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Ghostbusters l’héritage : fantômes vs fantômes

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Il est sorti le 1er Décembre, précédé d’une attente folle et de beaucoup d’avant-premières : si on a la sensation de l’avoir vu avant de payer sa place en salles, c’est parce que Ghostbusters : l’héritage est bien plus qu’un blockbuster lambda et nostalgique où on combat des ectoplasmes et Olivia Wilde après 5 heures de maquillage. Il est un des baromètres de l’année cinéma.

Synopsis : Une mère célibataire et ses deux enfants s’installent dans une petite ville et découvrent peu à peu leur relation avec les chasseurs de fantômes et l’héritage légué par leur grand-père, Egon Spengler

C’est quoi la différence entre un bon et un mauvais chasseur ?

Il crève l’écran, roule à toute vitesse, paraît paniqué et ne respecte pas les consignes de sécurité. Traversant la campagne, un homme en blouse blanche descend de sa cadillac garée à la hâte, rejoint sa ferme isolée, défie des grognements dans l’ombre et part s’asseoir sur son fauteuil. Un fantôme apparaît, pour un enterrement de première classe : l’homme et la proie semblent vaincues tous les deux. La scène d’ouverture de Ghostbusters : l’héritage rentre dans le vif du sujet, très rapidement et rappelle de la même façon l’ouverture du premier film de 1984, adoptant les codes du cinéma fantastique et gothique que n’aurait pas renié les grands pontes de la Hammer. Une bibliothèque paisible, une ambiance s’installant progressivement et de grands cris. Le parallèle est très fort, il rappelle que le projet de Dan Akroyd et Harold Ramis en 1984 est l’histoire d’une comédie cristallisée dans les codes du cinéma d’horreur. Vue en indépendante, la scène clé de l’attaque du maître des clés (Rick Moranis) reste terrifiante et ne fait sourire que par le recul extrême que le script nous aide à prendre. Une posture essentielle, propre au chasseur : garder un sang froid essentiel en employant les stratégies que l’on souhaite. Ici, par l’humour du risque.

Un mariage de raison

1984 défie une décennie soixante-dix très dépressive aux Etats-Unis, sur laquelle une autre saga avait surfé à contre-courant, Star Wars. Il restait de la place pour des histoires tout aussi dépaysantes, en moins cérémonieux. Pourtant, Ghostbusters : l’héritage raconte l’histoire d’une mère fauchée, expulsée de son logement avec deux ados sur les bras. Elle doit rejoindre la campagne, quitter New York. Une sorte de grosse tuile. En 1984, les héros sont tout aussi fauchés : virés de la fac, obligés de vider les comptes familiaux pour se jeter dans le vide. Il est vraiment temps de faire des vannes. Les chasseurs de fantômes d’hier et de maintenant sont des marginaux parfaits dans leurs Amériques respectives : universitaires ratés pendant les années Reagan ou l’entreprenariat est Roi, campagnards pendant les années Trump, chacun de ces groupes est descendu du train. Si chacun entreprend de reprendre du poil de la bête, c’est par une remise à nu totale et très déstabilisante, également pour les spectateurs : franchement, qui vendrait la maison de maman pour s’acheter une poubelle, une masure et trois tenues ringardes de laveurs de carreaux ?

Un discours lisse sur le constat

Si le constat est fort, le film ne manquera pas de se connecter en 2021 à son époque par des éléments plutôt innocents que clivants. Ce n’est pas seulement une question d’écriture, mais un constat d’échec : on ne peut pas rire et être aérien sur les fantômes les plus sombres de l’Amérique d’aujourd’hui comme on se moquait de 3 loosers fainéants au moment où les États-Unis redécouvraient le plein emploi. Podcast, le jeune acolyte de Phoebe, la petite fille d’Egon Spengler, chasse les infos, n’a qu’un abonné mais ne désespère pas. Il a le phrasé d’un journaliste des années 70, dramatique à souhait. La vanne fonctionne très bien dans le corps d’un ado de 15 ans,et recentre Ghostbusters autour d’une idée forte du premier opus : les fantômes qu’on incarne aiment aussi déconner. Mieux, il y a au-delà des rires un intérêt certain à voir les ados du casting, l’épatante Mc Kenna Grace et Finn Wolfhard, un des visages de stranger things, évoquer des périodes où ils avaient -20 ans, questionner ces images en regardant Youtube. Cette mise en abîme est essentielle au sens même du film qui ressort des vieilles fringues du placard et là est la profondeur de ces personnages qui ne sont pas des râleurs ni des sales gosses, renâclant à venir à la campagne plus qu’il n’en faut. Un blockbuster pour les ados se met enfin à leur juste hauteur, et il était temps : ils valaient bien mieux que ça.

C’était mieux avant et maintenant

New York dans les années 80 n’était pas une ville aussi touristique qu’aujourd’hui, la campagne américaine pas aussi fun que dans Ghostbusters : l’héritage, où ses quelques jeunes semblent rejouer paisiblement American Graffiti. Bloqués dans des années pour lesquelles on ressent une nostalgie, ces personnages secondaires expriment un malentendu énorme autour de cette notion qu’on ressort pour chaque décennie ressortie du placard. Les années 80 en tête de gondole en ce moment, tirées à bout de bras par Stranger Things, la synthwave et les Daft Punk, posent la question de la mémoire et de ce qu’on en fait. La stylisation a fonctionné pour toutes les décennies, Edgar Wright l’a brillament démontré cette année avec Last night in Soho et les sixties, et autour de ce procédé si humain naît l’idée même de ces fantômes venant parasiter ce processus. Le fantôme est culturellement un défunt à qui on doit régler une dette. Ceux de Ghostbusters : l’héritage sont des âmes perdues, mais tout comme les historiques, ceux d’un autre Monde amené à prendre le pouvoir. On ne peut pas leur promettre une sépulture ou une prière, seulement les chasser. De ce rapport de force naissent les situations les plus comiques et spectaculaires qui ont fait la légende d’une saga courant après son « vrai » 3 perdu après le terrible et décevant film de Paul Feig, mais aussi l’idée du plus beau CGI de l’année ciné qui s’achève.

Le divan

Jason Reitman en tête l’a affirmé, il n’est pas venu pour réaliser une psychothérapie en marchant dans les pas de son père, Ivan, réalisateur des deux premiers films. Pourtant c’est son nom, en gardien du temple, qui a rassuré énormément de fans et d’observateurs quand on lui a confié la réalisation de ce blockbuster sous pression, après qu’il se soit constitué une très jolie filmographie dans le cinéma indépendant. Si durant les deux heures d’une telle densité au programme, retrouver la flamme et rendre hommage à Harold Ramis, disparu en 2014, quelques défauts d’écriture persistent, c’est incontournable, l’idée d’écrire un personnage de fantôme positif, dans les mémoires de tous ceux qui le racontent, puis par les CGI dans une magnifique scène de fin reconstruit tout ce que l’entertainment hors sol de ces dernières années à parfois fracassé à grands coups de pieds : l’émotion naît avant les motion… Capture. Carrie Coon en mère vanneuse et fille abandonnée est absolument bouleversante dans une scène clé, très bien écrite et pleine d’émotion. Harold Ramis a un hommage a sa hauteur, moins polémique que la renaissance de Peter Cushing en grand ponte de l’Empire dans Rogue One, parfait techniquement mais sans âme.

Il y aura bien évidemment une suite, nous ramenant à New York, des goodies et d’autres effets moins intelligents, mais derrière ce doux constat d’échec de l’inventivité des années 2000 en berne, ce retour aux sources presque miraculeux après tant d’échecs, de déceptions, est une vraie source d’espoir. On touche du bois. Sinon, on saura qui appeler.

