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Le Continent oublié, de Kevin Connor : un nanar d’aventure oublié, en DVD et Blu-Ray

42 ans après sa sortie, Le Continent oublié de Kevin Connor se refait une beauté dans une édition Blu-Ray/DVD très complète et satisfaisante, chez Rimini Editions. De quoi replonger dans ce nanar d’aventure au charme assez inexplicable.

Le Continent oublié fait partie de ces films aujourd’hui méconnus, mais qui, à en croire certains témoignages, ont marqué la génération de jeunes cinéphiles assoiffés d’aventure des années 70. Suite du Sixième continent, sorti en 1975, et déjà réalisé par Kevin Connor, ce film fantastique à la croisée des chemins entre Jurassic Park, Indiana Jones et La Guerre des étoiles, offre un casting haut en couleur et des panoramas parfois très jolis malgré leur désuétude. Les maquettes, la photographie, les paysages des îles Canaris contrebalancent heureusement une histoire inepte et des effets spéciaux qui ont très, très mal vieilli. Pour rappel, on est en 1977, année de sortie de… La Guerre des étoiles – et la comparaison fait mal.

Après une scène d’ouverture explosive mettant en scène un combat entre un avion et un ptérodactyle – assez ridiculement mu à l’écran –, le tout sur arrière-plan pré-enregistré plutôt laid, l’arrivée sur le « continent oublié » impressionne de par l’usage de maquettes convaincantes et d’effets pyrotechniques généreux. Le premier tiers, consistant à explorer l’île à la recherche d’un ancien ami disparu, permet la mise en place des relations entre les personnages et s’avère être finalement la partie la plus intéressante du film. Les dialogues, l’émerveillement à la vue de certains dinosaures, les longues marches ; tout ceci rend l’escouade attachante. Le dernier tiers, à l’exception de l’escapade finale véritablement épique, ternit ce sentiment par de longues séquences d’action à l’intérieur d’une grotte où les décors ridicules s’enchaînent, le carton-pâte très « Disney Land » ne faisant jamais illusion. Quant aux éclairages et aux costumes, ils apportent un ton kitsch pas toujours du plus bel effet.

Côté personnages, rien d’original, mais les acteurs font le boulot. Patrick Wayne, fils du grand John, n’a pas le charisme de son père et son personnage (le principal, en plus) est sans doute le plus lisse d’entre tous. Heureusement, il y a Sarah Douglas, sorte de Princesse Leïa des aventuriers jurassiques, au charme pudique et raffiné. Et de l’autre côté, l’extravagante Dana Gillespie, qui incarne la sauvageonne parlant à moitié anglais, arborant un décolleté invraisemblable et dégageant un sex appeal incommensurable.

Qui dit nanar ou série B dit bien souvent VF de qualité, c’est un paradoxe. Et Le Continent oublié ne déroge pas à la règle puisque sa VF est vraiment excellente, bien mixée, et plongeant le spectateur dans une ambiance purement seventies qui aide franchement à s’immerger dans l’univers du film.

Contre toute attente, Le Continent oublié est un film plus marquant qu’il n’y paraît. Certes, l’histoire est d’une banalité affligeante, les personnages des clichés ambulants, les animatroniques des dinosaures plus ridicules qu’effrayants, et l’ambiance scellée dans une époque révolue qui sent fort le grenier. Mais finalement, n’est-ce pas ce qu’on cherche lorsqu’on se lance dans ce genre de film ? Dans sa catégorie, et pris pour ce qu’il est, c’est mission réussie, Kevin Connor pouvant même se targuer d’offrir quelques morceaux de bravoure savoureux et une bande-son mémorable !

Un remaster de qualité

L’édition Blu-Ray proposée par Rimini est très satisfaisante, et ce dès son menu soigné. La qualité d’image est parfois inégale, avec des séquences d’action qui accusent le coup d’une pellicule sans doute abîmée. En contrepartie, l’image est parfaitement nette et l’étalonnage des couleurs rend bien hommage à l’univers pittoresque ainsi qu’à la très jolie photographie du film.

Côté suppléments, le fan sera servi et le simple curieux y trouvera largement son compte. On trouve d’abord deux interviews passionnantes de Sarah Douglas et Dana Gillespie, les deux actrices phares qui racontent 40 ans après des anecdotes de tournage, leur vision du film et leurs personnages respectifs. Toutes deux affichent un recul impressionnant, et parlent avec franchise des limites comme du charme de ce film étonnant (à l’époque, elles étaient déçues en voyant les effets spéciaux, les dinosaures manipulés par des cascadeurs à l’intérieur, conscientes sur le moment que c’était la plupart du temps raté : « J’adorais que tout ait l’air d’époque, tout avait l’air un peu mal fait », lance Sarah Douglas).

Dana, chanteuse de métier et non actrice, offre un point de vue extérieur au monde de cinéma rafraîchissant et un peu naïf (elle savait qu’elle n’était là que pour sa poitrine généreuse, son beau visage et son corps de rêve, mais ça l’amusait d’en jouer, justement, tirant une certaine fierté d’être l’espace d’un film un sex symbol sur grand écran). Sarah se remémore avec passion l’époque du tournage, où l’équipe passait son temps à s’amuser, à boire et à se coucher à pas d’heure jusqu’à rendre fou Kevin Connor. De ces deux interviews, beaucoup de passion et de nostalgie communicatives transparaissent.

Ajoutons à cela une présentation du film classique mais efficace d’Alexandre Jousse, et le contenu de cette édition 2019 du Continent oublié se révèle plus qu’honorable. De quoi passer une petite heure et demie de pur divertissement au goût d’antan.

Bande-annonce :

Synopsis : 1917. Le major Ben McBride réunit un petit groupe d’aventuriers pour partir à la recherche de l’un de ses collègues, disparu dans une région inexplorée du globe. Contraints de se poser en catastrophe après l’attaque de leur avion par un ptérodactyle, les membres de l’expédition découvrent un monde étrange, peuplé d’hommes préhistoriques et de dinosaures.

Contenu additionnel :

– Commentaire audio du réalisateur Kevin CONNOR (vost)
– Interview de l’actrice Sarah DOUGLAS (20′ – vost)
– Interview de l’actrice Dana GILLESPIE (24′ – vost)
– Présentation du film par Alexandre JOUSSE journaliste et réalisateur (15 min)
– Film annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Kevin Connor
Distribution : Patrick Wayne, Sarah Douglas, Thorley Walters, Dana Gillespie, Shane Rimmer
Genre : Aventure, Fantastique
Format : Couleur, Cinémascope
Audio : Anglais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0)
Sous-titres : Français
Rapport de forme : 1.85:1
Nombre de disques : 1
Studio : Rimini Editions
Date de sortie du DVD : 20 août 2019
Durée : 91 minutes

L’Étrange Festival 2019 : la dernière ligne droite peuplé par le troublant Swallow, le perturbant The Lighthouse, le soporifique Little Joe et le stimulant Come to Daddy

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Avant le palmarès et la clôture de l’Étrange Festival 2019, on s’intéresse au déroutant Swallow, le poisseux The Lighthouse, le soporifique Little Joe et le plaisant Come to Daddy.

Swallow, Carlo Mirabella-Davis, 2019 : Histoire d’une desperate housewive, Carlo Mirabella-Davis signe un déroutant thriller avec Swallow qui brille autant par son succulent humour noir que son étude minutieuse d’une misogynie institutionnalisée qui sévit dans la prison dorée qu’est le cercle marital.

Ici l’imagerie est directement issue des pubs des années 50 qui vendaient diverses choses utiles à l’entretien d’un foyer tout en représentant une vision très étriquée de la femme. Un foyer érigé en prison dont le mari est le gardien. La femme n’étant perçue que comme objet mondain que l’homme présente en société ou qu’un moyen de procréer. La protagoniste est en plus issue d’un milieu modeste, là où son mari est le fils prodigue d’une riche famille. Tout concorde pour asseoir la domination sur une femme qui n’osera pas dire non et finira par se faire violence pour revendiquer ses choix même les plus incompréhensibles et les plus néfastes. Une émancipation cathartique qui ne cherche pas la subtilité, montrant avec intelligence les atours d’une réalité effrayante en virant volontairement du côté de la farce. Il cultive minutieusement son étrangeté et garde une aura troublante par sa démarche osée même s’il cède à une fin moins convaincante car vite expédiée. Mais Swallow reste parfaitement encadré par une réalisation minutieuse et froide qui accompagne à merveille son propos tandis que l’ensemble repose sur la performance formidable de Haley Bennett. L’actrice livre une prestation forte et habitée, probablement son meilleur rôle, qui fait tout le sel de ce très beau tour de force.

https://www.youtube.com/watch?v=m6h7Je-OSwc

The Lighthouse, Robert Eggers, 2019 : Sans se laisser noyer dans ses influences, Robert Eggers frappe très fort avec son deuxième film, encore plus qu’avec son déjà audacieux The Witch.

