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« Far Cry, Les Larmes d’Esperanza » : pour le pouvoir

Préquel des événements de Far Cry 6, ce one-shot signé Mathieu Mariolle, Afif Khaled et Salahdin Basti prend pour cadre un pays fictif d’Amérique du Sud que trois camps rivaux se disputent, le tout sur fond d’exploitation minière.

Parce qu’elles se raréfient, mais aussi en raison de leur place prépondérante dans les nouvelles technologies ou l’industrie militaire, les ressources naturelles font l’objet d’une convoitise accrue. Cette réalité, maintes fois confirmée par l’actualité, constitue la toile de fond de Far Cry, Les Larmes d’Esperanza. Santa Costa est un petit pays d’Amérique du Sud soumis à une dictature brutale et sous perfusion d’argent international. Le général Di Stefano y règne d’une main de fer. Riche en ressources minières, et notamment en tantale, son pays attire les investisseurs étrangers. Mais ce qui aurait dû contribuer à l’émancipation des peuples a eu l’effet inverse : les classes populaires sont plus que jamais poussées « à crever de faim ou à trimer dans (les) mines jusqu’à l’épuisement pour un salaire de misère ».

C’est dans ce contexte qu’arrive au pays Juan Cortez, expert de la guérilla, engagé par le professeur d’économie Max Purillo pour mettre fin à la gouvernance autoritaire et corrompue de la junte militaire. La donne est encore complexifiée par un troisième camp, celui de Raquel Romagnoli, fille d’un ex-dirigeant assassiné par les hommes de Di Stefano. À ce stade, le lecteur comprend déjà l’écheveau politique qui ne cesse de corseter Santa Costa. Mais s’y superposent, de manière discrète dans l’intrigue, les Américains – à travers la CIA. Far Cry, Les Larmes d’Esperanza est en prise directe avec certains enjeux internationaux ; les auteurs y versent un mercenaire voyant dans cette situation explosive « trois employeurs et trois opportunités de (se) faire grassement payer ». Ils lui accolent aussi la jeune idéaliste Esperanza, qui parviendra à faire sortir le guérillero de sa carapace – et, dans le même temps, de livrer aux lecteurs des éléments éclairants sur son passé.

À l’efficacité de cette trame se joint celle des dessins, qui caractérisent très bien à la fois l’exotisme des lieux et les affects des différents protagonistes. Une fois les éléments contextuels en place, le scénariste Mathieu Mariolle et les dessinateurs Afif Khaled et Salahdin Basti donnent de la chair aux personnages et les introduisent dans une double traque obstinée : d’abord celle du général Di Stefano, qui tourne mal, et ensuite la leur par des escadrons de la mort, ce qui les amène dans les mines, près d’ouvriers sensibles à leur cause. De là s’expriment deux réalités : la violence d’un pouvoir dictatorial et la marée montante de la gronde populaire. Cette dernière semble pourtant destinée à une déception sans cesse renouvelée, la corruption et la fourberie se révélant être les choses les mieux partagées à Santa Costa.

Enfin, le personnage de Juan Cortez mérite que l’on s’y attarde. Conformément à sa caractérisation dans Far Cry 6, il apparaît instable et alcoolique. Mais aussi indispensable. Endeuillé de son pays natal, aux mains d’un individu de la pire espèce propageant des « idées populistes et infâmes », il mène des combats par procuration, en fonction des ressources financières qu’il peut en tirer. Dépendant aux antidouleurs, particulièrement lucide quant aux plans des uns et des autres, il trouve dans ses missions périlleuses de quoi assouvir sa soif de sensations. « C’est le problème avec l’addiction. Chaque nouvelle dose ne sert qu’à retrouver le plaisir de la toute première. » Il apparaît psychologiquement vulnérable, il tremble sans ses cachets, mais il n’en demeure pas moins redoutable sur le terrain et quand il s’agit de devancer les intentions de ses rivaux.

Far Cry, Les Larmes d’Esperanza, Mathieu Mariolle, Afif Khaled et Salahdin Basti
Glénat, décembre 2021, 88 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray