« Hitler, le monde sinon rien » : focalisations anglo-américaines

Les éditions Flammarion publient une biographie-fleuve d’Adolf Hitler, sous-titrée « Le Monde sinon rien ». Brendan Simms y fond certains traits constitutifs du Führer et de ses organisations appariées, déjà largement commentés par ses confrères, mais décentre légèrement sa réflexion pour démontrer à quel point le monde anglo-américain l’obsédait et pourquoi le volk allemand faisait chez lui l’objet d’autant de circonspection que d’idéalisation.

Depuis Ian Kershaw, Laurence Rees, Tim Snyder, Peter Longerich ou encore Volker Ullrich, le nazisme dans son ensemble et la personne d’Adolf Hitler en particulier ont fait l’objet de nombreuses réflexions, certaines d’ordre général, d’autres plus périphérique. En ce sens, la biographie foisonnante (912 pages) que Brendan Simms consacre au Führer s’inscrit dans une littérature déjà abondante, pour partie réemployée à des fins argumentatives et démonstratives, parfois occultée (notamment pour des raisons de validité historiographique) et souvent complétée par des ressources telles que des discours publics, le journal de Joseph Goebbels, l’ouvrage programmatique Mein Kampf ou divers témoignages. La plus-value d’Hitler, le monde sinon rien, au-delà de sa capacité à saisir et restituer ce qui a présidé à la montée et aux politiques du national-socialisme allemand, s’articule autour de trois axes, qui vont guider les écrits du professeur à l’Université de Cambridge. Le premier d’entre eux argue que le Führer a été, avant et pendant sa gouvernance, davantage préoccupé par le monde anglo-américain capitalistique que par la menace judéo-bolchévique. Le second prend appui sur la manière, ambivalente, dont Adolf Hitler appréhendait le volk germanique. Le dernier consiste à s’interroger, en parallèle à l’eugénisme négatif, sur son pendant dit « positif », censé élever le peuple allemand au niveau de ses concurrents anglo-saxons.

Chacun de ces points fait l’objet de nombreux développements dans la biographie de Brendan Simms. L’auteur dépeint un Adolf Hitler tôt marqué par la guerre fratricide que se sont livrés durant la Première guerre mondiale Britanniques, Américains et Allemands. À ses yeux, l’Angleterre était constituée de personnes valeureuses et racialement saines. Les États-Unis, plus encore que la Grande-Bretagne, jouissaient de l’apport démographique de nombreux émigrants germaniques de grande valeur, lesquels avaient fui une Allemagne où les opportunités se réduisaient alors à leur étiage. Tout au long de sa gouvernance, Adolf Hitler a vu le capitalisme anglo-américain à la fois comme une menace et un modèle : il a cherché à s’entendre avec l’Angleterre, à importer l’american way of life, à concurrencer l’industrie anglo-saxonne, tout en maugréant contre « les conjurés internationaux de l’argent et de la finance », qu’il estimait si pas engendrés, au moins manipulés par les Juifs. Pendant ce temps, la force soviétique a constamment été minimisée : l’Est n’était dans son esprit qu’un vaste territoire en décrépitude idéologique dont il pourrait bientôt disposer à sa guise (le fameux Lebensraum). C’est ainsi, nous explique Brendan Simms, que tout au long de la Seconde guerre mondiale, à de rares exceptions près, l’attention du chancelier du IIIe Reich fut davantage portée vers l’Ouest (voire le Sud) que vers le monde soviétique. Sur le volk germanique, et contrairement aux idées reçues, Hitler exprimait une certaine défiance : il considérait que l’Allemagne avait été expurgée de ses meilleurs éléments, partis bénéficier du confort américain. C’est précisément la raison pour laquelle, en marge d’un eugénisme négatif consistant à éliminer les handicapés, les Tsiganes ou les Juifs, les nazis prônaient un eugénisme positif censé élever les Allemands, par le biais de la race, mais aussi de l’éducation et de la culture.

Si Hitler, le monde sinon rien fait abondamment état de ces considérations, il les outrepasse largement. La biographie retrace le parcours d’Adolf Hitler, issu d’un milieu modeste, transformé par la guerre et son arrivée à Munich, entretenant dans un premier temps des rapports personnels apaisés envers les Juifs, avant de les ostraciser et d’envisager d’abord leur déportation, puis leur extermination pure et simple. Le chaos polycratique inhérent au nazisme – chacun cherchait à s’arroger l’attention du Führer –, les divisions internes (les frères Strasser, Goebbels/Speer, la conspiration de Claus von Stauffenberg…), tous ces moments où les paris heureux du chancelier auraient pu le faire tomber, ses prodigieuses victoires militaires suivies d’échecs patents et d’un état de santé déclinant, son attachement à la figure du Duce, ses alliés européens et japonais, ses problèmes d’approvisionnements et de matière première ou encore les effets des bombardements sur les villes allemandes figurent tous en bonne place dans cette biographie-fleuve. De cette dernière, passionnante et très documentée, on retiendra aussi les positions changeantes d’Adolf Hitler, nées parfois de sa versatilité, parfois de sa capacité à anticiper les (ré)actions de ses adversaires.

Hitler, le monde sinon rien, Brendan Simms
Flammarion, octobre 2021, 912 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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