Ghostbusters : l’héritage, bande-annonce

Fiche technique

Titre original : Ghostbusters: Afterlife
Titre français : SOS Fantômes : L’Héritage
Réalisation : Jason Reitman
Scénario : Gil Kenan et Jason Reitman, d’après les personnages créés par Dan Aykroyd et Harold Ramis
Direction artistique : Tom Reta
Costumes : Danny Glicker
Décors : Paul Healy
Musique : Rob Simonsen
Producteur : Ivan Reitman
Producteurs délégués : Dan Aykroyd, Michael Beugg, Jason Blumenfeld, Jason Cloth, Aaron L. Gilbert et Gil Kenan
Sociétés de production : Columbia Pictures, Bron Creative et Ghost Corps, The Montecito Picture Company
Sociétés de distribution : Columbia Pictures (États-Unis) ; Sony Pictures Releasing France (France)
Pays de production : États-Unis
Langue originale : anglais américain
Format : couleur
Genre : comédie, fantastique
Dates de sortie :
États-Unis : 23 août 2021 (avant-première au CinemaCon) ; 8 octobre 2021 (avant-première au New York Comic Con) ; 19 novembre 2021 (sortie nationale)
France : 1er décembre 2021

« Atlas des grandes découvertes » : autour et au-delà du monde

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Le journaliste Stéphane Dugast et le cartographe au journal Le Monde Xemartin Laborde publient aux éditions Autrement un Atlas des grandes découvertes à la fois accessible et passionnant. Ils y reviennent sur les grandes expéditions humaines et sur les nombreux explorateurs passés à la postérité – de Neil Armstrong à Marco Polo en passant par Christophe Colomb ou Charles Darwin.

Stéphane Dugast n’est ni géographe ni historien. C’est en qualité d’auteur et de journaliste qu’il s’est spécialisé dan les expéditions humaines, et notamment polaires. Il le précise lui-même dans l’avant-propos de cet Atlas des grandes découvertes : son ouvrage résulte avant tout d’une documentation exceptionnelle, accumulée durant plus de vingt années, et qu’il cherche aujourd’hui à restituer à bonne distance, c’est-à-dire « sans positivisme, ni angélisme, ni ostracisme ». Pour ce faire, il est épaulé par Xemartin Laborde, cartographe au journal Le Monde. Ensemble, à travers les textes de l’un et les illustrations cartographiques de l’autre, ils narrent pas à pas l’exploration du monde et de ses environnements immédiats et lointains, terrestre, polaire, marin et spatial. Évidemment, il a fallu opérer des choix, synthétiser des sommes complexes, prendre quelques raccourcis, mais cette « exploration des explorations » n’en ressort pas amoindrie. Au contraire, elle y gagne en lisibilité, en souffle, en caractère. Stéphane Dugast raconte les expéditions et leurs découvertes à la manière d’un romancier : avec passion et en donnant corps à ses histoires.

La fin de l’histoire ?

En 2021, les terres inexplorées et les explorateurs risquant leur vie pour les découvrir ou les cartographier semblent appartenir au passé. Pourtant, Stéphane Dugast rappelle à juste titre que la conquête est aujourd’hui d’un autre ordre : elle se rapporte aux fonds marins – rendus difficiles d’accès en raison du froid, de la pression et de l’obscurité – et à l’espace – désormais investi par des entreprises privées comme SpaceX et au sein duquel Mars semble de plus en plus à portée d’homme. La lecture de cet Atlas des grandes découvertes nous amène d’ailleurs à nous interroger sur l’horizon anthropologique. Acceptera-t-on un jour de vivre dans un environnement fermé ? Les aventures vécues par les explorateurs, par passion ou pour des raisons scientifiques et commerciales, laissent au mieux cette question en suspens. Des hommes tels que Paul-Émile Victor pourraient-ils faire leur deuil de leur esprit de découverte ? Marin déçu reconverti dans l’industrie familiale par dépit, celui qui deviendra un éminent logisticien polaire n’est jamais parvenu à mettre son sens de l’aventure entre parenthèses. En rencontrant Jean-Baptiste Charcot, il va se donner les moyens de visiter la région sauvage du Groenland oriental, où il mènera une enquête ethnographique auprès de quelque 800 Eskimos. Il écrit et dessine tout ce qui concerne cette civilisation et multiplie les visites en traîneau à chiens ou en kayak.

Les raisons de l’évasion

En 1969, le président Richard Nixon se félicite de l’exploit technologique et humain que viennent d’accomplir les États-Unis. En direct à la télévision, Neil Amstrong a descendu les échelons du module Eagle pour être le premier homme à poser le pied sur le sol lunaire. En pleine guerre froide, cet événement majeur de l’histoire spatiale sonne comme une victoire par KO pour les Américains. Plus loin dans le temps, les débuts de l’ère chrétienne et les missions d’évangélisation ont justifié l’organisation d’expéditions lointaines. Les Romains avaient quant à eux l’ambition de multiplier les comptoirs en Inde ou au Sri Lanka actuel. Jusqu’à 640 ap. J.-C., ils vont largement s’ouvrir au commerce avec l’Orient. En Afrique, les plus téméraires d’entre eux ont mené des expéditions vers le nord-ouest et le Sahara occidental, vers l’ouest jusqu’au Nigéria ou vers le sud jusqu’à l’Ouganda. Même schéma avec Vénitiens, Génois et Normands, qui ont entrepris dès le milieu du Moyen-Âge d’importants voyages en vue d’étendre le plus loin possible leurs comptoirs, renforçant ainsi la connexion Occident-Orient. Plus proche de nous, au XIXe siècle, le Roi des Belges Léopold II convoquera l’explorateur Henry Morton Stanley à Bruxelles pour rivaliser avec ses puissants voisins en mettant à terme le Congo en coupes réglées.

Quelques grands noms

Stéphane Dugast et Xemartin Laborde reviennent longuement sur les explorateurs passés à la postérité. Les voyages d’Alexandre le Grand vers le Levant, ceux de Pythéas vers le Septentrion, ceux de Christophe Colomb vers Cuba, la Jamaïque et les Amériques ou ceux, toujours aussi fascinants, du commerçant-diplomate-écrivain Marco Polo à travers le monde se trouvent en bonne place dans cet atlas. Vasco de Gama, chargé d’ouvrir la voie des Indes par l’Ouest pour le Portugal, va faire des escales en Afrique, puis parvenir à Kozhikode en Inde en mai 1498, où il obtient le droit de commercer. Ses exploits nous sont contés avec érudition, de même que sa déchéance, tandis que les Portugais souffriront bientôt de la concurrence hollandaise et d’un manque d’armateurs. Le trop souvent oublié Amerigo Vespucci est réhabilité (pour autant que ce soit nécessaire) : les auteurs rappellent qu’il a été le premier à prendre conscience que l’Amérique est un continent à part entière. Celui qui a œuvré à la préparation des voyages de Christophe Colomb a tôt deviné qu’un Nouveau-Monde ouvrait les bras à la civilisation occidentale. Les tours du monde de Fernand Magellan et Francis Drake font également l’objet de développements spécifiques, tout comme les expéditions nordiques de Vitus Béring, ou celles des vikings à travers la Scandinavie, l’Islande ou le Groenland. Sur ces derniers, il est rappelé qu’ils impressionnèrent Ahmad Ibn Fadlan. Courageux navigateurs doublés de redoutables guerriers, les Vikings utilisaient des langskips (des bateaux rapides et maniables) et des knarrs, plus robustes et adaptés aux hautes mers. Ils auraient été les premiers Européens à poser le pied sur le continent américain, découvrant vers l’an 1000 l’île d’Ellesmere.