The Lighthouse est un cauchemar fiévreux qui conjugue le mythe de Prométhée, la folie crasseuse de Lovecraft et le mysticisme du cinéma de Murnau pour nous embarquer dans une œuvre plastiquement grandiose au travail sonore remarquable. Crade, dérangeant mais aussi par moments irrésistiblement drôle. Le film de Eggers retourne et accouche d’images sublimes et tétanisantes qui vont longtemps hanter son spectateur. Par la précision de son montage ou dans sa façon de brouiller les espaces temporels et physiques, la folie s’immisce de plus en plus jusqu’à un dernier acte terrifiant et prodigieux. C’est une expérience de cinéma passionnante et riche qui offre plus que sa belle prouesse technique en s’imposant avant tout comme une œuvre complexe et impénétrable qui nous pousse à nous abandonner à sa folie. The Lighthouse est un ravissement visuel et sonore en plus d’être une œuvre passionnante à analyser tant elle se montre intrigante et fascinante par son hermétisme. Porté par Robert Pattinson et Willem Dafoe qui livrent tous deux des performances titanesques, The Lighthouse nous hante et nous colle à la peau tel un cauchemar humide et sale dont on ne se remet pas de la virulence de son iconographie. Puissant.

Little Joe, Jessica Hausner, 2019 : Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, où l’actrice principale Emily Beecham fut même auréolée du prix d’interprétation féminine, Little Joe est un mystère incompréhensible. Pas parce que son histoire est particulièrement complexe, mais parce qu’il est difficile de comprendre l’engouement autour d’une œuvre aussi pauvre.

Évoquant directement L’Invasion des profanateurs de sépultures dans une version plus écolo, Little Joe est un film inoffensif qui derrière son récit attendu cachera vaguement un propos autour d’une maternité émancipatrice en suivant une femme qui n’assume pas préférer son travail à son rôle de mère. Réflexion qui sera quasi-invalidée par la dernière phrase du film qui aurait pu s’avérer intéressante si elle avait vraiment pu être creusée par le scénario. Quelques idées s’avéreront particulièrement intéressantes, mais traitées de manière trop scolaire pour vraiment être stimulantes. Dans son fatalisme maquillé ou sa satire, Little Joe reste trop sage pour vraiment sortir de ses balises et finit par être d’une triste banalité. Le pire étant qu’il plonge dans une torpeur redondante où la lenteur du rythme vient avoir raison de son spectateur. Il est difficile de s’emballer pour un film dont on sait déjà ce qu’il va nous raconter et qui le fait de manière soporifique, quand bien même il dispose d’un esthétisme parfois assez léché. Mais même là, Little Joe déçoit lorsqu’il délaisse son onirisme hypnotique et tombe dans des passages plus génériques et calibrés. Le casting est d’ailleurs aussi une déception tant le jeu d’Emily Beecham, sans être mauvais, reste assez quelconque et ne vaut clairement pas un prix d’interprétation surtout qu’elle est souvent éclipsée par la présence plus décomplexée et grinçante d’un succulent Ben Whishaw.

Come to Daddy, Ant Timpson, 2019 : Dans la sélection de cet Étrange Festival, rares sont les films à avoir cherché à n’être que le pur fruit du divertissement. Laissé tomber le message et le propos fort au profit d’une efficacité décomplexée dans tout ce qui est l’essence même du cinéma de genre. Et en ça, Come to Daddy s’impose comme un formidable vent de fraîcheur sur la compétition.

Le film ne volera en cela jamais très haut, mais n’aura jamais la prétention d’être plus qu’une joyeuse histoire de quiproquo et éventuellement un jubilatoire jeu de massacre. Et étrangement, c’est en ça qu’il sera une jolie réussite arrivant là où beaucoup ont échoué, se perdant dans de vaines divagations. Ici Come to Daddy mutera souvent sous nos yeux, allant du thriller inquiétant à la franche comédie en passant même par quelques élans horrifiques. Le tout viendra finalement d’un scénario simple mais assez malin qui cultive son imprévisibilité. Car quand on pense le saisir, il arrive toujours à nous surprendre en allant toujours plus loin qu’on aurait pu l’anticiper. La narration s’avère incroyablement stimulante et bénéficie d’un sens du dialogue et de la situation proprement hilarant. La mise en scène d’Ant Timpson est efficace et maîtrisée sans en faire trop, elle dispose même d’une photographie inspirée mais on regrettera peut-être que dans cette volonté de toujours muter et aller de l’avant, Come to Daddy ne fait que survoler la plupart de ses situations. On aurait presque aimé que la situation initiale dure plus longtemps tant les scènes entre Elijah Wood et Stephen McHattie sont excellentes. D’ailleurs Elijah Wood s’avère en grande forme et brosse un personnage très attachant qui arrive à donner au film une émotivité bienvenue. En ça, la conclusion s’avère bien plus touchante qu’on aurait pu l’espérer. En tout point, ce Come to Daddy est une réussite et un solide divertissement.

« Introduction à Jacques Ellul », de Patrick Chastenet

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Difficile de coller une étiquette sur Jacques Ellul. Professeur d’histoire du droit, il a écrit aussi bien des ouvrages de sociologie que de théologie protestante. Lecteur de Marx, il s’oppose aux marxistes. Fervent croyant, il critique l’Eglise. Rejetant aussi bien le fascisme que le communisme, il s’en prend également à la démocratie telle qu’on la pratique. Seule la liberté trouve vraiment grâce aux yeux d’Ellul, qu’on a parfois qualifié d’anarchiste chrétien. Le court ouvrage de Patrick Chastenet, universitaire et spécialiste d’Ellul, revient sur la spécificité d’une pensée d’un auteur qui, écologiste avant l’heure, aide toujours à comprendre les dérives de la société technicienne.

La critique de la technique

Anti-capitaliste non partisan, Ellul estime que l’idéologie des gouvernants (fasciste, communiste, libérale) ne change pas grand-chose : ils utilisent tous les mêmes outils, fournis par des experts qui, délimitant le domaine du possible, sont les vrais décideurs. La faute à un phénomène technique universel et autonome de toute contrainte politique, économique ou morale ; l’Etat technicisé, forcément interventionniste, nuit alors à la liberté de l’individu en réglant tous les aspects de sa vie.

Le progrès technique réenchante un monde qui pensait pouvoir se passer de Dieu ; il permet aussi à l’homme de prendre sa place. Or, cela n’est pas sans conséquence : selon Ellul, tout progrès technique se paie d’une manière ou d’une autre, car ses effets néfastes, imprévisibles et souvent irréversibles, vont de pair avec ses effets bénéfiques. Malgré ces effets globaux, le système technicien fascine l’homme, qui en subit lui-même les conséquences : les outils sont plus simples à utiliser mais difficiles à concevoir (et à réparer) ; d’autre part, l’homme devient lui-même un outil.

Dans cette société technicienne, standardisée, forcément totalitaire au sens où elle concerne tous les aspects de sa vie, l’homme ne peut plus faire de choix authentique. Mais la société d’abondance produit chez lui un sentiment de confort dont il ne souhaite plus se départir. L’industrie du divertissement (y compris le cinéma…) détournerait ainsi l’homme de ses aspirations spirituelles aussi bien que des affaires publiques. L’homme a tout ce qu’il lui faut, du moment qu’il accepte de partager sa vie entre travail et consommation. Mais il lui manque ce à quoi il aspire naturellement : sa liberté, la seule chose que le système technicien ne peut pas lui fournir.

Propagande, politique et révolution

Une fois décrite la pensée d’Ellul concernant la technique, Patrick Chastenet s’en sert comme point de départ pour revenir sur quatre autres thématiques abordées par son aîné : la propagande, la politique, la révolution et l’écologie.

La propagande dans une société technicienne a cela de pernicieux qu’elle fait du propagandé, comblé et donc peu regardant, son complice. Prenant la forme d’une communication de masse d’autant plus efficace que la société est individualiste et étendue, elle cherche à renforcer des opinions, à les transformer en croyance et en action. Et l’abondance d’informations ne nous protège pas de la propagande, puisque cette dernière vient corriger l’afflux écrasant des premières : information et propagande vont de pair.

D’où le paradoxe suivant : la démocratie, qui n’est pas une chose naturelle, ne peut exister sans propagande, laquelle est justement la négation de la démocratie. Il faut alors relativiser la politique, et s’éloigner aussi bien de l’apolitisme que de l’engagement partisan, tout deux anti-démocratiques. Selon Ellul, et contre l’idée reçue, tout ne serait pas politique. Penser l’inverse reviendrait à remplacer Dieu par un Etat technicien qui en profite pour placer tous les secteurs de la société sous sa coupe.

La liberté de choix est indispensable à toute décision politique ; or, le système technicien ne réfléchit qu’en terme d’efficacité, plaçant la politique dans l’éphémère et ne la limitant que par la frontière entre le possible et l’impossible, et non par celle entre le bien et le mal. Cette critique de la technocratie et de ses décisions prises loin du peuple et pas toujours dans son intérêt, fournit évidemment des pistes de lecture pour comprendre la défiance actuelle envers les partis traditionnels de gouvernement ou l’Union Européenne.

Face à cette fausse démocratie, Ellul en appelle à une démocratie humaine et à un homme démocratique. Ce dernier se caractériserait par une totale liberté et une pleine responsabilité individuelle ; les tensions sociales donneraient lieu à un véritable dialogue, pour lequel seraient nécessaires l’affirmation de la différence en même temps que la conscience d’une commune mesure entre opposants ; dialogue qui aboutirait à une décision politique véritable. Mais pour Ellul, la technique empêche l’homme de passer le cap. Il faut alors une révolution, mais pas n’importe laquelle.

Pour Ellul, la Révolution n’est pas un produit logique de l’histoire : penser la révolution en termes marxistes la transforme en mythe conformiste, dans lequel la liberté de pensée du révolutionnaire n’a plus sa place. D’autre part, il s’en prend à la dévaluation du langage opérée par la publicité et l’art moderne, où tout serait révolutionnaire ; or la révolution est précisément censée être une exception. Enfin, Ellul rejetait également la « révolution-fête », que Chastenet décrit comme cette « gigantesque kermesse où la bonne humeur de tous rivaliserait avec la gentillesse de chacun », notant par ailleurs que la société technicienne excelle à récupérer ce type de manifestations à son profit, s’accommodant de toutes les revendications qui ne la détruisent pas.

