Apprentis Parents, un film de parents difficiles

Nous sommes en 1983 et la comédie familiale qui sort ce mercredi est si transgressive ! Pete (Mark Walhberg) et Ellie (Rose Byrne) rénovent des maisons et se voient pousser des envies de famille par la grâce d’une improbable succession de vannes lourdes : elle ne sait pas si elle veut des enfants, lui se trouve trop vieux pour en avoir. Alors, sacré blagueur, il lui propose d’en adopter un âgé déjà de cinq ans pour antidater sa déclaration de papa trentenaire. Un blanc, et hop ! Le film est lancé. Un prologue en guise de prévention très efficace : faites gaffe aux mauvais scripts sur la route, c’est hyper dangereux. Et ça dure presque deux heures. L’année ? Quoi l’année ?

On se lance, soyez vifs, la mode est aux tutos à la télé : on apprend la cuisine, le bricolage, le jardinage, Stéphane Plaza est plus connu que le ministre du logement et aux États-Unis, là où tout a commencé, c’est pareil. On a des programmes sur tout pour apprendre à tout faire pour les grands, y compris tout casser dans des vieilles baraques pour se faire des millions en les retapant. Cela doit s’appeler les Démolisseurs de l’extrême, d’ailleurs peu importe le nom, car la filiation est évidemment marquée avec l’activité de nos deux personnages principaux. Et oui, Pete et Ellie cassent des trucs, achètent des masures (sans Bruno) et se font des ronds pour notamment acheter des chemises à carreaux et des pulls moulants à Pete (pour les pulls, cf. Mark Wahlberg dans Transformers 5). Bon, à part cela, ils achètent d’autres trucs utiles : un air charmant/mélancolique à Ellie, qui marche à chaque film, un bouvier bernois, une grande maison et plein de produits finement placés qui financent le budget à eux tous seuls : brefs, ce sont des bourgeois. Ces espèces ne sont pas bien dangereuses quand on est prévenus, mais ce petit détail interpelle pour la suite du film, lorsque le spectateur comprend assez tôt qu’il ne sera pas question de parenté tardive, un sujet qui mériterait une vraie comédie à la Judd Appatow, mais bel et bien d’adoption.

C’est marqué sur la notice : Pete et Ellie veulent devenir une famille. A elle seule, cette phrase fait date. Elle sonne vaguement poétique, mais elle rappelle le questionnement premier d’un cinéaste qui s’amuse depuis le début des années 2010 à faire le con avec cette sacrée famille. Mieux que La Famille en or, Sean Anders enchaîne Les Miller, Une famille en herbe (2013), Very Bad dads 1 et 2 et le prophète Allociné mentionne même un improbable « Mean Moms » (méchantes mamans). Dans un monde parfait, on aurait un réalisateur qui se questionne sur la cellule familiale avec un esprit savant, en refondant de nouvelles bases pour la comédie et l’humour à l’américaine. Dans le pire, on a un gars avec autant de crédibilité que Rose Byrne en bricoleuse pour monter des films jetables dans ce qui ressemble à un filon. Ce questionnement peut paraître injuste, surtout de la part de quelqu’un qui n’avait pas vu un seul film de Sean Anders avant celui-ci. Alors, de l’indulgence est nécessaire. Pour deux raisons. Mark Walhberg est un des acteurs les plus cools de sa génération, pour autant que ce mot ait encore un sens. La moitié de la planète en âge de procréer est amoureuse de Rose Byrne.

Emballez, c’est pesé : nous voici à une réunion d’apprentis parents, devant deux assistantes sociales. Elles rappellent que les bonnes volontés doivent se confronter à un mur : les enfants placés ont des profils très particuliers. Leur parcours de vie, difficile, oscille entre la progéniture abandonnée par un apprenti Pablo Escobar et les trois nourrissons élevés dans une cave à Meth. De quoi rendre super Nanny super furax chez nous, avant qu’un producteur lui consacre un film.

