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« L’Île du Docteur Moreau » : la science sans conscience

L’écrivain visionnaire H.G. Wells, célèbre pour ses chefs-d’œuvre de science-fiction, se voit à nouveau adapté en bande dessinée, cette fois par Stéphane Tamaillon et Joël Legars. Comme chacun le sait, L’Île du Docteur Moreau s’inscrit dans une réflexion pointant les dangers du scientisme et axée autour d’un scientifique naturaliste adepte de la vivisection.

Au début du récit, situé en février 1896, Edward Prendick est perdu au milieu du Pacifique. Des vignettes incrustées montrent un soleil ardant et l’accablement de ce biologiste gravement déshydraté. L’homme est le seul rescapé d’un incendie qui a ravagé l’embarcation d’une expédition scientifique. Heureusement pour lui (pense-t-on au début), il est recueilli sur l’Île du Docteur Moreau, un énigmatique naturaliste semblant s’adonner à toutes sortes d’expériences sur les animaux. Bien qu’il rechigne à en dévoiler les secrets à son hôte, ce dernier explique tout de même : « Ils finissent tous par gagner en docilité. » De là à y voir une menace voilée…

Comme en témoigne la couverture de l’album, l’illustrateur Joël Legars a volontiers recours aux hachures dans ses dessins. L’Île du Docteur Moreau est pour lui une invitation à faire étalage de ses talents : les paysages naturels, de l’océan à la plage en passant par la jungle, les créatures diverses, dont des animaux-hommes, sont supposés donner au dessinateur l’occasion de s’exprimer à sa guise. À cet égard, l’album n’est pas pleinement satisfaisant : si la dimension graphique fait sens (elle est cohérente, elle recourt par exemple aux inserts pour montrer la physionomie de M’Ling), elle ne possède toutefois pas, à notre sens, l’inventivité ou la poésie escomptées. Notons que la structure des planches, très découpées, n’offre pas non plus de grands espaces exploitables à Joël Legars.

Le récit (découpé en deux tomes) sacrifie peu des grands enjeux du roman originel et comporte suffisamment de points d’accroche pour garder le lecteur en haleine. Stéphane Tamaillon et Joël Legars parviennent par exemple à témoigner du profond malaise ressenti par Edward Prendick en l’isolant sur la plage et en lui prêtant des traits horrifiés. L’album se clôture par la traque du biologiste, rappelant ainsi le caractère dangereux de l’île, mais aussi la folie d’une science sans conscience, capable de créer des monstres (à l’image du Frankenstein de Mary Shelley). Ce premier tome de L’Île du Docteur Moreau constitue une initiation intéressante à l’oeuvre de H.G. Wells, dont les préoccupations demeurent d’une actualité brûlante.

L’Île du Docteur Moreau, Stéphane Tamaillon et Joël Legars
Delcourt, septembre 2021, 48 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.