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Le Journal d’une femme de chambre (1946) : le meilleur de Renoir en Amérique

C’est un fait : la carrière américaine de Jean Renoir ne peut prétendre à la même célébrité que la française. Pourtant, comme le précise Pascal Mérigeau dans le livret accompagnant cette sortie, la réputation de Renoir de « plus Français des réalisateurs français » est pour le moins contestable, le cinéaste étant mort… américain. Cette édition splendide de son meilleur opus tourné dans sa nouvelle patrie, qui l’accueillit en 1941, devrait contribuer à une forme de réhabilitation. Artwork superbe, livret énorme et suppléments pléthoriques qui évitent soigneusement le remplissage : Sidonis Calysta n’a pas fait les choses à moitié. Œuvre la plus indépendante de Renoir aux États-Unis, Le Journal d’une femme de chambre lui offrit la liberté nécessaire à l’expression de son génie. Adaptation du roman anti-bourgeois d’Octave Mirbeau, ce film tourné en 1946 permit au cinéaste de renouer avec plusieurs thèmes qui lui étaient chers… et de chorégraphier plusieurs séquences où il brille de mille feux. Une redécouverte de ce chef-d’œuvre était indispensable, c’est le moins que l’on puisse dire ! 

« Un domestique, ce n’est pas un être normal, un être social… C’est quelqu’un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent s’ajuster l’un dans l’autre, se juxtaposer l’un à l’autre [] »
Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre

Lorsque Jean Renoir obtient, par l’entremise de Robert Flaherty, un visa de travail pour les États-Unis, il pense certainement voir aboutir un rêve depuis longtemps caressé : triompher à Hollywood. Il quitte la France avec sa nouvelle compagne (et future épouse) Dido Freire et arrive à Hollywood le 10 janvier 1941, ses ambitions nourries de l’exemple de nombreux cinéastes européens ayant quitté le Vieux Continent dans les années 30 pour un exil américain couronné de succès, parmi lesquels Fritz Lang, Otto Preminger, Billy Wilder, Douglas Sirk, William Dieterle ou Jacques Tourneur. Renoir déchante cependant rapidement et sa carrière américaine ressemblera davantage à celle de Max Ophüls que de Chaplin…

Célébré pour ses nombreux chefs-d’œuvre tournés au cours de la décennie précédente, le metteur en scène français bute en effet immédiatement sur le système hollywoodien, que ses difficultés avec la langue anglaise n’aident pas à appréhender au mieux. A la suite d’âpres négociations, il signe enfin avec la Fox pour réaliser en 1941 L’Etang tragique (Swamp Water). Epaulé par Dudley Nichols, le scénariste de John Ford, il doit composer avec le patron du studio, l’implacable Darryl F. Zanuck, qui lui impose de nombreuses contraintes de production, notamment l’interdiction de tourner en extérieur, là où Renoir se sent tellement à l’aise. Cette expérience ainsi que l’échec commercial du film poussent Renoir à rompre son contrat avec le studio. Au sein de la RKO, il réalisera ensuite deux films de résistance, Vivre libre (This Land Is Mine/1943) et le documentaire Salut à la France (A Salute to France/1944). Malgré son succès outre-Atlantique, le premier sera froidement accueilli en France, où l’on rejette cette histoire de résistance française incarnée par des comédiens anglo-saxons (Charles Laughton et Maureen O’Hara). Les deux projets suivants seront les meilleurs de Renoir à Hollywood : L’Homme du sud (The Southerner/1945), qui lui vaut une nomination à l’Oscar du meilleur réalisateur, et Le Journal d’une femme de chambre (The Diary of a Chambermaid/1946). Le metteur en scène clôture sa période américaine en 1947 avec un échec patent, La Femme sur la plage (The Woman on the Beach). Bien que profondément reconnaissant vis-à-vis de sa nouvelle patrie dont il prend d’ailleurs la nationalité, Renoir ne tournera plus aucun film aux Etats-Unis. Ses dernières œuvres seront en effet réalisées en Inde (Le Fleuve/1951), en Italie (Le Carrosse d’or/1955) et en France (cinq films).

Le Journal d’une femme de chambre est la seconde adaptation au cinéma de l’œuvre d’Octave Mirbeau parue en 1900 (en 1964, Buñuel en tournera une autre fort célèbre, suivie plus récemment de Benoît Jacquot), qualifiée par Jean-François Rauger de « brûlot anti-bourgeois » (cf. suppléments plus bas). La charge contre cette catégorie sociale, la cohabitation entre maîtres et serviteurs ainsi que l’atmosphère de fin d’une époque étaient autant d’arguments susceptibles de plaire à Renoir, dont l’adaptation fait forcément penser à un autre de ses opus majeurs, La Règle du jeu (1939). Le scénario signé Burgess Meredith mais rédigé principalement par le cinéaste, conte les aventures de la soubrette Célestine (Paulette Goddard), engagée dans le château d’une famille d’aristocrates normands nostalgiques de l’Ancien Régime, les Lanlaire. Elle va rapidement trouver sa place dans les jeux de pouvoir entre le couple de maîtres dominé par l’épouse (remarquable Judith Anderson, dans un rôle proche de celui de Mrs Danvers dans Rebecca d’Hitchcock), leur fils malade Georges (Hurd Hatfield) et le valet machiavélique Joseph (Francis Lederer).

Jean Renoir fit preuve d’une finesse rare dans l’adaptation de l’œuvre féroce de Mirbeau, lui retirant ses éléments trop ouvertement sexuels, impossibles à conserver dans un long-métrage destiné au public américain – de subtils détails révélateurs s’offrent néanmoins aux plus perspicaces –, tout en imposant ses thèmes fétiches. Le film se révèle étonnamment moderne, notamment grâce à son héroïne complexe, femme forte et libre (on la voit même prendre l’initiative d’un baiser, image rarissime dans le cinéma américain de l’époque), un personnage ambigu dont le caractère « socialement ductile » (Charlotte Garson/cf. livret) est au cœur de l’intrigue. Le ton à la fois enlevé mais aussi cruel et socialement violent rendent le film difficile à catégoriser, entre comédie (personnage du capitaine, scènes cocasses, répartie des personnages), thriller (personnage très sombre de Joseph, assassinats, violence sadique avec les oies) et charge sociale. Bref, une œuvre qui porte la marque du génial metteur en scène français.

La fin d’une époque, illustrée par cette aristocratie française qui vit à l’écart du monde et reste attachée à ses postures sclérosées, ses rapports de classe et ses intérieurs poussiéreux, trouve son apothéose dans une longue séquence finale prodigieuse, un 14 juillet qui renoue avec ses élans révolutionnaires, un exutoire libérateur magnifié par des mouvements d’appareil dont seul Renoir était capable à cette époque. Le Journal d’une femme de chambre ne peut certes prétendre au même statut que les chefs-d’œuvre intemporels de Renoir des années 1930, mais il mérite largement un statut privilégié dans une production américaine qui ne fut pas souvent à la hauteur du talent du cinéaste. Un grand film, tout simplement !

Synopsis : Célestine, une femme de chambre, est engagée dans le château des Lanlaire, en Normandie. Elle va découvrir progressivement une maison et une famille pleines de secrets et de zones d’ombre, dans un pays encore divisé entre les défenseurs d’une république naissante et ceux qui regrettent le monde d’avant 1789. Les Lanlaire ne vivent que pour leur fils, Georges, gravement malade. Celui-ci s’éprend de Célestine, et sa mère tente de les rapprocher. Mais Joseph, le valet de chambre, également amoureux de la jeune femme, essaie de contrecarrer ses plans. 

SUPPLÉMENTS

On ne peut que saluer bien bas le soin apporté par l’éditeur Sidonis Calysta à ce mediabook (combo Blu-ray, DVD et livret) non seulement très réussi sur le plan visuel, mais également rempli jusqu’à la garde de bonus passionnants.

Côté vidéo, on commence par une présentation d’un habitué de l’éditeur, feu Bertrand Tavernier. Si le cinéaste, hélas décédé en mars de cette année, commentait régulièrement des films américains (en particulier des westerns) dont il était un spécialiste incontestable, il ne faudrait pas oublier que ses connaissances en matière de cinéma français étaient tout aussi encyclopédiques, ce dont témoigne notamment son remarquable documentaire Voyage à travers le cinéma français (2016). Ayant en outre connu personnellement Jean Renoir, Tavernier rappelle tout d’abord que son parcours américain a souvent été mal interprété, que ce soit positivement ou négativement. Pour remettre les pendules à l’heure, il loue la qualité de la biographie que Pascal Mérigeau a consacré au célèbre metteur en scène ; ça tombe bien, c’est Mérigeau qui signe le premier (et le plus long) livret accompagnant cette sortie ! Tavernier évoque bien sûr les premières années difficiles de Renoir aux États-Unis, ses désillusions, sa découverte du système des studios hollywoodiens, etc., avant de conter la genèse du film qui nous intéresse. Il poursuit par un commentaire sur le film, notamment la conclusion fort différente du roman de Mirbeau (et des autres adaptations filmiques de celui-ci) ainsi que le cabotinage de Burgess Meredith dans le rôle du capitaine Mauger. Il loue en revanche les prestations de Paulette Goddard, beaucoup plus solaire et énergique que le personnage de Célestine dans le roman, et de Francis Lederer (Joseph), juif austro-hongrois qui joua notamment dans le Loulou de Pabst avant de demeurer aux États-Unis (il s’y produisait à l’époque à Broadway) par crainte du nazisme, autre déraciné dont Renoir fut proche. Enfin, Tavernier revient sur les années « discutables » du fils de Pierre-Auguste Renoir, notamment son flirt avec les autorités de Vichy dont témoignent ses lettres envoyées à Tixier-Vignancourt, même si le cinéaste refuse sagement de se poser en « procureur » d’un artiste qu’il admire et respecte.

Une seconde longue (près de 40 minutes) présentation du film nous est proposée par le critique Jean-François Rauger. Si celui-ci revient sur plusieurs sujets déjà abordés par Bertrand Tavernier (la carrière américaine de Renoir, les comédiens principaux, l’écriture du scénario, le financement du film, etc.), il s’attarde aussi sur d’autres plus originaux, tels que les libertés prises par Renoir dans son adaptation du roman (combinaison de plusieurs personnages, récit linéaire, héroïne moins négative, réduction des références sexuelles), et les différences entre cette adaptation et celle qu’en proposera plus tard Buñuel. D’autres angles d’analyse pertinents concernent les deux types de rapports de domination dans le film (sociale et conjugale) ainsi que l’importance des pulsions sexuelle et de mort (tous les personnages y cèdent, sauf Joseph qui est un sadique et qui utilise dès lors ses pulsions pour arriver à ses fins). Enfin, Rauger analyse finement le personnage complexe de Madame Lanlaire joué par Judith Anderson, qui possède tous les vices de la bourgeoisie (avarice, arrogance, froideur), mais qui est également très humaine dans son désir de garder près d’elle son fils tuberculeux.

