Hors d’atteinte de Steven Soderbergh: La Forme de l’eau

Dans la pyramide du cool obligatoire qui régnait sur les années 90, Steven Soderbergh occupait un étage qu’il était le seul à habiter. Celui du flegme laid-back survolant la gravité, tel un jazzman qui jouait sa légèreté toutes notes dehors. Une marque déposée pour la première fois dans Hors d’atteinte qui vient de sortir en DVD et Blu-ray chez Rimini. Soit le film qui a posé le style qui décidera de son destin de cinéaste dans la décennie suivante.

Près des yeux, loin du coeur

A priori, Steven Soderbergh n’a rien d’un rookie lorsqu’il arrive sur Hors d’Atteinte. A 33 ans, le bonhomme aligne le CV d’un vétéran précoce : cinq films au compteur dont une Palme d’or dès sa première sortie sur les écrans (Sexe, Mensonges et Vidéo). Mais paradoxalement, il s’agit d’un réalisateur qui ne s’est pas encore trouvé : tout ce qui a succédé à son triomphe cannois s’est soldé par des échecs publics cinglants, que compensent mal l’intérêt que la critique continue de lui porter. Mieux vaut parfois une reconnaissance tardive qu’un succès trop précoce. En l’occurrence, celui de Soderbergh fait lever l’auriculaire dans les salons mondains, mais maintient les pouces des spectateurs vers le bas :  un véritable objet de happy-few, à deux doigts d’être perdu pour la cause mainstream.

C’est alors que Casey Silver, le patron d’Universal de l’époque, lui fait une offre qui ne se refuse pas : l’adaptation d’Out of Sight, roman d’Elmore Léonard un temps développé par Barry Sonnenfeld (déjà réalisateur de Get Shorty) pour le grand-écran.

Second Souffle

Si la rencontre sonne comme une évidence à l’image, sur le papier on n’est pas loin de l’erreur de casting. A l’époque, Léonard est le romancier dans l’air du temps par excellence. Son style à la fois aérien et « grounded », qui survole la gravité sans perdre de vue les émois de ses personnages pittoresques, épouse à merveille les contours de l’ironie nonchalante et la distance flegmatique cultivée par le cinéma des années 90. Pas étonnant qu’après Sonnenfled, c’est le pape de la décennie Quentin Tarantino en personne qui s’en taillera un bout avec son monument Jackie Brown.

A l’inverse, le cinéma d’art et d’essai de Soderbergh a tout de l’œuvre de laborantin qui se cherche entre ses quatre murs. C’est une chose de se louper, c’en est une autre de laisser le grand-public sur le bas-côté de son parcours initiatique. Bref, l’un par l’autre revient à faire tapis sans regarder ses cartes, mais l’instinct se déjoue du tableau de probabilités. Le cinéma de studios d’avant, c’était aussi ça.

Or, toute la réussite de Hors d’Atteinte découle justement de ce mariage entre des instruments faussement disparates qui se réinventent en orchestre dans le feu de l’action.

Yes My Tempo

A la baguette, Soderbergh réinvente son destin de metteur en scène sur la partition millimétrée de Scott Frank (scénariste génial et futur grand auteur de Godless et du Jeu de la dame). Ici, le jeu de l’amour et du hasard impose son tempo sur le polar : normal, c’est George Clooney et Jennifer Lopez dans la peau du voleur 222222222222-+333et du gendarme qui s’échangent les rôles du chat et de la souris.  La séduction, ce n’est jamais que de la légèreté qui n’en pense pas moins et cette interdiction formelle à extérioriser la gravité, Hors d’Atteinte ne va pas la subir mais l’embrasser. A l’instar de ses deux personnages principaux finalement, qui se laissent aller à la spontanéité des sentiments au détriment des attendus de leurs fonctions respectives.  John McTiernan (influence revendiquée de Soderbergh sur Ocean’s Eleven) fonctionnera avec un mantra similaire sur son Thomas Crown , qui sortira environ un an plus tard et jouera lui-aussi avec les codes de la comédie sociale et du genre investis pour se mettre au diapason de l’histoire d’amour dépeinte.

La futilité essentielle des sentiments devient ainsi moteur de création pour le réalisateur de Logan Lucky . Soderbergh se laisse guider par la musicalité du moment, comme s’il se laissait porter par la partition de David Holmes. Flash-backs qui déjouent la linéarité attendue, arrêt sur images qui privilégient l’instant T à l’instant-prégnant, zooms en point de ponctuation… Le futur réalisateur des Océan’s réalise en jazzman une œuvre de pure forme qui réagit aux variations du fond depuis la surface.

Le cool, c’est savoir se laisser aller à la spontanéité.  Ce credo desservira de façon inégale la filmographie de Steven Soderbergh durant son moment hollywoodien (voir les suites d’ Ocean’s), mais entérine Hors d’Atteinte comme son acte de renaissance.

BONUS :

Rimini a l’habitude de soigner les titres de ses catalogues, et Hors d’Atteinte ne fait pas exception à la règle. La maison met les équipements audiovisuels domestiques sur un pied d’égalité en proposant une piste stéréo et une 5.1 aussi aboutie l’une que l’autre. Le piqué de l’image met en valeur la dimension plasticienne du travail de Soderbergh, jusqu’à trahir une esthétique de studios dans certaines scènes dont le réalisateur s’amuse dans le commentaire audio ! Le cinéaste y revient sur la conception du film avec Scott Frank, scénariste au caractère visiblement bien trempé qui n’hésite pas à tacler son comparse à plusieurs reprises sur certains de ses choix artistiques. Pas difficile de détecter dans ce module de 1999 le scénariste déjà frustré de ne pas totalement reconnaitre son travail dans la mise en scène, qui franchira le pas près de 15 ans plus tard avec le succès que l’on sait.

Rimini nous gratifie en outre d’une conversation entre Mathieu Macheret (Le Monde) et Frédéric Mercier (Transfuge), qui reviennent en détail sur le film et la place qu’il occupe dans la filmographie de Soderbergh. L’échange est fluide et assez fructueux en termes pistes d’analyses, en dépit de quelques redondances.

Mais en plus du traditionnel making-of qui polit déjà la légende de George Clooney en M. Nice guy invétéré et blagues carambar ambulante, le module le plus intéressant reste néanmoins  les scènes coupées. Si la réussite d’un film se jauge à ce qui est gardé, force est de constater que celle d’Hors d’Atteinte s’appréhende également à l’aune ceux qui a été retiré ou modifié. En l’occurence, il n’y a rien de nature à embarrasser les instigateurs sur le banc de montage, mais les scènes concernées qui se définissent à l’aune des informations qu’elles apportent, et non pas par la musique interne de l’ensemble. Hors d’Atteinte est une affaire de style: l’utile devient un projet superflu.

Fiche Technique:

2 Disques (Blu ray/ DVD)- Master HD – Français DTSHD-MA 5.1- Anglais DTSHD-MA 5-titres français – Format 1.85 – Couleur – Etats-Unis – Polar – Durée totale : 122 mn

Bande Annonce:

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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