La règle du jeu, de Jean Renoir, en Blu-ray : derniers badinages avant l’éclipse

Cette nouvelle édition complète le catalogue Jean Renoir chez ESC Editions, après Toni, Les bas-fonds ou Boudu sauvé des eaux. La règle du jeu, qui dit tellement de son contexte historique tragique (le film est sorti en juillet 1939) en n’y faisant pourtant aucune allusion explicite, demeure ce grand classique du cinéma français, un indispensable parmi les indispensables. Sa légèreté apparente annonce la fin d’un monde mais aussi, pour le cinéaste, la conclusion d’une période particulièrement inspirée. On ne peut par contre qu’être déçus en constatant le manque d’intérêt de cette nouvelle sortie dépourvue de surprises et de suppléments.

Il est sans doute inutile de présenter La règle du jeu, dernier film français de Jean Renoir avant son émigration aux États-Unis alors que la vieille Europe est en train de s’entretuer… Si la guerre fut un bouleversement général, à titre particulier elle marqua aussi un coup d’arrêt pour le cinéaste, entré depuis peu dans la meilleure période de sa carrière. Actif depuis les années ’20 et ayant déjà signé plusieurs œuvres majeures, Renoir se politise au contact de sa compagne Marguerite et franchit un nouveau cap. Entre 1936 et le début de la Seconde Guerre mondiale, il met ainsi en scène, coup sur coup, Le crime de Monsieur Lange, Les bas-fonds, La grande illusion, La Marseillaise, La bête humaine et La règle du jeu. De quoi en rester pantois !

Le fait que La règle du jeu soit sortie début juillet 1939, soit presque deux mois jour pour jour avant l’invasion allemande de la Pologne, joue évidemment un rôle majeur, non seulement dans le récit, mais aussi dans les conditions rocambolesques de sortie du film, sa réception par ses contemporains et sa glorieuse postérité. Comme à peu près tout le monde, Renoir n’ignorait pas que le conflit était tout proche. Deux ans plus tôt, déjà, il avait tenté de partager un message de paix à travers le chef-d’œuvre La grande illusion. Alors que le monde est au bord du gouffre, le cinéaste décide pourtant de délaisser le naturalisme et la gravité de ses œuvres précédentes pour proposer une comédie et des badinages inspirées de Marivaux, Molière et de Musset, Les Caprices de Marianne de ce dernier ayant servi de point de départ au film. Celui-ci s’ouvre d’ailleurs sur une citation du Mariage de Figaro :

Cœurs sensibles, cœurs fidèles,
Qui blâmez l’amour léger,
Cessez vos plaintes cruelles :
Est-ce un crime de changer ?
Si l’Amour porte des ailes,
N’est-ce pas pour voltiger ?
N’est-ce pas pour voltiger ?
N’est-ce pas pour voltiger ?

Aucune allusion claire n’est faite à la guerre, et à première vue cette histoire d’aristocrates et de leurs domestiques qui s’amusent, s’aiment puis se déchirent, sent bon les badinages littéraires du XIXe siècle… du moins avant sa conclusion. Pourtant, dans ces décors qui semblent bien loin de la fièvre des champs de bataille, Renoir tourne ce qu’il qualifiera dans son autobiographie de « film de guerre ». Si l’on fait fi de certains indices relativement discrets (le personnage du général, la chanson boulangiste, les allusions fréquentes à l’antisémitisme), le film est avant tout, sous un vernis vaudevillesque, une peinture féroce d’une certaine société française – même si ses caractéristiques n’ont rien d’exclusivement françaises – qui évolue dans une bulle rythmée par des conventions démodées (le jeu auquel le titre fait référence), ayant choisi de rester sourde et aveugle par rapport au monde qui l’entoure et qui s’apprête à se déchirer. Renoir privilégie le constat tragique à la critique politique : le microcosme des domestiques partage avec celui de ses maîtres les mêmes frivolités, les mêmes bassesses, les mêmes emportements disproportionnés. Quant à la mise en scène, elle ménage plusieurs références symboliques à l’horreur de la guerre, dont la plus célèbre et la plus marquante est certainement la longue séquence de la battue, massacre de lapins totalement dépourvu d’honneur, dont Renoir dénonce le caractère atroce et futile. Une glaçante prémonition de la seconde hécatombe qui s’apprête à frapper l’humanité en moins d’un demi-siècle… Quant à la conclusion du film, elle peut être vue comme une référence à Munich : alors que Schumacher vient d’assassiner par erreur l’aviateur André Jurieux, le marquis de La Chesnaye préfère trouver une justification au crime, dont tout le monde s’accommode mais dont personne n’est dupe. Même lorsque le crime ne peut être ignoré, contre l’évidence même, il est plus rassurant de regarder ailleurs et prétendre que les choses peuvent continuer comme avant.

Si le brouhaha de personnages de plus en plus excités au fil du récit peut s’avérer usant, le génie de Renoir ne souffre aucun débat. La vivacité des dialogues qui ménagent des niveaux de langage différents selon les personnages et leur milieu social, le talent des comédiens (parmi lesquels Renoir lui-même, dans le rôle d’Octave), la virtuosité des mouvements de caméra (incroyables plans-séquences !) … En 1939, très peu de réalisateurs français maîtrisent à ce point le langage et la technique cinématographiques, ce que prouve amplement l’influence du film auprès des plus grands cinéastes internationaux ainsi que sa citation fréquente parmi les plus grandes œuvres de l’histoire du cinéma.

Si les qualités de La règle du jeu et son importance n’ont plus besoin d’être démontrées, reste à juger de l’intérêt de cette sortie Blu-ray. On connaît l’histoire mouvementée du film, dont la version présentée en 1939 est perdue à jamais, et qui a subi des coupes de plus en plus incohérentes après la guerre. La version qui nous est présentée ici ne diffère pas – c’est d’ailleurs mentionné clairement au début – de celle qui fut reconstituée par Jean Gaborit et Jacques Durand en 1958. Celle-ci n’a certes pas permis de retrouver la version originale de ce long-métrage, mais elle a le mérite d’avoir tiré le meilleur des négatifs qui ont pu être retrouvés. Sur le plan technique, cette nouvelle sortie par ESC ne propose donc rien de bien neuf, mis à part une qualité d’image optimale – le son n’a visiblement pas pu subir un traitement aussi favorable, hélas. Plus grave, cette édition ne propose absolument aucun supplément ! Un tel classique, dont bon nombre de spécialistes ou cinéastes pourraient parler pendant des heures, méritait assurément un meilleur traitement. L’intérêt de cette sortie ne dépasse donc pas le plaisir évident que l’on éprouve en revoyant ce film référentiel. C’est beaucoup et peu en même temps.

Synopsis : Le marquis de la Chesnaye organise une partie de chasse sur son domaine de Sologne. Un pléiade d’invités arrive au château dont André Jurieux, héros national depuis sa traversée de l’Atlantique en 23 heures. Un exploit réalisé pour les beaux yeux de la marquise. Dans une société où nobles et domestiques sont soumis aux règles des conventions, Jurieux, par cet amour, bouleverse le jeu.

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