On achève les suppléments vidéo par un documentaire britannique (dont on ignore la date) intitulé « Renoir en Amérique ». Évidemment, celui-ci traite d’un sujet déjà abordé par Tavernier et Rauger, mais l’intérêt est ailleurs : voir s’exprimer Renoir lui-même, ainsi que son fils Alain et un aréopage d’invités prestigieux : Bertrand Tavernier (qui apparaît donc deux fois dans ces suppléments, à plusieurs décennies d’intervalle !), Orson Welles, Claude Chabrol, Burgess Meredith, Louis Malle ou encore Bernardo Bertolucci. On notera qu’il faut interpréter le titre littéralement : une moitié seulement s’intéresse aux films « américains » du metteur en scène, la seconde moitié concerne tous ses projets tournés ailleurs… mais Renoir garda jusqu’au bout sa nationalité américaine et mourut dans sa nouvelle patrie.

Comme si tout cela ne suffisait pas, deux textes sont encore proposés dans un volumineux livret. Pascal Mérigeau, auteur en 2012 d’un ouvrage consacré à Renoir qui obtint le prix Goncourt de la biographie, en signe la pièce de résistance, « Jean Renoir en Amérique ». Le ton est engagé, parfois ouvertement critique, ce qui change des trop fréquentes hagiographies. Le spécialiste s’intéresse évidemment plus particulièrement au Journal d’une femme de chambre, livre plusieurs paragraphes remarquables sur la noirceur du film (qui déplut au public américain) nourrie de l’état du monde mais aussi de la vie personnelle du cinéaste au sortir du conflit mondial, contrastant avec son image de « bon papa qui aime tout le monde et que tout le monde aime », image que le cinéaste contribua lui-même à forger. Il loue également la virtuosité de la seconde partie de l’œuvre, et surtout la longue séquence du 14 juillet, à juste titre décrite comme « un des très grands moments du cinéma de Jean Renoir et, donc, un très grand moment de l’histoire du cinéma ». On ne saurait mieux l’exprimer ! Ce texte passionnant est complété par de courtes notices biographiques de Renoir et Goddard (qui eut pour époux successifs Charlie Chaplin, Burgess Meredith et Erich Maria Remarque !).

Le tour d’horizon des suppléments s’achève avec le second texte du livret, « La France sur le motif », proposé par Charlotte Garson, critique aux Cahiers du Cinéma et sur France Culture, notamment, et elle aussi autrice d’un ouvrage sur Renoir. L’intérêt de cette analyse très fine réside dans le fait qu’elle se concentre sur Le Journal d’une femme de chambre, complétant ce qui a déjà été dit ou écrit par ailleurs grâce à diverses grilles de lecture originales :  le caractère « socialement ductile » de Célestine, la subtile allusion à la relation extraconjugale entre Mme Lanlaire et Joseph, le jeu de Judith Anderson par rapport à son rôle dans Rebecca (« Elle a la même façon de s’approprier les êtres, le même fétichisme ardent pour certains vêtements, les mêmes lèvres pincées, la même coiffure et le même regard cristallin […] »), la violence du film, les liens avec La Règle du jeu et sa société « ignorante des périls immédiats comme de sa propre décomposition », ou encore le personnage de Harriet qui, cinq ans plus tard dans Le Fleuve, tiendra elle aussi un journal intime.

Suppléments du mediabook :

  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Rauger
  • Documentaire sur Jean Renoir
  • Livret de Pascal Mérigeau
  • Livret de Charlotte Garson

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

5

What Keeps You Alive, de Colin Minihan

Le cinéma indépendant a fourni nombre de thrillers et films d’épouvante intéressants. En témoigne ce What Keeps You Alive de Colin Minihan, le réalisateur des remarqués Grave Encounters 1&2 et du plus récent Spiral (2019). Les éditions ESC proposent en DVD/Blu-Ray ce survival horrifique porté par un duo d’actrices convaincant.

Du classique et des surprises

Jackie, une charmante trentenaire, invite sa femme Jules pour un séjour romantique dans sa maison de famille, en pleine forêt. Le chalet est inhabité depuis longtemps et les seuls voisins du secteur résident de l’autre côté du lac qui borde la propriété. C’est dans ce cadre idyllique que le week-end en amoureuses va bientôt virer au cauchemar. Si la situation initiale pose les éléments classiques du film d’horreur – maison inquiétante, couple isolé… –  le scénario de What Keeps You Alive réserve quelques surprises. A commencer par le choix d’un couple d’homosexuelles, une option finalement peu fréquente dans le cinéma d’horreur que le réalisateur reprendra également dans Spiral.

Chasse à l’homme

Le film reprend la plupart des thèmes de la chasse à l’homme – ou devrait-on plutôt dire ici de « chasse à la femme ». Avec un clin d’œil appuyé à La Nuit du Chasseur et sa célèbre scène de la barque s’éloignant du rivage. Un jeu du chat et de la souris en mode survival où les deux actrices vont s’avérer particulièrement convaincantes, chacune dans leur rôle. Hannah Anderson troublante d’imprévisibilité et Brittany Allen convaincante dans un scénar qui ne la ménage pas. Pour le meilleur (twist and twist again) comme pour le moins vraisemblable.

Réalisation OK

S’il y a à redire sur le scénario, la réalisation est en revanche impeccable. On voit que Colin Minihan trouve matière à inspiration avec ces grands espaces naturels. Il propose une écriture cinématographique stylisée, ménageant ses effets sans trop en faire non plus. Quelques plans séquences bien troussés, des placements de caméra intéressants et un montage apportant la fluidité nécessaire au récit. Côté bande originale, la partition signée Brittany Allen herself n’est pas mal non plus. Au final un thriller qui se tient.

Bande annonce (spoiler) :

Fiche technique :

  • Titre original et français : What Keeps You Alive
  • Réalisation et scénario : Colin Minihan
  • Producteur : Colin Minihan, Chris Ball, Kurtis David Harder et Ben Knechtel
  • Producteur exécutif : Brittany Allen, Brandon Christensen, Jeremy Guilbaut, James McKenzie Moore, Chris Scordo et John Upton
  • Musique : Brittany Allen
  • Pays d’origine : Drapeau du Canada Canada
  • Langue originale : anglais canadien
  • Format : couleur
  • Genre : Thriller, horreur
  • Durée : 98 minutes
  • Dates de sortie :
    • Drapeau des États-Unis États-Unis : 10 mars 2018 au South by Southwest festival
    • Drapeau de l'Australie Australie : 8 juin 2018 au Festival du film de Sydney
    • Drapeau du Canada Canada : 1er août 2018 au FanTasia
    • Drapeau de la France France : 17 janvier 2019 (DVD)

Contenu :

– Fourreau Blu-Ray ou DVD

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3.5

« Planète hurlante » en combo DVD/BRD chez ESC

L’éditeur ESC commercialise en combo DVD/BRD Planète hurlante, le long métrage d’anticipation de Christian Duguay. Le cinéaste québécois y met en scène un futur dystopique marqué par les tensions énergétiques et des intelligences artificielles échappant à tout contrôle.

La colonie minière de Sirius 6B est caractérisée par de vastes étendues désertiques, des bases retranchées derrière des murs de béton éventrés et des portes en acier. Dès son ouverture, Planète hurlante matérialise la détresse qu’inspirent les lieux. Un groupe d’individus observe à travers un système de surveillance un messager victime des « hurleurs », des robots autonomes dotés de scies circulaires et réagissant aux pulsations cardiaques. Le décor est planté : si à l’intérieur de l’enceinte, on est condamné à tuer le temps en pariant des cigarettes, à l’extérieur on s’expose à un danger de mort. « Marre de cette planète », précise-t-on d’ailleurs, comme pour dissiper tout malentendu.

Le réalisateur québécois Christian Duguay réalise Planète hurlante en 1995. S’il s’appuie en grande partie sur la nouvelle Nouveau modèle, de Philip K. Dick, il opère néanmoins plusieurs changements majeurs. L’histoire est ainsi délocalisée sur une planète extraterrestre et les enjeux énergétiques y occupent une place de choix. Le bérynium conditionne en effet tout ce qui a préexisté au récit : les mineurs envoyés sur Sirius 6B ont fait sécession quand leurs commanditaires du Nouveau Bloc Économique (NBE) ont décidé de rester sourds aux émanations radioactives mortelles du minerai. Il s’ensuivit une grève de quatre ans, puis, en guise de ripostes, des attaques à la bombe nucléaire et bactériologique, ce qui a contraint les rares colons survivants à se réfugier dans des bunkers…

« On n’avait pas le choix, il fallait les inventer », car « sans les hurleurs, on aurait perdu la guerre ». Nous sommes en 2078 et les robots créés par les colons scientifiques de l’Alliance ont échappé aux fameuses lois d’Isaac Asimov. Visionnaire, Philip K. Dick place en effet au frontispice de sa nouvelle des machines auto-apprenantes, lesquelles finissent par se retourner contre les hommes. La dystopie charpentée par Christian Duguay mêle ainsi aux tensions énergétiques, aux colonies spatiales et à une humanité divisée une menace robotique, des messages hologrammiques et des IA suffisamment « conscientes » pour produire de manière autonome des créatures destinées à tromper la vigilance des hommes – dont des androïdes enfants demandant de l’aide.

En ce sens, Planète hurlante est pourvu d’une densité telle qu’elle explique probablement pourquoi le film est devenu culte après une réception plutôt mitigée en son temps. On peut aussi mesurer sa portée à l’actualité de ses messages (même si, en l’occurence, des films tels que Soleil vert ou Blade Runner, inspiré du même Philip K. Dick, le devancent amplement). On y trouve aussi des échos plus ou moins prononcés aux séminaux Terminator (les robots auto-apprenants et menaçant l’humanité), The Thing (la dualité potentielle de tout individu, les décors polaires, les bases isolées) et surtout Alien. À ce sujet, il est intéressant de noter les ressemblances manifestes entre la typologie de la base de Sirius 6B et celle des colonies humaines de LV-426 dans Aliens, le retour, de même qu’il n’est pas interdit de constater des intentions communes entre la manière de filmer les lieux, les couloirs ou les tuyaux de Christian Duguay, Ridley Scott, James Cameron et même David Fincher. Ajoutons-y les androïdes, les enfants à secourir, l’espace, les slogans publicitaires jouant sur une même terminologie et le scénariste Dan O’Bannon, et la parenté n’en apparaît évidemment qu’accentuée.

