« Bonsoir » : détournement

Les éditions Lapin publient Bonsoir, de B-Gnet. L’auteur, déjà passé par Fluide glacial ou La Boîte à bulles, s’emploie à détourner les films de genre et à se réapproprier des personnages aussi divers que Frankenstein, Dracula, les zombies ou les monstres kaijū.

Une sorcière dans « Hexentrick », une créature prométhéenne dans « Frankenstein au CM2 », un loup-garou dans « La gueule des bois », Dracula dans « Le Prince de la night », des zombies dans « La nuit des gens heureux » ou encore un ersatz de The Thing, de John Carpenter, dans « La Créature ». Comme Edgar Wright, Simon Pegg et Nick Frost avant lui, l’auteur et dessinateur B-Gnet revisite le film de genre, qu’il détourne à des fins parodiques. Le cinéphile est en terrain connu : les survivants d’une horde d’humains zombifiés en imbéciles heureux se réfugient sur le toit d’un magasin, des robots géants affrontent des monstres kaijū décimant les villes, une créature inconnue hante une base polaire… Ces récupérations constituent autant d’hommages au septième art. Mais surtout, elles servent de tremplins à des récits progressivement phagocytés par l’absurde.

Ce dernier est porté à incandescence. Une magicienne ambulante se voit accusée de sorcellerie. Le monstre de Frankenstein souffre du rejet de ses camarades de classe. À la manière de Mads Mikkelsen dans La Chasse, il finit accusé à tort de pédophilie. « Elle m’a donné une fleur, je l’ai prise… la fleur… sans métaphore… » Tandis que des kaijū détruisent leurs métropoles, les élus en profitent pour faire passer des lois impopulaires, avant d’imaginer la construction de robots géants. Ni une ni deux : « On met 80 % du budget des écoles et de la santé sur ce projet. » Ailleurs, Dracula est affligé par le deuil de sa femme. Il part se ressourcer à Ibiza, tombe sous le charme d’une vacancière, mais finit abasourdi par la liberté sexuelle qu’elle arbore. Plus loin, le monde est affublé d’une béatitude étouffante. « Nous ne sommes qu’une poignée à être suffisamment négatifs pour ne pas céder au bonheur. » Comme les zombies de George Romero, les gens heureux traquent les individus ordinaires, pour les enlacer et les contaminer à la positivité. « On est en Amérique, bonhomme ! On a le droit de ne pas être heureux ! » D’un bout à l’autre de l’album, le non-sens vient se heurter à l’horrifique. C’est un peu comme si Bertrand Blier s’invitait chez John Carpenter, ou Kevin Smith chez George Romero.

Si la référence se trouve évidemment au cœur de son projet (dès la couverture, rappelant l’affiche de L’Exorciste), B-Gnet exploite ses courts récits (quelques pages seulement) pour satiriser nos sociétés. Les conservatismes religieux, le harcèlement scolaire, les discriminations, les jugements hâtifs, le cynisme politique, les luttes sociales, les mœurs, les relations intéressées, la dépression ou le deuil abondent çà et là, ce qui donne une coloration satirique à Bonsoir. Ce dernier est cependant limité par son format : chaque histoire doit ainsi avant tout être perçue comme une friandise douce-amère, joliment enrobée, saupoudrée de culture populaire et conservant un goût de satire en bouche. C’est distrayant et plutôt bien pensé.

Bonsoir, B-Gnet
Lapin, octobre 2021, 68 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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