Dans sa révolution, Ellul ferait le choix de la non-puissance, militaire et économique, d’une décentralisation soutenue, d’une réduction du temps de travail, d’une abolition du salariat et de l’octroi à chacun, dès sa naissance, d’un revenu minimum, autant d’idées qui trouvent une résonance dans les débats de ces dernières années. Paradoxalement, même si les effets néfastes de la technique sont inséparables de ses effets positifs, Ellul estime qu’elle peut aider à certains de ces objectifs : dégager du temps libre, permettre l’accès à la culture, engager la société dans un processus de décentralisation.

Ellul et l’écologie

Si Ellul a souvent été plus lu comme théologien aux Etats-Unis que comme sociologue en France, il a également souvent été étudié par des anarchistes. Aujourd’hui, on le redécouvre pour sa pensée écologiste. Défenseur de la nature, il était plus encore le défenseur des populations locales et de leur droit à vivre en harmonie avec leur territoire, s’opposant ainsi à l’artificialisation de la côte Atlantique et au barrage de Tignes. Il combattait de même l’exode rural, l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage, le dépeuplement des forêts et l’énergie nucléaire. Citadin, il regrettait le peu d’égards réservés à l’arbre, souvent sacrifié en ville par peur du vide. Plus globalement, il ne se reconnaissait ni dans les politiques environnementales visant à conserver des échantillons de nature ni dans la création de partis politiques strictement écologistes.

Sa pensée écologiste entre par ailleurs en résonance avec sa pensée religieuse : la Bible, dans laquelle il voyait plus des questions posées aux hommes que des réponses données par Dieu, ne recommanderait nullement à l’homme de dominer son environnement. A l’inverse, ce serait quand l’homme a cessé de croire en Dieu qu’il a perdu tout respect envers sa création. Qu’on soit ou non croyant, on constatera que le capitalisme et la technique se sont développés au XIXème siècle, simultanément à la mort de Dieu théorisée par Nietzsche. L’homme s’est ainsi détaché de Dieu pour se tourner vers un autre maître, l’Etat technicien, et ses apôtres, les experts.

En une centaine de pages, et dans la tradition de la collection Repères des éditions La Découverte, Patrick Chastenet résume donc les grands traits de la pensée de Jacques Ellul, non sans en souligner les limites et les quelques provocations. Cette pensée, à l’inverse de l’outil moderne, n’est sans doute pas prête-à-l’emploi. Elle est à aborder comme devrait l’être toute pensée dans une authentique société démocratique : librement, chacun y prenant ce qui convient le mieux à ses convictions et sa sensibilité. En cela, le présent ouvrage remplit parfaitement son office de boîte à outils pour qui cherche une issue au labyrinthe technocratique et aux crises qu’il provoque, démocratiques aussi bien qu’écologiques.

Introduction à Jacques Ellul, Patrick Chastenet
La Découverte, août 2019, 128 pages

« Transperceneige : Extinctions » : aux origines…

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Jean-Marc Rochette et Matz remontent aux origines du Snowpiercer – notamment aperçu chez Bong Joon-ho. Des groupuscules verts clandestins réagissent à l’écocide en planifiant attentats et attaques nucléaires : l’homme est un cancer dont il faut expurger la terre.

La menace écologique, climatique ou nucléaire est devenue, au fil des années, l’une des préoccupations majeures de l’industrie du divertissement. Ces derniers mois, HBO a proposé Chernobyl, une mini-série en cinq épisodes revenant sur le désastre atomique soviétique. À peu près au même moment, Glénat publiait Le Dernier refuge et Les Adieux du rhinocéros, où l’accent était mis sur le respect et la survie des espèces animales. Bien avant ces propositions, Soleil vert, Mad Max, La Route, Akira, Je suis une légende ou Les Fils de l’homme ont ensemencé, à l’écrit ou sur écran, l’imaginaire collectif.

Extrait de « Transperceneige : Extinctions », visible sur le site de l’éditeur.

Transperceneige s’inscrit sans conteste dans cette lignée grossissant à vue d’œil. Les admirateurs de Bong Joon-ho se souviennent certainement d’un train lancé à toute vitesse à travers un décor post-apocalyptique, ultime refuge d’une humanité résiduelle après que la terre a été transformé en enfer. Dans une bande dessinée dominée par les teintes sombres et aux planches hachurées, Jean-Marc Rochette et Matz prennent le parti de raconter la genèse du Transperceneige, projet fou – mais ô combien rationnel – d’un riche industriel chinois cherchant à s’affranchir de la fin du monde.

Le contexte de cette bande dessinée ne surprendra personne. La terre est surpeuplée, au bout de ses ressources et bien en peine de se renouveler. Deux groupuscules écologistes radicaux vont s’unir pour en accélérer la destruction en vue de la purger des hommes : les « Wrathers », qui commettent des attentats ciblés contre les adversaires de l’environnement (la World Global Petroleum and Gas Corporation, par exemple), et les « Apocalypsters », qui ont acheté des milliers d’hectares en Amazonie où ils préparent le piratage des centrales nucléaires du monde entier et le déclenchement d’une catastrophe en chaîne d’ampleur biblique. « La terre est ravagée par un mal qui semble incurable : l’humanité. »

Ce cher M. Zheng

Un troisième pôle concentrera l’attention du lecteur. M. Zheng est un multimilliardaire philanthrope et révolutionnaire. Obsédé par le survivalisme, il a inventé un moteur autonome à propulsion perpétuelle qu’il a intégré à une arche de Noé 2.0 : un train à grande vitesse pouvant emprunter tous les réseaux ferrés et comportant des centaines de wagons où sont stockés les animaux et les plantes du monde entier, les ADN et profils génétiques de tout être vivant, mais aussi toute la mémoire de l’humanité – brevets scientifiques, inventions, œuvres d’art, etc. Il lance un concours visant à sélectionner ceux qui, parmi les hommes, auront la chance d’obtenir une place dans ce bunker sur rails.

Il faut dire que l’heure n’est plus à l’attentisme. En quelques cases, Jean-Marc Rochette et Matz nous montrent la montée des eaux vidant les villes côtières et entraînant des vagues de réfugiés climatiques, puis nous expliquent que ces derniers occasionnent de nombreux problèmes dans certaines régions du monde désormais appelées à demeurer en état de surpopulation, avec tous les problèmes de logement, d’hygiène et d’approvisionnement en eau et en nourriture que cela suppose. Au niveau géopolitique, les tensions militaires et la compétition pour le contrôle des ressources naturelles n’en sont que plus exacerbées. Les « Preppers » tentent de se prémunir en s’organisant. La terre est devenue un monde de bunkers et de nourriture lyophilisée.

Bien entendu, les intrigues entourant les trois groupes (« Wrathers », « Apocalypsters », M. Zheng) ont des frontières mouvantes. Le rapprochement entre les deux mouvements écologistes radicaux donnent lieu à des états d’âme prévisibles dès lors qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’annihiler l’espèce humaine. Une tentative de sabordage irriguera par ailleurs la fin de ce volume. La représentation des « Apocalypsters » ne manque quant à elle pas de sel : en exploitant une fortune issue de la finance spéculative, cette communauté terroriste de défense environnementale s’est acheté les services d’une armée d’ingénieurs, de techniciens et d’informaticiens, mais se range néanmoins tout entière derrière l’opinion d’un guide spirituel pour prendre ses décisions. Les « Apocalypsters » invoquent volontiers Gaïa et expriment sans gêne le regret de ne pas pouvoir passer à la postérité après avoir détruit l’humanité (il n’y aura plus personne pour écrire leurs « exploits » dans les livres d’histoire).

Jean-Marc Rochette et Matz, coscénaristes, manient à la fois la justesse descriptive (l’intérieur des groupuscules terroristes, les réfugiés climatiques, les répercussions géopolitiques, le survivalisme, la recrudescence des croyances pseudo-religieuses dans pareils contextes, etc.) et l’ironie, qui frappe des « Apocalypsters » fanatiques et rendus au dernier degré de l’absurde. Transperceneige : Extinctions n’en est que plus appréciable, malgré certaines intrigues bâclées (la romance) ou quelque peu fléchées (la candidature au train de M. Zheng, la trahison).

Transperceneige : Extinctions, Jean-Marc Rochette et Matz
Casterman, mai 2019, 96 pages

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3.5

Mon premier rêve en japonais de Camille Royer : mélancolie de l’imaginaire

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Mon premier rêve en japonais de Camille Royer livre une belle partition : entre des rêveries fantastiques et le récit initiatique du quotidien de la très jeune Camille, cette bande dessinée est un doux écrin qui parle autant de l’enfance et de ses marasmes que du monde adulte et de la question du déracinement.

L’autrice nous parle de sa tendre enfance, de son rapport avec sa mère et de sa quête d’identité liée aussi à ses origines japonaises. Une vie qui se déroule entre deux mondes et qui va voir toutes ses nuances s’éclaircir avec le temps et l’apprentissage. Curieuse, vivifiante et pleine de vie, la jeune Camille va alors petit à petit ouvrir les yeux sur un monde qui lui échappe encore : celui des émotions et des rêves. L’oeuvre, qui ne manque pas d’originalité, est traversée par une gestion des thématiques et des ruptures de genres qui forcent l’admiration : en quelques pages, par exemple, nous passons de la douceur mélancolique d’un conte « Kodama Myoto », qui parle de la notion de couple et du destin, à la difficile représentation du racisme à l’école.