Un atlas riche et accessible

Le travail de Stéphane Dugast et Xemartin Laborde s’avère aussi passionné que passionnant. Si une telle somme peut de prime abord effrayer le lecteur non initié, son accessibilité et son caractère romanesque – inhérent aux expéditions, que l’on retrouve pour cette raison largement déclinées dans la bande dessinée franco-belge – invitent à se perdre dans des récits vivants et documentés. À cet égard, il est à noter que chaque « fiche » se complète de références bibliographiques permettant de creuser plus avant les points abordés. Ces derniers sont tellement nombreux qu’il nous est impossible de les épuiser ici : le rôle de Louis Jolliet dans l’exploration de l’Amérique du Nord et la découverte du Mississippi est réaffirmé, la réalisation du Génois Pietro Vesconte d’une première mappemonde contenant des informations précises sur les régions de l’Asie et de l’Océan indien est mentionnée, la Conférence de Berlin (1884-1885) visant à partager le Congo entre Belges et Français, puis le découpage arbitraire et rectiligne de l’Afrique, morcelant les peuples et les aires politico-culturelles, font l’objet d’un encadré spécifique. Autant de détails qui se portent au crédit d’un ouvrage dense et (si nécessaire) transversal.

Atlas des grandes découvertes, Stéphane Dugast et Xemartin Laborde
Autrement, novembre 2021, 290 pages

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5

« Scurry » : dystopie de rongeurs

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« La Colonie condamnée » est le premier tome d’une trilogie intitulée Scurry. Mac Smith y détourne le récit post-apocalyptique en érigeant des souris en personnages principaux.

Avec des dessins d’une texture proche de celle du film d’animation, Mac Smith charpente un monde post-apocalyptique dénué d’humains, où une colonie de souris tente de survivre aux disettes, aux prédateurs et à ses divisions internes. Premier tome d’une trilogie prometteuse, « La Colonie condamnée » porte le pessimisme en bandoulière dès son titre et sa couverture. Cette dernière, très réussie, met en scène, dans la nuit, une souris trônant sur un crâne humain, derrière laquelle apparaît une paire d’yeux menaçants et étrangement illuminés. Cela a une valeur éminemment programmatique : confrontés à un hiver interminable, envoyant des maraudeurs chercher de la nourriture dans des maisons abandonnées, parfois victimes de pièges ou de prédateurs (chats, rapaces, loups…), les souris dont on adopte le point de vue semblent prisonnières d’une situation désespérée.

L’ouverture de Scurry en dit long sur les missions d’exploration de Wix et son ami rat Umf. Il s’agit de parcourir les environs pour récupérer un peu de nourriture. Mais les denrées alimentaires se font de plus en plus rares et les maisons foisonnent de poison et d’attrape-souris. Sans compter que la bande de Titan, un chat particulièrement vorace, traîne dans les parages. Mais les souris n’ont d’autre choix que prendre des risques : « Chaque jour, on compte de plus en plus de malades et de moins en moins de nourriture. » À l’intérieur de la colonie, la fronde se met en place. Resher et ses partisans refusent de rester les bras croisés en attendant le retour du printemps et/ou des humains. Ils aspirent à rejoindre la ville, même si rien ne leur laisse présager un sort plus enviable là-bas. Avec habileté, Mac Smith décompose la colonie en groupes antagonistes. Le vieillissant et malade maître Orim peine à en préserver l’unité, alors même que Resher conspire avec les chats pour avancer ses pions… « On ne peut pas laisser la peur infecter la colonie », arguent les plus sages, sans toutefois prendre la pleine mesure de la détresse mortifère qui s’est emparée d’une partie d’entre elle.

Inégal dans ses compositions, Scurry possède pourtant quelques vignettes iconiques, dont cette première apparition des loups encerclés par la forêt et surplombés par un soleil aussi inattendu que rayonnant. Car il existe dans la typologie des lieux plusieurs espaces inexplorés : au-delà d’une ville sujette à autant d’espoirs que de craintes, la forêt apparaît comme un endroit mystérieux, dans lequel rôdent des animaux sauvages impitoyables. Une expédition vers un camion éventré va être l’occasion d’en dévoiler certains pans : Mac Smith emploie alors son sens du cadre, du mouvement et du spectacle pour donner vie à une menace ineffable – et tranchante comme un coup de scalpel. Plutôt astucieux, porteur de messages d’émancipation féminine et d’unité, Scurry est original de par le point de vue qu’il adopte mais entravé par les limites d’un genre désormais plus qu’éprouvé. On se gardera cependant de tirer des conclusions hâtives, puisque deux tomes doivent encore voir le jour aux éditions Delcourt.

Scurry : La Colonie condamnée, Mac Smith
Delcourt, novembre 2021, 96 pages

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3.5

« Axolot » : incroyable, mais vrai

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Série initiée en 2014, Axolot se revendique comme une « bible du bizarre ». Son cinquième tome, présenté par Patrick Baud, ne déroge pas à la règle avec une anthologie illustrée par onze auteurs aux caractéristiques graphiques fondamentalement divergentes.

Cantonnés au texte, les « Cabinets de curiosités » de Patrick Baud surprennent déjà. Et témoignent du parti pris d’Axolot : exhumer tous ces événements, toutes ces trajectoires, tous ces faits au cours desquels réalité et improbabilité se sont intimement enchevêtrées. On en retiendra deux en guise d’illustrations : doublement oscarisé pour Le Parrain et sa suite, le scénariste et écrivain Mario Puzo fut touché par le syndrome de l’imposteur, ce qui le poussa à se documenter plus avant dans des ouvrages de référence, lesquels érigeaient en modèles à suivre… ses propres scénarios ; récemment, aux Pays-Bas, le conducteur d’un métro ayant déraillé fut sauvé grâce à la queue de baleine d’une installation artistique intitulée… « Sauvé par la queue de baleine » !

Tout Axolot est là : des histoires extraordinaires mais réelles, des moments où réalité et fiction ont décidé de s’apparier. C’est une œuvre musicale destinée à être jouée sur des siècles (« Aussi lentement que possible », Erwann Surcouf), un homme survivant à un tir en pleine tête et duquel s’extrait occasionnellement du plomb (« Une balle dans la tête », Héloïse Chochois) ou encore deux frères repliés chez eux, devenus paranoïaques, ne s’exposant plus au monde extérieur et accumulant finalement 120 tonnes d’objets dans leur logement, ce qui les poussera à leur perte (« L’étrange destin des frères Collyer », Weldohnson). Si la dimension graphique de l’album varie beaucoup en fonction des illustrateurs, un invariant sert de colonne vertébrale à Axolot : la singularité des histoires contées, leur caractère insolite, leur capacité d’ébahissement permanent.

« La Chaise de Busby », de Boulet, narre la légende entourant une chaise maudite exposée au musée de Thirsk. « Le culte du Dieu Coco », de Geoffroy Monde, s’intéresse à August Engelhardt, gourou adorateur du Soleil prônant une alimentation exclusivement à base de noix de coco. « La dernière sorcière » et « La Mère des lapins », respectivement signés par Elizabeth Holleville et Yannick Grossetête, racontent les mystifications d’une médium aux faux ectoplasmes et d’une servante illettrée se jouant des plus brillants médecins d’Angleterre en simulant l’accouchement… d’animaux. « Le Pari de Fitzpatrick », d’Héloïse Chochois, se penche sur un homme qui, par deux fois, a remporté un pari en étant alcoolisé, ce dernier impliquant le vol et le pilotage d’un avion !

