Lieux et cinéma : Le château, un monde en marge du monde

Vestige d’un autre temps, forteresse inexpugnable, théâtre des fantasmes ou encore labyrinthe carcéral, le château porte avec lui tout un imaginaire que des siècles de littérature, de peinture, et aujourd’hui de cinéma n’ont cessé d’alimenter. De quoi se pencher sur quelques uns des grands châteaux du septième art, et inspecter les mystères qui s’y trament.

Le château est un objet cinématographique intéressant en ce qu’il permet d’abord, de par son architecture, sa hauteur ou ses innombrables couloirs, pièces et escaliers, de donner lieu aux recherches esthétiques les plus imaginatives. Le château est un bâtiment intemporel, qui peut faire sens au Moyen-Âge, de nos jours comme dans le futur, en Europe ou en Asie, au cœur d’une ville comme perdu au milieu des forêts, qu’il soit immense ou plus modeste, etc. Bref, le château semble partout à sa place, si bien qu’il pourrait être délicatement placé sur à peu près n’importe quel paysage que ce n’en serait presque jamais choquant.

Historiquement, le château est la demeure du seigneur, voire du roi, c’est-à-dire de ceux qui possèdent le pouvoir. Dans Le Château de l’araignée d’Akira Kurosawa, réécriture de Macbeth, le château cristallise toute la convoitise, le désir du pouvoir, la paranoïa du personnage principal qui est obsédé par une mystérieuse prophétie : il sera destiné à prendre le trône, mais aussi à en être déchu par les descendants de celui à qui il l’aura volé dans un premier temps. Le château incarne ici le lieu de la réalisation d’un prophétie, d’un mythe, faisant émerger en son sein une dimension presque surnaturelle. Par ailleurs, si les prétendants au trône se succèdent, s’entre-tuent, manigancent, le château quant à lui perdure, témoin froid et silencieux de la folie millénaire des hommes.

Une pérennité que Le Château dans le ciel d’Hayao Miyazaki retranscrit à merveille. Le château, ici, apparaît comme l’ultime trace d’une civilisation anéantie. Lorsque les personnages en foulent le sol, tout autour d’eux semble mort, éteint, comme si le château avait été le lieu d’une grande guerre dont personne ne serait sorti vainqueur – sauf lui. Majestueux, le château dans le ciel bouleverse en ce qu’il semble chargé d’histoire, de légendes, de souvenirs bouillonnant au cœur de ses murs inanimés, et voués à disparaître dans l’oubli. Muet comme une tombe, il est la preuve d’une vie passée inconnue. Quelle vie ? Il ne le dit pas. Et c’est ce qui en fait le charme, le mystère, poussant finalement à la fascination et à une forme de respect devant cet édifice ayant triomphé du temps.

Heureusement, ou malheureusement, les châteaux au cinéma ne sont pas toujours sans vie. Ils sont même parfois hantés. Dans Nosferatu de Murnau, ou encore, dans un tout autre registre, dans The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman, le château se présente comme un lieu calme et inhabité mais qui, une fois les protagonistes à l’intérieur, se révèle être l’antre de la folie et du surnaturel. Dans le premier cas, un vampire y réside, séducteur et manipulateur ; sa découverte par un homme des plus banals provoquera le déchaînement d’une malédiction qui gangrènera le monde, semblable à la grande peste noire. Dans le second cas, le château est choisi pour refuge d’une tempête par un couple de jeunes tourtereaux. Une fois à l’intérieur, ils feront la rencontre d’une galerie de personnages tous plus fous et inquiétants les uns que les autres : bossus, travestis, motards, voire un homme fruit d’expérimentations scientifiques douteuses. La château accueille tout ce beau monde comme pour les empêcher de rejoindre le monde extérieur. Ce qui se passe dans le château, reste dans le château. Et personne de l’extérieur n’y prêtera attention. De quoi penser aussi à Rebecca de Hitchcock ou au Château du dragon de Mankiewicz, où le château devient une sorte de prison psychologique concentrant toutes les névroses des personnages.

Une fois de plus, la conception opposée du château existe aussi au cinéma. Dans la saga Harry Potter, Poudlard symbolise justement la sécurité, le confort. Un lieu protégé et protecteur, qui rassure lorsque les monstres sont aux portes, qui s’apparente à un véritable chez-soi pour les personnages comme Harry qui n’ont pas de véritable autre foyer. C’est le lieu de l’apprentissage, du partage, de la vie en société, et non plus cet édifice vide, inanimé et trop grand où ne vivent que des détraqués en manque de solitude. Même constat dans Le Château ambulant, de Miyazaki encore, qui propose un contre-emploi total du château par rapport à ce qu’il représentait dans Le Château dans le ciel. Ici, il n’est plus d’une grandeur démesurée, mais semblable à une modeste maison à étage ; il n’est plus enraciné en ses fondations, mais se déplace à deux pattes comme un oiseau ; il n’est plus la pérennité inébranlable face au temps qui passe, mais se révèle en changement perpétuel (via un système de portes des plus ingénieux) ; il n’est plus le vestige inanimé d’une vie passée, mais le foyer de l’humanité la plus brûlante (c’est grâce à Calcifer, le feu de cheminée parlant, qu’il vit et se déplace). Bref, loin des stéréotypes du château comme lieu d’arrêt ou d’emprisonnement, le château ambulant est une belle métaphore de la liberté.

Enfin, il y a Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert, qui cristallise peut-être tout ce qui a été dit jusqu’ici en un seul long-métrage d’animation d’une heure vingt. Tout y est. Le château est le lieu du pouvoir, puisque c’est là où vit le roi tyrannique. Le château est construit par-dessus une ancienne ville où vivent désormais les pauvres, privés du soleil et des oiseaux, qui sont invisibles et meurent dans l’obscurité – à l’image de la société verticalement divisée du Metropolis de Fritz Lang. Le château est un dédale kafkaïen dont on ne peut même plus compter ou citer les pièces, étages, couloirs, si bien que même l’ascenseur pour atteindre le sommet paraît interminable. Le château représente donc aussi ce progrès technologique, réservé aux puissants, alors que la « ville-basse » semble encore vivre à une tout autre époque. Le château est aussi le lieu de l’emprisonnement pour la bergère, que le roi veut épouser de force. Le château est encore un musée, une galerie d’art, une usine ; il fourmille de vie autant qu’il semble inhabité ; il est farouchement protégé alors même qu’il abrite de terribles dangers (un robot géant, des lions). Et finalement, ce château est comme une grande métonymie du monde.

Un monde aliéné et décadent qui s’écroule en même temps que les pierres du château s’effondrent, révélant toute la puissance poétique que cet édifice d’exception possède en lui, et que tous les réalisateurs dont il fut question ici, et bien d’autres encore, se sont attachés à révéler depuis les premières lueurs du septième art.

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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