« Main basse sur nos forêts » : la malforestation et ses alternatives

Elle couvre 31% du territoire français. Associée à la nature et à l’air pur, elle est considérée comme un refuge contre la concentration urbaine. Pourtant, la forêt va mal, et les hommes qui y travaillent aussi. Gaspard d’Allens, journaliste chez Reporterre, fait l’état des lieux et le tour des alternatives dans Main basse sur nos forêts.

Désireux de fuir la ville, son bruit, ses odeurs, ses îlots de chaleur, je retourne parfois à la campagne prendre un bon bol d’air pur. Enfilant une solide paire de chaussures, je pars dans les bois avec l’air béat du citadin en manque de verdure. Il y a quelques années, j’avais certes remarqué, au cours de mes pérégrinations, des changements de paysages aussi soudains que radicaux. Avançant paisiblement au milieu d’un bois de feuillus, je me retrouvais sans comprendre comment dans un bois de résineux tellement obscur que je devais en retirer mes lunettes de soleil. Je trouvais bien cela étrange mais c’est ainsi que la nature fonctionne… pensais-je. Et puis, l’air y était toujours plus pur qu’en plein centre-ville.

J’en serais resté là si, plus récemment, je n’étais tombé sur une parcelle de forêt ayant subi une coupe rase, loin des habitations, loin des routes, loin du regard. Un paysage de désolation qui me semblait beaucoup moins « naturel ». Pas seulement d’origine « humaine », mais carrément industriel. Perplexe, je me demandai ce qu’il se passait de si louche là où je pensais qu’il ne se passait pas grand-chose.

L’industrialisation des forêts

L’enquête de Gaspard d’Allens, journaliste au média écolo Reporterre, nous fournit nombre de réponses. Comme l’auteur le souligne dans sa conclusion, l’industrialisation « ne prospère que là où règnent le désert et l’ignorance ». Ce livre, qui a pour vocation d’ouvrir notre regard sur les transformations de la forêt tout en repoussant les visions fantasmées des citadins, fait office de session de rattrapage. Il nous confirme malheureusement que les plantations de pins douglas en rangs d’oignons ne sont que l’arbre cachant la forêt.

L’ouvrage se concentre sur la forêt française, point par chauvinisme, mais en remède à notre émotion « à géographie variable ». Cette remarque sonne amèrement à l’heure où ces lignes sont écrites et où l’Amazonie brûle comme un fétu de paille ; on s’offusque à juste titre des conséquences de la déforestation au Brésil, mais on ignore souvent ce qui se passe dans nos propres bois. A des échelles différentes, il s’agit pourtant d’une même politique considérant la forêt comme une ressource à exploiter et une source de profit.

Ainsi, on découvre que le pin douglas atteint les 40 centimètres de diamètre en 35 ans (le chêne met 120 ans pour en faire de même), que « la forêt représente le troisième portefeuille des investisseurs », qu’il n’existe ni réglementation, ni norme, ni études sanitaires sur l’utilisation du glyphosate dans les forêts (et les chiffres, concernant la forêt privée, sont difficiles à obtenir). On apprend que nos forêts sont majoritairement composées de feuillus, mais qu’on découpe essentiellement du résineux et qu’environ un quart des feuillus découpés partent pour la Chine, d’où il nous reviennent sous formes de meubles low-cost. La forêt n’est bien sûr pas la seule maltraitée dans l’histoire : les bûcherons héritent des tâches ingrates que leur laissent les machines, sont épuisés à 52 ans, meurent à 62, et se suicident par dizaines à l’ONF, où (comme ailleurs) on embauche des contractuels en CDD plutôt que des fonctionnaires. Tout ça pour une affaire qui n’est même pas rentable puisque la France importe quatre fois plus de meubles qu’elle n’en exporte.

Bien sûr, tout ça n’est pas le fruit du hasard, mais de nombreuses décisions politiques qui remontent pour certaines au XIXème siècle comme le Code forestier de 1827 ou la décision de Napoléon III en 1857 de planter une forêt de pins dans les Landes. Pour le reste, il s’agit de la même logique industrielle qui est à l’œuvre pour l’agro-alimentaire : produire vite des arbres standardisés, pour produire du bois de qualité médiocre qu’on vendra peu cher, mais en grande quantité.

Les choses n’allaient peut-être pourtant pas de soi. Gaspard d’Allens ne le cite pas dans son ouvrage, mais il n’est pas inutile de revenir vers le forestier Aldo Leopold (1887-1948), considéré comme un des pionniers de l’écologie moderne (lire « L’Éthique de la Terre », réédité chez Payot et Rivages en 2019). Leopold distinguait deux groupes abstraits : A, qui « considère la terre comme un sol, et sa fonction comme une capacité de production » et B, pour qui « la terre est un biote, et sa fonction a quelque chose de plus large », B jugeant « la foresterie foncièrement différente de l’agronomie parce qu’elle emploie des espèces naturelles, et gère un environnement naturel au lieu de créer un milieu artificiel ». A méditer.