Matthias Buchinger, William McGovern et Marie Marvingt se voient également mis à l’honneur. Le premier, atteint de nanisme et de phocomélie, avait beau avoir les membres atrophiés, il s’illustra en tant que musicien, inventeur, illustrateur ou encore calligraphe, jusqu’à être surnommé « le plus grand Allemand vivant ». L’expression « botte de Buchinger », qui désigne le vagin, s’explique par ses nombreuses conquêtes féminines. Le second, qualifié de « véritable Indiana Jones », parlait douze langues, fut aventurier, conférencier, conseiller militaire, reporter, docteur en théologie et philosophie, professeur ou encore moine bouddhiste, et visita le Japon, le Mexique, la cité des Incas, le Tibet ou encore la jungle amazonienne. La dernière ployait sous les décorations, était surnommée « la fiancée du danger » et s’est distinguée dans le sport, l’aviation, l’aéronautique ou encore l’alpinisme. Autant de destins qui s’inscrivent pleinement dans l’esprit d’Axolot, dont ce cinquième tome ne rate pas le coche : surprendre et distraire, encore et toujours.

Axolot (tome 5), ouvrage collectif présenté par Patrick Baud
Delcourt, novembre 2021, 128 pages

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3.5

S’adapter : apprendre à devenir soi sous la plume de Clara Dupont-Monod

4.5

S’adapter raconte comment la vie change quand un enfant handicapé, « inadapté », naît dans une famille. Comment trouver sa place quand on est enfant dans cette famille-là, aimer celui qui ne peut pas vivre comme les autres, comment se construire avec un fantôme ? Toutes ces questions sont abordées avec une véritable sensibilité, une attention aux détails, à l’autre, et à soi. Car quel plus beau cadeau à faire à ceux qui nous entourent que de faire la paix avec soi-même, d’accepter qui l’on est ? Clara Dupont-Monod a reçu de nombreux prix (Femina, Goncourt des lycéens) pour une œuvre pleine de délicatesse et de cailloux.

Naissance des pierres 

Il y a dans la fratrie de S’adapter l’aîné, la cadette, le dernier et il y a surtout l’enfant. L’enfant, contrairement au titre du roman, ne peut pas s’adapter au monde. Il est né sans parole, sans force pour se lever, marcher et courir. Alors on le porte, on le transporte, on le caresse doucement. Mais il encombre, il empêche de grandir sereinement, de vire peut-être tout court. Comme c’est trop dur d’exister avec cet être posé-là avec ses grands yeux noirs qui ne voient rien, personne n’a de prénom. Et ce sont les pierres de la cour de cette maison isolée dans les montagnes qui racontent l’histoire familiale. Oui, les pierres sur lesquels les enfants souvent dessinent, qu’ils serrent dans leurs mains. Que de rage parfois, ils fracassent contre les murs. Ces pierres surtout qui soutiennent l’enfant quand il est déposé dans la cour. Ainsi, il écoute, il ressent ce qu’il peut ressentir. Il y a foule de détails du monde qui deviennent si urgents quand il naît et ne se développe pas. Clara Dupont-Monod s’infiltre au cœur de cette fratrie au travers de trois points de vue, dont l’esprit, les moindres remords, sont ici disséqués : l’aîné, la cadette, le dernier. Chacun a droit à son chapitre. La cadette, c’est elle, ce qui fait dire à l’écrivaine : « La joie de l’avoir connu a enfin supplanté le chagrin de l’avoir perdu. » Pourtant, de lui vivant, la cadette profitera peu, toute à sa rage de n’être pas quand il est là. Or, comme rien n’est aussi simple, elle se nourrit sans le savoir de sa présence, de son aura, de son inadaptation. La manière dont chacun est raconté est la preuve de ce que la littérature fait au temps, aux blessures profondes et si humaines.

Changer

Il y a ce décor au commencement, cette maison dans laquelle on arrive difficilement, par une route sinueuse. Chacun est soulagé d’y arriver, on y vit depuis des générations. Il y a la montagne, les randonnées, la solitude et la liberté comme deux revers de la médaille. Que sont les fratries sinon des troupeaux indéterminés aux yeux des plus pressés qui cachent en réalité des individualités superbes ? S’adapter raconte surtout cela. Sans l’enfant, c’est l’histoire de comment chacun trouve sa place. Or ici, il faut trouver sa place, mais surtout accepter de « vivre avec ». Le dictionnaire donne une définition assez simple du verbe s’adapter : « ajuster une chose à une autre ». C’est ainsi que vit une fratrie, quelle qu’elle soit, on se construit avec les frères et sœurs, contre eux parfois. Pour la cadette, une chose est certaine, on se construit à travers le regard des autres. Et c’est de l’aîné qu’elle attend un regard, un appui. Lui veut porter secours, rendre la vie à peu près acceptable pour l’enfant. Il y a donc le pyjama violet dans ses obsessions. Jamais, de mémoire de lectrice, on a autant vibré pour un pyjama violet, une purée à parfaite température. Le regard des pierres a cette faculté toute littéraire de s’attacher aux détails, aux démarches surtout. Peut-être que quand il traverse la cour, le dernier a derrière lui un fantôme de dix ans qui le suit. C’est en tout cas ainsi qu’il conçoit les premières années de sa vie. Chacun compose avec cette histoire familiale. Clara Dupont-Monod compose, de son côté, une sorte de dysharmonie entre le monde et ses personnages. Pourtant, ils deviennent, ils grandissent, ils quittent le foyer. Ils apprennent à cesser de grandir contre leur histoire :  ils tournent autour, la revivent, la froissent puis la défroissent pour être près de l’enfant, l’accueillir dans leurs mémoires.

Personne sous la plume de Clara Dupont-Monod n’est finalement adapté pour vivre dans ce monde où il est un jour propulsé. Pourtant, tous ses personnages s’extirpent de cet état premier, même l’enfant qui défie les pronostics et existe durant dix ans sur terre. Plus loin dans l’interview donnée à la Page des libraires et déjà citée, Clara Dupont-Monod parle de son processus d’écriture pour S’adapter : « J’ai le souvenir d’avoir eu chaud, d’avoir eu froid, d’avoir eu faim, d’avoir eu soif… bref des souvenirs très sensoriels. » C’est exactement cela qui ressort de la lecture :  l’impression de fermer les yeux pour mieux voir, de lire pour mieux ressentir, saisir. On sent en lisant la pierre chaude dans la main, les sons de la nature, et on rêve simplement de se lever et de marcher. Une très belle et délicate réussite !

S’adapter, Clara Dupont-Monod
Stock, août 2021, 200 pages

Une mariée à Dijon dans l’entre-deux-guerres

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Mariée à Alfred Young Fisher le 5 septembre 1929 dans le sud de la Californie alors qu’elle avait vingt-et-un ans, l’Américaine Mary Frances Kennedy Fisher arriva à Dijon moins de deux semaines plus tard en compagnie de son universitaire de mari. Elle y devint une femme accomplie et découvrit la vie en faisant d’inoubliables rencontres. Elle apprit aussi à apprécier la cuisine locale, aussi bien en la dégustant qu’en la confectionnant.

Les souvenirs de MFK Fisher remontent, puisque la version originale de ce livre date de 1991. Pour autant, tous ces souvenirs sont d’une délicieuse fraîcheur et nous donnent à connaître et apprécier une impressionnante galerie de personnages truculents, quelques fortes personnalités et quelques autres tout aussi mémorables, ainsi bien sûr que tout ce qui tourne autour de la cuisine et de la gastronomie bourguignonne. D’emblée, on apprécie le fait que ce livre de souvenirs puisse se lire comme un roman, tant le talent de MFK Fisher permet de faire revivre ces personnages et anecdotes dans un style incroyablement vivant, alors qu’elle se considère simplement comme une journaliste dans l’âme.