Le film de Christian Duguay est certes lacunaire – son rythme languissant, ses pérégrinations répétitives, ses explications trop verbeuses, sa romance superflue, ses effets spéciaux parfois datés… –, mais il propose une vraie réflexion sur l’humanité et ses reliefs (l’abnégation, la nostalgie de la vie sur terre, l’instinct de prédation, y compris écologique…). Il se caractérise aussi par une mise en scène discrète mais astucieuse (avec l’emploi du Steadicam et une vraie science du cadre), quelques tirades mémorables (« Je ne savais pas que Shakespeare existait en BD ») et surtout une association matte painting/design sonore du plus bel effet.

BONUS

Cette belle édition, techniquement appréciable, comprend en guise de suppléments une interview de Christian Duguay, ainsi qu’un document intitulé Les Simulacres de Philip K. Dick, dans lequel intervient le critique et essayiste Étienne Barillier. Le premier raconte comment il a étoffé la nouvelle Nouveau modèle, en quoi les conditions de tournage ont été difficiles (le froid, le matériel altéré par les températures négatives, les heures de travail) ou encore la place du matte painting et du Steadicam dans le film. Le second revient sur la production de Philip K. Dick, ses réflexions sur l’homme, la paranoïa qui en découle, mais aussi les nombreuses adaptations, directes ou indirectes, dont il a fait l’objet, au cinéma comme à la télévision – du Truman Show à Black Mirror. Ensemble, ces deux documents éclairent très bien à la fois le film et la nouvelle dont il est tiré.

Trailer : Planète hurlante

Fiche technique

Rapport de forme ‏ : ‎ 1.85:1
Classé ‏ : ‎ Tous publics
Réalisateur ‏ : ‎ Christian Duguay
Format ‏ : ‎ Couleur, Cinémascope
Durée ‏ : ‎ 1 heure et 48 minutes
Date de sortie ‏ : ‎ 21 avril 2021
Acteurs ‏ : ‎ Peter Weller, Roy Dupuis, Jennifer Rubin, Andrew Lauer, Charles Edwin Powell
Doublé : ‏ : ‎ Anglais, Français
Sous-titres : ‏ : ‎ Français
Langue ‏ : ‎ Anglais (DTS-HD 5.1), Français (DTS-HD 5.1), Anglais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0)
Studio  ‏ : ‎ ESC Editions
ASIN ‏ : ‎ B08STZGVDG
Pays d’origine ‏ : ‎ France
Nombre de disques ‏ : ‎ 2

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3.5

« Far Cry, Les Larmes d’Esperanza » : pour le pouvoir

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Préquel des événements de Far Cry 6, ce one-shot signé Mathieu Mariolle, Afif Khaled et Salahdin Basti prend pour cadre un pays fictif d’Amérique du Sud que trois camps rivaux se disputent, le tout sur fond d’exploitation minière.

Parce qu’elles se raréfient, mais aussi en raison de leur place prépondérante dans les nouvelles technologies ou l’industrie militaire, les ressources naturelles font l’objet d’une convoitise accrue. Cette réalité, maintes fois confirmée par l’actualité, constitue la toile de fond de Far Cry, Les Larmes d’Esperanza. Santa Costa est un petit pays d’Amérique du Sud soumis à une dictature brutale et sous perfusion d’argent international. Le général Di Stefano y règne d’une main de fer. Riche en ressources minières, et notamment en tantale, son pays attire les investisseurs étrangers. Mais ce qui aurait dû contribuer à l’émancipation des peuples a eu l’effet inverse : les classes populaires sont plus que jamais poussées « à crever de faim ou à trimer dans (les) mines jusqu’à l’épuisement pour un salaire de misère ».

C’est dans ce contexte qu’arrive au pays Juan Cortez, expert de la guérilla, engagé par le professeur d’économie Max Purillo pour mettre fin à la gouvernance autoritaire et corrompue de la junte militaire. La donne est encore complexifiée par un troisième camp, celui de Raquel Romagnoli, fille d’un ex-dirigeant assassiné par les hommes de Di Stefano. À ce stade, le lecteur comprend déjà l’écheveau politique qui ne cesse de corseter Santa Costa. Mais s’y superposent, de manière discrète dans l’intrigue, les Américains – à travers la CIA. Far Cry, Les Larmes d’Esperanza est en prise directe avec certains enjeux internationaux ; les auteurs y versent un mercenaire voyant dans cette situation explosive « trois employeurs et trois opportunités de (se) faire grassement payer ». Ils lui accolent aussi la jeune idéaliste Esperanza, qui parviendra à faire sortir le guérillero de sa carapace – et, dans le même temps, de livrer aux lecteurs des éléments éclairants sur son passé.

À l’efficacité de cette trame se joint celle des dessins, qui caractérisent très bien à la fois l’exotisme des lieux et les affects des différents protagonistes. Une fois les éléments contextuels en place, le scénariste Mathieu Mariolle et les dessinateurs Afif Khaled et Salahdin Basti donnent de la chair aux personnages et les introduisent dans une double traque obstinée : d’abord celle du général Di Stefano, qui tourne mal, et ensuite la leur par des escadrons de la mort, ce qui les amène dans les mines, près d’ouvriers sensibles à leur cause. De là s’expriment deux réalités : la violence d’un pouvoir dictatorial et la marée montante de la gronde populaire. Cette dernière semble pourtant destinée à une déception sans cesse renouvelée, la corruption et la fourberie se révélant être les choses les mieux partagées à Santa Costa.

Enfin, le personnage de Juan Cortez mérite que l’on s’y attarde. Conformément à sa caractérisation dans Far Cry 6, il apparaît instable et alcoolique. Mais aussi indispensable. Endeuillé de son pays natal, aux mains d’un individu de la pire espèce propageant des « idées populistes et infâmes », il mène des combats par procuration, en fonction des ressources financières qu’il peut en tirer. Dépendant aux antidouleurs, particulièrement lucide quant aux plans des uns et des autres, il trouve dans ses missions périlleuses de quoi assouvir sa soif de sensations. « C’est le problème avec l’addiction. Chaque nouvelle dose ne sert qu’à retrouver le plaisir de la toute première. » Il apparaît psychologiquement vulnérable, il tremble sans ses cachets, mais il n’en demeure pas moins redoutable sur le terrain et quand il s’agit de devancer les intentions de ses rivaux.

Far Cry, Les Larmes d’Esperanza, Mathieu Mariolle, Afif Khaled et Salahdin Basti
Glénat, décembre 2021, 88 pages

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3.5

« Trembler en France » : retour en fanfare du « Ministère Secret »

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Le second tome du Ministère Secret voit le jour aux éditions Dupuis. « Trembler en France » permet à Joann Sfar et Mathieu Sapin de reproduire la formule qui a si bien marché dans le premier opus : des dialogues fusants, des aventures épiques et des personnages caricaturaux et souvent pathétiques.

« Normalement, nous demandons aux populations immigrées de se tuer à la tâche pour un salaire de misère, mais comme vous n’êtes pas assez nombreux, vendez-nous vos brevets industriels. » Le sens de la formule de Joann Sfar figure toujours parmi les principales fulgurances du Ministère Secret. Les immigrés dont il est ici question sont deux groupes extraterrestres accueillis dans les cités dijonnaises et se regardant, au mieux, en chiens de faïence. Dijon, c’est aussi la région de Mathieu Sapin, dessinateur se mettant lui-même en scène dans l’album. On le découvre au début du récit vaquant à une partie familiale de jeu de rôles, absorbé à tel point par cette distraction qu’il en néglige la ville de Dijon incendiée à quelques kilomètres de là.

Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin vont bientôt reconduire leur trio de choc, pour mettre la main sur un tube aux pouvoirs surnaturels, capable de transformer n’importe quelle chose en objet ultra-populaire (y compris, dans l’esprit de l’ancien président de droite, les chansons de son épouse Carla Bruni). L’ancien chef de file de l’UMP en prend encore pour son grade : satirisé, on le découvre un cigare aux lèvres, en vacances sur le yacht de Vincent Bolloré, une situation qui renvoie évidemment aux premières polémiques ayant succédé à son élection en 2007. Ce n’est toutefois pas le seul à faire les frais de l’humour caustique de Joann Sfar et Mathieu Sapin.

Ainsi, l’invasion du Capitole de janvier 2021 est passée au tamis sarcastique. « C’est la foire aux chapeaux ridicules et aux vêtements mal assortis ! On dirait que quelqu’un a joué aux Sims et a choisi les habits au hasard. » Ou encore : « Marchant sur le Capitole, des hurluberlus vêtus comme au carnaval de Dunkerque ou comme aux fêtes de Bayonne. » Et les auteurs enfoncent encore le clou : « Ils nous rappellent qu’au moins, il y a soixante-dix ans, les nazis avaient fait fabriquer leurs uniformes par Hugo Boss. » Au-delà des traits satiriques de « Trembler en France », la relation entre Yaacov Kurtzberg et son frère James est effeuillée. Enfants aux particularités physiques extraordinaires, ils ont grandi en étant profondément affectés par leurs attributs physiologiques. On apprend par ailleurs que James a longtemps jalousé son frère pour l’attention que lui portaient leurs parents.

Pour le reste, le comique de situation, de caractère ou de répétition produisent leurs effets. Mathieu Sapin rêve de partager des exploits que personne n’a manifestement envie d’entendre – et encore moins d’écouter. Un porte-clés à l’effigie du général de Gaulle, un pipi de la princesse Charlène de Monaco en pleine mer, des transfuges nazis, un discours méta- en forme de clin d’œil aux lecteurs (Joann Sfar les affectionne particulièrement) ou un Mathieu Sapin coupé en deux sont autant d’occasions de prêter à sourire. Présentant souvent plusieurs gags par planche et fort d’un esprit irrévérencieux, « Trembler en France » se lance volontiers dans une forme de surenchère de l’absurde. C’est échevelé, réussi, bien que parfois répétitif et pas toujours du meilleur goût. Attention toutefois : ce qui n’apparaît pour l’instant qu’anecdotique pourrait contribuer à l’essoufflement de la série à plus long terme.