Trêve de bonnes intentions, la comédie que nous voyons cherche à s’ancrer dans un réel qu’il est nécessaire de rappeler, par petites touches. L’Amérique se questionne sur ses racines, sa culture, son melting pot grippé, comme tout pays d’accueil. La plupart des familles d’accueil potentielles sont des blancs, de la upper class. De quoi promettre des vannes tirant vers la finesse pour mettre en perspective cette société de tonton Donald Trump. La cellule familiale est ainsi un laboratoire délicat à manier pour étudier et comprendre le Monde qui nous entoure. Cela est fait à chaque événement, chaque film et chaque période, mais ici la démarche devient le film en soi. Tout l’intérêt est donc de percevoir sous quel ton ? Ironique, conventionnel ? Assez rapidement, un indice permet de le percevoir. Dans le panel des familles d’accueil, un échantillon parfait du politiquement correct qui réussit à être encore plus artificiel que dans un quartier des Sims 4. Soit : un couple Wasp (nos deux héros), une working girl glaciale, un couple homo et un couple mixte. Tout le monde en a pour son argent ? La famille d’accueil modèle, dans cette vraie première scène, est latino. Allez, je vous l’accorde, il manque une famille asiatique. On était presque complets.

L’humour reste un domaine d’équilibriste, en particulier au cinéma. Il suffit de présenter Dumb et Dumber comme votre film préféré lors de votre première soirée dans votre belle famille pour comprendre de quoi je parle. Mais tout est possible avec du talent et de l’audace. On a réussi à rire en France avec l’antisémitisme grâce à Rabbi Jacob et beaucoup de cinéastes manient à la perfection le cynisme délirant, dont Les rois du désert (David O Russell, 1999) et plus récemment Thank You For Smoking (Jason Reitman, 2005) pourraient être de bons étalons. Le pari de réussir une comédie caustique est lancé, quand nos héros craquent sur une jeune adolescente latino de 15 ans, Lizzie, dans une sorte de marché ouvert où les adoptants chassent les candidats à l’adoption dans la seule vraie scène border line du film. Dans cet esprit, elle apparaît comme la plus désopilante. Mais comme si elle était la seule rescapée d’un script assez inégal écrit et réécrit dix ou vingt fois, elle sera la seule vraie scène questionnant le fond du pitch de départ. Pourquoi adopter ? Pourquoi le faire comme ceci ? Pourquoi montrer l’adoption d’enfants dans ce cadre, loin de celles hyper médiatisées des stars hollywoodiennes ?

Comme un placement produit raté, le souffle retombe alors, pour orienter le récit et l’esprit du film vers des coins plus lénifiants. Pourtant, de belles bonnes idées se perdent en route. Questionner les États-Unis sur leur politique d’immigration, quand les enfants sont latinos et parlent espagnol entre eux. C’est déjà fait, vu et revu, mais pourquoi pas ? Creuser ce rejet inévitable des enfants envers leur famille d’accueil et vice versa : le sujet est évoqué le temps de deux répliques et est évacué. Jouer à creuser la toile de fond maintes fois évoquée, l’enfance terrible de nos trois rejetons adoptés. Mais le script se met petit à petit au diapason des images, de cette esthétique propre et lissée des belles banlieues américaines. Un soap ressemblant visuellement trait pour trait à Desperate Housewives, la causticité en moins. Certains les aiment. Des chaînes achètent ces fictions pour combler leurs cases vides de l’après-midi. Mais leur consommation interpelle : il semble qu’on pourrait en binge-watcher dix heures sans arriver à les distinguer les unes des autres. Les interférences de blagues de mauvais esprit ne changent qu’assez peu la donne, qui est comblée par une scène de fin qui serait indigne même pour L’arme fatale 4.

La comédie familiale est revenue comme une bonne popote qu’on mange à la cantine. Sauf qu’à la cantine, pas de mauvaise surprise : personne ne vient me promettre un Burger King (admirez ce subtil placement de produit, et je ne touche même pas de sous pour ça). La bande-annonce et les dix premières minutes annonçaient un ton, le reste du film le balaie avec plus de vigueur encore qu’un Rian Johnson contre l’épisode 7. Certains trouvent ça flippant, d’autres aiment beaucoup. À vous de choisir votre famille.

Apprentis Parents : Bande-Annonce

Apprentis Parents : Fiche Technique

Titre original : Instant Family
Réalisation : Sean Anders
Scénario : Sean Anders et John Morris
Interprétation : Mark Wahlberg, Rose Byrne, Isabela Moner, Gustavo Quiroz, Julianna Gamiz, Octavia Spencer
Musique : Michael Andrews
Photographie : Brett Pawlak
Montage : Brad Willhite
Décors : Clayton Hartley
Production : Sean Anders, John Morris, Mark Wahlberg, David Womack et Stephen Levinson
Sociétés de production : Closest to the Hole Productions
Sociétés de distribution : Paramount Pictures
Budget : 48 millions $
Genre : comédie dramatique
Durée : 119 minutes
Date de sortie : 27 février 2019

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Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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