Paroles, paroles…

Un moment d’inattention dans notre quête d’informations (c’est si vite arrivé) pourrait nous faire croire aux beaux discours des politiques et des entreprises. D’Allens en décortique quelques exemples pour en démontrer le caractère illusoire. Grâce à la start-up Reforest Action, de vertueuses entreprises telles que Enedis, Quick, Axa, Boulanger ou Carrefour compensent leurs émissions de GES en choisissant de « planter des résineux à la queue leu leu comme des Shadoks ». D’Allens souligne par ailleurs que « les plantations financées par les entreprises s’inscrivent souvent dans des cycles courts ». Or, il s’avère que les deux tiers du carbone stocké en forêt le sont dans le sol, lequel n’est pas au meilleur de sa forme dans des plantations gérées industriellement. La loi LAAF de 2014 a peut-être le mérite de révéler plus ouvertement l’hypocrisie des pollueurs, puisqu’ils ont désormais la possibilité de « compenser la destruction des forêts en contrepartie d’une somme financière ».

Dans le même ordre d’idées, il existe un label PEFC chargé de certifier la gestion durable des ressources forestières. Reste à savoir ce qu’on entend faire « durer » : monocultures et coupes rases en pente sont autorisées, tandis que les engrais chimiques sont déconseillés mais pas interdits. Le taux de contrôle de 0,78% et l’auto-organisation desdits contrôles ont de quoi laisser sceptiques.

Quant à l’électricité produite par la biomasse, la France veut en doubler sa production d’ici à 2030 tandis qu’elle devrait représenter les deux tiers des 32% d’énergies renouvelables visées par l’UE la même année. D’Allens rappelle que l’usine de Drax, en Angleterre, consomme l’équivalent d’un bois de Vincennes par jour pour tourner et que celle de Gardanne (Bouches-du-Rhône) dépendra à 55% de bois canadien. Cerise sur le gâteau : la combustion de la biomasse, contrairement à l’idée reçue, produit plus de gaz à effet de serre que le charbon. Renouvelable, peut-être bien ; écolo, pas vraiment.

Se réapproprier les bois

Après avoir fait le tour des nombreux projets inutiles qui massacrent les forêts françaises, Gaspard d’Allens se charge de rappeler à son lecteur que, si dramatiques soient-ils, ces chamboulements sont récents et non inéluctables. Ainsi, d’anciens zadistes créant une épicerie bio / bar associatif après avoir empêché la réalisation d’un projet de « wood valley » dans le Morvan, aux résistants qui optent pour la sylviculture douce, les futaies irrégulières, le débardage à cheval ou la charpente traditionnelle, en passant par l’existence de réseaux alternatifs (telles les Amap Bois Bûches), les graines d’une forêt non soumise aux impératifs de l’industrie sont semées un peu partout en France. En guise d’arrosage, il faudra repolitiser ces territoires : le collectif SOS Forêt, regroupant syndicalistes de l’ONF et associations environnementales, s’y attelle.

Mais pour commencer, il faudrait tout d’abord remettre le nez dehors. Nous autres européens, rappelle d’Allens, passons 90% de notre temps entre quatre murs. Il s’agirait de ne pas devenir comme les Terriens du Cycle des Robots d’Isaac Asimov, vivant dans des « cavernes d’acier » souterraines et laissant les robots se charger de tout, à l’air libre, là où les humains ne sortent plus que contraints et forcés, terrifiés à l’idée d’être en contact direct avec les éléments…

Main basse sur nos forêts, Gaspard d’Allens
Seuil/Reporterre, avril 2019, 176 pages

N.B. : Quelques heures après la publication de cet article, Reforest’Action, par la voie de son responsable de la communication, M. Nicolas Blain, nous interpellait quant aux assertions que nous y rapportions (et qui, rappelons-le, n’appartiennent qu’à Gaspard d’Allens). Nous relayons à nos lecteurs, en guise de droit de réponse, un extrait de leur courriel : « Nous faisons de la diversité des essences d’arbres la pierre angulaire de nos projets de reforestation qui servent la multifonctionnalité de la forêt. Nous plaidons d’ailleurs pour la diversité forestière dans notre rapport Notre Avenir S’appelle Forêt paru en 2018. En outre, comme vous pourrez le lire dans notre rapport d’activité 2018-2019, nous plantons en moyenne en France 5 essences d’arbres différentes par projet. »

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