Mon premier rêve en japonais montre à quel point l’imaginaire, notamment enfantin, peut avoir des répercussions sur chacun : c’est une construction personnelle, qui n’est jamais neutre, florissante, chromatique et qui influe autant sur la réalité que sur notre propension à rêver ou à cauchemarder. Sans forcément comparer les deux œuvres ni jumeler les thématiques, Mon premier rêve en japonais fait parfois penser à A Monster Calls de Patrick Ness (adapté au cinéma par Juan Antonio Bayona) dans ce que cela dit sur notre capacité à scruter la réalité par le biais des chemins de traverse que sont les contes. C’est à travers l’art et la lecture de conte japonais que la jeune Camille va à la fois nouer des liens infinis avec sa mère mais aussi s’évader, se connaitre et s’inventer tout un décorum fantastique qui pousse à la création imaginaire (la peur ou le réconfort) et à la découverte d’émotion.

L’imaginaire est un temple qui n’a pas forcément de rationalité, mais qui a ses propres raisons : d’où le paradoxe. D’où aussi le choix de l’autrice de varier les traits et les couleurs, nous faisant passer des saynètes du quotidien familial au dessin naturaliste, au contour crayonné et simple, mais toujours porteur d’une réelle rigueur pour passer aux tableaux colorés et sensoriels et aux planches romanesques à l’ampleur tragique liés aux contes lus par la mère de Camille. Contes qui permettent au récit de respirer et d’offrir au lecteur de véritables morceaux de poésie tout en en apprenant plus sur la jeune Camille, mais aussi sur la mère de jeune fille. Car même si le récit reste à hauteur d’enfant, il n’en oublie pas le monde adulte et ses fêlures comme en atteste ce très beau personnage de la mère.

Les contes japonais ou même l’apprentissage des kanjis par Camille est aussi une manière pour sa mère de renouer avec ses origines, de sentir de nouveaux l’effluve d’une vie passée qui lui manque et de ne pas oublier qui elle est réellement afin de faire partager à sa fille une partie d’elle-même. C’est donc à travers ce récit, qui pourrait s’avérer programmatique (sans jamais l’être), structuré entre les rêves et le quotidien, que Camille Royer, avec un certain talent, nous questionne et nous touche sur les questions de filiation et d’origine, de construction et d’imaginaire. L’enfance et le récit initiatique sont des genres qui ont été passés en revue dans bien des œuvres, et pourtant la jeune autrice arrive à tirer son épingle du jeu par son regard espiègle sur l’âge tendre.

Mon premier rêve en japonais, Camille Royer
Futuropolis, aout 2019, 154 pages

Ici ou ailleurs, Guy Delisle et Jean Echenoz se mettent mutuellement en valeur

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Rencontre entre deux artistes qui réussissent à se mettre mutuellement en valeur. Ce qui les a rapprochés ? Des récits situés en Corée du Nord et leur rencontre à Marseille pour un festival en 2018.

Le minimalisme scrupuleux et précis de l’écrivain Jean Echenoz trouve ici un écho aussi inattendu que réussi au travers du dessin de Guy Delisle. Jean Echenoz, c’est un style unique et raffiné, qui a trouvé son public, malheureusement un peu confidentiel. Son premier roman (Le méridien de Greenwich) date de 1979. Depuis, il en est à 17 aux Éditions de Minuit, un gage de qualité et d’originalité. Parmi ses réussites, on peut citer Lac (1989), Je m’en vais (1999), Des éclairs (2010) et 14 (2012).

Quant à Guy Delisle, il est bien connu des amateurs de BD, du moins ceux qui ne se contentent pas des séries franco-belges, des mangas ou des comics. Connu pour Pyongyang (2003) qui montre le régime nord-coréen de l’intérieur, il a aussi à son palmarès Shenzen (2002), ainsi que Chroniques birmanes (2007) et Chroniques de Jérusalem (2011). Sa façon de témoigner de l’ambiance d’un pays après y avoir séjourné pour s’en imprégner, en comprendre les tenants et aboutissants, fait de lui un incontournable. Pour autant, je ne suis pas en admiration devant son style de dessin, avec notamment une façon de bâcler les personnages parce qu’il a trop à dire. A vrai dire, ça tombe plutôt bien, car ici nulle trace de personnage. Certainement en accord avec Jean Echenoz et l’éditeur, il se contente de présenter des sites. Pas n’importe lesquels, ceux qui l’ont inspiré à la lecture des romans de l’écrivain.

Choix artistiques

Il faut dire que l’œuvre de Jean Echenoz regorge de passages où des lieux précis sont situés, notamment dans Paris. Voilà une caractéristique de sa façon de faire, qu’il explique au début de son texte introductif (qu’on retrouve sur la quatrième de couverture :

« Quand on écrit des romans, ce n’est pas tout de jouer avec les personnages : il faut aussi, et avant tout, penser aux décors. »

Cette phrase est particulièrement révélatrice du l’état d’esprit de Jean Echenoz écrivain, surtout quand il avoue jouer avec ses personnages. D’ailleurs, il ne se contente pas de jouer avec les personnages, il joue aussi (avec bonheur) avec la langue française. En choisissant des extraits se rapportant à des lieux précis (pari osé), l’ouvrage en fait la tranquille démonstration. Petit aperçu :

Rue Madame-de-Sanzillon

« Il se rendait deux fois par mois rue Madame-de-Sanzillon, ouvrait la boîte, rien ne se trouvait jamais dedans que des prospectus tassés par une main hâtive et mal rémunérée. »

L’Équipée malaise p. 55

Rue Lavoisier

« Une très jolie fille rousse traversait le boulevard avec un sac à dos, ah non c’est un bébé, tiens, puis un café désert s’offrait rue Lavoisier. »

Lac p. 44

Rue Jules-Moulet

« Un supplément de panique gagne la foule en marche lorsque la basilique se décapsule, sa coupole expulsée s’éparpillant sur la Sécurité sociale de la rue Jules-Moulet. »

Nous trois p. 62

Saint-Brieuc

« Ayant replié ces matériaux dans leur étui, il démarra puis manœuvra, regagna la route nationale et roula jusqu’à Saint-Brieuc. Son véhicule garé dans le centre-ville près du marché couvert, Katsner dîna d’un couscous impérial chez un des Maghrébins qui se concurrencent du côté de l’ancienne gare puis il trouva une chambre dans un hôtel peu étoilé face à la nouvelle. »

Les Grandes Blondes p. 13

Jean Echenoz, un style personnel

Ces extraits montrent que pour apprécier le style de Jean Echenoz, il faut une lecture attentive. Sinon, on passe à côté de petites merveilles. Qu’est-ce que cette nouvelle à la fin du dernier extrait ? La nouvelle gare bien sûr. Quant à la basilique qui se décapsule rue Jules-Moulet, j’imagine (pure conjecture) un jeu de lumières au moment du coucher de soleil. Seule vérification possible : lire Nous trois. On remarque aussi un style particulièrement fluide et donc une connivence amusée avec le lecteur. Le plaisir d’écrire entraîne le plaisir de lire. Et puisque ces extraits laissent le lecteur potentiel sur sa faim, ajoutons que chez Echenoz, les intrigues ne sont pas du tout négligées au profit du style. Généralement, elles prennent de l’épaisseur au fil des chapitres. Des romans plutôt courts, sans un poil de graisse. On peut leur reprocher un manque de puissance, mais certainement pas un excès de légèreté.

L’approche de Guy Delisle

Chaque extrait figure sur une page de gauche. En regard (page de droite), on trouve un dessin de Guy Delisle montrant le lieu évoqué. Il s’agit d’une vue représentative du site, choisie selon son inspiration, sans personnage ni véhicule, avec un dessin au crayon et sans règle, avec comme unique couleur un bleu assez clair qui souligne les jeux d’ombre. Le dessin est assez précis et donne une très bonne idée du lieu. L’ensemble est vraiment agréable et permet au lecteur de s’immerger dans une atmosphère, tout en lui laissant une part de liberté puisque libre à lui (elle) d’imaginer l’ambiance avec de l’animation. A noter que l’album commence et s’achève par la rue de Rivoli (rue incontournable du centre, longeant le Louvre). Sans doute l’endroit le plus susceptible d’être reconnu par des lecteurs. Chacun est donc libre d’y venir avec ses propres impressions.

Inclassable

Par contre, attention, l’ouvrage reste difficilement classable et à mon avis ne peut absolument pas être considéré comme une BD. A mon avis, le mieux est de le classer dans la catégorie des beaux livres (idée cadeau). L’Association (maison d’édition) justifie ici parfaitement son appellation en formant le duo Echenoz/Delisle pour un ouvrage qui sort des sentiers battus.

Ici ou ailleurs, Jean Echenoz / Guy Delisle
L’Association, août 2019, 88 pages 

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4

Jeanne de Bruno Dumont : le cinema droit dans les yeux

Avec Jeanne Bruno Dumont poursuit son exploration des mots de Charles Peguy entamée deux ans plus tôt avec Jeannette, l’enfance de Jeanne D’arc.

