Une mariée à Dijon dans l’entre-deux-guerres

Mariée à Alfred Young Fisher le 5 septembre 1929 dans le sud de la Californie alors qu’elle avait vingt-et-un ans, l’Américaine Mary Frances Kennedy Fisher arriva à Dijon moins de deux semaines plus tard en compagnie de son universitaire de mari. Elle y devint une femme accomplie et découvrit la vie en faisant d’inoubliables rencontres. Elle apprit aussi à apprécier la cuisine locale, aussi bien en la dégustant qu’en la confectionnant.

Les souvenirs de MFK Fisher remontent, puisque la version originale de ce livre date de 1991. Pour autant, tous ces souvenirs sont d’une délicieuse fraîcheur et nous donnent à connaître et apprécier une impressionnante galerie de personnages truculents, quelques fortes personnalités et quelques autres tout aussi mémorables, ainsi bien sûr que tout ce qui tourne autour de la cuisine et de la gastronomie bourguignonne. D’emblée, on apprécie le fait que ce livre de souvenirs puisse se lire comme un roman, tant le talent de MFK Fisher permet de faire revivre ces personnages et anecdotes dans un style incroyablement vivant, alors qu’elle se considère simplement comme une journaliste dans l’âme.

Amoureuse de et à Dijon

Bien évidemment, ces quelque 260 pages se nourrissent du fait que MFK Fisher se remémore avec émotion cette période où elle découvrait beaucoup de choses avec émerveillement, du simple fait qu’elle était follement amoureuse de son mari. De plus, elle se montre d’une grande justesse pour nous faire sentir l’ambiance d’une époque, d’une ville, d’une pension de famille.

La pension Ollangnier

En cette année 1929, MFK Fisher et son mari ont emménagé dans la pension tenue par les époux Ollangnier. Ces Dijonnais habitaient une maison vieillotte aux décorations passées, dans une sorte de capharnaüm perpétuel, où le couple Fisher a intégré un ensemble constitué de deux pièces étroites et sombres. On comprend que l’aspect peu engageant des lieux était largement compensé par l’enthousiasme de vivre ensemble, qui plus est à l’étranger. MFK Fisher s’arrange pour faire sentir l’ambiance tout en dressant le portrait des hôtes, deux figures mémorables. Mme Ollangnier est du genre grande gueule qui n’en fait qu’à sa tête, toisant de haut toutes les personnes qu’elle côtoie. Sa réputation est telle qu’elle va jusqu’à sous-entendre qu’elle jetterait son dévolu sur les beaux jeunes hommes arrivant à Dijon, alors que rien jamais ne viendra confirmer cette rumeur. Quant à son mari, il fait ce qu’il peut pour refuser la clientèle allemande (nous sommes à l’entre-deux-guerres), mais les temps sont durs, alors il devra faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien entendu, Mme Ollangnier se révèle une cuisinière hors pair, capable de confectionner des plats incroyablement savoureux à partir de mets souvent déjà un peu avancés. Elle ira jusqu’à proposer à sa jeune résidente de lui apprendre à en confectionner certains. Proposition que MFK Fisher refusera, prétextant le peu de temps libre dont elle disposait du fait de son activité d’étudiante. Avec le recul, elle déplore les merveilleux secrets qui lui ont échappé un peu bêtement. En effet, MFK Fisher est devenue une référence dans le domaine de la littérature culinaire.

Les Dijonnais de l’époque

Divisé en 12 chapitres et une postface (plus deux préfaces et une introduction), ce livre raconte aussi bien la vie du couple Fisher à Dijon, que la ville avec ses rues et places, ses cafés et restaurants, ainsi que l’ambiance dans la pension de famille. Une pension de famille qui vit régulièrement du changement avec le défilé de ses pensionnaires. Changement notable également, lorsque la famille Ollangnier vendit la maison à une autre famille dijonnaise : les Rigoulot. Même si la part de souvenirs accordée à la famille Rigoulot n’atteint pas celle accordée à la famille Ollangnier, il est intéressant de signaler que les personnalités des nouveaux propriétaires valent également le détour. On ne s’ennuie donc jamais à la lecture de ce livre qui propose une incroyable galerie de portraits, tout en décrivant des situations qui vont du subtil au grotesque en passant par la mauvaise foi, avec quelques moments de dégustation mémorables. La lecture de MFK Fisher fait la part belle à la nostalgie, en évoquant une époque révolue. Elle s’attarde également sur l’impermanence des choses de ce monde en décrivant certains événements qui font qu’à partir d’un certain moment, rien ne sera plus jamais comme avant (ce qu’elle écrit date de son premier mariage, entre autres faits marquants pour elle). Un vrai régal !

Une marié à Dijon, M.F.K. Fisher
Motifs, octobre 2019 (Première édition en français : Éditions du Rocher – 2001)

 
 
 
 
 
 

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