« Une Histoire du cinéma français (1950-1959) » : une décennie-parenthèse ?

Les éditions LettMotif publient le troisième tome d’Une Histoire du cinéma français, consacré cette fois aux années 1950. Le regretté Philippe Pallin, ancien inspecteur à l’Éducation nationale, et le critique de cinéma Denis Zorgniotti y radiographient en clercs une décennie coincée entre l’âge d’or et la Nouvelle vague, d’abord ankylosée par les conservatismes, puis génératrice de nouveaux talents.

Au cours des années 1950, les Cahiers du cinéma, qui regroupaient alors François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Éric Rohmer ou encore Jean-Luc Godard, manquaient rarement une occasion de fustiger la « Qualité française », ce cinéma de studio et d’adaptation littéraire dans lequel on a volontiers glissé Julien Duvivier, René Clair, Claude Autant-Lara, Jean Delannoy ou René Clément. De cette opposition symptomatique d’une décennie charnière, il a parfois été difficile de mesurer la part revenant à la jalousie et à la sincérité. Si Philippe Pallin et Denis Zorgniotti accordent à ces heurts paramétriques la place qu’ils méritent, ils précisent aussitôt que ces années cinématographiques ont également été caractérisées par des chamboulements profonds : la démocratisation de la couleur, l’émergence d’un nouveau polar, l’affirmation des directeurs de la photographie, l’apparition ou la consécration de comédiens tels que Brigitte Bardot, Anouk Aimée, Jeanne Moreau ou, plus tardivement, Jean-Claude Brialy, Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.

Entre 1950 et 1956, un relatif conservatisme

Le patrimoine littéraire et les romans contemporains populaires font l’objet de nombreuses adaptations. Plus que jamais, scénaristes et chefs opérateurs, bien qu’au service du réalisateur, s’imposent comme des éléments-clés du processus créatif et de l’élaboration des films. Ce troisième tome d’Une Histoire du cinéma français met ainsi à l’honneur les auteurs Jean Aurenche, Pierre Bost, Jacques Sigurd ou Charles Spaak, ainsi que les techniciens de l’image, en charge de l’éclairage, du cadre et du mouvement, Christian Matras, Armand Thirard ou Nicolas Hayer. Le rôle du directeur de la photographie fait d’ailleurs l’objet d’une analyse aussi passionnante que détaillée. Mais le conservatisme à l’œuvre dans la première moitié des années 1950 ne se réduit à la « Qualité française » et son cinéma de studio. Le Centre National de la Cinématographie (CNC) opère un contrôle permanent sur la production, les nouveaux cinéastes sont rares, Max Ophüls, René Clair et Jean Renoir continuent de tourner, le star-system bat son plein, la politique (collaboration, colonisation…) est mise sous cloche, par censure comme autocensure. Et sur ce dernier point, les auteurs de citer les cas emblématiques d’Afrique 50 ou Les Statues meurent aussi.

Tendances et nouvelles figures

S’il fallait dégager des généralités, on pourrait arguer que les années 1950 sont celles de Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Simone Signoret, Martine Carol, Jean Gabin, Fernandel et celui qui est présenté dans l’ouvrage comme la découverte de la décennie, Gérard Philipe. Pallin et Zorgniotti s’attardent aussi longuement, et à juste titre, sur Et dieu… créa la femme de Roger Vadim, ainsi que sur sa comédienne-phare, Brigitte Bardot. Quand le film voit le jour en 1956, il provoque un séisme dont on peine parfois à prendre la pleine mesure. Les auteurs se montrent ici prolixes en la matière, et de multiples façons, puisqu’ils proposent rien de moins qu’un focus sur le long métrage, un autre sur BB, un troisième sur le réalisateur et un dernier sur la nudité au cinéma.

Le film met en scène une sexualité spontanée et libérée. Il délivre un message avant-gardiste – bien qu’ambigu – sur l’émancipation des femmes. Si au début du parlant, la nudité demeurait extrêmement contrôlée, les comédiens apparaissent au cours de la décennie 1950 de plus en plus dénudés, parfois dans le contexte du spectacle et du cabaret, mais aussi plus largement, comme en témoignent, au-delà de Brigitte Bardot, les exemples de Romy Schneider, Catherine Deneuve ou Alain Delon. Le contexte de l’époque, sans cesse rappelé – et notamment année par année –, y est particulièrement propice, puisque les mœurs se libèrent peu à peu. C’est dans ce cadre que BB devient un sex-symbol en incarnant une femme caractérisée par l’animalité et un rapport décomplexé à son corps.

Quelques tendances émergent dans le courant des années 1950. Les films judiciaires et de truands ont le vent en poupe, le réalisme poétique connaît son chant du cygne, le documentaire va permettre l’éclosion d’Alain Resnais, Chris Marker, Georges Franju ou Agnès Varda, tandis que la Nouvelle vague va poindre à travers Claude Chabrol et surtout François Truffaut, dont le premier long métrage, Les 400 coups, est désigné par les auteurs comme le film de l’année 1959. Dans un focus très pertinent, ils le qualifient d’ailleurs de « premier film repère de la Nouvelle vague » et évoquent certains de ses aspects essentiels – fragments de vie, opposition entre l’enfermement et l’évasion, livre érigé en objet culte, relation impossible entre Antoine et sa mère, critique des institutions, etc.

À marquer d’une pierre blanche

Jean Gabin, Bourvil, Alain Resnais, Jacques Becker, Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Claude Brialy, Danièle Delorme… Nombreuses sont les personnalités mises en avant dans l’ouvrage de Philippe Pallin et Denis Zorgniotti. Ces derniers évoquent l’aspect choral et avant-gardiste de Sous le ciel de Paris, mais aussi la capitale hissée au rang de personnage, la fluidité de son montage ou encore ses unités de temps et de lieu. Ils reviennent aussi, parmi tant d’autres films, sur Les Diaboliques, qu’ils découpent en quatre parties et au sujet duquel ils soulignent le suspense et le jeu de miroir entre la fiction et la réalité. Jean-Pierre Melville a évidemment voix au chapitre : la relation qu’il entretient avec le cinéma américain, les motifs récurrents du mutisme ou de la solitude, son incapacité à faire la moindre concession, ses considérations sur le temps ou l’esthétique, ses motifs (chapeaux, grosses voitures, imperméables, bars…) nourrissent un texte brillamment étayé – et démontrant, s’il le fallait, le caractère programmatique du Silence de la mer.

Les auteurs se penchent aussi sur la principale révolution de la décennie en France : la couleur. Si elle apparaît aux États-Unis dès la seconde moitié des années 30, elle ne s’installe que tardivement, et très progressivement, dans les productions hexagonales, principalement en raison d’enjeux économiques sous-jacents. Si son apparition a fait moins polémique que celle du son, des réserves sont toutefois apparues, et de manière tout à fait contradictoire. En effet, tandis que certains regrettaient le prétendu réalisme exacerbé des couleurs, qui seraient dès lors, selon eux, essentiellement adaptées au cinéma documentaire, d’autres, a contrario, arguaient qu’elles étaient de nature à conférer un aspect baroque ou kitchissime aux films, voire qu’elles pourraient contribuer à trahir la vision des cinéastes. N’en jetez plus !

Une Histoire du cinéma français (1950-1959), Philippe Pallin et Denis Zorgniotti
LettMotif, novembre 2021, 480 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.