Dark Crystal le temps de la résistance : de l’avenir, faisons table rase

Un été 1982 à Hollywood apportait il y a 37 ans un vent de créativité hors normes dans les scripts, les esprits et l’industrie hollywoodienne. Parmi les productions réinventant des genres ou créant des mondes dystopiques et fantastiques, l’une d’entre elle, Dark Crystal, de Jim Henson, gagnait l’estime certaine d’une belle communauté de fans l’érigeant au statut d’œuvre culte. Réalisée avec des maquettes, des marionnettes et un sens aigu de la minutie, elle fut le résultat de centaines d’heures de travail, de dix ans de préparation et d’un an et demi de tournage. Film solitaire perdu contre les grandes sagas de science-fiction, l’univers du créateur du Muppet Show s’est vu offert l’opportunité il y a trois ans de gagner en profondeur, avec la volonté de Netflix de développer une série. Un nouvel espoir certes, mais qu’en est-il de cette rencontre au sommet ?

Une production particulière : Netflix prend des cours

Si Netflix enrichit de plus en plus son catalogue avec des productions de qualité, de grands noms et quitte petit à petit la sphère de la série B, force est de constater que ces derniers mois avaient été plutôt chahutés pour les adaptations « à la grand N ». Un des derniers en date, le remake de Saint Seiya, dès la sortie de la bande-annonce provoquait une levée de boucliers méritée face aux choix autorisés pendant la phase de production. Un des personnages change de sexe, les héros combattent l’armée… Autant de surprises très peu au goût des fans gardiens du temple, un mauvais bourdonnement (bad buzz, you know) qui a eu de quoi également échauder les explorateurs.

La production la plus difficile de ma vie : Leterrier, Jin Henson

Louis Leterrier, à la réalisation, vient d’affirmer que Dark Crystal : le temps de la résistance était son projet le plus difficile. Après des super héros (Hulk), des films d’actions (Insaisissables) et des remakes remarqués (Le Choc des Titans), la remarque vaut son pesant d’or. Visuellement, elle prend tout son sens dès les premiers regards. Les choix de conserver l’esthétique des marionnettes, leur mobilité, sont déjà poignants. Mais le fait d’adopter les mêmes contraintes de découpage pour arriver à raconter cette histoire couronne le tout et reproduit les codes de l’œuvre originelle. Poupée de cire jouant à vivre comme nous tous, les personnages détonnent encore 37 ans plus tard, dans un univers toujours aussi anxiogène. Pour les premiers aficionados de 1982, à l’image de Taron Edgerton (la voix de Rian en VO), le nouveau héros, il paraît même évident que ces critères étaient l’alpha et l’omega d’une nouvelle production. Ajoutez à cela la mention très « John Carpenter » du titre, « Jim Menson’s The Dark Crystal » et vous rendez à César ce qui lui appartient, même si là il s’appelle Jim, ok.

Un préquel pour les gouverner tous

Le choix de raconter le préquel du film originel se comprend tout à fait quand on en connaît la chute finale, qui, sans dévoiler des éléments clés de l’intrigue, clôt l’histoire de Thra, cette planète foisonnante promise à un destin funeste. Le récit prend donc place bien en amont du film totem, et suit l’histoire de trois Gelfling, ces créatures humanoïdes, à cheval entre les elfes et les hobbits : Rian, Deet et Brea. Ils sont confrontés aus Skekses, ces condors maléfiques, toujours aussi cruels et outranciers, vivant d’orgies de nourriture, de cris et de verbiages. Le reste du bestiaire imaginé par Jim Henson est présent et permet très rapidement d’obtenir les points de repères nécessaires à un nouveau récit très efficace. Sur 10 épisodes, les enjeux sont posés dans un épisode pilote digne de ce nom : nos 3 héros doivent réussir à unifier les Gelfling contre leurs seigneurs, les Skekses, leur cachant leur odieuse supercherie : ces derniers survivent en puisant leur immortalité dans le cristal noir, ce qui provoque le dérèglement de tout l’écosystème de la planète. Épique, le récit gagne en profondeur en ajoutant à la confrontation binaire du film de 1982 des grilles de lecture, par un dispositif narratif posant aux yeux des Gelfling les Skekses comme une classe dirigeante éclairée. Les rebondissements la caractérisent tour à tour comme une noblesse digne de la révolution française, les orgiaques sénateurs de la fin de la république romaine et des pères noël indignes de régner sur une planète qu’ils ont prise en otage. Écolo, le discours résonne également bien avec les enjeux actuels au sein de notre société et nous nous prenons volontiers à tiquer devant la réplique de l’empereur des Skekses, cet usurpateur assumé, quand il affirme qu’il faut d’autant plus profiter d’une ressource sur le point de disparaître. Un fan de Trump.

