Dora ! Dora ! Dora !

Le 14 août dernier une petite latino sortait de sa jungle et de son dessin animé pour débarquer sur les écrans français en version vivante. Longtemps ignoré, Dora et la Cité d’or perdue, faisait pourtant depuis de longs mois l’objet de railleries des cinéphiles décomplexés de la planète entière. C’est vrai que nous étions tous heureux de nous venger de nos dernières déceptions en salle en exécutant de temps à autre un projet aussi dingue. Mais là, on ne joue plus, la bête est sortie de sa tanière. Alors, que nous dévoile l’adaptation d’une œuvre éducative pour les moins de 6 ans à l’intention des plus de 6 ?

Enfant de la télé

Dora, enfant de la télé est née à l’été 2000 sur la chaîne Nickelodeon. Depuis 1979 le petit network new-yorkais propose depuis ses premiers pas des programmes éducatifs pour les tranches d’enfants de 2 à 8 ans et de 8 à 16. De Bob l’éponge aux lapins crétins, c’est en devenant un vrai Netflix pour les petits que « Nick » est un grand maintenant, créant ses propres chaînes locales et s’ouvrant à de nouveaux marchés. En 1996, l’Amérique latine et le Brésil sont conquises par l’autre N, bien avant que ses troupes ne débarquent en 2005 sur les plages françaises. Avec près de 100 millions de foyers connectés rien qu’aux États-Unis ce qui devait arriver arriva : les enfants ont grandi et sont devenus ados. Et les ados, ils n’ont pas oublié Dora. Ou alors, on n’a pas voulu qu’ils l’oublient. Bon, dans tous les cas, un film est né et nous, les adultes non-consentants, les cinéphiles, les critiques, les fans, les autres, nous devons vivre désormais dans un monde où ce film Dora a pu voir le jour. On n’avait rien demandé pourtant, et ce n’était pas notre guerre. Mais on va quand même affronter la bête, pour nos gosses, pour nos familles. Pourquoi le regarder, nous demande-t-on seulement… « Parce qu’il est là », répondrons-nous, comme Sir Edmund Hillary. Bon, ok, il parlait de l’Everest. Rendez-vous dans la jungle.

Dora et sa fiche de poste

17 ans et toutes ses dents, c’est l’âge retenu pour cette version 2.0 de la jeune exploratrice. Sur la fiche de poste de sa version jeunesse, Dora doit « s’adresser au très jeune public en lui faisant apprendre l’anglais, le français et l’espagnol, tout en amusant et en faisant rire ». Après une première introduction en mode rétro dans une jungle numérique aux couleurs d’un marais poitevin sous acides, l’ado Dora se dévoile sous ses nouveaux traits et rit de toutes ses dents, court partout et ne se fatigue pas. L’effort de transition est là pour les non-initiés, et on remercie chaudement les scénaristes d’avoir imaginé un tel procédé digne d’une cellule de crise. Mettre en scène une très jeune Dora, de l’âge du personnage animé, jouant mal, pour ensuite mettre en scène une Dora plus âgée, jouant mal aussi, a de quoi nous ménager. SPOILER: En fait non.

Une actrice en détresse

Dora est dans la place. Son sac à dos parlant est toujours là, le singe, parlant aussi, et le renard chapardeur. En fait, environ tout ce qui ne doit pas parler parle dans ce film. Et en plus, elle chante à des moments impromptus, parfois quand quelqu’un se trouve en plein désarroi : c’est assez déroutant. Isabela Moner incarne l’aventurière à frange, après quelques rôles de jeunesse sur les chaînes Disney, une courte apparition dans la suite du Sicario de Denis Villeneuve et surtout un rôle d’ado difficile dans le film Apprentis parents. Ajoutez à cela un film Transformers et vous avez de quoi rester pantois. La critique facile est d’exécuter ce film en se demandant ce que font toutes ces personnes dans cette galère ; pêle-mêle Michael Pena, Eva Longoria,D Trejo, tous les figurants latinos sur les listes des studios. Dès les premières minutes en effet, au-delà des vannes, il est perceptible pour tous, enfants et adultes, que toutes les cibles sont manquées. Trop enfantin pour les parents soupirant de s’être laissés traîner, en regrettant presque d’être parents l’espace d’une seconde, trop adulte pour les plus jeunes regrettant eux d’avoir craqué sur cette affiche devant le ciné.

Un personnage gênant

L’ado hyperactive est si naïve, enthousiaste, pleine d’énergie qu’elle en perd quasi-instantanément toute humanité. Qu’elle apprenne sa mise à l’écart par ses parents d’une expédition rêvée depuis toujours, qu’elle sorte de sa jungle ou entre au lycée sans palier de décompression sa joie à outrance devient tout de suite terriblement crispante. Le visage d’Isabela Moner se transforme en usine à émoticônes « joie » prompt à rendre jaloux tout mème de Nicholas Cage, et le film monte très rapidement tout en haut de toutes les échelles internationales mesurant ce sentiment puissant qui s’appelle la gêne.