Amoureuse de et à Dijon

Bien évidemment, ces quelque 260 pages se nourrissent du fait que MFK Fisher se remémore avec émotion cette période où elle découvrait beaucoup de choses avec émerveillement, du simple fait qu’elle était follement amoureuse de son mari. De plus, elle se montre d’une grande justesse pour nous faire sentir l’ambiance d’une époque, d’une ville, d’une pension de famille.

La pension Ollangnier

En cette année 1929, MFK Fisher et son mari ont emménagé dans la pension tenue par les époux Ollangnier. Ces Dijonnais habitaient une maison vieillotte aux décorations passées, dans une sorte de capharnaüm perpétuel, où le couple Fisher a intégré un ensemble constitué de deux pièces étroites et sombres. On comprend que l’aspect peu engageant des lieux était largement compensé par l’enthousiasme de vivre ensemble, qui plus est à l’étranger. MFK Fisher s’arrange pour faire sentir l’ambiance tout en dressant le portrait des hôtes, deux figures mémorables. Mme Ollangnier est du genre grande gueule qui n’en fait qu’à sa tête, toisant de haut toutes les personnes qu’elle côtoie. Sa réputation est telle qu’elle va jusqu’à sous-entendre qu’elle jetterait son dévolu sur les beaux jeunes hommes arrivant à Dijon, alors que rien jamais ne viendra confirmer cette rumeur. Quant à son mari, il fait ce qu’il peut pour refuser la clientèle allemande (nous sommes à l’entre-deux-guerres), mais les temps sont durs, alors il devra faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien entendu, Mme Ollangnier se révèle une cuisinière hors pair, capable de confectionner des plats incroyablement savoureux à partir de mets souvent déjà un peu avancés. Elle ira jusqu’à proposer à sa jeune résidente de lui apprendre à en confectionner certains. Proposition que MFK Fisher refusera, prétextant le peu de temps libre dont elle disposait du fait de son activité d’étudiante. Avec le recul, elle déplore les merveilleux secrets qui lui ont échappé un peu bêtement. En effet, MFK Fisher est devenue une référence dans le domaine de la littérature culinaire.

Les Dijonnais de l’époque

Divisé en 12 chapitres et une postface (plus deux préfaces et une introduction), ce livre raconte aussi bien la vie du couple Fisher à Dijon, que la ville avec ses rues et places, ses cafés et restaurants, ainsi que l’ambiance dans la pension de famille. Une pension de famille qui vit régulièrement du changement avec le défilé de ses pensionnaires. Changement notable également, lorsque la famille Ollangnier vendit la maison à une autre famille dijonnaise : les Rigoulot. Même si la part de souvenirs accordée à la famille Rigoulot n’atteint pas celle accordée à la famille Ollangnier, il est intéressant de signaler que les personnalités des nouveaux propriétaires valent également le détour. On ne s’ennuie donc jamais à la lecture de ce livre qui propose une incroyable galerie de portraits, tout en décrivant des situations qui vont du subtil au grotesque en passant par la mauvaise foi, avec quelques moments de dégustation mémorables. La lecture de MFK Fisher fait la part belle à la nostalgie, en évoquant une époque révolue. Elle s’attarde également sur l’impermanence des choses de ce monde en décrivant certains événements qui font qu’à partir d’un certain moment, rien ne sera plus jamais comme avant (ce qu’elle écrit date de son premier mariage, entre autres faits marquants pour elle). Un vrai régal !

Une marié à Dijon, M.F.K. Fisher
Motifs, octobre 2019 (Première édition en français : Éditions du Rocher – 2001)

 
 
 
 
 
 

A l’abordage, de Guillaume Brac

Rien de tel, alors que les frimas de l’hiver s’annoncent et que les masques anti-Covid s’imposent de nouveau, qu’une parenthèse estivale au cœur du Vercors pour une romance toute rohmérienne sans gestes barrières. Le dernier film de Guillaume Brac, raconte la virée de deux loustics de la Courneuve dans le sud de la France. Au programme, baignades en eaux vives, karaoké au camping du village et télescopage culturel.

Braquer l’été

A l’abordage débute à Paris. Lorsque Félix voit sa conquête d’une nuit prendre un train pour la Drôme, direction la maison de vacances familiale, le romantique qui est en lui ne tergiverse pas longtemps : il chope Chérif, son pote de quartier, récupère deux tentes usagées au centre de loisir et largue les amarres pour une semaine de vacances improvisées dans le village de la belle. Une escapade toute en surprises au cœur des paysages du Vercors. Le film célèbre l’été et la pleine nature, comme c’était déjà le cas dans deux films précédents de Guillaume Brac : L’île au trésor (2018) et Contes de juillet (2017). Mais les deux petits gars du neuf-trois trouveront-ils leur place dans ce paradis bleu blanc vert ?

Félix, Chérif et Chaton

Si l’intrigue principale se noue autour de Félix, le titi parisien et d’Alma, la fille de province, ce sont en fait les autres personnages, a priori secondaires, qui se révèlent les plus intéressants. Chérif d’abord, le bon pote à la placidité désarmante, qui fuit la rivière ( « à cause des otites » précise-t-il) pour mieux s’improviser baby-sitter auprès d’une jeune mère esseulée. Et puis Edouard, le fils de bonne famille un peu coincé qui blablarcardise Félix et Chérif avec la voiture de sa mère…sans l’accord de celle-ci !  Un personnage que l’on a plaisir à voir se métamorphoser au fil de l’histoire. Avec ces jeunes gens trainant complexes physiques et peurs infantiles (du soleil, de l’eau), Guillaume Brac dessine le portrait d’une jeunesse qui se cherche et qui aspire à faire bouger les lignes.

Quitter son milieu

Si abordage il y a, c’est celui d’un milieu – social aussi bien que naturel – par ces petits gars de la banlieue. Mais l’assaut n’est pas gagné d’avance. Lorsque la « princesse » Alma se réfugie dans les hauteurs de sa demeure snobant son Roméo désemparé, celui-ci vient clamer son amour au risque de se faire embarquer par la maréchaussée. « Tes parents, je suis pas leur genre hein ? » assène-t-il intuitivement à Alma. La réponse, difficile à assumer, tarde à venir. Inversement, Chérif se retrouve sur la même longueur d’onde qu’une fille…de son ancien quartier. Quant à Édouard, il réussit à s’affranchir de sa rigidité initiale, comme en témoignent son interprétation toute en lâcher-prise des Cornichons de Nino Ferrer au karaoké du camping ou sa bravade face au rival de Félix.

Un film plaisant, plus profond qu’il n’y parait

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : À l’abordage
  • Réalisation : Guillaume Brac
  • Scénario : Guillaume Brac et Catherine Paillé
  • Costumes : Marine Galliano
  • Photographie : Alan Guichaoua
  • Montage : Héloïse Pelloquet
  • Pays d’origine : Drapeau de la France France
  • Format : couleur — 35 mm
  • Genre : comédie
  • Durée : 95 minutes
  • Dates de sortie :
    • Allemagne : 25 février 2020 (Berlinale 2020)
    • France : 10 juin 2020 (Champs-Élysées Film Festival, en ligne) ; 21 juillet 2021 (sortie nationale)

Contenu :

1 DVD – 91 min
Sortie en VOD le 2 décembre 2021
Sortie en DVD le 12 décembre 2021
Editeur : Jour2fête & Potemkine
Distributeur : Arcades Vidéo
Suppléments :
Conversation entre les comédiens et Guillaume Brac (45 min)
Ateliers de travail des comédiens (36 min)
Livret : entretien avec Guillaume Brac (20 pages)
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4

La Fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov : russian night fever

Kirill Serebrennikov a adapté le roman d’Alexeï Salnikov, Les Petrov, la Grippe, etc., une œuvre littéraire très proche de son propre univers, où réalité et fantasmes se côtoient. Le film qu’il en tire parvient à mettre en images, et c’est une gageure, le foisonnement délirant du texte. Une plongée hallucinée dans la Russie d’aujourd’hui, entre nuits d’ivresse, accès de fièvre et déliquescence sociale.