Inventer et ressemeler

La frontière était ténue entre l’envie d’enrichir cet univers sans trop le dépoussiérer. Mais une des grandes réussites est de peupler cette planète qui sonnait creux à l’ouverture du film en 1982 : les peuples y étaient tout autant mourants que la planète. Dans la série, les Gelfling connaissent 7 tribus, très caractérisées, qui apportent à ce peuple une vraie histoire foisonnante, symbolisée par le personnage de la princesse Brea, vrai petit rat de bibliothèque. Et ceci justifie le ressort scénaristique de l’illusion : moins nombreux, les Skekses ont dû créer la légende de leur immortalité pour pouvoir régner. Visuellement, la planète Thra gagne des paysages complétant les territoires déjà explorés en 1982. Des montagnes, des grottes, un désert, qui à la mi-saison abrite une scène d’une poésie folle, où des créatures rejouent l’Histoire de leur peuple avec des marionnettes. Fantastique mise en abîme, le clin d’œil résume à lui seul le travail minutieux et passionné d’une troupe emballée par le projet. Les CGI sont tenus en laisse efficacement : ils sont par exemple utilisés pour animer les langues des Skekses ou effacer les marionnettistes sur le tournage. Autant de petites facilités réduisant les délais de production, mais sans effacer le plaisir de retourner dans son coffre à jouets.

2019 face à 1982 : la créativité en plein dans le bec

37 ans plus tard, il y une sorte de petit miracle à revoir produit presque à l’identique des images et une atmosphère qui, déjà, en 1982 avaient renversé le public dans une année cinéma pourtant très dense à Hollywood. Mais il y a peut-être autre chose. On peut commencer à regarder nos années numériques avec plus de recul, et de ce point de vue elles n’apparaissent plus comme celles d’excellents ressemeleurs. Les petites mains recréent, rendent hommage, singent et transforment les œuvres immémoriales du cinéma de genres, mais sans jamais ni le réinventer, ni créer de nouveaux univers. Dans ce sens, cette série Dark Crystal vient toucher du bec et des oreilles pointues ce qui devient pour nous une petite évidence. Loin de s’en plaindre, vivons heureux en attendant le prochain registre, la prochaine découverte scénaristique qui viendra reconstruire les anciens genres pour enfin mettre au monde autre chose que le found footage. Dark Crystal est l’œuvre de l’imaginaire, de la folie et de la féerie gardant tous ses suiveurs en enfance, le temps de scènes aussi fabuleuses que la toute dernière de l’épisode 1.

Allez hop, on y va, en route pour l’aventure.

Dark Crystal: le temps de la résistance, la bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=p-UMCSMcMVo

Fiche technique

Titre original : The Dark Crystal: Age of Resistance
Titre français : Dark Crystal : Le Temps de la résistance
Création : Jeffrey Addiss et Will Matthews, d’après les personnages créés par Jim Henson et Frank Oz
Réalisation : Louis Leterrier
Direction artistique : Phil Harvey, Patricia Johnson, Kevin Timon Hill, Chris Farmer
Décors : Richard Roberts
Photographie : Erik Wilson
Effets spéciaux : Jim Henson’s Creature Shop
Musique : Daniel Pemberton, Samuel Sim
Production : Lisa Henson, Halle Stanford
Sociétés de production : The Jim Henson Company, Netflix
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis, Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni
Langue originale : anglais
Genre : fantasy, aventure
Format : couleur – numérique (caméra RED Weapon 8K S35) – 16/9 – Dolby Digital 5.1
Durée : 60 minutes par épisode
Date de première diffusion : 30 août 2019 (Netflix)

Note des lecteurs4 Notes
4.5

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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