La vie de Jeanne

Elle a le regard fier, fiévreux, sublime mais surtout fort. On sent bien qu’elle ne va rien lâcher. Elle ne va rien laisser transparaître de son être profond. De sa foi aussi. Pour l’incarner, Bruno Dumont a choisi une enfant. Son corps encore si petit apparaît pourtant plus solide que les hommes qui l’entourent. Dans un magnifique plan qu’il étire longuement il la regarde d’en-haut, surplombant son armure et son armée (chorégraphiée plus loin) sans oublier aussi de s’attarder sur le ciel magnifique au-dessus d’elle. Car c’est vers lui qu’elle est tout entière tournée. Autre chose s’élève dans ce plan central : la voix de Christophe qui a ponctué le film de chansons. Elles sont à elles seules l’image du film : une voix forte, mais aussi fragile, aiguë, trébuchante. Elle dit le doute, la peur et la sentence aussi dans une autre scène étrange, bancale où Christophe passe de voix à corps. Jeanne est condamnée mais demeure pour Dumont triomphante.

Une voix s’élève

Les hommes à ses côtés ressemblent à des pantins tantôt vulgaires tantôt grotesques. Bruno Dumont a fait de nouveau appel pour les incarner (et là le mot prend tout son sens) à des acteurs non professionnels, des « gueules », des dictions, des petits théâtres à eux seuls. Les personnages, ou plutôt les hommes ici, sont tout juste bons à exécuter des métiers qu’ils ont à peine choisis. Et quand la foi les guide ils la desservent en la tordant à leur image imparfaite. Dumont mêle ici la solennité et la rigueur de ses premiers films, on pense notamment à Camille Claudel, à la forme de grotesque hybride qu’il a adopté depuis P’tit Quinquin. Cela fait de Jeanne une œuvre à la fois âpre et lumineuse toujours sur le point de s’effondrer sur l’autel du foireux. Cependant, elle garde, comme son interprète principale Lise Leplat-Prudhomme, une ligne de conduite impénétrable. Une œuvre et un un être devant lesquelles il faut croire car s’échiner à vouloir les faire plier l’une et l’autre (à la fois l’œuvre et le personnage dont elle s’empare) paraît bien vain. Il y a donc une radicalité et une rigidité qui font de Jeanne une œuvre singulière que Dumont nous invite sans cesse à regarder droit dans les yeux.

Jeanne : Bande annonce

Jeanne : Fiche technique

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont d’après l’oeuvre de Charles Péguy
Interprètes : Lise Leplat-Prudhomme, Benoit Robail, Alains Desjacques …
Photographie : David Chambille
Montage : Basile Belhiri, Bruno Dumont
Compositeur : Christophe
Société de production :  3D Productions, Les films du Losange
Distributeur : Les films du Losange
Genre : Drame historique
Durée : 138 minutes
Date de sortie : 11 septembre 2019

France – 2018

3.5

Fête de Famille : être à la même table que mes inconnus de voisins de siège

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Voir un film en salles, c’est quoi ? C’est tout d’abord confronter ses propres émotions à celles de parfaits inconnus. Et si cela n’a déjà rien de facile parfois, il en est d’autant plus question lorsqu’un personnage renvoie à l’être que nous sommes et que notre voisin ne comprend pas. Analyse de Fête de Famille, de Cédric Kahn au travers de sa réception en salles.

Nous n’estimons pas assez la valeur et l’importance de l’expérience à part entière qu’est la salle de cinéma. Il nous faut attendre des sorties annulées et des ovations distinguées en l’une d’elles pour s’en rappeler. Pourtant, ce que nous oublions, c’est qu’une salle revêt un statut double et capital, qui se révèle encore davantage lors d’une avant-première. En effet, en son sein, nous devenons tout d’abord une petite armée de testeurs curieux, entre les mains desquels un artiste place son nouveau-né. Un nouveau-né dont nous allons orienter le premier souffle avec nos réactions avant la césarienne de sa sortie officielle. Deuxièmement, la salle nous fait un don impalpable, immatériel. Celui d’émotions décuplées par une salle obscure qui multiplie les conditions optimales pour forger le réceptacle que nous sommes à ce moment-là. Mais, la salle, c’est avant tout transformer une expérience solitaire (voir une œuvre) en expérience commune. Petite analyse au travers de l’inattendu Une Fête de Famille, de (et avec) Cédric Kahn.

Mardi 03 septembre. La salle est pleine à craquer, les retardataires se pressent, les invités s’impatientent et l’équipe du film entre en piste. Nous, nous sommes au deuxième rang. Nous l’avouons, nous venons avant tout pour admirer deux actrices immenses (dont nous tairons les noms, en tout cas pour le moment…) du film. Film dont nous ne savons pas grand-chose, dont nous attendons une réunion familiale en bonne et due forme, avec ses coups de gueule, ses éclats de rire et ses mots tantôt pudiques, tantôt enflammés. Un repas français dans les clous en somme… Mais, déjà, les quelques mots prononcés en amont de la projection par Emmanuelle Bercot nous interpellent et remettent en question nos attentes. Elle évoque son personnage en insistant sur le fait que, malgré les apparences, il lui apparaît comme une évidence qu’il est le plus lucide du groupe. Noir, ouverture du portail de la maison de famille, début du film…

Notre but, ici, n’est pas vraiment de vous présenter le film, ou même de vous livrer notre avis à son égard. Nous ressentons plutôt le besoin de coucher quelques phrases imparfaites sur ce qui a rendu cette séance comme une des plus déstabilisantes pour nous à ce jour. Et cela ne tenait pas exactement à ce que la toile nous livrait, mais bien à sa réception au sein de cette salle pleine.

Le film est dur. Le film est violent. Le film est aiguisé et déborde du vitriol qu’on garde normalement sous clé. Il est surtout porté par un monstre de cinéma nommé Emmanuelle Bercot, qui y incarne Claire, personnage central dont les failles sont exposées en plein air. Claire parle, rit, et pleure très fort, tout simplement car Claire souffre très fort… Son émotivité est à l’image de la violence de la société, dont la famille est ici la plus juste des allégories, qui ne la comprend pas. Livrer un personnage tel que Claire à une salle, qui, par définition, est un lieu qui rassemble tout un tas d’inconnus à la vie, au passé, aux blessures et au caractère parfois diamétralement opposés, c’est livrer l’intime de quelqu’un de « malade » (même si cela nous irrite d’utiliser ce mot si souvent détourné de son sens propre…) à une société sans concession.

Voir ce film en salle c’est donc, de manière personnelle, être en larmes, mais avoir à sa droite un spectateur pris d’un fou rire qui nous semble sans fin. Cette situation, en l’espace d’une heure quarante, se reproduit plusieurs fois, mais atteint son apothéose lors d’une scène centrale où Claire, à bout de force, à bout de nerfs et de souffrance, se met à se taper violemment la tête sur la table. Deux options s’offrent alors à notre esprit en sortant de la salle. Etre saisi par une peur inexplicable et indomptable, ou prendre le recul nécessaire pour considérer l’expérience comme « privilégiée », et dont seul le septième art qui se vit en salle a le secret…

Parce que oui, en effet, il est de prime abord effrayant, en quittant l’avant-première, de réaliser que l’œuvre sera, et ce dès le lendemain, délivrée à un public national, lorsque l’on sait qu’elle nous a tant bouleversée, tandis qu’elle a provoqué les rires chez une majorité. C’est comprendre que, ce qu’il s’est passé dans la salle, a lieu tous les jours, dans une rue ou dans l’autre. Je parle par-là de l’incompréhension d’une majorité face à des individus qui affrontent une souffrance psychologique qu’ils ne connaissent pas, ou qui est en tout cas différente de la leur. Mais, est-ce vraiment là quelque chose de dangereux ? Peut-être pas tant que ça…

Effectivement, les réactions que suscite le film peuvent aussi être vues comme une merveilleuse réponse à l’incompréhension évoquée. Et si, et nous espérons juste de le croire, le film n’était justement pas un moyen d’interroger notre propre proximité, ou distance, avec ce que nous avons devant les yeux ? Un moyen d’interroger, soit nos rires, soit nos pleurs ? De se demander pourquoi mon voisin a agi de cette manière pendant la projection, et moi de telle autre…

Analyser tout ceci avec autant d’interrogation, c’est comprendre que, parfois, il est bon de constater qu’une œuvre filmique ne vise pas tant à dépeindre le regard et le positionnement de l’auteur, que le nôtre. Il nous semble que là réside aussi le caractère unique et précieux de l’expérience des salles obscures. Pour appuyer cela, nous conclurons avec les quelques mots d’une des principales intéressées, dont nous tairons le nom, mais qui a tant su nous apaiser suite à cette séance, « Nous vivons tous les films par le prisme de qui nous sommes et de ce que nous avons vécu.
Dieu merci nous ne ressemblons à aucun de nos voisins de sièges dans les rangs des salles de cinéma et c’est ça qui est beau.
Il y a autant de manières de recevoir les films que d’êtres qui les regardent. ­[…]  Un jour, devant un autre film, un spectateur pleurera devant quelque chose qui vous fait rire. Et vous n’aurez tort ni l’un ni l’autre.
Ainsi va la vie ainsi vont nos émotions devant les écrans de cinéma. ».

L’Étrange Festival 2019 : Le drame prend plusieurs visages dans Knives and Skin et Gwen, le conte macabre Koko-di Koko-da et le road movie Lillian

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Alors qu’on approche de la fin, l’Étrange Festival montre son visage en affirmant ses thématiques autour de la masculinité toxique et de l’émancipation féminine. Knives and Skin, Koko-di Koko-da, Lillian et Gwen, développent des portraits de personnages qui s’enferment dans l’aliénation où hommes et femmes se blessent sans savoir communiquer.