Ministère Secret : Trembler en France, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2021, 56 pages

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3

Retour du « Petit Dickie illustré »

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La collection « 1000 feuilles » des éditions Glénat accueille le second tome du Petit Dickie illustré, de Pieter de Poortere, portant cette fois sur des publications s’étalant de 2011 à nos jours.

C’est un petit personnage chauve, débonnaire et souvent pathétique. Il s’insinue au cœur de la culture populaire, se fond dans la peau des grands personnages de notre histoire et en détourne les principaux traits constitutifs. Avec Dickie, Pieter de Poortere opère un double grand écart : entre la rondeur de ses traits et une société volontiers satirisée, dont les travers se voient cruellement mis à nu ; des contes de Walt Disney (Raiponce, La Belle et le Clochard, La Petite Sirène…) aux séries télévisées (Band of Brothers, Friends, La Casa de Papel, Les Soprano…) en passant par Orange mécanique, Rocky, les Schtroumpfs, Dracula, l’assassinat de Kennedy, l’incendie de Notre-Dame de Paris ou encore des dictateurs tels qu’Adolf Hitler, Joseph Staline ou Fidel Castro.

Dans des histoires d’une planche, souvent découpées en neuf cases, Dickie agit comme un puissant révélateur. Il devient un professeur d’école acculé au suicide, un sportif dont les performances sont altérées par la médiatisation dont il fait l’objet, un badaud victime des portiques de sécurité des aéroports ou encore un mendiant confronté à l’indifférence ou à l’abjection des passants. Le ton est caustique, le dialogue inexistant, la référence omniprésente. Et souvent se mêlent légèreté de la chute et gravité de la situation, même si cette dernière n’apparaît pas systématiquement. Pieter de Poortere peut ainsi dire beaucoup des sociétés capitalistiques en montrant Saint-Nicolas évincer le père Fouettard pour des raisons économiques, avant de le remplacer par un collaborateur asiatique. De la même manière, il témoigne sur le rigorisme islamique afghan en érigeant la burqa, appliquée aux animaux, en outil de prévention de la zoophilie.

Abandon d’enfant, chirurgie esthétique, rencontre virtuelle, accidents de chasse, fourrure, camping, tourisme de masse, confinement : le regard acéré de Pieter de Poortere expose Dickie à toutes sortes de situations cocasses, et souvent hilarantes. Dans cet univers où le détournement et la satire sont monnaie courante, la grand-mère du Chaperon rouge cache un amant dans son placard, Raiponce finit scalpée, The Walking Dead s’invite dans La Belle et le Clochard, un moustique exaspère Dracula au point de le faire sortir en plein jour, un phénomène de mode accidentel apparaît comme dans Seinfeld (l’épisode du soutien-gorge) et la toxicomanie de Marilyn Monroe est imputée à une médication pour soigner un rhume survenu après le tournage de la scène de la bouche d’égout dans Sept Ans de réflexion. Les échecs sont nappés de colonialisme et un jeu des sept erreurs nous invite à revisiter Friends à l’aune de Starbucks, des téléphones portables, des hipsters, du wifi gratuit, des accoutumances de Matthew Perry ou du rôle de Courteney Cox dans la saga Scream.

Le Petit Dickie illustré s’amuse aux dépens d’une société malade, dont il radiographie les pathologies avec humour. Il exploite une culture populaire largement partagée, cela conférant souvent un double sens à ses histoires. Bien entendu, en fonction de la sensibilité des uns et des autres, certains gags tomberont à plat, d’autres paraîtront de mauvais goût, ou trop « faciles ». Peu importe, car pris dans leur globalité, les planches de Pieter de Poortere ont de nombreux atouts à faire valoir, tant dans leur caractère critique et référentiel que purement comique. On en redemande.

Le Petit Dickie illustré 2, Pieter de Poortere
Glénat, décembre 2021, 168 pages

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3.5

« Une Histoire du cinéma français (1950-1959) » : une décennie-parenthèse ?

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Les éditions LettMotif publient le troisième tome d’Une Histoire du cinéma français, consacré cette fois aux années 1950. Le regretté Philippe Pallin, ancien inspecteur à l’Éducation nationale, et le critique de cinéma Denis Zorgniotti y radiographient en clercs une décennie coincée entre l’âge d’or et la Nouvelle vague, d’abord ankylosée par les conservatismes, puis génératrice de nouveaux talents.

Au cours des années 1950, les Cahiers du cinéma, qui regroupaient alors François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Éric Rohmer ou encore Jean-Luc Godard, manquaient rarement une occasion de fustiger la « Qualité française », ce cinéma de studio et d’adaptation littéraire dans lequel on a volontiers glissé Julien Duvivier, René Clair, Claude Autant-Lara, Jean Delannoy ou René Clément. De cette opposition symptomatique d’une décennie charnière, il a parfois été difficile de mesurer la part revenant à la jalousie et à la sincérité. Si Philippe Pallin et Denis Zorgniotti accordent à ces heurts paramétriques la place qu’ils méritent, ils précisent aussitôt que ces années cinématographiques ont également été caractérisées par des chamboulements profonds : la démocratisation de la couleur, l’émergence d’un nouveau polar, l’affirmation des directeurs de la photographie, l’apparition ou la consécration de comédiens tels que Brigitte Bardot, Anouk Aimée, Jeanne Moreau ou, plus tardivement, Jean-Claude Brialy, Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.

Entre 1950 et 1956, un relatif conservatisme

Le patrimoine littéraire et les romans contemporains populaires font l’objet de nombreuses adaptations. Plus que jamais, scénaristes et chefs opérateurs, bien qu’au service du réalisateur, s’imposent comme des éléments-clés du processus créatif et de l’élaboration des films. Ce troisième tome d’Une Histoire du cinéma français met ainsi à l’honneur les auteurs Jean Aurenche, Pierre Bost, Jacques Sigurd ou Charles Spaak, ainsi que les techniciens de l’image, en charge de l’éclairage, du cadre et du mouvement, Christian Matras, Armand Thirard ou Nicolas Hayer. Le rôle du directeur de la photographie fait d’ailleurs l’objet d’une analyse aussi passionnante que détaillée. Mais le conservatisme à l’œuvre dans la première moitié des années 1950 ne se réduit à la « Qualité française » et son cinéma de studio. Le Centre National de la Cinématographie (CNC) opère un contrôle permanent sur la production, les nouveaux cinéastes sont rares, Max Ophüls, René Clair et Jean Renoir continuent de tourner, le star-system bat son plein, la politique (collaboration, colonisation…) est mise sous cloche, par censure comme autocensure. Et sur ce dernier point, les auteurs de citer les cas emblématiques d’Afrique 50 ou Les Statues meurent aussi.

Tendances et nouvelles figures

S’il fallait dégager des généralités, on pourrait arguer que les années 1950 sont celles de Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Simone Signoret, Martine Carol, Jean Gabin, Fernandel et celui qui est présenté dans l’ouvrage comme la découverte de la décennie, Gérard Philipe. Pallin et Zorgniotti s’attardent aussi longuement, et à juste titre, sur Et dieu… créa la femme de Roger Vadim, ainsi que sur sa comédienne-phare, Brigitte Bardot. Quand le film voit le jour en 1956, il provoque un séisme dont on peine parfois à prendre la pleine mesure. Les auteurs se montrent ici prolixes en la matière, et de multiples façons, puisqu’ils proposent rien de moins qu’un focus sur le long métrage, un autre sur BB, un troisième sur le réalisateur et un dernier sur la nudité au cinéma.

Le film met en scène une sexualité spontanée et libérée. Il délivre un message avant-gardiste – bien qu’ambigu – sur l’émancipation des femmes. Si au début du parlant, la nudité demeurait extrêmement contrôlée, les comédiens apparaissent au cours de la décennie 1950 de plus en plus dénudés, parfois dans le contexte du spectacle et du cabaret, mais aussi plus largement, comme en témoignent, au-delà de Brigitte Bardot, les exemples de Romy Schneider, Catherine Deneuve ou Alain Delon. Le contexte de l’époque, sans cesse rappelé – et notamment année par année –, y est particulièrement propice, puisque les mœurs se libèrent peu à peu. C’est dans ce cadre que BB devient un sex-symbol en incarnant une femme caractérisée par l’animalité et un rapport décomplexé à son corps.

Quelques tendances émergent dans le courant des années 1950. Les films judiciaires et de truands ont le vent en poupe, le réalisme poétique connaît son chant du cygne, le documentaire va permettre l’éclosion d’Alain Resnais, Chris Marker, Georges Franju ou Agnès Varda, tandis que la Nouvelle vague va poindre à travers Claude Chabrol et surtout François Truffaut, dont le premier long métrage, Les 400 coups, est désigné par les auteurs comme le film de l’année 1959. Dans un focus très pertinent, ils le qualifient d’ailleurs de « premier film repère de la Nouvelle vague » et évoquent certains de ses aspects essentiels – fragments de vie, opposition entre l’enfermement et l’évasion, livre érigé en objet culte, relation impossible entre Antoine et sa mère, critique des institutions, etc.

À marquer d’une pierre blanche

Jean Gabin, Bourvil, Alain Resnais, Jacques Becker, Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Claude Brialy, Danièle Delorme… Nombreuses sont les personnalités mises en avant dans l’ouvrage de Philippe Pallin et Denis Zorgniotti. Ces derniers évoquent l’aspect choral et avant-gardiste de Sous le ciel de Paris, mais aussi la capitale hissée au rang de personnage, la fluidité de son montage ou encore ses unités de temps et de lieu. Ils reviennent aussi, parmi tant d’autres films, sur Les Diaboliques, qu’ils découpent en quatre parties et au sujet duquel ils soulignent le suspense et le jeu de miroir entre la fiction et la réalité. Jean-Pierre Melville a évidemment voix au chapitre : la relation qu’il entretient avec le cinéma américain, les motifs récurrents du mutisme ou de la solitude, son incapacité à faire la moindre concession, ses considérations sur le temps ou l’esthétique, ses motifs (chapeaux, grosses voitures, imperméables, bars…) nourrissent un texte brillamment étayé – et démontrant, s’il le fallait, le caractère programmatique du Silence de la mer.

