulée, se prononce sur la notion d’empathie et envisage des futurs généralistes diplômés en cinq ans et placés sous l’autorité de médecins coordinateurs, probablement mieux formés et plus aguerris…

« La vie des gens ». Film annonce.

Fiche technique

Derniers jours d’un médecin de campagne, un documentaire d’Olivier Ducray édité par Tamasa.
Son : 5.1 & Stéréo / Sous-titres : anglais
VF – 16/9 – 1,77 respecté – 5.1 – 1h23

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3.5

« Christine » de John Carpenter : l’homme et la machine

Carlotta va prochainement sortir son treizième coffret ultra collector, et il s’agit d’une petite surprise. C’est le Christine de John Carpenter, adapté de Stephen King, qui se voit mis à l’honneur dans une nouvelle restauration 4K, et à travers une cascade de bonus.

Un moteur rugissant, le « Bad To The Bone » de George Thorogood, une intrusion en 1957 dans les ateliers de montage automobile de Detroit, une caméra qui se meut avec élégance, une Plymouth Furie rouge sang scrutée sous tous les angles et – déjà – deux accidents tout sauf… accidentels. Les premières minutes de Christine, volontairement filmées dans des couleurs brunâtres de flashback, ont ceci d’idéal qu’elles contiennent en germe tout ce qui présidera au métrage.

Tout sauf Arnie, cet adolescent réservé, en retrait de la vie étudiante, à la vie sentimentale et sexuelle anémique, introduit par John Carpenter au moyen d’une réprimande maternelle, de quelques grimaces, d’un look désuet et, enfin, d’une scène d’humiliation durant laquelle quelques gros bras le privent de son déjeuner et le menacent au couteau. C’est lui, le jeune homme complexé rendu marginal à force de banalité, qui va se poser en alter ego humain de Christine, une voiture qu’il remarque au détour d’un trajet aux côtés de son meilleur ami Dennis.

La Plymouth porte définitivement le sceau de la perdition : elle appartenait à un homme qui, obnubilé par elle, s’est donné la mort en inhalant ses gaz d’échappement. Elle est désormais sur le marché et plaît beaucoup à Arnie, qui perçoit tout le potentiel de cet ancêtre automobile de plus de vingt ans, apparaissant à l’écran sous l’apparence d’une vieille guimbarde délabrée. Le lien entre Christine et le jeune Arnold Cunningham est clairement établi : « obsédé » par cette voiture de l’aveu même de ses parents, l’adolescent a enfin trouvé une chose aussi peu avenante que lui, sur laquelle il a prise et qu’il peut s’échiner à bonifier.

À ceux qui avanceraient que John Carpenter et la psychologie, c’est un peu comme Donald Trump et la finesse, Christine apporte un cinglant démenti. À mesure que la voiture prend le contrôle d’Arnie, ce dernier gagne en assurance et en opacité. Il abandonne ses lunettes de premier de classe, entame une relation avec Leigh, la fille la plus convoitée du lycée, et prend l’ascendant dans ses rapports avec Dennis, relégué d’ami et protecteur à camarade négligé. Les parents Cunningham subissent un traitement en tout point semblable : l’enfant obéissant et effacé s’affranchit, en vient à les malmener et leur préfère désormais sa nouvelle Plymouth, unanimement décriée – Dennis et Leigh, eux aussi, expriment leurs réserves sur le bolide rouge sang. En réalité, ce qu’Arnie confesse à Dennis, c’est un lien authentique, indéfectible, de confiance réciproque entre lui et la machine. Il humanise Christine autant qu’elle le déshumanise.

Christine n’est pas à proprement parler un film d’horreur. C’est même davantage un portrait générationnel (les années 1980) et adolescent (le lycée, le sport, les filles, les triangles amoureux, les relations parents-enfants, les bagarres, la transition vers l’âge adulte…). John Carpenter, comme Stephen King avant lui, y interroge la société de consommation et surtout la déification de la voiture dans la culture américaine. Le bruit ronronnant du moteur, le lens flare des phares, les plans quasi hypnotiques sur la Plymouth, la vengeance exercée par des brutes sur le véhicule d’Arnie : tout concourt à désigner la voiture comme une mythologie comparable à celles de Roland Barthes. John Carpenter emploiera d’ailleurs vingt-quatre Plymouth pour les besoins du film, ce qui suffit probablement à l’ériger en héroïne principale.