Knives and Skin, Jennifer Reeder, 2019 : L’histoire n’est pas nouvelle, et à notre époque elle en est presque tristement banale. Celle d’une jeune femme qui paie les frais d’une attente masculine insistante et intransigeante qui ne comprend pas le non, ou le rejette avec violence. Elle ne veut pas aller jusqu’au bout avec ce garçon, il l’abandonne donc en plein milieu de la nuit et Carolyn disparaîtra.

Sorte de Laura Palmer moderne, victime d’une Amérique hypocrite et faussement puritaine, l’histoire de Knives and Skin est déjà vue. On pense d’ailleurs fortement à Twin Peaks tant son ombre plane sur le film de Jennifer Reeder jusque dans son ambiance qui vire vers le songe onirique. Malheureusement, la comparaison s’arrête là car jamais le récit n’arrivera à trouver la finesse dans cette chronique adolescente poussive où tous les malheurs du monde et les situations les plus malaisantes arrivent aux mêmes groupes de personnes. A trop forcer le trait, Reeder tombe dans un misérabilisme antipathique qui certes cherche la nuance, mais ne trouve jamais la subtilité. Le film ne juge pas, et c’est sa vraie force, mais son pathos plombant tend à virer au ridicule à force d’aller toujours plus loin. Alors certains personnages arriveront à sortir du lot et se montrer vaguement attachants, mais à trop vouloir en dire et trop chercher à dénoncer Knives and Skin survole beaucoup de ses sujets. Le casting surnage comme il peut au milieu de tout ça, mais les acteurs sont parfois handicapés par l’écriture qui ne semble jamais vraiment savoir quel ton aborder. Reste une réalisation léchée, notamment la sublime photographie, mais là encore ampoulée par une mise en scène poseuse et excessive qui accentue le caractère irréel et factice d’une histoire qui tend pourtant à vouloir dénoncer des vérités. Knives and Skin se perd dans sa propre démarche et loupe sa cible, se transformant en raté assez gênant.

Koko-di Koko-da, Johannes Nyholm, 2019 : Réalisateur suédois qui est particulièrement friand du mélange entre l’animation et les prises de vues réelles dans ses projets, et de son folklore natal, Johannes Nyholm s’est composé une filmographie en forme de recueil de contes, où une certaine naïveté enfantine se confronte à la cruauté du monde adulte. Prenant les airs d’une comptine entêtante, son Koko-di Koko-da s’impose comme son idée très spécifique d’un jour sans fin.

Comme le réalisateur l’a expliqué lui-même lors de sa présentation du film, la violence et la noirceur qui émanent de son Koko-di Koko-da a un but qui se veut cathartique. Une sorte de thérapie par le mal qui ne cache pas totalement ses cartes dans un film concept pas aussi cryptique qu’il le voudrait ou qu’il le devrait. On voit vite où le film veut en venir et il base son concept sur des fondations fragiles, surtout qu’il a trop tendance à venir enfoncer des portes ouvertes avec ses interludes animés qui viennent expliquer quelque chose déjà pourtant compris par le spectateur. A l’image de son auteur qui nous donne les clés de compréhension avant même le lancement de son film, on sent constamment la volonté de nous prendre par la main dans une démarche paradoxale. Une démarche qui va essayer de mêler la radicalité de l’approche tout en restant parfaitement accessible sur le fond. La sauce ne prend pas, surtout que même sur sa violence Koko-di Koko-da n’ose jamais franchir la limite bien sage qu’il s’est posée. Même si son folklore a un aspect fascinant et que la mise en scène possède quelques jolies trouvailles quand il s’agit de faire grimper la tension, il reste relativement inconséquent dans son message et sa façon de le transmettre. On reste devant une histoire déjà vue de deuil familial, où un couple doit se retrouver en affrontant la douleur et l’horreur de la perte. Un conte trop simpliste pour correspondre à un public adulte mais trop macabre pour être abordé par un plus jeune, et comme il ne trouve jamais sa voie il risque aussi de ne pas trouver son public.

Lillian, Andreas Horvath, 2019 : Présenté cette année au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, Lillian avait fait une certaine sensation. Premier long métrage de fiction pour Andreas Horvath qui s’est jusqu’ici fait connaître pour ses documentaires, il a voulu pour ce premier film s’intéresser à une histoire vraie. Celle d’une émigrante Russe dans les années 20 qui a voulu retourner dans son pays à pieds, partant de New York pour rejoindre l’Alaska et traverser le Détroit de Béring. Un périple incroyable dont la jeune femme ne revint jamais car elle disparut sans laisser de trace.

Déjà passionnant par son histoire, Andreas Horvath aurait très bien pu se contenter de cela pour en faire son film, mais il est clair qu’en voyant Lillian, on n’est pas en face d’une œuvre qui cherche la facilité. Actualisant le récit qui se passe désormais de nos jours, Horvath va signer une chronique à la radicalité étonnante tant Lillian cherche à créer l’inconfort. De la composition particulière de ses plans à son mutisme quasi-constant en passant par sa bande son presque surannée, le film de Horvath navigue plus dans les eaux du docu-fiction pour signer un regard pénétrant sur l’Amérique profonde post-Trump. Le parcours du personnage, même si central, deviendra presque la toile de fond de ses rencontres menaçantes dans un pays aliénant qui s’érige sur ses mises en garde et s’impose en vaste territoire hostile où l’humanité se fera rare. Lillian est un personnage presque extraterrestre, le film nous renvoie d’ailleurs souvent au Under the Skin de Jonathan Glazer dans l’âpreté de sa forme et la particularité de son regard, où l’on suit dans les deux cas une femme perdue dans une terre qui la rejette et les persécute. On se retrouve face à une œuvre extrêmement politique, où l’Amérique n’est plus la terre d’opportunités à laquelle on cherche à accéder mais un pays dangereux que l’on tente de fuir. Pertinent et actuel, Lillian en devient une œuvre thématique passionnante mais aussi un voyage sensoriel assez saisissant dont il est juste dommage que la froideur du regard documentaire étouffe les émotions. Horvath en oublie parfois son récit au profit de son propos, ce qui privilégie l’aspect universel de son œuvre mais en occulte parfois le côté humain, ce qui s’avère dommage pour une film qui passe autant de temps à les observer. Mais on reste quand même face à une intrigante et belle proposition de cinéma.

Gwen, William McGregor, 2018 : Ridiculement baptisé La terre des oubliés en français, Gwen se veut être un film dans la mouvance du récent The Witch de Robert Eggers. Malheureusement il n’en aura jamais la force ni la radicalité, car même s’il parvient à raconter une histoire loin d’être inintéressante, il rate nombre de ses effets.

Se focalisant intégralement sur le point de vue de son personnage principal, qui prête son nom au titre, Gwen est un film qui se veut volontairement cryptique et trompeur dans son approche et sa forme. Dans une société et une époque où les femmes étaient mise de côté, et où les enfants n’avaient pas leur mot à dire quant à leur destin, on se retrouve à parcourir le film à côté d’une adolescente qui se retrouve prise entre les secrets de sa mère et l’hostilité des villageois qu’elle ne comprend pas. Pendant la majeure partie de son récit, Gwen va jouer de cette ignorance pour nous perdre entre des interrogations aux accents fantastiques et une approche plus terre-à-terre sur une famille persécutée pour qu’une compagnie minière puisse racheter ses terres. Où, encore une fois, la cruauté masculine érige un besoin de domination dont les femmes paient souvent le prix. Le problème est qu’on évente assez tôt le vrai du faux et on se retrouve à comprendre plus rapidement les enjeux du récit que sa protagoniste, ce qui fait que le film perd très vite de sa substance. De plus, ses tentatives horrifiques n’en deviennent que plus grossières et s’apparentent juste à des passages inertes juste là pour voguer sur le sensationnalisme. C’est d’autant plus dommage car cela compose le plus gros du film et ne sert que de cache-misère pour voiler la maigreur de son fil narratif. Que ce soit l’histoire d’un père absent, les prémisses d’une romance non développée, etc, Gwen lance beaucoup de pistes qui n’iront nulle part et se composent de personnages relativement vides. Seule la mère sera vraiment développée car même Gwen reste une spectatrice passive et souvent dépassée. Ce qui souligne bien la dureté du contexte et de la conclusion du film, mais qui reste un argument narratif assez pauvre car Gwen est incapable d’apporter autre chose que ce regard. On le devance souvent et il n’a pas suffisant de matière pour vraiment nous retourner.

Point Limite de Lumet : Au commencement était le logos

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Connu du grand public depuis le succès de son premier long-métrage, Douze hommes en colère (1957), Sidney Lumet réalise en 1964 la plus grande des tragédies de l’âge atomique, à savoir Point Limite. Une œuvre majeure, pourtant longtemps snobée et minimisée, qu’il convient de (re)découvrir dès aujourd’hui.

Synopsis : La défaillance d’un minuscule transistor provoque l’alarme au Strategic Air Command où sont surveillés les mouvements de tous les avions du monde. Cette défaillance fait croire à l’existence d’un engin non identifié. Une escadrille de bombardiers atomiques est envoyée en direction de Moscou.