Les auteurs se penchent aussi sur la principale révolution de la décennie en France : la couleur. Si elle apparaît aux États-Unis dès la seconde moitié des années 30, elle ne s’installe que tardivement, et très progressivement, dans les productions hexagonales, principalement en raison d’enjeux économiques sous-jacents. Si son apparition a fait moins polémique que celle du son, des réserves sont toutefois apparues, et de manière tout à fait contradictoire. En effet, tandis que certains regrettaient le prétendu réalisme exacerbé des couleurs, qui seraient dès lors, selon eux, essentiellement adaptées au cinéma documentaire, d’autres, a contrario, arguaient qu’elles étaient de nature à conférer un aspect baroque ou kitchissime aux films, voire qu’elles pourraient contribuer à trahir la vision des cinéastes. N’en jetez plus !

Une Histoire du cinéma français (1950-1959), Philippe Pallin et Denis Zorgniotti
LettMotif, novembre 2021, 480 pages

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4.5

Le Geste Dissous : Dispersion, Dilution, Perte Totale de Forme – Une Phénoménologie de l’Évanouissement et de la Disparition Sans Reste

Le geste dissous est un geste qui se défait. Il se dilue, se disperse, perd sa forme jusqu’à disparaître. Ce n’est plus un geste identifiable : c’est une évaporation, une dissolution, une perte totale de contour.

Le geste dissous est fondamentalement et irréversiblement un geste qui se défait complètement dans sa substance même, qui abandonne progressivement toute cohésion interne qui le maintenait unifié, qui renonce définitivement à toute forme reconnaissable qui permettrait de l’identifier comme entité distincte. Il se dilue chimiquement et matériellement comme un corps solide qui se décompose au contact d’un solvant puissant, se disperse spatialement et structurellement en perdant toute concentration qui créait sa présence distinctive, perd inexorablement sa forme jusqu’à disparaître totalement et sans résidu dans l’indifférenciation générale du milieu ambiant. Ce n’est plus jamais un geste clairement identifiable qui conserverait une configuration stable et reconnaissable, une présence définie et délimitée, une identité cohérente et unifiée : c’est au contraire une évaporation progressive et continue qui fait passer le geste de l’état solide à l’état gazeux sans transition liquide intermédiaire, une dissolution radicale et totale qui décompose toute structure organisée en éléments dispersés sans coordination, une perte absolue et définitive de contour qui efface toute frontière séparant le geste de son environnement. Dans cette dispersion constitutive et cette dilution irrémédiable, quelque chose d’essentiel et de terminal se révèle : une forme qui se défait littéralement en poussière impalpable composée de particules infinitésimales qui ne forment plus aucune configuration cohérente, une dynamique qui se dissout complètement dans un espace infiniment plus vaste qui l’absorbe et l’annihile, une disparition absolue et sans retour qui ne laisse subsister aucune trace permettant de reconstituer ce qui a disparu. Le geste dissous révèle ainsi que la forme stable n’est qu’un état provisoire et précaire constamment menacé par les forces de dissolution qui peuvent à tout moment la décomposer, que la cohésion apparente masque une fragilité constitutive face aux puissances de dispersion qui peuvent la fragmenter totalement, que l’identité reconnaissable dissimule une vulnérabilité radicale aux processus de dilution qui peuvent l’effacer définitivement. Cette vérité dissoute expose que le geste ne possède jamais la solidité, la permanence et l’intégrité qu’il semble afficher : il est toujours déjà menacé de se défaire, toujours susceptible de se disperser, toujours vulnérable à une dissolution qui peut le faire disparaître totalement sans laisser de vestige identifiable.

Le Geste Dilué : Perte de Densité, Effacement Progressif, Transition Vers l’Imperceptible

Le geste dilué perd littéralement et progressivement sa densité matérielle et perceptive qui créait sa présence forte et son impact sensoriel. Il devient graduellement de plus en plus fluide en perdant la consistance solide qui le rendait tangible et résistant, de plus en plus diffus en perdant la concentration qui le rendait visible et distinct, presque totalement imperceptible en s’affaiblissant jusqu’à franchir le seuil de perceptibilité au-delà duquel il cesse d’être détectable par les sens ordinaires. La dilution ne fonctionne jamais comme une simple réduction quantitative qui diminuerait le geste tout en préservant sa nature qualitative : elle opère au contraire comme une transformation qualitative profonde qui change radicalement la nature même du geste, qui le fait passer d’un régime de présence forte à un régime de présence faible puis à un régime d’absence quasi-totale, qui le transforme d’une entité dense et concentrée en une trace ténue et dispersée. Cette dilution progressive devient ainsi littéralement une manière spécifique de s’effacer qui ne procède pas par annulation brutale mais par affaiblissement graduel, qui ne supprime pas instantanément mais atténue continûment, qui ne fait pas disparaître soudainement mais estompe imperceptiblement jusqu’à ce que le geste devienne si dilué qu’il cesse d’être perceptible même s’il n’a pas totalement disparu.

La Dilution comme Effacement Progressif : Décomposition Graduelle, Fragmentation Moléculaire, Fusion dans le Milieu

La dilution efface littéralement et progressivement le geste selon un processus qui s’étend dans le temps plutôt que de s’accomplir instantanément, qui procède par étapes successives plutôt que par transformation brutale, qui opère continûment plutôt que par sauts discontinus. Il se décompose graduellement en perdant la cohésion interne qui maintenait ensemble ses différents constituants, se fragmente moléculairement en éléments de plus en plus petits qui perdent toute connexion organique entre eux, se fond lentement mais sûrement dans un milieu beaucoup plus vaste qui l’absorbe progressivement et l’assimile totalement. Le geste dilué devient ainsi littéralement une trace de plus en plus à peine visible dont l’intensité diminue continûment : d’abord encore clairement perceptible au début du processus de dilution, il devient progressivement moins distinct et moins net à mesure que la dilution avance, pour finalement devenir si faiblement présent qu’il franchit le seuil de visibilité et cesse d’être détectable même s’il subsiste encore sous forme de traces infinitésimales dispersées dans le milieu. Cette progression graduelle de l’effacement révèle que la disparition n’est pas toujours un événement ponctuel et dramatique mais peut au contraire être un processus étendu et imperceptible, que l’annulation ne survient pas nécessairement brutalement mais peut s’accomplir lentement, que le passage de la présence à l’absence peut s’effectuer par transitions infinitésimales plutôt que par rupture nette. Dans les aquarelles où les pigments se diluent dans l’eau en créant des dégradés progressifs, la couleur intense du pigment concentré se dilue graduellement en teintes de plus en plus pâles jusqu’à se fondre totalement dans la blancheur du papier : la présence chromatique s’efface par dilution progressive plutôt que par suppression brutale. Dans les fumées qui se dissipent lentement dans l’atmosphère, la densité opaque de la fumée fraîchement émise se dilue graduellement en se mélangeant à l’air ambiant jusqu’à devenir si ténue qu’elle cesse d’être visible : la fumée ne disparaît pas instantanément mais s’efface par dilution continue dans l’air. La dilution comme effacement révèle ainsi que la disparition peut procéder par atténuation graduelle plutôt que par annulation brutale, que l’effacement peut s’accomplir par affaiblissement progressif de la densité plutôt que par suppression instantanée de la présence, que la transition de la visibilité vers l’invisibilité peut s’effectuer continûment par franchissement imperceptible de seuils successifs plutôt que par basculement soudain d’un état à un autre radicalement différent.

La Dilution comme Disparition Transitionnelle : Progressivité Temporelle, Atténuation Continue, Passage du Perceptible à l’Imperceptible

La disparition produite par la dilution n’est jamais brutale et instantanée comme celle qui résulterait d’une annulation soudaine ou d’une destruction violente : elle est au contraire essentiellement progressive et graduelle, s’étendant dans une durée parfois brève mais toujours mesurable, procédant par étapes successives qui marquent des degrés décroissants de présence. Le geste dilué se dissout ainsi lentement et continûment plutôt que rapidement et abruptement, perdant ses contours nets par estompage graduel plutôt que par effacement instantané, sa densité caractéristique par affaiblissement progressif plutôt que par annulation brutale, sa présence distinctive par atténuation continue plutôt que par suppression soudaine. La disparition par dilution devient ainsi littéralement une transition étendue dans le temps plutôt qu’un événement ponctuel, un passage progressif d’un état à un autre plutôt qu’un basculement instantané, une transformation graduelle qui fait traverser au geste toute une série d’états intermédiaires entre la pleine présence et l’absence totale. Cette nature transitionnelle de la disparition par dilution révèle que l’effacement n’est pas nécessairement un moment critique clairement identifiable mais peut au contraire être un processus diffus qui s’étend imperceptiblement, que le passage de l’existence à l’inexistence ne se réduit pas à un point de rupture précis mais peut impliquer toute une série de transformations graduelles, que la frontière entre présence et absence n’est pas toujours nette et tranchée mais peut au contraire être floue et poreuse avec toute une zone intermédiaire de présence affaiblie, de visibilité diminuée, de perceptibilité réduite. Dans les fondus enchaînés cinématographiques, une image ne disparaît pas brutalement pour laisser place à la suivante : elle se dilue progressivement en perdant graduellement son opacité pendant que l’image suivante gagne progressivement en présence, créant une zone transitionnelle où les deux images coexistent dans des états de présence/absence intermédiaires. Dans les transitions musicales graduelles (crescendo/decrescendo), les sons ne s’arrêtent pas net mais s’atténuent progressivement jusqu’à devenir inaudibles : la disparition sonore procède par dilution de l’intensité plutôt que par coupure brutale. La dilution comme disparition transitionnelle révèle ainsi que l’effacement peut être un processus temporellement étendu plutôt qu’un événement instantané, que la disparition peut s’accomplir par traversée d’états intermédiaires plutôt que par basculement direct de la présence à l’absence, que le passage du perceptible à l’imperceptible peut s’effectuer continûment par franchissement progressif de seuils de plus en plus ténus plutôt que par rupture nette séparant radicalement ce qui est encore là de ce qui n’est déjà plus là.