Alors à qui pense t-on ? A son actrice principale, tout d’abord, qui pourrait avoir un jeu tout aussi semblable dans une production dystopique comme Blade Runner, si elle jouait un cyborg. Ce serait sincèrement excellent. Mais le manque total d’ego de son personnage ne cache pas un Forrest Gump, non, juste un pauvre film d’aventures stéréotypé faisant passer un petit Benjamin Gates pour un très bon Indiana Jones. Des décors aux musiques, nous passerons sur les costumes, l’ensemble du projet interpelle sur notre propre contexte de production. Les enfants peuvent-ils regarder des mauvais films, puisqu’ils ne s’en souviendront pas plus qu’ils ne se souviennent de leurs pots de confiture Banane/Cassoulet de chez Bledina dont on nourrit les bébés innocents ?

Une production qui interpelle

A l’heure où une héroïne sort de ses films éducatifs pour entrer dans une œuvre revendiquée pop en ayant l’air d’en avoir consommé, c’est toute notre époque qui peut être passée au crible avec le ton du « c’était mieux avant ». Du producteur aux scénaristes, aucune levée de boucliers n’est venu donc réorienter ce projet. A l’heure de l’hyper rationalisme des productions américaines où même Disney compte ses sous comme Harpagon, chaque projection test évite de plus en plus les prises de risques, limite l’inventivité, mais évite aussi les accidents industriels. Avec un nombre de copies assez conséquent, Dora et la cité perdue traîne la patte, avec moins de 500 000 entrées en deux semaines d’exploitation. Pourtant Dora n’a rien de cela : trop pauvre pour sortir des ornières des films d’aventures orientalistes des années 50, si peu inventif que sa seule séquence surprenante consiste à singer temporairement ses personnages en créatures de dessins animés, pas assez boudé pour être l’immense échec retentissant qui lui ramènerait de la lumière.

En route pour l’aventure

A vue de nez, tout est pourtant présent pour que cette œuvre mérite un gadin monumental critique et public. Mais il mérite pourtant d’être rajouté sur la liste de ces productions qui, un jour j’espère, intéresseront les historiens et les universitaires du 7ème art pour choisir les films icônes d’une époque où on ne raconte plus grand chose. Au delà de la nostalgie des années 60, 70, 80 hyper stylisées, Dora et la cité perdue est aussi le film d’années 2010 très fades pour le cinéma d’aventure grand public. L’Amazonie brûle, bientôt faute de singes parlants nous n’aurons même plus de singes à filmer, même pour le national geographic, et pour ce film-là les nouvelles terres à explorer se résument aux chiffres sans âmes des études de marchés.

Cette Dora est un symbole de ce monde-là, souriant mais un peu sinistre. Bon, au moins le film n’est pas sorti la veille de la rentrée des classes…

Dora et la cité perdue: bande-annonce

Fiche technique : Dora et la Cité perdue

Titre original : Dora and the Lost City of Gold
Titre québécois : Dora et la Cité d’or perdue
Réalisation : James Bobin
Scénario : Matthew Robinson et Nicholas Stoller, d’après la série d’animation Dora l’exploratrice créée par Valerie Walsh, Eric Weiner et Chris Gifford
Direction artistique : Dan Hennah
Décors : Richard Hobbs
Costumes : Rahel Afiley
Photographie : Javier Aguirresarobe
Montage : Mark Everson
Musique : John Debney et Germaine Franco
Production : Kristin Burr
Producteurs délégués : Eugenio Derbez, Julia Pistor et John G. Scotti
Productrice associée : Tamazin Simmonds
Sociétés de production : Burr! Productions ; Paramount Players, Walden Media et Nickelodeon Movies (coproductions), avec la participation de Screen Queensland
Société de distribution : Paramount Pictures (États-Unis, France, Québec1)
Budget :49 Millions $
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby Atmos
Genre : aventure
Durée : 102 minutes
Dates de sortie4 :
Brésil : 1er août 2019 (avant-première mondiale)
États-Unis, Québec : 9 août 20191
France : 14 août 2019

Distribution

Isabela Moner (VF : Cerise Calixte) : Dora
Jeffrey Wahlberg (VF : Oscar Douieb) : Diego, le cousin de Dora
Eugenio Derbez (VF : Mark Lesser) : Alejandro Gutierrez
Madeline Madden (VF : Camille Timmerman) : Sammy
Nicholas Coombe (VF : Gabriel Bismuth-Bienaimé) : Randy
Michael Peña (VF : Thierry Wermuth) : Cole, le père de Dora
Eva Longoria (VF : Odile Schmitt ; VQ : Pascale Montreuil) : Elena, la mère de Dora

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Festival

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"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

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Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

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Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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