The Plague : dans la peau des autres

La peste n’a pas besoin d’exister pour faire des dégâts, il suffit qu’un groupe décide d’y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, The Plague est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s’organise, se légitime, se transmet et ce qu’il en coûte de la regarder sans bouger.

Les corps ne mentent jamais. Dans la scène d’ouverture de The Plague, de jeunes garçons nagent sur place dans une piscine. Une contreplongée symbolique les observe battre des jambes pour ne pas se noyer, leurs têtes décapitées en apparence par la surface de l’eau, de simples corps en suspension, livrés à une physique implacable. C’est toute la mécanique du film en une image : tenir à flot dans un milieu qui vous dépasse, ou périr.

Pour son premier long-métrage, Charlie Polinger ne s’intéresse pas au sport. Il filme le contrechamp, ce que les adultes ne voient pas, depuis les murs étroits d’un complexe sportif aussi froid et vertigineux que l’Overlook Hotel de Shining. Entre les dortoirs, le réfectoire et la piscine de water-polo, une rumeur circule : l’un des garçons porterait « la peste ». Farfelue et terriblement crédible à la fois, cette rumeur devient le prétexte d’une dissection impitoyable de la cruauté masculine.

Le bain des grands

Polinger construit un espace claustrophobe avec une maîtrise formelle rare pour un premier film. Les lignes de fuite de ses compositions géométriques, avec les couloirs de nage, les rangées de vestiaires, les tables alignées du réfectoire, accentuent la sensation d’un environnement qui surveille autant qu’il enferme. Le directeur de la photographie Steven Breckon ponctue le récit d’interludes subaquatiques hallucinés où les corps des garçons fendent la piscine dans une lumière bleutée, parfois inversés comme des nageuses synchronisées dansant sous la surface. Ces séquences, que la partition de Johan Lenox accompagne de notes cauchemardesques aux accents de film d’horreur des années 70, confèrent à l’ensemble une dimension quasi-onirique : le camp de vacances se mue en territoire symbolique, presque mythologique.

Polinger tire également sur la fibre du body horror avec une grande efficacité. La peau d’Eli, le sang qui affleure et la contagion imaginaire sont autant de motifs qui font de The Plague un cousin inattendu de Carrie, où le corps devient le lieu même de la persécution collective. La photographie de nuit est d’une sobriété lumineuse saisissante, et le sound design travaille également pour maintenir la tension psychologique entre les fantasmes hallucinés de Ben et le réel, tout aussi horrifique. Des scènes de respiration, comme un passage au sauna ou des échanges avec le coach joué par Joel Edgerton, aèrent heureusement une tension qui, sans elles, deviendrait irrespirable.

Architecture de la peur

Discriminé et humilié à cause d’un eczéma apparent, Eli (Kenny Rasmussen) est constamment mis à l’écart pour une transformation corporelle indépendante de sa volonté. Le cinéaste ausculte avec précision les effets d’une agression collective, où l’on s’invente une phobie pour désigner un bouc émissaire — creusant méthodiquement le rapport de force jusqu’à ce que l’exclusion devienne rituel. En cela, The Plague s’inscrit dans une lignée de films qui ont habilement mis en scène le harcèlement en milieu scolaire, de 2h37 à Respire en passant par Después de Lucía, mais en y ajoutant une dimension d’étude quasi-kubrickienne de la complicité, celle que Full Metal Jacket avait si impitoyablement disséquée dans sa première partie.

Et tout comme dans Un monde de Laura Wandel, le film expose avec efficacité la cruauté frontale et sous-jacente d’une masculinité en cours de construction. Et elle est brutale précisément parce qu’elle se cherche encore. Polinger convoque une adolescence désabusée et névrosée pour en étudier la complicité toxique, sans jamais réduire ses personnages à des archétypes. Eli n’est pas qu’une victime, c’est aussi un personnage complet, fascinant, presque insaisissable. Et Ben, lui, est pris en otage par les conventions sociales administrées par Jake, garçon de douze ans aux accents de gourou dont le pouvoir de persuasion sidère autant qu’il inquiète.

C’est là le vrai sujet moral du film : Ben endosse à la fois la casquette de victime et celle du déni. Il ne veut pas devenir l’un de ces garçons, mais il savoure ce que ça fait d’en être un. Ce déchirement, entre le besoin d’appartenance et ses propres codes moraux, est le moteur dramatique le plus puissant de The Plague, et il ne retombe jamais dans la facilité d’une résolution morale trop nette jusqu’à, presque, la fin.

Le diable au corps

La force du film repose en grande partie sur la performance de ses interprètes. Everett Blunck, dans le rôle de Ben, laisse transparaître une détresse naturelle et un inconfort qu’il parvient à transmettre sans effort apparent, une qualité rare, que Polinger dirige avec une autorité surprenante. En témoigne une séquence nocturne dans le dortoir, où Ben tente maladroitement de divertir son groupe avec une anecdote personnelle et s’enfonce encore plus dans l’anxiété et l’isolement. Le bruitage et les voix en hors-champ y installent un malaise qui s’accentue, jusqu’à ce que ses camarades évitent tout contact physique avec lui, comme si la peste avait changé de porteur. Face à lui, Kayo Martin est remarquable dans le rôle de Jake. Il incarne le meneur social sans jamais en faire trop, toujours pragmatique et toujours en retenue, ce qui le rend d’autant plus effrayant. Ces deux performances constituent le vrai squelette émotionnel du film, là où la mise en scène pourrait, par moments, verser dans l’ostentation.

L’accumulation d’effets de style peut parfois désorienter. Polinger, manifestement amoureux de ses images, cède à la tentation de la séquence hallucinée pour la symbolique. Et le dénouement, après avoir tenu l’ambiguïté morale à bout de bras, retombe légèrement dans les travers du cliché, comme si le film, épuisé par sa propre tension, avait besoin d’une sortie trop propre.

Pourtant, The Plague n’en reste pas moins une œuvre d’une maîtrise formelle fascinante, dont la puissance dans la représentation du harcèlement et de ses mécaniques dépasse largement ces imperfections. Polinger filme l’enfance masculine sans nostalgie ni complaisance, avec la rigueur froide de celui qui sait exactement ce qu’il cherche à dire. Et quand les lumières se rallument, on réalise que l’on a, comme Ben, battu des jambes tout au long du film pour ne pas couler, sans jamais être tout à fait certain d’avoir vraiment touché le fond.

À lire aussi notre critique de Deauville 2025.

The Plague – bande-annonce

The Plague – fiche technique

Réalisation : Charlie Polinger
Scénario : Charlie Polinger
Interprètes : Joel Edgerton, Everett Blunck, Elliott Heffernan, Kenny Rasmussen, Lennox Espy, Lucas Adler, Caden Burris, Kolton Lee
Photographie : Steven Breckon
Décors : Chad Keith, Jason Singleton
Costumes : Luminita Lungu, Jocelyn Pierce
Montage : Henry Hayes, Simon Njoo
Musique : Johan Lenox
Producteurs : Derek Dauchy, Roy Lee, Lucy McKendrick, Steven Schneider, Lizzie Shapiro
Sociétés de production : Spooky Pictures, The Space Program, Doublethink, Five Henrys, Image Nation Abu Dhabi
Pays de production : Roumanie, États-Unis
Société de distribution : Originals Factory
Durée : 1h38
Genre : Thriller
Date de sortie : 3 juin 2026

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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