Le cauchemar peut-il devenir réalité ? La disparition de l’humanité, par le simple fait de l’Homme, est-elle vraisemblable ? Durant la guerre froide, pour pallier cette éventualité, la primauté était faite à la “dissuasion” nucléaire : la crainte de représailles doit prévenir tout passage à l’acte, le discours de la peur est censé garantir le statu quo et, par la même occasion, l’avenir de l’Homme. Seulement, comme rien n’est plus irrationnel que la peur, la possibilité de voir le “statu quo” voler en éclat n’a rien d’utopique, comme nous le rappelle par ailleurs la crise des fusées de Cuba de 1962. C’est bien pour cela que Sidney Lumet fait débuter Point Limite par une scène onirique au symbolisme évident : dans une arène politique où ne résonne plus que la voix des armes, la voie des larmes n’est jamais très loin. Dans un monde où l’on reste sourd à la raison, la mort ne s’esquive jamais éternellement. 

Cinéaste politique s’il en est, Sidney Lumet aura mis son cinéma au service d’une vision progressiste du monde, condamnant de film en film l’oppression sous toutes ses formes (la peine de mort dans Douze hommes en colère, l’autoritarisme dans La Colline des hommes perdus, etc.). Lorsque survint la Crise de Cuba, il s’empara tout de suite du sujet pour rappeler que le risque d’une guerre nucléaire est réel et ne doit surtout pas être minimisé : le pire ne s’évite pas toujours, il faut en prendre conscience avant de se laisser enfermer dans une logique guerrière absurde, tel un torero dans l’arène…

 Malheureusement pour lui, sa voix peinera à se faire entendre : au même moment, Stanley Kubrick aborde également la question de la bombe nucléaire, en réalisant Docteur Folamour pour le compte de la Columbia Pictures. Même si le rapport entre les deux projets est ténu, il est suffisant pour faire réagir le puissant studio qui intente immédiatement un procès. Le film de Lumet sortira tardivement et dans l’indifférence générale. La bombe cinématographique tant voulue vient de se transformer en pétard mouillé.

Bien sûr, la réhabilitation s’impose, d’autant plus que l’œuvre en question s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, contrairement à ce que le contexte historique peut laisser entendre, Point Limite interroge moins l’attitude des superpuissances durant la guerre froide que le délitement progressif de nos propres civilisations, et notamment de notre culture politicienne. Derrière le danger incarné par la bombe nucléaire, se cache en effet un mal beaucoup plus abstrait et profond que le préambule caractérise très bien

Loin d’être anodines, ces séquences résument le propos de Lumet tout en octroyant au film sa dimension symbolique : le personnage de Miss Wolfe, séduite par le scénario apocalyptique qui lui est décrit, incarne ce nihilisme qui a fini par s’infiltrer dans les coulisses mêmes du pouvoir. La gifle qu’elle reçoit ne la fait pas uniquement sortir du récit, elle résume la position d’un cinéaste qui refuse de voir les valeurs humanistes être sacrifiées sur l’autel d’une quelconque idéologie : “Je ne suis pas de votre espèce”, lui assénera Walter Matthau. En effet, l’humain est encore de ce monde, mais pour combien de temps ? 

Outre son aptitude à se jouer des genres (mélangeant thriller minimaliste et enjeu diplomatique), Point Limite diffuse un sous-texte allégorique qui le rend infiniment estimable : c’est la place de l’humanisme qui est questionnée, c’est le logos qui est mis à l’épreuve. Le scénario – signé par l’excellent Walter Bernstein – nous le montre très bien : plus on avance dans le récit, plus le risque de catastrophe nucléaire est grandissant, plus l’Homme semble défaillant et impuissant. C’est le renoncement de l’individu à être ce qu’il est, qui rend la crise possible : nous n’avons plus d’emprise sur les machines (un simple court-circuit suffit à entraîner le monde au bord du chaos), ou sur les protocoles que nous avons créés (une fois le “fail-safe point” atteint, les pilotes coupent les transmissions et ne sont plus que des robots exécutant leur tâche). La grande force de Point Limite sera de transformer la guerre froide en théâtre allégorique pour fustiger cette culture de la “dissuasion” qui remplace celle de la “persuasion”, c’est-à-dire celle où l’Homme a encore son mot à dire… 

Ainsi, de tous les films de Lumet, Point Limite est sans doute celui qui accorde le plus d’importance au “langage”. Subtilement, d’ailleurs, la mise en scène nous le fait comprendre en faisant basculer le récit dans un univers huis clos dès que la crise s’annonce : alors qu’une “mauvaise information” est transmise aux bombardiers, on s’enfonce dans les sous-sols de la Maison-Blanche, dans un bunker souterrain, entre les quatre murs d’un minuscule bureau privé de fenêtre. Voilà, en l’espace de quelques plans, comment le cinéaste matérialise à l’écran le piège dans lequel les hommes viennent de s’enfermer ! L’action étant rejetée en hors-champ, on comprend alors que seule la parole peut éventuellement empêcher le désastre : il va falloir “persuader” son interlocuteur de sa bonne foi, il va falloir surtout rompre avec le langage “dissuasif” pour laisser exprimer celui de la raison humaine.

Seulement, dans un monde qui ressemble de plus en plus à celui de Miss Wolfe, avec sa paranoïa débordante et son culte de la machine, il est bien difficile de faire entendre raison. La parole, pour qu’elle soit entendue, doit déjà se frayer un chemin entre les différents obstacles qui se dressent devant elle : dans Point Limite, les discussions sont rarement directes et les interférences nombreuses (on communique via un interprète, un téléphone, un écran, etc.). L’autre, d’ailleurs, devient un interlocuteur dématérialisé, comme le symbolise très bien le téléphone rouge qui se substitue au président soviétique. Et lorsque la parole circule, nous dit Lumet, elle est bien souvent mal comprise : le président des Etats-Unis ne parvient pas à convaincre ses propres pilotes, tandis que ses généraux ne peuvent gagner la confiance de leurs homologues soviétiques.

Avec peu de moyens, et sans recourir au “spectaculaire”, Point Limite nous laisse voir la vision saisissante d’un monde où la politique internationale est réduite à un dialogue de sourds. Une image va tout remarquablement illustrer son propos, celle où l’état-major américain observe impuissant l’avancée des avions sur l’écran : tandis que le mécanisme d’intimidation s’exécute froidement, l’Homme est relégué au rang de simple spectateur. Lorsque celui-ci peut enfin prendre la parole, à travers la figure du président incarnée par Henry Fonda, la conciliation prend le pas sur la folie guerrière : les individus se comprennent et peuvent négocier leur survie. Ce qui n’est plus le cas dans un monde où résonne seulement le discours dissuasif, prôné notamment par Lyndon Johnson. Les dernières images du film, qui font clairement allusion à son spot de campagne, vont d’ailleurs illustrer sa rhétorique guerrière : le décompte annonce l’imminence de la bombe. Le silence, qui s’ensuit, viendra définitivement clore tout débat.

Point Limite : bande-annonce

Point Limite : fiche technique

Titre : Point limite
Réalisation : Sidney Lumet
Scénario : Walter Bernstein d’après Eugene Burdick et Harvey Wheeler
Production : Sidney Lumet, Max E. Youngstein et Charles H. Maguire
Photographie : Gerald Hirschfeld
Montage : Ralph Rosenblum
Genre : Drame, thriller
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 1964

USA – 1964

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4.5

« Apocalypse Now Final Cut » : un chef-d’œuvre aux dimensions nouvelles

Restauré, remonté et redimensionné, Apocalypse Now revient sur grand écran et en vidéo dans une version 4K Ultra HD. Pour la première fois, le négatif original a été scanné : il a fallu presque une année entière pour « nettoyer » les quelque 300 000 plans du film.

La réputation d’Apocalypse Now n’est plus à faire : film de la démesure et de la folie, il fut tout autant commenté pour ses qualités intrinsèques que pour la mythologie entourant sa production. Dans un article consacré aux tournages cauchemardesques, voici ce que nous en disions : « C’est un peu l’archétype du genre. L’équipe du film dut affronter une jungle grondante, construire un village entier, composer avec des plateaux philippins balayés par les typhons et faire face à des problèmes d’alcool et de drogues. Dennis Hopper, constamment ivre ou sous l’emprise de substances neurotoxiques, arrêta de se laver pour mieux entrer dans son personnage. Le tournage débuta avant même que le script ne soit achevé, avec tous les aléas que cela comporte. La police débarqua un jour sur le plateau parce que de véritables cadavres humains furent employés – à son insu ! – par le chef décorateur, dans le camp du colonel Kurtz. Marlon Brando, peu préparé, quasi obèse et physiquement aux abois, se montra financièrement exigeant. Harvey Keitel fut hâtivement évincé et remplacé par Martin Sheen, qui fut lui-même temporairement écarté en raison d’une crise cardiaque. Francis Ford Coppola, contraint d’investir des fonds personnels, devint paranoïaque, menaça à plusieurs reprises de se suicider et perdit durant le tournage une bonne quarantaine de kilos. Le dictateur Ferdinand Edralin Marcos apporta une aide logistique à l’équipe du film, ce qui impliqua notamment de repeindre les hélicoptères de l’armée philippine, souvent réquisitionnés, avant et après chaque prise de vues. Le montage lui-même fut titanesque et s’étendit sur plusieurs années. Le tournage d’Apocalypse Now appartient désormais à la légende. Rebaptisé Apocalypse When ? par une presse sarcastique, ce chef-d’œuvre follement ambitieux aura mis sens dessus dessous un réalisateur émérite, des comédiens stars et des techniciens éprouvés. »