Quand le réel se grippe

La Fièvre de Petrov c’est After Hours, mais au pays de Dostoïevski ! Le romancier, et le cinéaste à sa suite, opèrent une destructuration totale du récit. De sorte qu’il sera très difficile, deux heures trente durant, de distinguer ce que vivent les protagonistes de ce qu’ils imaginent. D’autant qu’au présent – une fête d’école où Petrov emmène son fiston – se mêlent les souvenirs du passé. Celui d’une Russie disparue. Avec ce nom des plus usuels en Russie, les Petrov font office de famille lambda. Lui dessinateur de BD, elle bibliothécaire. Divorcés, ils se partagent un fils féru de jeux vidéos et peu porté sur la vaisselle. Dès la première scène, toussant et crachotant au milieu d’un bus bondé, Petrov nous interpelle du regard comme pour nous avertir des épreuves à venir. De fait, le trentenaire est entrainé par son ami Igor à bord d’un corbillard pour une longue nuit d’ivresse.

Un pays malade

C’est un portrait peu reluisant de son pays que dresse Serebrennikov. Un pays fatigué où les différentes communautés surenchérissent dans la haine de l’autre. Au-delà du personnage principal qui traine sa crève tout au long du récit, c’est l’ensemble des figures du film qui semblent porter sur leur épaules le poids d’un système en déliquescence. Ainsi, la femme de Petrov, discrète de nature, se transforme-t-elle en tueuse impitoyable – ou peut-être le fantasme-t-elle seulement –  éliminant les individus grossiers qu’elle ne peut plus voir en photo. De même, ces personnages qui n’en finissent pas de se cogner la tête dans des lustres censés les éclairer. Tout un symbole. Plus de deux heures durant, le cynisme du récit le dispute à son absurdité. Entre Kafka et Gogol. Pour le meilleur mais également jusqu’à la saturation. Un film monstrueux et démesuré.

Plans séquences et mise en abyme

On savait depuis Leto, son précédent film, à quel point l’écriture de Serebrennikov pouvait être inventive. La Fièvre de Petrov confirme cette virtuosité du réalisateur russe capable de nous embarquer dans des plans séquences de folie – le film débute et se termine par deux must du genre -, de jouer avec des graphismes animés sortis de nulle part, ou de convoquer une palette de lumières surprenante comme dans ces scènes monochromes du taxi corbillard. Un univers glauque, poisseux où surgissent des scènes totalement incongrues qui laissent penser que toute cette fantasmagorie n’est peut-être que le fruit de l’imagination enfiévrée de Petrov, dessinateur de BD à ses heures perdues. Une mise en abyme vertigineuse, façon poupées russes.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Петровы в гриппе, Petrovy v grippe
  • Titre français : La Fièvre de Petrov
  • Réalisateur : Kirill Serebrennikov
  • Scénario : Kirill Serebrennikov d’après le roman d’Alexeï Salnikov
  • Photographie : Vladislav Opeliants (ru)
  • Décors : Vladislav Ogaï
  • Montage : Iouri Karikh
  • Société de production : Logical Pictures, Charades Productions (France), Arte France Cinéma (France), Hype Film (Russie), Bord Cadre (Suisse), Razor Film (Allemagne).
  • Pays de production : Drapeau de la Russie Russie, Drapeau de la France France, Drapeau de la Suisse Suisse
  • Langue de tournage : russe
  • Genre : drame
  • Durée : 145 minutes
  • Dates de sortie :
    • France : 12 juillet 2021 (Festival de Cannes 2021) ; 1er décembre 2021 (sortie nationale)
    • Russie : 9 septembre 2021
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4

Lingui, les liens sacrés : un duo mère-fille face à l’avortement

Lingui, les liens sacrés est un film tchadien réalisé par Mahamat-Saleh Haroun. Il y raconte la vie d’une femme célibataire, rejetée par la société, et de sa fille de seize ans, enceinte, obligée de quitter le lycée. Toutes deux vont être confrontées à la question de l’avortement clandestin et renforcer le lien (« lingui » en tchadien) qui les unit. Un film brut, percé d’ellipses, qui fait écho à la sortie récente de L’évènement. A voir en salles à partir du 8 décembre 2021.

Une affaire de femmes

Maria est d’abord mutique, toute de violence rentrée, secrète. Sa mère, déjà isolée, s’en trouve fort contrariée. Elle ne comprend pas la douleur qui traverse sa fille. Un matin, alors qu’elle se rend au lycée, Amira suit Maria. C’est alors qu’elle découvre que sa fille ne s’y rend plus. Elle est enceinte. La situation fait écho à celle qu’elle a vécu et qui l’a plongée dans ce rejet qui ne dit pas son nom. C’est ainsi que Mahamat-Saleh Haroun raconte cette histoire dans la confrontation d’abord puis en plongeant peu à peu dans la naissance d’un duo combatif. Maria compte sur sa mère pour l’aider à avorter. Dans un pays où cela est illégal aussi bien aux yeux de la loi que de la religion, omniprésente, ce choix s’apparente à un parcours de combattante. C’est pourtant un combat qu’Amira mène au péril de son corps surtout, car c’est bien de cela qu’il est question. Qu’elles tentent de séduire un homme pour obtenir l’argent nécessaire à un avortement sécurisé ou décide de parcourir la ville en pleine nuit, Amira comme Maria payent dans leurs corps les choix de la société. 

Liées 

Mahamat-Saleh Haroun fait de leur maison – leur seul espace de liberté réelle – un havre de paix. Du moins, il privilégie cet espace pour les moments de calme de son film (la tension étant toujours palpable à l’extérieur sans pourtant autant céder à l’emballement). En effet, à l’aide d’un chaton et d’un chien qu’on câline, Mahamat-Saleh Haroun montre comment le lien entre mère et fille se construit peu à peu. Dans un style quasi documentaire, en tout cas dépouillé, le réalisateur s’attèle aussi à la tâche de raconter le quotidien des femmes célibataires, mères seules ou veuves. Un quotidien fait de débrouille, on les voit fabriquer des paniers à l’aide de pneus, et les vendre. Ce qui frappe, c’est la jeunesse et l’enfermement physique de ces femmes. Les deux actrices principales, non professionnelles, donnent beaucoup à leurs personnages. L’intensité de leur jeu, qui paraît parfois très artificiel ou récité, nait d’une nécessité vitale qui imprime tout le film, mais surtout de la beauté du lien qui s’écrit à l’écran. Car Lingui, les liens sacrés, se refuse à la noirceur. Sans être naïf, il va du côté d’une sororité salvatrice, avec notamment une scène de fête excision au cours de laquelle la joie n’est pas tournée vers les mêmes raisons. Ce secret très osé partagé par les femmes, qui laissent éclater leur joie, donne une puissance au lien qui unie Amira à sa sœur, et à sa fille par extension.

