L’Armée Des Ombres, un film de Jean-Pierre Melville: Critique

Pourquoi revoir L’Armée des ombres, sur grand écran, en copie restaurée, de nos jours, plus de 45 ans après sa sortie ? Que peut encore nous apporter ce classique, alors que nous sommes abreuvés de films, de documentaires, de séries sur le même sujet ?

Les héros du quotidien

D’abord, il s’agit de LA référence en la matière. Et pour cause ! Le roman a été écrit par Joseph Kessel (l’auteur du Lion, mais aussi des paroles françaises du Chant des Partisans) en se basant sur sa propre expérience personnelle dans la Résistance. À cela, le réalisateur Jean-Pierre Melville a ajouté ses souvenirs de résistant, qui ont marqué une part non négligeable de sa vie et de sa carrière de cinéaste. Rappelons que son premier long métrage était une adaptation d’un livre de résistant, Le Silence de la mer, de Vercors.

L’Armée des ombres, c’est à la fois un témoignage sur la Résistance, et un hommage à celle-ci. En insistant sur les sacrifices consentis par des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie, leur sécurité, leur santé, leur famille, leur métier, au nom d’un idéal supérieur, Melville dresse le portrait de héros du quotidien, de gens modestes qui, se trouvant dans des situations extraordinaires, agissent du mieux qu’ils peuvent. Fidèle à la vision gaullienne, Melville nous montre une France qui était majoritairement résistante, depuis le noble flamboyant jusqu’au petit coiffeur (interprété par Serge Reggiani, toujours impeccable).

La sobriété de la réalisation de Melville fait merveille. En effet, loin de faire de grands effets qui auraient nui au propos en transformant les résistants en de super-héros, loin de faire comme certains films où le héros semble gagner la guerre à lui tout seul, il nous montre vraiment le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires, avec leurs qualités et leurs défauts, et qui sont littéralement transcendés par les choix qu’ils doivent faire. C’est en évitant les grands débordements qu’il en fait des héros, de véritables héros.

Questions de morale

Des héros d’autant plus impressionnants que d’innombrables questions se posent à eux sans cesse, à commencer par le problème de la morale. Y-a-t-il des situations où le meurtre est justifié ? Les circonstances actuelles justifient-elles qu’on se place au-dessus de lois humaines que l’on croit injustes, au nom d’une loi supérieure ?

Le film est constamment hanté par le rapport à la mort. La mort des autres (qu’ils soient des ennemis ou des alliés), mais aussi et surtout sa propre mort. La scène dramatique dans laquelle Gerbier (Lino Ventura) est conduit par un peloton d’exécution vers une mort certaine est un grand exemple de cette réflexion, montrant une perception particulière que l’on a de sa propre mort au moment où elle approche.

Une leçon de cinéma

Une autre raison qui justifie de revoir ce film, c’est qu’il s’agit d’un grand moment de cinéma. Derrière une apparente simplicité, se cache une grande maîtrise du langage cinématographique, de la caméra, du jeu d’acteurs, de la bande son, etc…

Un cadrage au cordeau, un jeu d’ombres et de lumière, cette photographie grisâtre qui est une des marques de fabrique du réalisateur, Melville nous donne une véritable leçon de cinéma dans ce film. L’insistance sur les silences permet au cinéaste d’imposer une ambiance lourde, pesante, qui rend les moindres bruits encore plus frappants, les moindres musiques encore plus marquantes.

Faut-il à nouveau préciser à quel point l’interprétation du film est exemplaire ? Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse sont exceptionnels, là aussi dans une sobriété digne qui en fait des personnages de tragédie.

Car ne nous y trompons pas, L’Armée des Ombres est une tragédie. Au-delà de la lenteur du récit, on sent qu’il coule inexorablement vers une fin marquée par la fatalité (ce qui est, là aussi, une des grandes thématiques de l’œuvre de Melville).

Synopsis: Arrêté pour « pensées gaullistes », Philippe Gerbier, qui dirige un réseau de résistants, s’échappe lors d’un transfert vers la Gestapo parisienne. Mais les arrestations des membres de son réseau se suivent et les tentatives de libération ne sont pas toutes fructueuses.

Bande-annonce: L’Armée Des Ombres

Fiche technique – L’Armée Des Ombres

Réalisation : Jean-Pierre Melville
Scénario : Jean-Pierre Melville, d’après le roman de Joseph Kessel
Photographie : Pierre Lhomme
Musique : Eric Demarsan
Montage : Françoise Bonnot
Distribution : Lino Ventura (Philippe Gerbier), Simone Signoret (Mathilde), Paul Meurisse (Luc Jardie), Jean-Pierre Cassel (Jean-François Jardie), Christian Barbier (Le Bison), Claude Mann (Le Masque)
Production : Jacques Dorfmann
Durée : 140 minutes.
Date de première sortie : 12 septembre 1969
Date de sortie de la copie restaurée : 06 mai 2015

 

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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