Le Geste Dispersé : Dissémination Spatiale, Fragmentation Particullaire, Constellation Sans Cohésion

Le geste dispersé se répand littéralement et irrésistiblement en multiples fragments qui s’éloignent spatialement les uns des autres en perdant toute proximité qui les maintenait groupés, qui perdent toute coordination qui les faisait agir ensemble comme partie d’un mouvement unifié, qui abandonnent toute subordination à un centre organisateur qui les structurait en configuration cohérente. Il se dissémine comme des graines dispersées par le vent qui s’éparpillent dans toutes les directions sans respecter aucun ordre prédéterminé, se disperse comme des particules soumises au mouvement brownien qui s’agitent chaotiquement sans aucune coordination collective, se divise en particules de plus en plus petites et de plus en plus nombreuses qui s’éloignent indéfiniment les unes des autres en occupant un volume de plus en plus grand. La dispersion spatiale ne se contente jamais de réarranger les éléments du geste en conservant leur cohésion : elle détruit au contraire radicalement toute unité en séparant définitivement les fragments, en les éloignant jusqu’à ce qu’ils n’aient plus aucune relation perceptible, en les dispersant si largement qu’ils cessent de former une configuration identifiable. Cette dissémination sans retour devient ainsi littéralement une dynamique autonome et irréversible qui possède sa propre logique d’expansion centrifuge, qui se poursuit indéfiniment tant qu’aucune force ne vient la contrer, qui tend naturellement vers une dispersion maximale où les fragments occuperaient uniformément tout l’espace disponible.

La Dispersion comme Dissémination Fragmentaire : Éparpillement Spatial, Division Particullaire, Perte de Proximité

La dissémination fragmentaire fragmente radicalement et définitivement le geste en le divisant en multiples fragments qui ne peuvent plus se rassembler ni se coordonner. Il se répand spectaculairement en éclats multiples qui volent dans toutes les directions suite à une explosion ou une fragmentation violente, en poussières infinitésimales qui se dispersent dans l’atmosphère en formant un nuage de particules qui s’étend continûment, en particules de plus en plus instables qui se décomposent elles-mêmes en fragments encore plus petits dans une cascade de fragmentations successives. Le geste dispersé devient ainsi littéralement une constellation de fragments éparpillés dans l’espace qui ne forment plus aucune figure unifiée : les fragments sont si éloignés les uns des autres qu’ils ne peuvent plus être perçus comme parties d’un même ensemble, si nombreux et si petits qu’ils se confondent avec le milieu ambiant, si dispersés qu’ils occupent un volume immense sans créer aucune concentration locale significative. Cette configuration constellaire révèle que la dispersion transforme radicalement la structure du geste : celui-ci cesse d’être une entité compacte et concentrée pour devenir un nuage diffus et étendu, cesse d’être une forme définie et délimitée pour devenir une présence vague et indéterminée, cesse d’être une unité cohérente pour devenir une multiplicité sans coordination. Dans les explosions qui fragmentent un objet en milliers d’éclats qui se dispersent radialement dans toutes les directions, l’unité initiale de l’objet éclate spectaculairement en une constellation de fragments qui s’éloignent rapidement les uns des autres : la cohésion structurelle se transforme en dispersion chaotique. Dans les nuages de pollen ou de spores qui se dispersent dans l’atmosphère, les particules infinitésimales s’éparpillent sur des distances considérables en formant un nuage de plus en plus étendu et de plus en plus ténu : la concentration initiale se dilue en dispersion généralisée. La dispersion comme dissémination révèle ainsi que le geste peut se transformer d’une entité unifiée en une multiplicité fragmentée sans cohésion, que la concentration peut basculer vers la dispersion généralisée, que la forme définie peut se défaire en constellation de particules qui ne forment plus aucune configuration reconnaissable mais seulement un nuage vague et indéterminé d’éléments éparpillés sans ordre ni structure.

La Perte d’Unité comme Structure Particullaire : Fragmentation Assumée, Multiplicité Irréductible, Somme Sans Totalité

La perte d’unité subie par le geste dispersé n’est jamais un simple défaut accidentel qu’il faudrait corriger en rassemblant les fragments éparpillés, une dégradation pathologique qu’il faudrait réparer en restaurant la cohésion perdue, une insuffisance structurelle qu’il faudrait compenser en imposant une organisation unificatrice. Elle est au contraire une structure légitime à part entière qui possède ses propres propriétés et ses propres qualités esthétiques, une configuration alternative qui refuse la dictature de l’unité totalisante, une organisation rhizomatique qui valorise la multiplicité irréductible contre l’homogénéité unificatrice. Le geste dispersé existe ainsi pleinement et dignement dans sa fragmentation constitutive plutôt que malgré elle, dans sa dispersion revendiquée plutôt qu’en dépit d’elle, dans sa multiplicité affirmée comme richesse positive plutôt que comme manque négatif. La forme du geste dispersé devient littéralement une somme de particules autonomes plutôt qu’une totalité organique : elle se construit par accumulation d’éléments indépendants qui ne se subordonnent à aucun principe unificateur, par juxtaposition de fragments qui conservent leur autonomie plutôt que de se fondre en unité homogène, par constellation de points qui maintiennent leurs distances plutôt que de se rassembler en masse compacte. Cette acceptation et même cette célébration de la multiplicité particullaire comme structure légitime révèle que l’unité n’est pas une valeur absolue et universelle mais une construction idéologique contingente, que la dispersion n’est pas une pathologie à corriger mais une alternative à explorer, que la somme de particules sans totalité englobante peut générer une richesse et une complexité que l’unité monolithique ne pourrait jamais atteindre. Dans l’art cinétique et les installations de lumière (Leo Villareal, Jim Campbell), des milliers de points lumineux indépendants s’allument et s’éteignent selon des patterns qui ne forment jamais une image unifiée mais créent des constellations mouvantes de points dispersés : la multiplicité particullaire devient le principe même de la forme. Dans la musique spectrale ou granulaire, le son se décompose en milliers de micro-événements acoustiques qui ne forment pas une mélodie unifiée mais créent des textures sonores granuleuses composées de particules acoustiques dispersées. La perte d’unité comme structure révèle ainsi que la fragmentation peut être un principe créateur aussi puissant que l’unification, que la multiplicité irréductible peut structurer la forme aussi efficacement que la totalité organique, que la somme de particules dispersées peut générer une esthétique aussi légitime et aussi riche que celle de l’unité cohérente et concentrée.

Le Geste Évaporé : Volatilisation Complète, Effacement Sans Résidu, Disparition Absolue

Le geste évaporé disparaît littéralement et totalement en se transformant d’un état condensé et perceptible en un état gazeux et imperceptible, en passant directement de la présence matérielle à l’absence immatérielle sans transition liquide intermédiaire, en se volatilisant complètement au point de ne laisser subsister aucune trace qui témoignerait de son existence antérieure. Il se volatilise comme un liquide qui s’évapore sous l’effet de la chaleur en se transformant en vapeur invisible, s’efface comme une inscription sur du sable que le vent disperse totalement, se dissipe dans l’air ambiant comme une fumée qui se dilue jusqu’à devenir parfaitement transparente et indétectable. L’évaporation ne produit jamais une simple occultation temporaire qui maintiendrait le geste intact mais invisible : elle opère au contraire comme une disparition absolue et définitive qui transforme radicalement la nature même du geste au point de le faire passer de l’existence matérielle à une quasi-inexistence immatérielle, de la présence dense à l’absence totale, du perceptible à l’imperceptible. Cette volatilisation complète et irréversible devient ainsi littéralement une disparition sans retour qui ne laisse subsister aucun résidu permettant de reconstituer ce qui a disparu, aucune trace permettant de témoigner de ce qui a existé, aucun vestige permettant de se souvenir de ce qui a été mais n’est plus.

L’Évaporation comme Disparition Totale : Effacement Sans Reste, Absence Pure, Annulation Définitive

L’évaporation efface littéralement et absolument toute trace matérielle et perceptive du geste qui existait auparavant en le transformant d’une présence tangible et visible en une absence totale et définitive. Il n’y a plus du tout de contour reconnaissable qui permettrait d’identifier les limites du geste car tous les contours se sont évaporés dans l’atmosphère, plus aucune matière perceptible qui constituerait la substance du geste car toute la matière s’est volatilisée en particules gazeuses invisibles, plus aucun mouvement distinct qui signalerait la persistance du geste car toute dynamique propre a cessé en se diluant dans les mouvements ambiants. Le geste évaporé devient ainsi paradoxalement et radicalement une absence pure et totale qui ne conserve aucune trace de ce qui a disparu : il ne subsiste pas affaibli ou fragmenté mais s’annule complètement, il ne persiste pas sous forme dégradée mais cesse définitivement d’exister comme entité perceptible, il ne se maintient pas invisiblement mais se transforme en pur néant matériel même si subsiste peut-être une mémoire immatérielle de son existence passée. Cette annulation sans reste matériel révèle que la disparition peut atteindre un degré d’absoluité tel qu’elle ne laisse littéralement rien qui permettrait de retrouver ou de reconstituer ce qui a disparu, que l’effacement peut être si radical qu’il ne conserve aucun vestige permettant de témoigner de ce qui a été effacé, que l’évaporation peut transformer totalement la présence matérielle en absence immatérielle sans laisser subsister aucun résidu intermédiaire. Dans les performances éphémères qui ne laissent volontairement aucune documentation (certaines œuvres de Tino Sehgal), l’action disparaît totalement après son exécution sans laisser aucune trace matérielle : pas de photographie, pas de vidéo, pas d’objet résiduel, seulement le souvenir immatériel dans la mémoire des témoins. Dans les dessins de sable tibétains (mandalas) qui sont délibérément détruits après leur achèvement, des semaines de travail minutieux sont effacées en quelques instants : le sable coloré est mélangé et dispersé, le dessin complexe disparaît totalement, il ne reste aucune trace matérielle de la forme qui existait. L’évaporation comme disparition totale révèle ainsi que certains modes d’effacement peuvent être si radicaux qu’ils ne laissent subsister aucun vestige matériel, que la volatilisation peut transformer complètement la présence en absence sans résidu, que le geste peut disparaître si totalement qu’il ne reste littéralement rien de tangible qui permettrait de prouver qu’il a jamais existé – sauf peut-être la mémoire immatérielle et fragile de ceux qui l’ont vu avant qu’il ne s’évapore définitivement.