Ces événements ont fait l’objet d’un making-of devenu fameux et réalisé par Eleanor Coppola, la femme de Francis. On le trouve en deux versions (commentée ou non) dans les bonus de cette édition. Mais les images de Madame n’éclairent pas à leur juste mesure celles de Monsieur. Se (re)plonger dans Apocalypse Now prend aujourd’hui un sens particulier. Parce qu’on est frappé par la modernité de la narration. Parce qu’on a appréhendé ce que fut le Vietnam dans la longue histoire militaire états-unienne, notamment grâce à des historiens et essayistes comme Howard Zinn ou David Halberstam. Parce qu’on a étudié par le menu la symbolique de cette contre-odyssée, de cette remontée du fleuve au bout de laquelle Willard se substitue à Kurtz. Il y a aussi ces séquences à couper le souffle : Martin Sheen (réellement) dans un état second dans une chambre d’hôtel, l’attaque des hélicoptères rythmée par la « Chevauchée des Walkyries », la découverte du campement du colonel Kurtz… On voit les Américains chercher à recréer au Vietnam un bout de leur patrie, à coups de bière et de surf et ce, tout en instaurant un enfer permanent dans ce petit pays d’Extrême-Orient. On redécouvre des tirades mémorables, dont la célèbre « J’aime l’odeur du napalm au petit matin ». Mais surtout, on perçoit la dualité des hommes, portée à incandescence : vouloir être ici et là-bas en même temps, finir premier de West Point avant d’être pourchassé dans le cadre d’une mission militaire secrète, supprimer de prétendus agents doubles, être à la fois « celui qui tue et celui qui aime », remplacer sous des prétextes fallacieux les Français dans une entreprise coloniale ou semi-coloniale, etc. Apocalypse Now est un film total, ultime, dont la description ne saurait faire l’économie de superlatifs rendus ridicules à force d’insistance.

RESTAURATION & BONUS

Pour cette restauration, la technologie Dolby Vision® a été employée. Cela se ressent notamment quand on examine le travail effectué sur les couleurs, particulièrement vives. Les plans sont léchés et la comparaison visuelle rendue possible grâce à un bonus (la scène des hélicoptères vue à travers le temps) nous rappelle à quel point les images furent bonifiées par les différentes entreprises de restauration. La bande-son a quant à elle été mixée en Dolby Atmos® et constitue une authentique prouesse. Rarement une œuvre aura été si immersive et conditionnée par son expérience sonore. On note toutefois, en guise de bémols, quelques pulsations dans l’image et de rares scories dans le mouvement. Pour Coppola, en tout cas, cela ne fait pas un pli : « Le film n’a jamais été aussi beau à voir et à entendre. »

Les bonus sont tellement nombreux qu’il est difficile de les passer tous en revue. Heart of Darkness, le making-of d’Eleanor Coppola, permet de prendre le pouls du tournage, de revenir sur les relations difficiles avec Marlon Brando, d’avoir quelques anecdotes sur les Italiens du plateau ou sur la fameuse scène de Martin Sheen dans la chambre d’hôtel. Au-delà du processus créatif, c’est une ambiance électrique, mais pleine d’émulation, qui transparaît.

Les longues conversations avec Steven Soderbergh, Martin Sheen et John Milius, les images d’archives inédites, la scène non conservée de l’embarcation aux singes, des scènes coupées et additionnelles, la destruction du camp de Kurtz sous forme de générique de fin, des explications sur le montage titanesque (trois cents kilomètres de pellicule, des montages superposés, une année de travail sur la seule séquence de l’attaque des hélicoptères…) accompagnent le film de Francis Ford Coppola et jettent une lumière profuse sur ses conditions de réalisation.

Fiche Pathé : Apocalypse Now

Bande-annonce : Apocalypse Now Final Cut

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Deux Moi, mais un demi-film pour le nouveau Cédric Klapisch

Deux Moi, le nouveau film de Cédric Klapisch est la dernière version d’une œuvre toujours bien installée dans un contexte social et sociétal de son temps. Les états d’âme de Rémy et Mélanie nous laissent cependant davantage sur le bord du chemin que pour ses précédents métrages, car trop englués dans du convenu et de l’anecdotique, malgré une mise en scène toujours aussi précise.

Synopsis Rémy et Mélanie ont trente ans et vivent dans le même quartier à Paris. Elle multiplie les rendez-vous ratés sur les réseaux sociaux pendant qu’il peine à faire une rencontre. Tous les deux victimes de cette solitude des grandes villes, à l’époque hyper connectée où l’on pense pourtant que se rencontrer devrait être plus simple… Deux individus, deux parcours. Sans le savoir, ils empruntent deux routes qui les mèneront dans une même direction… celle d’une histoire amour ?

Nous finirons ensemble

Une pléthore de films très regardables sort cette semaine sur nos écrans. Deux Moi de Cédric Klapisch fait partie de ces films que l’on n’a pas envie de louper. On passe toujours un bon moment avec un film du cinéaste. S’il est un peu raté, au moins on se sera diverti, il y a toujours de l’humour et des sentiments glorieux. Et s’il n’est pas raté, alors on est vraiment content d’avoir vu un vrai bon film.

Deux Moi est un de ces films qu’on est content d’avoir vu. Suffisamment drôle même si insuffisamment réussi. Dès la première minute, l’issue du film est écrite . Rémy (François Civil, affable) et Mélanie (romantique Ana Girardot) sont deux trentenaires en proie à la solitude urbaine. Ils sont voisins, partent aux mêmes heures, rentrent aux mêmes heures par la même rame de la même ligne de métro, et se croisent tous les jours sans jamais se voir. Le dispositif permet de tenir en haleine le spectateur qui souhaite quand même savoir où, quand et comment l’inévitable rencontre aura lieu.

Cédric Klapisch est un bon faiseur. Il sait en particulier intégrer son histoire dans une enveloppe sociétale toujours ancrée à l’époque, ce qui la rend moins passe-partout qu’un autre scénario similaire. Ici par exemple, les affres existentielles du protagoniste semblent être déclenchées par une situation professionnelle délétère. Travaillant dans l’entrepôt d’une grande firme sans doute multinationale qu’Amazon n’aurait pas reniée, Rémy voit ses collègues être remplacés par des robots. Cette déshumanisation du travail est d’une actualité criante, tout comme, dans un tout autre registre, Mélanie qui découvre la déshumanisation de l’amour qu’on trouve désormais au bout de son téléphone portable, avec les sites de rencontre cités d’ailleurs à foison et de manière suspecte dans le film, ainsi que la désillusion qui va avec.

Les deux personnages sont en mal-être et consultent « quelqu’un », chacun de son côté. Cette partie du film est la moins agréable de toutes, tant ces séances de psy à rallonge enfoncent les portes ouvertes (Il faut deux Moi pour faire un Nous, Il faut d’abord s’aimer soi-même pour pouvoir trouver l’amour, ce genre de choses) et ne rendent pas vraiment service, ni à la psychanalyse ni à la psychothérapie. Elles prennent une place trop centrale dans le film qui n’est pas un film du genre psy (on pense à Jimmy P. de Desplechin ou au Dangerous Method de David Cronenberg), au détriment de scènes qui montreraient davantage cette solitude urbaine autrement que par de petits clips de quelques secondes de l’un ou l’autre marchant dans la rue ou sans sommeil dans leur lit. C’est cette succession de scènes qui ne va jamais complètement au fond des choses qui fait la faiblesse du film, comme en témoigne l’histoire du chaton, recueilli directement de Chacun cherche son chat ; un clin d’œil sympathique mais qui ne fait pas vraiment bouger les lignes du récit.

Malgré un casting all-star, Klapisch n’arrive pas à sortir le film d’une sorte de morosité, bien au-delà de la mélancolie que le sujet du film porte déjà intrinsèquement. Mais il est vrai que les comédiens de second rôle sont tous de formidables acteurs plutôt de comédie, et en ce qui concerne Camille Cottin en particulier, le rôle de psychanalyste ne lui colle pas à la peau d’une manière naturelle. François Berléand en revanche profite de son expérience plus variée, et Simon Abkarian tire vraiment son épingle du jeu avec ce personnage de l’épicier de quartier fédérateur sans jamais perdre la bosse du business. Quant à François Civil et Ana Girardot, ils personnifient plutôt bien ces trentenaires entre deux vies, déjà en dehors de la sphère familiale originelle, mais pas encore intégrés dans la leur propre. Perdus, voire hagards, leurs personnages traversent le film avec une tristesse assez crédible.

Deux Moi pêche pour être trop convenu et sans surprise. Mais Klapisch connaît suffisamment la musique pour captiver le spectateur avec une mise en scène précise, un décor parisien plus vrai que nature, comme à son habitude d’ailleurs, des dialogues assez drôles, et somme toute un film qu’on est finalement assez content d’avoir vu.

Deux Moi – Bande annonce

Deux Moi – Fiche technique

Réalisateur : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprétation : François Civil (Rémy Pelletier), Ana Girardot (Mélanie Brunet), Camille Cottin (La psy de Mélanie), François Berléand (J.B. Meyer, le psy de Rémy), Simon Abkarian (Mansour), Eye Haidara (Djena), Rebecca Marder (Capucine ), Pierre Niney (Mathieu Bernard), Zinedine Soualem (Le pharmacien), Paul Hamy (Steevy), Marie Bunel (La mère de Rémy), Patrick d’Assumçao (Le père de Rémy)
Photographie : Elodie Tahtane
Montage : Valentin Féron
Musique : Loïk Dury, Christophe Minck
Producteurs : Cédric Klapisch, Bruno Lévy
Maisons de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 110 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 11 Septembre 2019
France – 2019

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