« Trembler en France » : retour en fanfare du « Ministère Secret »

Le second tome du Ministère Secret voit le jour aux éditions Dupuis. « Trembler en France » permet à Joann Sfar et Mathieu Sapin de reproduire la formule qui a si bien marché dans le premier opus : des dialogues fusants, des aventures épiques et des personnages caricaturaux et souvent pathétiques.

« Normalement, nous demandons aux populations immigrées de se tuer à la tâche pour un salaire de misère, mais comme vous n’êtes pas assez nombreux, vendez-nous vos brevets industriels. » Le sens de la formule de Joann Sfar figure toujours parmi les principales fulgurances du Ministère Secret. Les immigrés dont il est ici question sont deux groupes extraterrestres accueillis dans les cités dijonnaises et se regardant, au mieux, en chiens de faïence. Dijon, c’est aussi la région de Mathieu Sapin, dessinateur se mettant lui-même en scène dans l’album. On le découvre au début du récit vaquant à une partie familiale de jeu de rôles, absorbé à tel point par cette distraction qu’il en néglige la ville de Dijon incendiée à quelques kilomètres de là.

Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin vont bientôt reconduire leur trio de choc, pour mettre la main sur un tube aux pouvoirs surnaturels, capable de transformer n’importe quelle chose en objet ultra-populaire (y compris, dans l’esprit de l’ancien président de droite, les chansons de son épouse Carla Bruni). L’ancien chef de file de l’UMP en prend encore pour son grade : satirisé, on le découvre un cigare aux lèvres, en vacances sur le yacht de Vincent Bolloré, une situation qui renvoie évidemment aux premières polémiques ayant succédé à son élection en 2007. Ce n’est toutefois pas le seul à faire les frais de l’humour caustique de Joann Sfar et Mathieu Sapin.

Ainsi, l’invasion du Capitole de janvier 2021 est passée au tamis sarcastique. « C’est la foire aux chapeaux ridicules et aux vêtements mal assortis ! On dirait que quelqu’un a joué aux Sims et a choisi les habits au hasard. » Ou encore : « Marchant sur le Capitole, des hurluberlus vêtus comme au carnaval de Dunkerque ou comme aux fêtes de Bayonne. » Et les auteurs enfoncent encore le clou : « Ils nous rappellent qu’au moins, il y a soixante-dix ans, les nazis avaient fait fabriquer leurs uniformes par Hugo Boss. » Au-delà des traits satiriques de « Trembler en France », la relation entre Yaacov Kurtzberg et son frère James est effeuillée. Enfants aux particularités physiques extraordinaires, ils ont grandi en étant profondément affectés par leurs attributs physiologiques. On apprend par ailleurs que James a longtemps jalousé son frère pour l’attention que lui portaient leurs parents.

Pour le reste, le comique de situation, de caractère ou de répétition produisent leurs effets. Mathieu Sapin rêve de partager des exploits que personne n’a manifestement envie d’entendre – et encore moins d’écouter. Un porte-clés à l’effigie du général de Gaulle, un pipi de la princesse Charlène de Monaco en pleine mer, des transfuges nazis, un discours méta- en forme de clin d’œil aux lecteurs (Joann Sfar les affectionne particulièrement) ou un Mathieu Sapin coupé en deux sont autant d’occasions de prêter à sourire. Présentant souvent plusieurs gags par planche et fort d’un esprit irrévérencieux, « Trembler en France » se lance volontiers dans une forme de surenchère de l’absurde. C’est échevelé, réussi, bien que parfois répétitif et pas toujours du meilleur goût. Attention toutefois : ce qui n’apparaît pour l’instant qu’anecdotique pourrait contribuer à l’essoufflement de la série à plus long terme.

Ministère Secret : Trembler en France, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2021, 56 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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