Dans la nuit

Le film de Mahamat-Saleh Haroun est fort, même si à force d’ellipses et de rage contenue, il peine (parfois) à trouver l’émotion juste. On sent une certaine distance dans le dispositif qui peut s’apparenter à une froideur, à la nécessité absolue de rendre compte des faits. En tout cas, il s’affirme comme un cri, une révolte qui veut s’étendre plus loin que l’histoire de ce duo. La force du propos est d’offrir, et c’est une première dans le cinéma du réalisateur d’Un homme qui crie, la part belle aux femmes. De montrer comment, eu sein d’une société patriarcale qui les relègue au second plan, elles s’unissent pour vivre autrement, contourner les règles. Il y a notamment une scène magnifique où Amira cherche sa fille dans la nuit, et où Maria, pressée d’en finir, s’enfonce dans l’eau glaciale. Elle est recueillie par des hommes qui tout à coup sont contraints de se jeter à l’eau pour la secourir. Elle vivra, c’est décidé.

Bande annonce : Lingui, les liens sacrés

Fiche technique : Lingui, les liens sacrés

Synopsis : Dans les faubourgs de N’djaména au Tchad, Amina vit seule avec Maria, sa fille unique de quinze ans. Son monde déjà fragile s’écroule le jour où elle découvre que sa fille est enceinte. Cette grossesse, l’adolescente n’en veut pas. Dans un pays où l’avortement est non seulement condamné par la religion, mais aussi par la loi, Amina se retrouve face à un combat qui semble perdu d’avance…

Réalisateur : Mahamat-Saleh Haroun
Scénario : Mahamat-Saleh Haroun
Interprètes : Achouackh Abakar, Rihane Khalil Alio, Youssouf Djaoro, Briya Gomdigue
Photographie: Mathieu Giombini
Montage : Marie-Hélène Dozo
Producteurs : Florence Stern, Mélanie Andernach, Diana Elbaum
Sociétés de production : Pili Films, Goï-Goï Productions, Made in Germany Filmproduktion, Belguga Tree
Distributeur : ad Vitam
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 8 décembre 2021

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3.5

« Hitler, le monde sinon rien » : focalisations anglo-américaines

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Les éditions Flammarion publient une biographie-fleuve d’Adolf Hitler, sous-titrée « Le Monde sinon rien ». Brendan Simms y fond certains traits constitutifs du Führer et de ses organisations appariées, déjà largement commentés par ses confrères, mais décentre légèrement sa réflexion pour démontrer à quel point le monde anglo-américain l’obsédait et pourquoi le volk allemand faisait chez lui l’objet d’autant de circonspection que d’idéalisation.

Depuis Ian Kershaw, Laurence Rees, Tim Snyder, Peter Longerich ou encore Volker Ullrich, le nazisme dans son ensemble et la personne d’Adolf Hitler en particulier ont fait l’objet de nombreuses réflexions, certaines d’ordre général, d’autres plus périphérique. En ce sens, la biographie foisonnante (912 pages) que Brendan Simms consacre au Führer s’inscrit dans une littérature déjà abondante, pour partie réemployée à des fins argumentatives et démonstratives, parfois occultée (notamment pour des raisons de validité historiographique) et souvent complétée par des ressources telles que des discours publics, le journal de Joseph Goebbels, l’ouvrage programmatique Mein Kampf ou divers témoignages. La plus-value d’Hitler, le monde sinon rien, au-delà de sa capacité à saisir et restituer ce qui a présidé à la montée et aux politiques du national-socialisme allemand, s’articule autour de trois axes, qui vont guider les écrits du professeur à l’Université de Cambridge. Le premier d’entre eux argue que le Führer a été, avant et pendant sa gouvernance, davantage préoccupé par le monde anglo-américain capitalistique que par la menace judéo-bolchévique. Le second prend appui sur la manière, ambivalente, dont Adolf Hitler appréhendait le volk germanique. Le dernier consiste à s’interroger, en parallèle à l’eugénisme négatif, sur son pendant dit « positif », censé élever le peuple allemand au niveau de ses concurrents anglo-saxons.

Chacun de ces points fait l’objet de nombreux développements dans la biographie de Brendan Simms. L’auteur dépeint un Adolf Hitler tôt marqué par la guerre fratricide que se sont livrés durant la Première guerre mondiale Britanniques, Américains et Allemands. À ses yeux, l’Angleterre était constituée de personnes valeureuses et racialement saines. Les États-Unis, plus encore que la Grande-Bretagne, jouissaient de l’apport démographique de nombreux émigrants germaniques de grande valeur, lesquels avaient fui une Allemagne où les opportunités se réduisaient alors à leur étiage. Tout au long de sa gouvernance, Adolf Hitler a vu le capitalisme anglo-américain à la fois comme une menace et un modèle : il a cherché à s’entendre avec l’Angleterre, à importer l’american way of life, à concurrencer l’industrie anglo-saxonne, tout en maugréant contre « les conjurés internationaux de l’argent et de la finance », qu’il estimait si pas engendrés, au moins manipulés par les Juifs. Pendant ce temps, la force soviétique a constamment été minimisée : l’Est n’était dans son esprit qu’un vaste territoire en décrépitude idéologique dont il pourrait bientôt disposer à sa guise (le fameux Lebensraum). C’est ainsi, nous explique Brendan Simms, que tout au long de la Seconde guerre mondiale, à de rares exceptions près, l’attention du chancelier du IIIe Reich fut davantage portée vers l’Ouest (voire le Sud) que vers le monde soviétique. Sur le volk germanique, et contrairement aux idées reçues, Hitler exprimait une certaine défiance : il considérait que l’Allemagne avait été expurgée de ses meilleurs éléments, partis bénéficier du confort américain. C’est précisément la raison pour laquelle, en marge d’un eugénisme négatif consistant à éliminer les handicapés, les Tsiganes ou les Juifs, les nazis prônaient un eugénisme positif censé élever les Allemands, par le biais de la race, mais aussi de l’éducation et de la culture.

Si Hitler, le monde sinon rien fait abondamment état de ces considérations, il les outrepasse largement. La biographie retrace le parcours d’Adolf Hitler, issu d’un milieu modeste, transformé par la guerre et son arrivée à Munich, entretenant dans un premier temps des rapports personnels apaisés envers les Juifs, avant de les ostraciser et d’envisager d’abord leur déportation, puis leur extermination pure et simple. Le chaos polycratique inhérent au nazisme – chacun cherchait à s’arroger l’attention du Führer –, les divisions internes (les frères Strasser, Goebbels/Speer, la conspiration de Claus von Stauffenberg…), tous ces moments où les paris heureux du chancelier auraient pu le faire tomber, ses prodigieuses victoires militaires suivies d’échecs patents et d’un état de santé déclinant, son attachement à la figure du Duce, ses alliés européens et japonais, ses problèmes d’approvisionnements et de matière première ou encore les effets des bombardements sur les villes allemandes figurent tous en bonne place dans cette biographie-fleuve. De cette dernière, passionnante et très documentée, on retiendra aussi les positions changeantes d’Adolf Hitler, nées parfois de sa versatilité, parfois de sa capacité à anticiper les (ré)actions de ses adversaires.

Hitler, le monde sinon rien, Brendan Simms
Flammarion, octobre 2021, 912 pages

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5

Les « Monstres » protéiformes de Barry Windsor-Smith

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Les éditions Delcourt publient Monstres, de Barry Windsor-Smith. Critique du scientisme et de l’armée, témoignage poignant sur la rupture familiale, cette volumineuse bande dessinée, tout en hachures et noir et blanc, constitue un modèle du genre.