L’Effacement Final comme Dynamique Paradoxale : Disparition Active, Persistance Mémorielle, Existence Transformée

L’effacement final qui fait disparaître totalement le geste par évaporation n’est paradoxalement jamais un simple arrêt passif qui mettrait fin définitivement à toute existence et à toute efficacité : c’est au contraire encore une dynamique active même si elle consiste précisément en un mouvement vers la disparition, même si elle s’accomplit comme effacement plutôt que comme manifestation, même si elle opère par soustraction plutôt que par addition. Le geste évaporé continue d’exister d’une certaine manière même après sa disparition matérielle totale, mais désormais sous forme immatérielle de mémoire plutôt que sous forme matérielle de présence, sous modalité de trace psychique plutôt que de vestige physique, sous régime de souvenir plutôt que de perception actuelle. Le geste dissous par évaporation devient ainsi littéralement une disparition active plutôt qu’une annulation passive : il disparaît matériellement en se volatilisant complètement mais persiste immatériellement dans les mémoires qui l’ont enregistré, il s’efface physiquement en ne laissant aucun résidu tangible mais continue d’agir psychiquement en hantant les consciences qui l’ont perçu, il se dissipe sensiblement en devenant imperceptible mais subsiste mentalement comme image, souvenir, trace mémorielle qui témoigne de ce qui n’est plus mais a été. Cette persistance paradoxale sous forme de disparition active révèle que l’effacement n’est jamais purement négatif et annihilant mais possède aussi une dimension positive et productive, que la volatilisation complète de la présence matérielle peut coïncider avec la cristallisation d’une présence mémorielle immatérielle, que la disparition physique totale peut paradoxalement permettre au geste de continuer d’exister psychiquement et de produire des effets symboliques même après qu’il a cessé matériellement d’être perceptible. Dans les rituels sacrificiels où les offrandes sont consumées totalement par le feu (holocaustes), la matière offerte disparaît complètement en se volatilisant en fumée et en cendres – mais cette disparition matérielle est précisément ce qui permet à l’offrande d’atteindre symboliquement la sphère divine immatérielle : l’évaporation physique coïncide avec une élévation métaphysique. Dans certaines pratiques artistiques conceptuelles, l’œuvre n’existe que comme idée, comme protocole, comme instruction qui peut être exécutée puis disparaître matériellement tout en persistant conceptuellement : la forme matérielle s’évapore mais la forme conceptuelle subsiste et peut être réactualisée. L’effacement final comme dynamique révèle ainsi que la disparition peut être paradoxalement un mode d’existence plutôt qu’une pure annulation, que l’évaporation totale de la présence matérielle peut libérer une présence immatérielle d’un autre ordre, que le geste peut continuer d’agir efficacement même après avoir totalement disparu physiquement – persistant désormais sous forme de mémoire, d’image mentale, de trace psychique qui témoigne que ce qui n’est plus matériellement présent peut néanmoins continuer d’être psychiquement et symboliquement actif, que la volatilisation complète ne signifie pas nécessairement annulation absolue mais peut impliquer transformation du régime d’existence du matériel vers l’immatériel, du perceptible vers le mémorable, du présent vers le passé qui hante encore le présent.

Conclusion : La Dissolution comme Vérité Ultime de la Précarité Gestuelle et de la Fragilité Constitutive

Le geste dissous sous ses trois modalités principales – dilution qui efface progressivement par affaiblissement de la densité, dispersion qui fragmente en particules éparpillées sans cohésion, évaporation qui fait disparaître totalement sans laisser de résidu matériel – révèle une dynamique fondamentale et ultime de disparition, de dilution et de dispersion qui expose la précarité absolue de toute forme gestuelle et la fragilité constitutive de toute présence matérielle. Il montre explicitement et radicalement que le geste peut se défaire complètement en perdant toute cohésion structurelle, se dissoudre totalement en abandonnant toute consistance matérielle, se volatiliser définitivement en ne laissant subsister aucune trace tangible. Dispersion, dilution, évaporation : autant de processus convergents et cumulatifs par lesquels le geste perd progressivement ou brutalement toute forme reconnaissable, abandonne graduellement ou soudainement toute densité perceptible, renonce continûment ou instantanément à toute présence matérielle pour basculer dans l’absence, l’imperceptible, l’immatériel. Dans cette dissolution constitutive et cette disparition inévitable, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse accidentelle mais sa vérité ultime et essentielle : celle d’un mouvement qui n’a jamais possédé la solidité, la permanence et la stabilité qu’on lui prêtait naïvement, qui a toujours été vulnérable aux forces de dissolution qui pouvaient le décomposer, qui a constamment été menacé de se disperser, de se diluer, de s’évaporer totalement. Cette vérité dissoute révèle finalement que la forme, la cohésion, la présence ne sont jamais des états naturels et garantis mais des constructions précaires et temporaires constamment menacées par les puissances de dissolution qui travaillent secrètement toute matière et tout mouvement, que le geste ne peut jamais se prétendre définitivement stable et permanent mais doit reconnaître sa fragilité constitutive et sa précarité essentielle face aux forces de dispersion, de dilution et d’évaporation qui peuvent à tout moment le faire disparaître partiellement ou totalement, que toute présence porte en elle la promesse ou la menace de sa propre dissolution – exposant ainsi que le geste existe toujours dans une tension dramatique entre l’affirmation de sa forme et la menace de sa dissolution, entre le maintien de sa cohésion et le risque de sa dispersion, entre la persistance de sa présence matérielle et l’imminence de son évaporation totale qui le ferait basculer définitivement de l’existence tangible vers l’inexistence immatérielle ou vers une existence transformée, mémorielle, fantomatique qui persisterait psychiquement même après avoir totalement disparu physiquement.

« Bonsoir » : détournement

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Les éditions Lapin publient Bonsoir, de B-Gnet. L’auteur, déjà passé par Fluide glacial ou La Boîte à bulles, s’emploie à détourner les films de genre et à se réapproprier des personnages aussi divers que Frankenstein, Dracula, les zombies ou les monstres kaijū.

Une sorcière dans « Hexentrick », une créature prométhéenne dans « Frankenstein au CM2 », un loup-garou dans « La gueule des bois », Dracula dans « Le Prince de la night », des zombies dans « La nuit des gens heureux » ou encore un ersatz de The Thing, de John Carpenter, dans « La Créature ». Comme Edgar Wright, Simon Pegg et Nick Frost avant lui, l’auteur et dessinateur B-Gnet revisite le film de genre, qu’il détourne à des fins parodiques. Le cinéphile est en terrain connu : les survivants d’une horde d’humains zombifiés en imbéciles heureux se réfugient sur le toit d’un magasin, des robots géants affrontent des monstres kaijū décimant les villes, une créature inconnue hante une base polaire… Ces récupérations constituent autant d’hommages au septième art. Mais surtout, elles servent de tremplins à des récits progressivement phagocytés par l’absurde.

Ce dernier est porté à incandescence. Une magicienne ambulante se voit accusée de sorcellerie. Le monstre de Frankenstein souffre du rejet de ses camarades de classe. À la manière de Mads Mikkelsen dans La Chasse, il finit accusé à tort de pédophilie. « Elle m’a donné une fleur, je l’ai prise… la fleur… sans métaphore… » Tandis que des kaijū détruisent leurs métropoles, les élus en profitent pour faire passer des lois impopulaires, avant d’imaginer la construction de robots géants. Ni une ni deux : « On met 80 % du budget des écoles et de la santé sur ce projet. » Ailleurs, Dracula est affligé par le deuil de sa femme. Il part se ressourcer à Ibiza, tombe sous le charme d’une vacancière, mais finit abasourdi par la liberté sexuelle qu’elle arbore. Plus loin, le monde est affublé d’une béatitude étouffante. « Nous ne sommes qu’une poignée à être suffisamment négatifs pour ne pas céder au bonheur. » Comme les zombies de George Romero, les gens heureux traquent les individus ordinaires, pour les enlacer et les contaminer à la positivité. « On est en Amérique, bonhomme ! On a le droit de ne pas être heureux ! » D’un bout à l’autre de l’album, le non-sens vient se heurter à l’horrifique. C’est un peu comme si Bertrand Blier s’invitait chez John Carpenter, ou Kevin Smith chez George Romero.

Si la référence se trouve évidemment au cœur de son projet (dès la couverture, rappelant l’affiche de L’Exorciste), B-Gnet exploite ses courts récits (quelques pages seulement) pour satiriser nos sociétés. Les conservatismes religieux, le harcèlement scolaire, les discriminations, les jugements hâtifs, le cynisme politique, les luttes sociales, les mœurs, les relations intéressées, la dépression ou le deuil abondent çà et là, ce qui donne une coloration satirique à Bonsoir. Ce dernier est cependant limité par son format : chaque histoire doit ainsi avant tout être perçue comme une friandise douce-amère, joliment enrobée, saupoudrée de culture populaire et conservant un goût de satire en bouche. C’est distrayant et plutôt bien pensé.

Bonsoir, B-Gnet
Lapin, octobre 2021, 68 pages

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3.5

« Atlas des lieux littéraires » : de Oz à Gotham City

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Les Éditions Format ont récemment publié un très bel Atlas des lieux littéraires, que l’on doit à l’auteure espagnole Cris F. Oliver et à l’illustrateur Julio Fuentes. Tous deux emmènent leurs lecteurs dans des espaces fictifs qui ont souvent peuplé notre imaginaire : la chocolaterie Wonka, la Cité d’Émeraude, le Village de Capricorne ou encore la Terre du Milieu.

Cet Atlas des lieux littéraires n’est pas seulement une invitation au voyage. En s’emparant d’espaces fictifs supportant une mythologie souvent foisonnante, Cris F. Oliver et Julio Fuentes rappellent que la littérature – et le cinéma – ont souvent érigé la ville, dans une acception large, en personnage à part entière. Cette dernière peut se distinguer par une typologie singulière, par les résonances qu’elle entretient avec les protagonistes – c’est évidemment le cas dans Batman, 1984 ou Peter Pan –, mais aussi pour l’imaginaire qui y est déployé, parfois plus significatif et séminal que les intrigues elles-mêmes. Enchâsser Bruce Wayne dans une île à l’architecture gothique, mais bientôt modernisée, sise à quelques kilomètres du New Jersey, et investie de conglomérats aux finalités troubles (GothCorp), d’un asile (Arkham), d’un casino (l’Iceberg), d’un district pauvre (l’East End), de complexes sportifs (le Gotham Stadium) et même d’une Allée du Crime, c’est ancrer le super-héros philanthrope dans un réalisme crépusculaire. Dans ce cas précis, bien qu’habitant un manoir situé à l’extérieur de Gotham City, l’entité duale Bruce Wayne/Batman a bel et bien été façonné par cette dernière : ses parents y ont été assassinés, son alter ego y est né et chaque coup porté à la ville l’affecte personnellement.