Il y a le sens du dialogue (« J’aime pas sa moustache », « Tu n’as rien d’autre à perdre que ton pucelage », le double « T’as pas dû insister beaucoup », l’ultime « Je déteste le rock’n’roll ») et le sens de l’image (l’habitacle illuminé, la station-service réduite en cendres, la Plymouth déambulant en feu en pleine nuit, la mise à mort dans un passage étroit, les plans subjectifs, etc.). Mais Christine ne pourrait prétendre s’y réduire. Ce serait en effet faire peu de cas de son rythme entraînant, de la musique oppressante de John Carpenter et Alan Howarth, de la bande-son rock très à-propos, de l’anthropomorphisation de la Plymouth (sa prétendue sensibilité, les « dents » de la carrosserie), des jeux sur la profondeur de champ, des séquences d’auto-réparation intégrées en postproduction (en lecture inversée), du portrait en creux de la Californie suburbaine, de l’esthétique proche d’Halloween, de la dualité du personnage d’Arnie ou des performances convaincantes de Keith Gordon, John Stockwell et Alexandra Paul (notamment).

Légion sont en fait les éléments à mettre au crédit de John Carpenter. Le réalisateur américain se remettait alors à peine de l’échec commercial de The Thing et avait certainement la volonté de présenter au public un cinéma moins radical et plus conciliant. Mais non moins efficace pour autant.

RESTAURATION & BONUS

Cette édition propose une restauration 4K et 4K Ultra HD, avec un nouveau mix Dolby Atmos. Les couleurs sont vives, l’image nette et ne souffrant d’aucune imperfection, le grain discret et homogène, tandis que le son s’avère de grande qualité sur les deux versions, anglaise et française. Ce travail de restauration est d’autant plus apprécié quand on se penche sur les vingt scènes coupées (26 minutes au total) proposées dans les bonus, où les scories et la relative fadeur de l’image s’avèrent frappantes. Du matériel d’origine à cette nouvelle version en 4K Ultra HD, il y a une revalorisation visuelle probante – et a priori fidèle aux vœux de John Carpenter.

Les vingt scènes coupées, justement, permettent une relecture quasi entière du film. Elles complètent certaines intrigues, dont l’enquête policière, la jalousie d’Arnie par rapport à Dennis et Leigh (qui s’y embrassent) ou la manière dont chacun perçoit Christine. Il y est aussi question de la mutation identitaire opérée par Arnie, symbolisée dans une scène par un changement d’écriture inattendu lors de la signature du plâtre de Dennis. On y trouve également trois nouvelles visites édifiantes à l’hôpital, au « chevet » de Dennis : deux d’Arnie et une de Leigh.

Les 48 minutes de making-of passent en revue les coupures par rapport au roman originel de Stephen King, l’instigation du projet d’adaptation auprès des studios Columbia, le désistement tardif de Kevin Bacon, les moyens techniques employés lors du tournage du flashback d’ouverture, la construction des personnages, le rôle des costumes dans la transformation d’Arnie, la bande-son, des anecdotes sur l’utilisation du bulldozer (qui risquait de détruire les caméras) et le travail pluriel de Carpenter. On apprend aussi que vingt-quatre Plymouth furent récupérées pour les besoins du film, ce qui concentra une part non négligeable du budget. Toutes étaient employées à des fins spécifiques. Certaines étaient renforcées pour ne pas porter les stigmates des collisions, quand d’autres étaient au contraire altérées. Toutes furent détruites, à part deux d’entre elles. L’entretien filmé avec John Carpenter à l’occasion de la remise du Prix du Carrosse d’Or 2019 et les bandes-annonces complètent les suppléments DVD/Blu-ray.

L’ouvrage (révisé et abrégé) Plus furieuse que l’enfer, de Lee Gambin, se révèlera quant à lui précieux pour quiconque entend étudier l’écriture, la production et la réalisation de Christine. Basé en grande partie sur des entretiens – John Carpenter, Richard Kobritz (producteur), Alexandra Paul (actrice), Bill Phillips (scénariste), Malcolm Danare (acteur), Roy Arbogast (effets spéciaux), etc. –, cette monographie passionnante met à nu la confection du film, son scénario, ses personnages et l’implication des différentes parties prenantes. On en apprend davantage sur Arnie, sur (la représentation de) sa ville natale californienne, sur son obsession pour Christine, sur ses rapports avec Dennis et Leigh, etc. Christine y est également analysée de façon panoptique : le triangle amoureux avec Arnie et Leigh, sa radio emblématique, sa destruction au bulldozer (mais pas que), l’« objectophilie obsessionnelle », le « viol collectif » qu’on lui inflige…