Avec Monstres, plusieurs éléments concourent au culte. Sommité de la bande dessinée américaine, Barry Windsor-Smith a travaillé durant près de quarante années sur ce que certains considèrent comme son magnum opus. Une période durant laquelle il chercha à revisiter le personnage d’Hulk, à lui conférer une assise biographique et psychologique plus sombre et viscérale. Une variation autour du thème du super-héros qui lui a valu les récriminations de Marvel. Et qui s’est finalement soldée par un roman graphique au long cours, entrant en résonance avec la double histoire dans laquelle chaque individu est enchâssé, grande et petite, sociopolitique et familiale.

Bobby Bailey est vulnérable. Et c’est cette fragilité qui va permettre aux Américains de l’intégrer dans un programme génétique expérimental ayant été initié dans l’Allemagne nazie. Les monstres de Barry Windsor-Smith se réclament dès lors de deux ordres : littéral et physionomique, mais surtout sociétal et politique. Avec une vraie science du mouvement et de l’expressivité, Barry Windsor-Smith narre, en noir et blanc, les manipulations organiques aboutissant à la naissance d’une créature lynchienne pourchassée par ceux qui l’ont conçue. Ainsi, celui que l’on présente comme « un vagabond borgne avec le QI d’une brique » va faire l’objet d’une traque obstinée. « Ce n’est pas un monstre déchaîné que vous cherchez à détruire… juste une âme perdue, loin de son créateur. »

Bobby Bailey va aussi constituer un point d’entrée vers deux cellules familiales dysfonctionnelles. Son enfance est symptomatique de ces familles séparées par la guerre : son père part à l’étranger, les nouvelles deviennent rares, de nouvelles habitudes de vie s’installent peu à peu, la peur de ne jamais le retrouver se fait jour… Le retour de l’interprète militaire occasionne lui aussi son lot de ruptures douloureuses : il faut à nouveau s’acclimater et revoir le périmètre familial, mais cette fois les séquelles psychologiques de la guerre viennent s’y superposer, et elles ont des répercussions concrètes sur la mère et l’enfant Bailey. Plus tard, au moment où des expériences seront menées sur sa personne, Bobby va obtenir le soutien du sergent McFarland, lequel, pétri de remords, va se détacher en parallèle de ses proches et provoquer leur aigreur.

Est-il judicieux de « traquer un infortuné sûrement plus effrayé par nous que nous ne le sommes par lui » ? C’est la question qui se pose à l’armée américaine, portraiturée par Barry Windsor-Smith avec gravité, c’est-à-dire bien peu d’égards. Le lecteur découvre ainsi une institution publique régalienne où l’on raisonne encore en termes de « pédé », « beatnik », « babouin » et même « race supérieure ». Où la chimère du super-soldat pousse à des expériences de transmutation humaine. Un scientisme eugénique qui lie pour partie Monstres à des monuments littéraires tels que L’Île du docteur Moreau ou Frankenstein. C’est ainsi une science sans conscience, à laquelle s’ajoutent des « doubles vues » fantastiques, qui constituent l’étoffe de l’album de Barry Windsor-Smith.

Ce dernier ne se contente pas de porter le dessin hachuré à son firmament. Il produit un méta-discours sur les comics, charpente un triangle amoureux inassouvi, questionne la dénazification et l’exportation aux États-Unis de scientifiques ayant exercé sous le IIIe Reich (opération Paperclip)… La métaphore de l’araignée revient à plusieurs reprises dans Monstres, et notamment à travers une mère de famille se sentant prisonnière « comme la mouche dans la toile ». Partout où se porte le regard du lecteur, il n’y a que pessimisme, noirceur et violence. Même quand, avec humanisme, le sergent McFarland s’échine à secourir Bobby Bailey, il en supporte les conséquences délétères sur sa personne, mais aussi sa famille. Magnum opus, disait-on.

Monstres, Barry Windsor-Smith
Delcourt, octobre 2021, 380 pages

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4.5

« Tarzan : Au centre de la terre » : périlleuse chasse au trésor

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« Au centre de la terre » est le second tome de la série Tarzan. Christophe Bec, Stefano Raffaele et Roberto Pascual de la Torre y confrontent le héros d’Edgar Rice Burroughs à des aventures périlleuses…

Tarzan est désormais intégré au monde civilisé. Humain ayant été élevé dans la jungle par des animaux sauvages, et porteur de ce fait d’une double nature, il est caractérisé par la dualité et l’altérité. Les sentiments qu’il éprouve à l’égard de Jane Porter ont beau être complexes et universels, dans certaines situations, c’est son versant bestial qui cherche à s’exprimer. « Il suffit que quelque chose d’impromptu me mette en colère pour que tous les instincts de la bête sauvage qui sommeille au plus profond de moi ressurgissent et me submergent. » C’est notamment le cas lorsque le racisme de la civilisation occidentale coloniale s’exprime sans ambages en sa présence, arguant par exemple que « l’homme noir se situe, à certains égards, plus bas sur l’échelle que les animaux ». Rebaptisé Johnny Grey, Tarzan est un homme tiraillé. À Paris, il fréquente bibliothèques, musées et brasseries, et s’entoure volontiers d’artistes. Mais au fond, il n’aspire qu’à une chose : rejoindre les lointaines contrées africaines qui l’ont vu grandir parmi les singes.

Ce n’est donc pas une surprise de retrouver le héros d’Edgar Rice Burroughs en exil vers ses terres originelles, et reproduisant l’acte salutaire du premier opus en délivrant la communauté simienne qui l’accueille d’un dangereux prédateur. Mais ce ne sera ici qu’une parenthèse : son ami le capitaine Paul d’Arnot et sa promise miss Jane Porter se trouvent prisonniers d’une communauté inconnue, leur expédition scientifique vers la terre creuse s’étant soldée par la captivité. Tarzan va alors financer un voyage périlleux grâce à un trésor récemment acquis et réunir des guerriers waziris (sa nouvelle tribu) dans l’espoir de libérer ses ex-compagnons. Bien que critique envers le racisme, le colonialisme et l’esclavagisme, « Au centre de la terre » se caractérise ainsi surtout par son récit d’aventures, lequel passe par des cadres, notamment exotiques, superbement dessinés et un bestiaire mêlant animaux sauvages, dinosaures et créatures surdimensionnées. Après une première partie plus bavarde, la seconde moitié de l’album se compose essentiellement de péripéties spectaculaires et périlleuses.

Christophe Bec, Stefano Raffaele et Roberto Pascual de la Torre dressent sur la route de Tarzan une communauté inconnue et iconique. « Les Kingars avaient l’aspect d’un peuple viking dépravé et féroce. » Ils immortalisent aussi des paysages somptueux, dont « des collines boisées, des plaines irriguées de nombreux cours d’eau et une vaste forêt surplombée par une grande chaîne montagneuse ». Le courage de Tarzan, sa fidélité envers Jane et Paul, sa capacité à surmonter tous les écueils se placent en première ligne d’« Au centre de la terre ». Ses qualités et ses aptitudes à faire face à l’adversité ont beau renforcer son altérité, cette dernière se trouve reléguée au second plan, puisque le lecteur retiendra surtout du récit ses aspects aventuriers et romantiques. Intéressant, bien mené, l’album pèche cependant par excès, comme peut en témoigner la présence de diplodocus, de ptérodactyles ou de tigres à dents de sabre, dans une forme de surenchère finale un peu gratuite.

Tarzan : Au centre de la terre, Christophe Bec, Stefano Raffaele et Roberto Pascual de la Torre
Soleil, novembre 2021, 80 pages

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3.5