L’Atlas des lieux littéraires s’ouvre toutefois par un chef-d’œuvre d’anticipation dont les principaux reliefs tiennent précisément à la ville (Londres) et son organisation politique (l’Océania est une dictature implacable, où la surveillance et le mensonge ont été hissés au rang de principes de gouvernance). Dans 1984, George Orwell imagine des Maisons de la Victoire composées d’appartements délabrés dans lesquels trône un télécran mêlant propagande et télésurveillance. Les principaux ministères ont une apparence pyramidale, trois superpuissances rivales semblent s’adonner à une guerre fictive et des baraques en bois peuplent les lieux. Partout, des affiches à la gloire de Big Brother rappellent aux citoyens à qui doit aller leur fidélité. Le Centre de la Terre de Jules Verne, avec sa caverne de cristaux, sa forêt de champignons et son cimetière d’ossements, Oz de L.F. Baum, avec sa Cité d’Émeraude, son pays des Giroflins et ses champs de coquelicots ou encore la chocolaterie Wonka, avec son ascenseur de verre, ses mines de caramel, sa salle aux noix ou sa piscine de citronnade figurent tous en bonne place dans l’ouvrage. Et l’auteur y ajoute parfois des informations insolites, plus détaillées, voire thématiques : on apprend ainsi quelles sont les friandises à goûter chez Willy Wonka, à partir de quels héros littéraires Batman a été créé ou les inspirations de George R.R. Martin pour Le Trône de fer.

Pour mesurer à quel point un univers peut se montrer iconique, onirique et/ou féérique, on peut évidemment se reporter à plusieurs entrées de cet Atlas des lieux littéraires. Parmi elles, on citera les incontournables Pays des Merveilles et Poudlard. Qui ne connaît pas la maison du lapin blanc, la mare aux larmes, la maison de la Duchesse ou, dans l’univers du magicien à lunettes, la cabane de Hagrid, les escaliers mobiles de l’école ou le terrain de Quidditch ? Non seulement ces lieux sont marquants, mais ils conditionnent en grande partie la capacité d’émerveillement du lecteur/spectateur. Dans ces récits, il est en effet amené à épouser le point de vue de protagonistes en pleine initiation et partant, à vivre leurs aventures et tâtonnements par procuration. Cris F. Oliver et Julio Fuentes ne cessent finalement de le marteler : la magie littéraire s’inscrit souvent dans le cadre spatial qui enveloppe les protagonistes, tant dans des univers dystopiques que féériques.

Atlas des lieux littéraires, Cris F. Oliver et Julio Fuentes
Éditions Format, juin 2021, 130 pages

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3.5

« Avant nous le Déluge !» : sur les mythes et leur diffusion

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L’anthropologue et directeur de recherche au CNRS Jean-Loïc Le Quellec publie aux éditions du Détour un essai intitulé Avant nous le Déluge !. Il y revient sur les mythes, leur diffusion et leur actualité.

Il est probable que le voyageur curieux et attentif entende deux histoires aux motifs similaires en parcourant deux régions pourtant très éloignées l’une de l’autre. Dans son essai Avant nous le Déluge !, Jean-Loïc Le Quellec rappelle que les mythes, répandus aux quatre coins du monde, peuvent être catégorisés en fonction de mythèmes communs. Si quelques variations apparaissent çà et là, ces histoires appartenant à une même famille écotypique partagent des éléments constitutifs et une volonté sans cesse réaffirmée d’expliquer les origines du notre environnement immédiat, qu’elles soient cosmogoniques (le monde), anthropogoniques (les hommes), sociogoniques (les sociétés) ou ethnogoniques (les peuples). À la fois érudit et accessible, le présent essai repose en grande partie sur l’aréologie pour expliquer la diffusion des mythes à travers le monde, démontrant en cela que des récits formellement divergents demeurent semblables dans leurs fondements.

Deux réflexions très intéressantes irriguent Avant nous le Déluge !. La première d’entre elles prend appui sur l’opposition théorique entre d’un côté Fontenelle, Charles de Brosses et Edward Burnett Tylor et de l’autre, James George Frazer et surtout Lucien Lévy-Bruhl. Pour résumer, les premiers considéraient qu’il existait une parenté entre les mythes primitifs et les croyances modernes (notamment religieuses), tandis que les seconds, bien que conscients de certaines similitudes, tendaient à hiérarchiser les croyances en renvoyant les peuples primitifs à une sorte de gouffre philosophico-scientifique. Là où les uns mettaient en avant une continuité, les autres plaidaient en faveur d’une rupture. La seconde réflexion apparaît en fin d’ouvrage et se leste d’une actualité brûlante. À l’heure des réseaux sociaux et de leurs bulles cognitives, certaines théories du complot visant à expliquer simplement des phénomènes complexes pourraient s’apparenter à des mythes contemporains. Mais ce n’est pas tout, puisque l’auteur se demande ce qui peut distinguer la numérologie ou l’hypothèse du cerveau reptilien des mythes. Il explique aussi comment des personnalités historiques comme Charlemagne ou Napoléon ont fait l’objet d’une mythification.

Avant nous le Déluge ! est une entreprise louable : en quelque 260 pages, Jean-Loïc Le Quellec cherche à initier le lecteur à la mythologie, à ses supposés problèmes de traduction, à ses aires géoculturelles… Dans un tableau édifiant inspiré de Julien d’Huy, il met en parallèle le mythe et le virus, en en révélant certains liens objectifs – sur la transmission, la réplication, la mutation/innovation, la délétion/suppression, la sélection naturelle/culturelle… Parmi les nombreux thèmes abordés, et au milieu de retranscriptions de mythes de tous horizons, il se penche brièvement sur la « psychologisation » des mythes, selon lui erronée et à courte vue, et qu’il taxe de « réductionnisme psychopathologique ». Par ailleurs, au cours de sa démonstration, très documentée, l’auteur multiplie les exemples et les références, ce qui permettra aux curieux de creuser plus avant les points soulevés. En l’état, l’ouvrage proposé par Jean-Loïc Le Quellec constitue déjà un point d’entrée très intéressant vers un sujet largement impensé au-delà des anthropologues et des spécialistes de la question.

Avant nous le Déluge !, Jean-Loïc Le Quellec
Éditions du Détour, novembre 2021, 260 pages

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« Steven Soderbergh, anatomie des fluides » : échos et (r)évolutions

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Anthropologue et journaliste, Pauline Guedj prend le parti de radiographier le cinéma de Steven Soderbergh. D’une filmographie en apparence protéiforme, elle tire des constantes et des modes opératoires qui éclairent l’œuvre d’un réalisateur ayant tout expérimenté, ou presque : les blockbusters comme les productions indépendantes, le septième art et la série télévisée, les succès retentissants au même titre que les échecs douloureux.

Pauline Guedj ne manque pas de le rappeler : de prime abord, tout porte à croire que la carrière de Steven Soderbergh est caractérisée par des ruptures successives. Hors d’atteinte a marqué la fin de son activité de scénariste, Bubble a initié le recours aux acteurs amateurs et la création d’un nouveau modèle économique (fondé sur la VOD), Che a amorcé un basculement vers le numérique, The Knick a vu le cinéaste expérimenter le format de la série télévisée… Steven Soderbergh, anatomie des fluides est pourtant une invitation à dépasser l’idée de révolutions perpétuelles et définitives. Son auteure décrit une filmographie en apparence protéiforme comme un espace où les éléments se répondent les uns les autres. « Fluidité de la trajectoire, fluidité de la méthodologie, fluidité de la vie », précise-t-elle.

Pour étayer sa démonstration, Pauline Guedj évoque plusieurs motifs/thèmes récurrents. Il en va ainsi de la mondialisation et des mouvements, qui font l’objet d’une triple exploitation dans Contagion, Traffic et The Laundromat. Les virus, la drogue et l’argent y circulent en faisant fi des frontières. Les corps, masculins comme féminins, leur mise en scène et en emploi se fondent abondamment dans Magic Mike, The Girlfriend Experience ou Piégée. La direction d’acteurs de Steven Soderbergh est d’ailleurs décrite comme une chorégraphie entre la caméra et le corps des comédiens. Le cinéaste insiste particulièrement sur la spontanéité et la « physicalité » des personnages. Le sport se trouve quant à lui décliné sous diverses formes dans High Flying Bird, Logan Lucky, Ocean’s Eleven ou Hors d’atteinte, tout en ayant fait l’objet d’un projet avorté, Moneyball. Avec érudition, et en se basant sur ses propres observations ainsi que sur des déclarations publiques, Pauline Guedj raconte la manière dont les films de Soderbergh entrent en résonance les uns avec les autres, le lecteur voyageant à travers eux, et se familiarisant avec la sensibilité et la créativité d’un metteur en scène à tout le moins singulier.

Steven Soderbergh est décrit dans ce passionnant opuscule comme un réalisateur sensible aux couleurs, aux textures et à l’artisanat (dans le sens le plus noble du terme). Il s’entoure d’une troupe de fidèles, parmi lesquels Matt Damon, George Clooney, Channing Tatum ou Don Cheadle. Il se documente énormément avant de concevoir un film, accorde une grande importance à l’espace (notamment le Sud des États-Unis, où il a passé son enfance), s’adonne volontiers aux structures non linéaires (L’Anglais en est un exemple édifiant) et à la multiplicité des points de vue (Bubble ou The Girlfriend Experience, pour ne citer que ceux-là). Pauline Guedj rappelle aussi, illustrant par là une volonté de s’affranchir des canons cinématographiques, que Paranoïa fut entièrement tourné avec des iPhone. Steven Soderbergh nous apparaît ainsi comme un expérimentateur avec de la suite dans les idées, cherchant à la fois à recycler ses recettes et à les reformater, dans un élan fluide et perpétuel. Une manière de faire qui explique peut-être son parcours en dents de scie, résumé dans les premières pages de l’ouvrage. Après une Palme d’Or inattendue à Cannes, le réalisateur originaire de Bâton-Rouge (Louisiane) n’a en effet cessé d’alterner les hauts et les bas, s’intéressant souvent plus aux individualités et aux concepts (reconstitution, photographie, motifs…) qu’aux projets pris dans leur globalité. Pour en prendre la pleine mesure, cette « Anatomie des fluides » est tout indiquée.

Steven Soderbergh, anatomie des fluides, Pauline Guedj
Playlist Society, novembre 2021, 160 pages

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