Fiche technique

COFFRET ULTRA COLLECTOR #13
UNE ÉDITION UNIQUE 4K ULTRA HD + BLU-RAY + DOUBLE DVD + LIVRE 200 PAGES

UHD BD 66 • MASTER ULTRA HAUTE DÉFINITION • 2160/23.98p • ENCODAGE HEVC • Version Originale Dolby Atmos & DTS-HD MA 2.0  / Version Française DTS-HD MA 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 110 mn

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Originale Dolby Atmos & DTS-HD MA 2.0  / Version Française DTS-HD MA 2.0 • Sous-Titres Français  • Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 110 mn

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Version Française Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 106 mn

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4.5

La vie scolaire, un film de banlieue généreux

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3.5

Moins puissant que son prédécesseur avec lequel on se sent forcé de faire la comparaison, La vie scolaire est une réussite mineure pour le duo qui retrouve son alternance de tons bien moins marquée que précédemment, mais toujours pleine d’humanité.

Une chose est sûre, pour apprécier ce film, il faut déjà être un peu familier des films de banlieue et en apprécier le genre, quoiqu’on lui trouverait bien des défauts si l’on était vraiment spécialistes, mais surtout connaître l’histoire des deux auteurs. Duo formé depuis leur film Patients, sorti en 2016, l’humanité qui les caractérise se retrouve une nouvelle fois dans ce film, comme un hommage à la Cité dans laquelle ils ont grandi, un récit nostalgique de leurs années de collégiens qui les ont façonnés et inspirés car nul doute que cette empreinte se retrouve sans cesse dans leur art. Comme dans leur première réalisation, la comédie cache les émotions mais réussit à les transmettre à leur façon. Quand on grandit en banlieue, on n’a pas le droit d’avoir mal, on se forge une carapace et c’est une nouvelle fois avec cet angle-là que les deux réalisateurs construisent la majorité de leurs personnages, très vite attachants. Si le film est appréciable, c’est parce qu’on sent tout le cœur qu’ils ont dû mettre à l’ouvrage pour y mettre de leur histoire personnelle mais aussi puiser dans les observations qu’ils y ont faites, aussi bien enfants que maintenant. Ça ne suffira malheureusement pas à en faire un grand film mais ça aura le mérite de rendre l’oeuvre touchante.

La capacité avec laquelle les deux artistes écrivent et s’intéressent aux destins de leurs personnages est en tout cas l’une des grandes qualités de leurs œuvres, déjà bouleversante dans Patients. Ici, l’écriture est moins fine mais la trajectoire du personnage toujours aussi intéressante. Sans jamais positionner leurs héros en victimes ou en faire des marginaux, Mehdi Idir et Grand Corps Malade les dressent au contraire en porte-parole de l’espoir. L’espoir, thème auquel on sait l’attache que le second y apporte dans ses chansons notamment mais dans sa vie depuis qu’elle a changé du tout au tout. Sans jamais se reposer vraiment sur ses acquis, le duo travaille ses images du mieux qu’il peut. Sans révolutionner le genre comme Les Misérables a pu le faire par exemple, mais en faisant prendre des trajectoires précises à leur caméra qui plonge le spectateur progressivement dans l’émotion des personnages ou en innovant dans les transitions scéniques, le film en ressort dynamique, jamais ennuyeux bien que décevant. On y sent alors tout l’investissement qu’ils y ont mis. C’est cette générosité-là qui transperce le film, qu’elle émane des créateurs, des acteurs (dirigés à la perfection) ou des personnages eux-mêmes. Elle saura trouver son public et finira par toucher. Que l’on ait aimé ou pas ce moment de cinéma, la sincérité et le talent qui s’en dégagent vont bien au delà de l’oeuvre.

La vie scolaire : Bande Annonce

La vie scolaire : Fiche Technique

Réalisation et scénario : Grand Corps Malade et Mehdi Idir
Interprétation : Zita Hanrot, Alban Ivanov, Liam Perron, Antoine Reinartz, Soufiane Guerrab, Moussa Mansaly
Directeur de la photographie : Antoine Monod
Musique : Angelo Foley
Costumes : Claire Lacaze
Montage : Laure Gardette
Décors : Sylvie Olivé
Producteurs : Nicolas Altmayer, Éric Altmayer et Jean-Rachid Kallouche
Sociétés de production : Mandarin Cinéma et Kallouche Cinéma, coproduit par Gaumont et France 3 Cinéma
Société de distribution : Gaumont
Durée : 111 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 28 août 2019

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3.5